content detail

Postiche, par Francesca Biagi Chai

Auteur : 18/10/2015 0 comments 1617 vues

Érotique lacanienne et quelques nuances de voile

«  Telle est la femme derrière son voile : c’est l’absence du pénis qui la fait phallus, objet du désir. Évoquer cette absence d’une façon plus précise en lui faisant porter un mignon postiche sous un travesti de bal, et vous, ou plutôt elle vous en direz des nouvelles, l’effet est garanti… »[1] Dans son article « Des semblants dans la relation entre les sexes »[2], Jacques-Alain Miller étend cette indication, quelque peu suggestive de Lacan aux variations, à la place et aux conséquences du postiche dans le couple.

Cette référence est centrée sur la place et la fonction entre homme et femme d’un élément à la fois objet et masque, le postiche, postiche que l’on trouve sous la plume de Lacan dans les Écrits, rappelé ici par J-A Miller. L’indication est précise, ce n’est pas de sa propre initiative qu’une femme le porte. C’est un jeu ou « une simple complaisance au désir de l’homme à agréer à sa demande en se prêtant à son fantasme »[3] . Comme détaché du corps des partenaires, Il confère à l’homme aussi le maniement de l’objet de son fantasme. Celui-ci peut dès lors assumer plus aisément la castration comme mise en scène et la craindre d’autant moins imaginairement ce qui, à l’occasion, libère sa jouissance dans le réel. La jouissance donc attachée à l’objet a au-delà du phallus. Celle qui entre en jeu dans le cheminement intime qui va de la séduction à la relation sexuelle. Lieu où se défont les identifications de prestance.

La femme phallique ne peut jouer

Il convient sur ce point de ne pas confondre la femme au postiche du jeu, de la femme à postiche telle que l’identifie J-A Miller dans cet article. La femme à postiche, définit autre chose, c’est la femme phallique, « celle qui se constitue comme la femme qui a, du côté de l’avoir »[4] et de ce fait ne peut jouer. Celle avec qui «  c’est plus facile de faire couple, pour déposer son propre bien dans un coffre-fort. »[5] On saisit bien comment elle occupera sa place, moins à soutenir l’homme que sa névrose, trouvant chez elle, chez sa bourgeoise, une modalité de vivre par procuration. Vivre cependant au prix de n’être ni l’un ni l’autre désirant.

Car, l’avoir, en effet, peut entraîner fort loin dans le ravalement du désir. Lacan nous fait toucher du doigt ce qu’il peut avoir de ravageant, ce que peut avoir de ravageant dans le rapport à l’autre le fait de penser ne manquer de rien, de croire son postiche vrai. Il le révèle à travers  «  un type de mère que nous appelons femme phallique. Il s’agit là de « quelqu’un qui vous dit qu’à mesure même qu’un objet lui est le plus précieux, inexplicablement elle sera atrocement tentée de ne pas, cet objet, le retenir dans une chute, s’attendant à je ne sais quoi de miraculeux de cette sorte de catastrophe, et que l’enfant le plus aimé est justement celui qu’un jour elle a laissé inexplicablement tomber ».[6] Ne peut-on y lire à quel point le registre de l’avoir ferme la porte du désir, au désir dans le couple tout autant ? Ce couple fait de la femme phallique et de l’homme à l’impénétrable couardise. Car ce qui retient, capte et donne au désir sa condition, ce n’est pas le réel mais c’est l’éclat dont le semblant le revêt, le phallus comme signifiant du désir. Sans cette dimension l’objet a inclus au lieu de moins phi ne peut être maniable, manié, détaché et reconnu comme cause du désir. Ce que l’on désire c’est le désirant et non le prétendu objet. C’est la leçon que l’on peut tirer du cas de l’obsessionnel dont parle Lacan dans « La direction de la cure. »

« L’homme au tour de bonneteau »

