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Quand les écrivains bretons écrivent le couple…, par Sophie Marret-Maleval, aidée d’Annick Marret

Auteur : 11/10/2015 0 comments 898 vues

Connus, moins connus, classiques, contemporains, ils sont nés en Bretagne (et un peu au-delà), ils y sont passés, ils y ont vécu, écrit, ils ont écrit sur la Bretagne (et un peu au-delà). Une sélection hétéroclite, partiale, incomplète, au gré des lectures estivales, qui décline maintes façons de faire couple.

Jeu : cherchez l’intrus ! L’un des auteurs cité n’a rien ou presque à voir avec la Bretagne (et un peu au-delà)…

Officiel

Bouffon

Mère Ubu

Enfin me voilà à l’abri. Je suis seule ici, ce n’est pas dommage, mais quelle course effrénée : traverser toute la Pologne en quatre jours ! Tous les malheurs m’ont assaillie à la fois. Aussitôt parti cette grosse bourrique, je vais à la crypte m’enrichir. Bientôt après je manque d’être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu’il se pâmait d’aise en me voyant, et même, m’a-t-on assuré, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La prévue, c’est qu’il a été coupé en quatre par Bougrelas. Pif paf pan ! Ah ! Je pense mourir. Ensuite donc, je prends la fuite, poursuivie par la foule en fureur. […] Enfin me voilà sauvée. Ah ! je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu’est devenu mon gros polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volé des rixdales. Lui en ai-je tiré des carottes. Et son cheval à finances qui mourrait de faim : il ne voyait pas souvent d’avoine le pauvre diable. Ah ! la bonne histoire. mais hélas ! j’ai perdu mon trésor ! il est à Varsovie, ira le chercher qui voudra.

Alfred Jarry, Ubu roi (1896), Paris,Gallimard, coll. Folio Classique, 2002, p. 118.

Rural

De temps à autre, le moissonneur lève le dos pour aiguiser un peu sa faucille et celle de ma mère qui coupe derrière lui sans pouvoir le suivre. Les deux époux reprennent haleine un moment, l’un à côté de l’autre, sans dire un mot. Et quoi dire ? Leur destin tout entier est sous leurs yeux : le champ dont ils doivent tirer leur pain quotidien ; à un quart de lieue, vers la mer, le clocher de la paroisse qui est leur seule capitale ; à l’ombre du clocher, une maisonnette blanchie à la chaux où attend le lait de sa mère un enfant de six mois qui n’est gardé par personne, moi-même si vous permettez.

Pierre Jackez Helias, Le cheval d’orgueil, Paris, Plon, coll. Terres humaines, 1975, p. 46.

Divorcé

Prévenues, on se demande par qui. Attirées sans doute, comme toujours, par l’odeur d’une vie qui change.

Arriva d’abord, trottinante dans la salle du petit déjeuner, une nurse intérimaire, la soixantaine bleu marine, pour garder les enfants durant les démarches qu’impliquent, hélas, vos projets de divorce, madame. […]

Et d’autres hyènes encore, ennemies des précédentes, la belle famille Arnim, les amies de toujours, piégées dans un mariage morne, jalouses de cette liberté soudaine, qui conseillaient de ne rien décider, laisse agir le temps, la passion dicte mal. Louis n’était pas si mauvais mari ? infidèle peut-être mais quel homme ne l’est pas ? et pourquoi défaire ce que Dieu a uni ? […]

Bénédicte, certains jours, s’étonnait de voir autant de monde penché sur les morceaux de sa vie. Elle se sentait soudain comme un grand peintre mort, scruté par les professionnels et découpés en périodes : rose, bleue, fauve, cubiste. Puis on la poussait devant une porte. Voici le futur, entrez, madame.

Erik Orsenna, Une comédie française, Paris, Seuil, coll. Points, 1980, pp. 154-155.

Total

Elle a tout pris. J’ai tout donné. Entièrement. Sauf qu’il n’y avait rien à prendre. J’étais là. Totalement. Pas pour elle, non, il se trouve que c’était elle qui était là, donc j’étais là pour elle, mais avant tout j’étais là près d’elle, au plus près sans jamais cesser d’être séparé d’elle. Elle veut tout de moi, jusqu’à l’amour, jusqu’à la destruction, jusqu’à la mort comprise, elle veut croire de toutes ses forces à cette illusion magnifique, elle y croit, elle se donne tous les moyens pour mettre en œuvre une sorte d’amour total, de tous les instants, elle sait que ce n’est pas possible, que je ne suis pas prenable, que je résiste, que je ne peux faire davantage, et pourtant elle insiste, elle veut davantage, comme une sorte de défi héroïque et vain. Pour elle, pour moi. Elle veut tout, elle veut le tout et elle veut rien. Rien du tout. Et jusqu’au bout de la vie, cette tentative-là. Que moi et elle ça fasse Un, alors que non, ce n’est pas possible, en aucun cas, dans tous les cas ça rate, elle sait, elle le sait, elle sait quelle et moi ça ferait plutôt trois. Que la résolution provisoire, à tenter, à refaire toujours, passe par un troisième élément : l’écriture.

Yann Andrea, Cet Amour-là, Genève, Jean-Jacques Pauvert, 1999, p. 67.

Séparés

Ces colliers, ces amulettes, ces perles, c’étaient aussi les larmes de sa mère, les cris, les disputes qu’elle avait entendus depuis son enfance, une sorte de hargne muette qui s’était installée dans le couple, chacun vivant à un bout du grand appartement, séparé de l’autre par cet interminable couloir, comme aux confins d’un champ de bataille après l’armistice.

