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Être élus en « binôme », entretien avec Serge Oehler et Françoise Bey, élus au Conseil Départemental

Auteur : 30/10/2015 0 comments 882 vues

Élus au Conseil Départemental en mars 2015 en binôme. Adjoints au maire depuis 2008

Pouvez-vous nous dire ce que vous évoque ce terme, « faire couple » ?

Françoise Bey : Faire couple, c’est tout d’abord travailler en synergie, soit avec quelqu’un, soit avec une institution mais tout en gardant son autonomie. C’est profiter de l’apport de l’autre, des moyens de l’autre pour s’enrichir.

Serge Oehler : Dans ma carrière politique, j’ai eu l’habitude de faire plusieurs postes, soit seul, soit à deux. Seul, on ne peut pas partager alors que parfois cela serait un soulagement de pouvoir le faire et à deux, ce n’est pas toujours facile, il s’agit de mettre des règles en place et de négocier de la manière de le faire. Mais en politique, il n’y a rien qui est simple : il faut avant tout travailler ! La question de « faire couple » est vraiment secondaire.

FB : Plus qu’un binôme, nous sommes surtout une équipe qui travaille sur un territoire. Nous sommes élus au Conseil départemental, mais nous sommes aussi adjoints au maire, en collaboration constante avec deux autres élus municipaux. Nous nous retrouvons très souvent tous les quatre. Le fait d’avoir été élus en binôme donne une légitimité à mon travail – que je faisais déjà avant en tant que suppléante. Ce qui a été une nouveauté de ces dernières élections départementales, plus que le scrutin en binôme, c’est surtout un remaniement des territoires. Pour les habitants, le fait d’avoir deux référents permet de manier le territoire d’une meilleure façon.

SO : Ceci dit, nous ne sommes pas le meilleur exemple, nous sommes les seuls à n’avoir pas changé de territoire. J’étais déjà élu sur ce territoire mais tout seul, avec Françoise comme suppléante.

FB : Et je suis élue au conseil municipal, comme adjointe au maire sur ce territoire, donc déjà connue par les gens du quartier, cela a facilité mon élection. Et depuis les élections municipales de 2008 où nous avons été élus tous les deux, nous avons formé un binôme que l’on pourrait dire « naturel » au niveau du sport.

SO : C’est nous qui l’avons mis en place.

FB : Mais aujourd’hui, j’ai une légitimité que je n’avais pas avant. C’est tout de même une élection particulière.

SO : Pour les élections départementales, nous sommes élus sur notre nom. Les gens nous connaissent et votent pour nous. Notre canton a 60 000 habitants, ce n’est pas un grand canton au niveau superficie mais il est important au niveau démographique.

FB : Et on ne va pas le séparer, le partager. Donc on travaille ensemble. Pour d’autres territoires c’est très différent. Il y a eu rapprochement de deux cantons existants avec parfois les anciens élus des cantons qui sont restés mais en binôme. Ils continuent à travailler chacun sur son territoire. On pourrait dire que ce ne sont pas véritablement des binômes.

Que pensez-vous que cette forme d’élection en « binôme » a apporté à la politique ?

SO : C’est le seul scrutin qui existe sous cette forme. Pour ma part, je n’en sais rien, j’attends de voir.

FB : En ce qui concerne la parité, comme je suis une femme je n’ai pas le même regard que Serge. Je trouve que c’est dommage d’avoir été obligé d’en arriver là mais que c’est un plus. Ça a permis, tout d’abord, de rajeunir l’assemblée, et même indirectement au niveau des hommes, puisque les anciens élus ont dû partir. Et puis les femmes sont là, à elles de prendre leur place maintenant – et elles ne la prennent pas toutes…

SO : Il y en a quelques unes qui ont déjà pris la grosse tête, comme certains hommes ! C’est vraiment une histoire de personnes, plus que de différence hommes / femmes.

FB : Ce qui est bien, c’est d’avoir eu des femmes qui n’étaient pas forcément déjà élues, et de voir comment elles vont progresser là-dedans.

SO : Mais j’insiste, si cela avait été des hommes je ne suis pas sûr que ça n’aurait pas été pareil. On en fait tout un fromage… Pour l’Assemblée nationale, qui est très masculine, ça pourrait changer les choses de modifier le mode de scrutin. Mais sinon, ce n’est pas tant le fait qu’il y ait plus d’hommes ou plus de femmes qui change avec le binôme, mais le fait que les gens sont obligés de réfléchir à deux.

La parité ça a permis aux femmes d’arriver en politique, parce que, historiquement, elles s’occupaient de la famille. Françoise est un exemple type, quand les enfants étaient petits, elle ne s’est pas présentée. Et c’est moi qui suis allé la chercher. Il y avait trop d’hommes, je travaillais avec son mari, président d’association…

FB : J’étais depuis longtemps dans le milieu associatif avec mon mari, mais pas présidente…

SO : C’était l’occasion de demander à Françoise. J’avais vraiment envie de travailler avec le couple – pas ou Guy ou Françoise, le couple –, et quand on m’a demandé mon avis, j’ai proposé une liste avec les noms de Françoise et Guy. J’essaye de mettre en avant des gens avec qui j’ai envie de travailler.