Un homme, obsessionnel, arrive à la fin d’un long parcours analytique avec Lacan, dont nous suivons minutieusement la progression. Il y a entrevu « l’impuissance où il est de désirer sans détruire l’Autre et par là son désir lui-même en tant qu’il est désir de l’Autre »[7]. Reste à ce que cela se vérifie en pratique, et là, l’homme au « tour de bonneteau », réinstalle l’impuissance dans l’analyse et dans sa vie avec un symptôme cuisant : il est impuissant avec sa maîtresse. Moins inhibé qu’auparavant, « il lui propose de coucher avec un autre homme, pour voir ».[8] Que propose-t-il d’autre qu’un dédoublement, un double qui serait puissant, un double postiche donc, à qui il ne serait pas demandé d’aimer, un autre à manier, un double perverti, un postiche muni d’un godemiché ? On voit bien l’ampleur de la névrose qui semble dans cet acting ultime revenir sur lui, à la manière même du portrait de Dorian Gray, au moment de franchir le pas de la castration. La dépréciation de sa compagne faisant partie du tableau. S’il le lui demande c’est qu’il le peut, c’est « pour l’accord qu’elle a dès longtemps réalisé sans doute aux désirs du patients, mais plus encore aux postulats inconscients qu’ils maintiennent »[9]. Comment mieux signifier les «  liaisons inconscientes » ? Aussi elle ne se récrie pas, mais la nuit même elle rêve. « Elle a un phallus, elle en sent la forme sous son vêtement, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin, ni surtout de désirer que ce phallus y vienne ». Elle raconte au matin le rêve à son partenaire et celui-ci « retrouve sur-le-champ ses moyens ». La valeur érotique retrouvée de la maîtresse vient de ceci, que de « l’avoir », ce phallus, ne l’empêche pas de le désirer. Elle joue du semblant c’est-à-dire du signifiant, et ce d’autant plus que cela se produit dans un rêve, où l’inconscience sert de voile, et exclut toute maîtrise, toute fausse illusion du côté de l’avoir. Elle n’est pas la femme à postiche, elle est la femme au postiche.

Sexe, mensonges et vidéo

Un cinéaste actuel, Steven Soderbergh a très bien montré dans son film Sexe mensonges et vidéo[10]ces chassés croisés entre avoir et désirer, objet et manque à être. Un couple jeune et désenchanté n’a que peu ou pas de relations sexuelles. Le mari couche avec sa belle-sœur « extravertie », qui sait ce qu’elle veut du corps d’un homme, qui sait le consommer sans le désirer. Un jour, un ami du mari arrive, un ami qui lui, déçu, est devenu impuissant et phobique du corps de femmes. Il traque leur mystérieuse jouissance en les interrogeant caméra au poing, son postiche. Deux scènes sont remarquables pour illustrer notre propos ; confronté à la sœur impudique de notre héroïne, la tension libidinale face à la caméra quand il la fait parler du sexe est à son comble, mais rien ne se produit, ne peut se produire. Elle part précipitamment, et court se jeter dans les bras de son amant, le mari de sa sœur, toujours prêt. Prêt à lâcher son travail à tout moment pour cette addiction. Ce fût l’étreinte la plus passionnée qu’ils aient connus, ils sont épuisés, en sueur à l’écran. La force du metteur en scène est alors de nous évoquer par là, la dimension de la performance, de l’exploit plus proche du sport que de l’amour. Notre héroïne, veut, elle aussi, se faire filmer, elle veut savoir quelque chose de son manque à être, de son attente, de l’amour, du mystère de sa féminité. L’homme hésite puis il accepte, elle parle, et ce faisant, elle qui ne sait pas mentir dit son amour pour lui. Et cet amour lui fait entrevoir autre chose qu’un voyeur, il lui montre quelqu’un, un homme désirant être désiré. Elle s’empare alors de la caméra, c’est elle qui l’a. Mais la caméra n’est rien d’autre qu’un objet de la réalité, rien, un voile dans ses mains, un moyen pour faire exister la parole, car avant tout elle désire… On devine la suite.

[1]  Lacan J., Écrits, p. 825.

[2]  La cause Freudienne, N°36.

[3]  Ibid., p. 12.

[4]  Ibid.

[5]  Ibid.

[6] Lacan J. , Le Séminaire, livre X, L’angoisse, p. 144

[7]  Lacan J., Écrits, p. 630.

[8]  Ibid., p. 631.

[9] Ibid., p. 631.

[10] Travail en cours dans le vecteur cinéma de « l’Envers de paris ».

About author

Faire Couple

Website: