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En toute transparence ? par Daphné Leimann

Auteur : 07/06/2015 0 comments 633 vues

Le robot Mother, un partenaire omniscient et sans limites.

« Faire couple » avec un robot ? Telle est la proposition faite par la campagne promotionnelle du robot Mother[1] présenté et primé en janvier 2014 lors d’un salon consacré à la haute technologie[2]. Mother est polyvalent autant qu’omniscient, comme l’indique le bandeau promotionnel : « Mother knows everything »[3]. En effet, l’objet dispose de motions cookies définis comme des capteurs fins et légers assurant, selon leur emplacement, toute une série de surveillances. Par exemple, l’application Walk mesure les calories brûlées dans la journée, Expresso comptabilise le nombre de cafés distribués par la machine et Drink envoie des rappels pour veiller à se réhydrater. Le site spécialisé humanoïdes décline les multiples effets – alerter, mesurer, surveiller – à attendre de cet appareillage, et les condense dans une formule pas sans résonance avec la version mère-crocodile de Lacan : « Mother ne connaît pas de limite et c’est à son utilisateur de déterminer ce qu’il veut en faire ».

Faire couple avec Mother prend donc la forme de l’expérience d’un monde sans parole ouvrant sur un réel, au sens du « réel sans loi » dont parle Lacan, laissant le sujet disparaître sous les injonctions illimitées de Mother. Car si le sujet a certes le pouvoir de dire non, il est néanmoins branché sur un partenaire aux propositions sans limites.

Et s’il ouvre bien sur un monde sans limites et sans parole, Mother dessine aussi un monde sans intimité. En effet, le lien à Mother témoigne du refus de l’intime tel que Gérard Wajcman l’aborde : « l’intime est le lieu où le sujet se fait énigme, où se manifeste sa part d’ombre »[4]. Par cette manière de faire couple, il s’agit de nier l’opacité que chacun rencontre en lui-même pour lui opposer un idéal de transparence. Le robot donc prend place dans la catégorie des « technologies du regard », partageant « le mot d’ordre de l’idéologie scientiste : à bas l’ombre ! »[5]

[1] Ce texte reprend un point abordé dans l’article « Les robots ou la haine de l’ombre » paru dans Le diable probablement, n° 11, Paris, Verdier, 2014.

[2] Le CES-Consumer Electronic show, qui s’est tenu à Las Vegas.

[3] Cité sur le site : http://www.humanoides.fr/2014/01/06/le-robot-mother-veille-sur-vous-et-vos-proches

[4] Gérard Wajcman, L’oeil absolu, Paris, Denoël, 2010, p. 45.

[5] Ibid.

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