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Faire bloc

Auteur : 13/09/2015 0 comments 761 vues

Entretien avec Stéphanie Corneaux, éducatrice spécialisée dans un foyer pour travailleurs handicapés.

Stéphanie Corneaux est éducatrice spécialisée depuis 17 ans dans un service appartement où sont accueillies environ 30 personnes qualifiées de travailleurs handicapés.

Combien de couples y a-t-il dans votre service ?  

 

Au total nous avons eu 3 couples. Ils habitaient soit séparément au sein du même foyer, soit dans des appartements collectifs, et certains ont fait la demande de vivre ensemble. Ce qui faisait couple c’était le quotidien, faire les courses, s’occuper de la maison, s’organiser au niveau des tâches ménagères, de l’achat de petits matériels.

 

Que disent-ils du couple qu’ils forment ?  

 

Ils ne nous en disent pas grand chose. « Je l’aime, je ne l’aime pas » : je ne l’ai jamais entendu. A la question « pourquoi êtes-vous ensemble ? », la réponse est : « on est ensemble, on est en couple ». Aucun ne dit : « c’est mon amoureux, c’est mon mari, c’est ma femme ». Ils disent : « c’est mon copain ou c’est ma copine ».

Comment les couples que vous avez connu ont-ils évolué dans le temps ?

 

On avait un couple qui était là depuis un certain temps. Ils sont partis au sein de notre SAVS (Service d’Accompagnement à la vie sociale) et ils se sont mariés. Ils ont adopté un chien (on n’a pas le droit d’avoir des animaux dans notre structure).

Il y avait un couple où le monsieur est décédé et la dame est retournée vivre en appartement collectif. Le couple actuel du service est ensemble depuis plus 20 ans.

Qu’est-ce que le fait d’être en couple a-t-il changé, voire modifié pour ces personnes ?

 

Le fait d’être en couple permet de compenser une difficulté de chacun. Une dame présentait par exemple le souci de ne pas pouvoir vivre ni toute seule, ni en collectivité. Par contre elle arrive à vivre avec son compagnon qui compense ses difficultés. Elle ne sait pas lire ni écrire, elle est assez rigide et lui, il arrive à faire tout ça. Ainsi, ils font couple, ils font bloc dans leurs difficultés, ils s’entraident. Dans l’autre couple dont le monsieur est décédé c’était pareil.

Accueillir des couples a-t-il eu des conséquences sur votre manière de travailler ?

 

Généralement, cela nous amène à avoir une confiance réciproque qui se met en place avec le temps ; on intervient plus facilement auprès de chacun. Mais il arrive que cela soit différent. Je pense à un couple dont on connaissait un peu la résidente qui était en foyer et pas du tout le monsieur qui sortait de chez ses parents. C’était un accompagnement très difficile, car on ne connaissait pas leurs difficultés et ils n’avaient jamais fait l’expérience de vivre en couple. Même si chacun d’eux avait son éducateur référent, nous avions un bloc face à nous. Mais c’est justement ce faire bloc qui leur permettait de se mobiliser.

 

Et la sexualité ? Est-ce que cela pose un problème ?

 

Nous n’intervenons pas du tout là-dessus. Nous faisons de la prévention mais ils ne disent pas grand chose de leur sexualité. Pour eux, je ne sais pas si c’est de l’ordre de la sexualité, en tout cas c’est de l’ordre de l’attention. Quand ils ne vont pas bien, c’est que le monsieur n’est pas assez attentionné. Un exemple : un monsieur était excédé, car sa dame lui avait fait des réflexions. Il y avait un saucisson sur la table, et elle faisait des allusions sexuelles. « J’aimerais bien que tu en aies un si gros, ou lui il est dur, etc… » Cela lui était insupportable et il a demandé à voir son neurologue pour qu’il lui change son traitement parce qu’il se sentait impuissant. Elle disait qu’il n’était pas gentil, qu’il ne s’occupait pas d’elle…

Comment s’étaient-ils rencontrés ?

 

Au départ, chacun était dans un appartement différent. Le monsieur a décompensé et il a dû partir dans une autre région. Ils se téléphonaient très peu et la dame nous a demandé de l’aider à lui écrire. Elle disait : « Moi, je suis en couple avec lui ».

Ils ont maintenu leur couple à travers l’écriture ?

 

Oui, et à son retour ils se sont installés ensemble.

 

C’est une belle histoire. A côté du couple amoureux, y a-t-il d’autres modalités de faire couple entre les résidents ?

 

Pour eux, un couple c’est un homme et une femme qui vivent ensemble.

Parce qu’on peut faire couple entre amis par exemple.

 

Alors ce n’est pas un couple. Je ne connais pas de résidents qui sont suffisamment alliés pour faire couple en tant qu’amis. Il y a toujours quelque chose de l’ordre de la sexualité.

Entretien réalisé par Stathis Mermigkis

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