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Entre règlement et désir, Interview de Charlotte Strousser-Damême, Directrice d’appartements thérapeutiques.

Auteur : 21/06/2015 0 comments 863 vues

L’hébergement temporaire, au risque d’évacuer la vie intime et amoureuse.

 

Interview réalisée par Rodolphe Adam.

 

Charlotte Strousser-Damême est directrice d’une structure à Bordeaux qui propose des appartements thérapeutiques à des personnes sans domicile, également atteintes d’une maladie et sujettes aux addictions, ainsi qu’un suivi par une équipe de travailleurs médico-sociaux.

Comment la question du couple se présente-t-elle au sein de votre institution ?

 

Nous recevons des sujets qui ont souvent un parcours d’errance et d’isolement. Or, notre règlement intérieur stipule que l’usager n’a pas le droit d’accueillir une personne pour la nuit. Le bénéficiaire est donc un « être seul » responsable de son appartement ou de sa chambre. Ce n’est généralement pas bien vécu. Parfois, ils le font quand même. L’institution se réjouit pourtant de l’existence de relations affectives.

 

Paradoxe ?

 

En effet. Il y a à mon sens quelque chose d’infantilisant là-dedans. Certaines structures ont accepté de mettre des lits doubles. Cela m’évoque ce moment où pour des parents, la question se pose de savoir comment accueillir le fait que leur enfant grandisse et demande à recevoir sa copine dans la maison parentale. L’interdiction institutionnelle ne donne pas la possibilité à l’usager de le reconnaître comme un être qui a droit à la sexualité. Nous nous posons juste la question de la mixité pour les appartements collectifs. Une fois, pour une femme étrangère, ça a été très violent de devoir vivre en présence de deux autres bénéficiaires hommes. Nous avons pu l’entendre et lui trouver un appartement individuel.

Ces personnes en parlent-elles ?

 

Lors des entretiens d’admission, ils peuvent dire par rapport à cet interdit qu’ils ne le supporteront pas. Donc je suis partagée. A chaque fois que la situation se pose, j’ai l’impression de n’avoir rien compris, d’être à côté du service à rendre. J’ai de l’admiration pour ces personnes qui disent vouloir être considérées comme des adultes. Mais on fait comme si cette question n’était pas prioritaire. La question technique de la santé et de la sécurité serait censée être suffisante à tout régler. Et la sexualité ou la vie affective ne serait qu’un temps d’après, dans le projet de relogement lorsque nous nous séparerons. L’hébergement temporaire nous exempte de penser la globalité d’un sujet, la « vraie vie » comme disait Rimbaud. La question de la vie intime et amoureuse est évacuée Ce paradoxe me donne l’impression parfois de rater la rencontre.

Pourquoi ?

 

On se dit que cela va nous déborder. Certains acceptent mais on voit que cela reste incompréhensible pour eux. Alors on essaie d’élaborer une solution qui compose entre règlement et désir en les poussant à sortir un peu. En même temps, les choses sont complexes parce que nous avons aussi vu des hébergés se servir de leur chambre pour en faire un hôtel où l’on ne savait pas trop ce qui s’y passait.

Le couple avec l’institution, comment cela résonne-t-il pour vous ?

 

J’ai l’impression que la rencontre avec ces personnes habituées à un grand isolement, commence par le fait que ces solitaires viennent en étant forcés par les travailleurs sociaux qui s’en occupent. Ils leur disent : « Si vous ne voulez pas mourir, allez demander un appartement ». Il est vrai que ces sujets ne demandent souvent rien à personne. Donc, il est vrai que nous essayons de les forcer un peu à « faire couple », sinon ils restent dans leur solitude.

Comment réussissez-vous à obtenir cela puisque vous dites que c’est la demande sociale qui les amène à vous ?

 

Je crois qu’on leur signifie qu’on a un désir pour eux. Et je crois que ça les séduit d’une certaine façon. On cherche à les attirer en leur rappelant qu’on ne veut pas les changer. Mais on leur dit qu’avec nous, ça va marcher ! Au fond, quand ça marche et qu’ils acceptent, c’est parce qu’on s’est choisi.

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