FB : Je travaille aussi en couple de l’autre côté (rires). Je travaille en équipe avec mon mari qui est très impliqué dans le monde du sport et des syndicats. Depuis que je suis élue, j’ai beaucoup de contacts professionnels avec lui. On a une relation de couple aussi professionnelle.

SO : Avec les deux autres élus à la ville pour le quartier, qui sont également un homme et une femme, on travaille à quatre. On fait corps, et on est souvent très jalousés parce qu’on a réussi. On a une ambition commune ; au début ce n’était pas évident, mais on y travaille. On est tous très fier de ce que font les autres. On est à l’affût de ce qu’ils font et on se soutient. Le fait qu’il y ait deux femmes, c’est le hasard. Ce qui compte c’est d’apprécier l’autre avec ses qualités et ses défauts.

FB : C’est un exercice différent de ce qu’on voit en politique, qui est en général assez individualiste. Si j’ai accepté d’être élue avec Serge, c’est que je ne conçois pas de travailler seule, dans mon coin. Pendant la campagne électorale, j’ai eu l’impression que le regard des habitants avait changé et que le binôme créait un équilibre. On me disait : « Ça valorise le travail que vous faites avec M. Oehler ». Pour moi, en tant que femme, c’est important de se faire soutenir par un homme, on n’est pas en concurrence.

Qu’est-ce qui vous a fait venir à la politique ?

FB : C’est venu naturellement. Quand on est dans l’associatif, on travaille aussi pour les autres, mais la politique, c’est une autre façon d’avoir une action sur ce qui se fait. Cela donne des clés que l’on n’a pas dans le monde associatif, des passerelles, cela permet de prendre des décisions.

Le monde politique était un monde que je ne connaissais pas du tout, avec ses règles particulières qui ne me convenaient pas particulièrement. Le fait de retourner sur un quartier, de travailler à plusieurs et de manière concrète pour des citoyens, c’est de la politique directe qui a tout son sens. Faire couple avec la politique pour moi c’est ça, c’est travailler pour les citoyens et avoir un pouvoir de décision sur leur qualité de vie.

SO : Pour moi il y a deux aspects : je suis un élu depuis 1989, avant j’étais responsable du parti. Je fais de la politique depuis 16 ans, mais à 10 ans je distribuais déjà des tracts pour mon papa qui a commencé comme ouvrier, puis Conseiller général et enfin député. Maman était aussi dans le monde associatif. J’ai toujours vécu dans ces milieux.

Faire couple avec la politique, ce n’est pas une bonne image : on fait de la politique tout le temps. Je suis président d’associations, qu’elles soient revendicatives ou culturelles, et c’est aussi faire de la politique. Quelles que soient les responsabilités qu’on puisse avoir, on fait de la politique. La démocratie nous permet de faire de la politique…

On peut entendre « faire couple » avec la politique au sens où c’est votre partenaire depuis longtemps

SO : Depuis 26 ans oui, mais je ne ferai pas ça toute ma vie. J’aime ce que je fais, j’ai la sensation d’être utile dans mon quartier et on nous le dit. Mais c’est beaucoup d’engagement. On a peu de vie de famille. On fait des sacrifices. C’est une passion, mais c’est plus un plaisir individuel. Mon père a 78 ans et fait encore partie d’associations.

Et pourtant chaque mandat est différent. Le premier mandat c’est la découverte. Pour le deuxième on définit la stratégie de la politique pour du long terme et le troisième, c’est aussi vivre la réalisation de ce qu’on a mis en place. On sait qu’on va laisser une trace. C’est important de faire trois mandats parce qu’on peut faire un bilan. En politique, on a le droit de se tromper mais on n’a pas le droit de ne rien faire.

FB : Au départ, j’étais également salariée à La poste. On me disait « comment tu fais ? ». De rentrer dans la politique avec mon mari m’a permis d’avoir du temps avec lui en dehors de notre vie familiale. Ça m’a permis de m’affirmer et de progresser. Il y a une ouverture complètement différente. Pourtant, ce n’est pas simple. Quand on travaille, on a une relation avec ses collègues, mais avec des citoyens la relation est différente. L’image que l’on veut donner de soi est importante. Au départ c’est très compliqué, mais ça s’apprend, et ça doit rester du plaisir.

SO : Pour conclure sur le regard extérieur, avant les élections en binôme il arrivait que l’on fasse de Françoise ma maîtresse…

FB : Et surtout son assistante ! Là je suis élue, les mentalités changent.

Propos recueillis par Isabelle Galland

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