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Entretien avec Jean-Pierre Bouvier, comédien dans Un tango en bord de mer de Philippe Besson

Auteur : 05/11/2015 0 comments 904 vues

C’est d’abord une affiche qui vous arrête dans la rue. Construite comme un oxymore, le titre sensuel et poétique, à la musicalité latine évocatrice s’inscrit en toutes lettres sur l’image d’un couple saisi dans un tableau surprenant de calme : deux hommes, allongés l’un à coté de l’autre et adossés à un bar, les corps et les visages détendus, Stéphane (Jean-Pierre Bouvier) les yeux fermés, Vincent (Frédéric Nyssen) les bras croisés et souriant, semblent jouir d’un instant de sérénité partagé.

Jean-Pierre Bouvier : J’ai choisi cette photo, comme un cliché de cinéma, pour son apparente tranquillité, pour le mystère et les émotions qu’elle suscite. Que s’est-il passé entre ces deux hommes ? La scène nous touche et nous invite à en savoir plus.

Stéphane et Vincent se sont aimés deux ans plus tôt. À la faveur d’une conférence sur son dernier livre dans une ville de bord de mer, Stéphane retrouve Vincent, et lui propose un verre en souvenir du passé. Un inévitable retour sur leur histoire les amène à passer toute une nuit à se parler dans le bar déserté d’un grand hôtel. Ils se livrent alors une longue et étrange bataille, entre joutes verbales et confidences, pris dans la confusion de leurs sentiments, que les éclairages de leurs monologues intérieurs nous dévoilent, avant de reconnaître leur désir intact, et de s’avouer qu’ils s’aiment encore.

J-P Bouvier : Ce qui rend leurs aveux d’amour si difficiles tient à la violence de leur rupture, à la douleur laissée et la gangue de fierté venue la recouvrir. Ils savent aussi tous deux ce qui les a fait se quitter, leur jouissance masochiste qui les a brûlés, leur rivalité d’homme à homme, leur fascination en impasse pour une sexualité sauvage, brutale, les coups, les infidélités, les pulsions meurtrières, qui n’ont rien à envier aux amours Pasoliniennes dont l’auteur, Philippe Besson, s’est inspiré.

Ni avec toi, ni sans toi. Les deux années de séparation n’ont pas été sans conséquence pour les deux amants. Stéphane a écrit un roman sur leur histoire, faisant de Vincent l’objet de son livre et Vincent a repris des études de droit, dans une tentative de sublimer ce qui leur rendait la séparation douloureuse, voire insurmontable. Même s’il est question pour Vincent de se marier avec une femme, ils ne se sont pas oubliés.

J-P Bouvier : Deux ans après, les amants remis en présence se découvrent sous un nouveau jour, et se parlent comme ils ne l’ont sans doute jamais fait. Le désir de se reconquérir les pousse irrésistiblement l’un vers l’autre, dans des mouvements antagonistes, d’attirance, de dépendance au corps de l’autre immédiatement retrouvée. Le désir charnel de posséder à nouveau le corps de son jeune amant, coûte que coûte, m’oriente dans l’interprétation du rôle. C’est très physique entre eux, ça passe aussi par le corps.

Ce n’est pas une pièce sur l’homosexualité en tant que telle, mais plutôt sur « l’amour pour tous », l’amour dans son universalité, comme ce qui s’impose, ce qui vous tombe dessus, ce qui ne peut se fuir.

J-P Bouvier : C’est un rôle politique en effet, la pièce plaît beaucoup, mais en France, si le thème de l’homosexualité n’est pas traité dans la caricature, au théâtre il peine à rencontrer un grand public, contrairement à des publics  anglo-saxons ou nordiques.

À la question de son compagnon : « Tu crois qu’on sera heureux, à nouveau, un jour ? », Stéphane a le dernier mot de la pièce : « Nous n’y serons pas pour grand chose, ces choses là se décident sans nous, j’en ai bien peur. ». Insaisissable question du devenir dans l’amour ?

J-P Bouvier : Ça reste sur le bord, fragile, incertain. Difficile d’imaginer la suite entre ces deux-là.

Un tango en bord de mer de Philippe Besson est mis en scène par Patrice Kerbrat, actuellement au Théâtre du Petit Montparnasse, Paris. 

Propos recueillis par Géraldine Caudron.

 

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