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Être dupe d’une femme, Sur une référence de Lacan à Chamfort par Michèle Rivoire

Auteur : 04/10/2015 0 comments 934 vues

Lacan cite Chamfort lors de l’ouverture de son Séminaire XXI, « Les non-dupes errent ». L’équivoque de ce titre éclaire de son jour troublant un paradoxe que l’on pourrait résumer ainsi : faut-il être dupe de ce savoir qu’est l’inconscient, « savoir emmerdant », dit Lacan dans cette leçon inaugurale, trompeur et pourtant fondateur de l’expérience psychanalytique[1] ? La référence à Chamfort rapproche ce paradoxe de l’énigme de l’amour : quel rapport y a-t-il entre aimer une femme et aimer son inconscient ?

« Une des meilleures raisons qu’on puisse avoir de ne se marier jamais, écrit Chamfort, c’est qu’on n’est pas tout à fait la dupe d’une femme tant qu’elle n’est pas la vôtre. » « Comme dupe ou comme femme ? », interroge Lacan. Bien sûr, il n’accrédite pas la tradition qui veut que la femme soit trompeuse de nature, mais il est catégorique sur une chose : « une femme ne se trompe jamais. Pas dans le mariage en tout cas. C’est en quoi la fonction de l’épouse n’a rien d’humain. » Elle ne se trompe jamais en tant que le mariage, terme ultime de l’amour selon Chamfort, est une duperie qui relève de la réciprocité narcissique du sentiment. Mais il y a dans une femme quelque chose de réel qui peut rendre la fonction de l’épouse inhumaine, comme Médée.

Sébastien-Roch Nicolas dit de Chamfort est probablement né à Clermont-Ferrand en 1740, de parents inconnus. C’est un poète, un écrivain dramatique et un moraliste célèbre surtout pour ses Maximes et pensées, caractères et anecdotes, ouvrage publié après sa mort en 1795. « Les maximes, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, l’ouvrage des gens d’esprit, qui ont travaillé, ce semble, à l’usage des esprits médiocres ou paresseux », écrit-il avec ce sens du paradoxe cynique qui a fait sa renommée.

Chamfort aima une femme qu’il ne prit pas pour épouse et l’on découvre peut-être ici la raison qui lui fit redouter le mariage : une épouse risquait de le déloger de sa posture de prédilection, celle de non-dupe. La chose est paradoxale, car si le mariage est, de structure, du côté du patriarcat phallique, l’homophonie soulignée par Lacan dans le titre de son Séminaire fait bien entendre sa faiblesse inhérente : le non-dupe erre en entrant dans les nœuds du mariage paré du nom-du-père, au titre d’une jouissance de propriétaire.

Dans le Séminaire XXI, Lacan fait remarquer l’usage du signifiant dupe au féminin et il l’oppose à ce qu’il définit en négatif comme « le » non-dupe, l’inscrivant du côté masculin de son répartitoire des jouissances. En refusant de se faire « la » dupe d’une épouse, un homme peut rester « un » non-dupe, soit celui qui veut juste s’aimer dans le reflet phallicisé de soi que lui tend le miroir de sa partenaire.

Ainsi pour qu’un homme puisse faire couple à partir de ce savoir qui « l’emmerde » et sortir de la clôture du savoir phallique, il lui faut consentir à ce qu’une femme vienne en position de ne pas le laisser dans la jouissance du non-dupe, croyant qu’il sait ce que c’est qu’être un homme.

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 13 novembre 1973, inédit.

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