Jean-Marie Le Clézio, Ritournelle de la faim, Paris Gallimard, col. NRF, 2008, p. 167.

À venir

L’errance reprend. Les ordres, les contrordres, les disputes des gradés. Mais lui, ses rêves le ramènent obstinément chaque nuit dans les bras de sa jeune femme. « A force d’en rêver et d’en parler, cela viendra », lui écrit-il avant de s’en retourner harceler son lieutenant pour obtenir une permission.

Les nouvelles de Pologne sont mauvaises, on l’envoie sur les roses : « pas demain la veille ! ».

Il refuse de se laisser abattre : Simone vient de lui écrire qu’elle voit désormais dans ses rêves la preuve de l’amour qu’il lui porte. Le soir même, il lui adresse un courrier exalté : « je suis heureux que tu braves la tempête qui s’est déchainée sur nous, un meilleur jour viendra pour éclairer notre amour, et j’en suis rassuré, il me réservera beaucoup de surprises grâce à ton imagination qui embellira notre vie. » Après cent dix jours de séparation – il vient d’en dresser le compte – et presque autant de nuits hantées de songes, c’en est fait : toutes les femmes qui ont marqué sa vie – sa mère, Irène Ire, Anaïk Le Bourhis, Irène II et toutes ses autres maîtresses – ont fusionné pour n’en former qu’une seule : celle qui porte son enfant. Il tombe enfin amoureux de sa femme.

Irène Frain, Sorti de rien, Paris,Seuil, coll. Points, p. 180.

Sec

Les premiers moments d’euphorie passés, ma mère n’eut qu’un commentaire à son propos : « Il est devenu dur. » A plusieurs reprises, dans ses courriers de la fin 1944, il l’avait prévenue : « tu risques de ne pas me reconnaître. Toi aussi tu auras changé. Je ne parle pas de nos corps mais de nos esprits. Ils ne seront plus jamais les mêmes. Il faudra nous adapter, nous comprendre. »

Elle n’a pas pu. Elle, son horizon, c’était le même qu’au jour de son mariage : vivre l’amour dans une maison à deux. Et elle s’est retrouvée à vivre avec un homme en forme de lame d’acier. Passionné par son idéal, son travail.

Elle a pleuré. Ça l’a mis à bout. Chaque jour il était plus distant, plus sec. Alors, comme toutes les femmes de ce temps-là, elle a fait avec.

Irène Frain, Sorti de rien, Paris, Seuil, coll. Points, p. 213-214.

Mafieux

– Une jolie femme distinguée comme toi permet toujours que les rencontres avec mes amis se déroulent bien, fit-il à mi-voix.

– Je te préviens, répondit sa compagne, le sourcil sévère : il est hors de question que je passe sous la table en même temps que tes enveloppes. L’époque où ta jolie femme distinguée gratifiait tes amis de gâteries en guise de bonus à tes contrats est révolue.

Dimopoulos haussa imperceptiblement les épaules sous son lourd manteau :

– Mes amis ont passé l’âge de ces petites gâteries, mon chat. Toi-même…

Jana Parks lui envoya un regard qui n’augurait pas un voyage très amical. Elle se tut cependant car elle savait que leur visite à Vienne était celle de la dernière chance. L’échec de la rencontre avec les anciens associés de son compagnon équivaudrait à une dégringolade sur l’échelle sociale. Jana savait que Dimopoulos avait raison : elle-même avait passé l’âge des petites gâteries qui assuraient l’avenir. Ou en tout cas, c’était une question d’années avant qu’elle ne soit trop vieille.

– La vieillesse est un naufrage, se contenta-t-elle de citer.

Son vieil amant lui adressa un sourire, mélange de résignation et de tendresse. C’était une marque d’affection que seul un couple qui a traversé des épreuves hors du commun pouvait s’adresser sans s’offusquer :

– Et nous sommes dans le même bateau, n’est-ce pas ma Jenny ?

La femme brune hocha la tête. Elle faisait encore confiance à son Konstantinos Darling pour leur éviter la tempête qui s’annonçait et leur trouver un havre de paix, un dernier.

Frédéric Paulin, 600 coups par minute, Rennes, Goater noir, 2014.

Moins

Ardent

Ce n’est pas Brangien la fidèle, c’est eux-mêmes que les amants doivent redouter. Mais comment leurs cœurs enivrés seraient-ils vigilants ? L’amour les presse, comme la soif précipite vers la rivière le cerf sur ses fins ; ou tel encore, après un long jeûne, l’épervier soudain lâché sur la proie. Hélas ! amour ne se peut celer. Certes, par la prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami ; mais à toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le désir les agite, les étreint, déborde de tous leurs sens ainsi que le vin nouveau ruisselle de la cuve ?

Le roman de Tristan et Iseut, (légende du XIIème siècle), renouvelé par Joseph Bédier, Paris, L’édition d’art, 1934.

Perdu

Est-ce votre amour que vous regrettez ? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de l’homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir ? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête. Atala, les sacrifices, les bienfaits ne sont pas des liens éternels : un jour peut-être le dégoût fût venu avec la satiété, le passé eût été compté pour rien, et l’on n’eût plus perçu que les inconvénients d’une union pauvre et méprisée. Sans doute ma fille, les plus belles amours furent celles de cet homme et de cette femme, sortis de la main du Créateur. Un paradis avait été formé pour eux, ils étaient innocents et immortels. Parfaits de l’âme et du corps, ils se convenaient en tout : Eve avait été créée pour Adam, et Adam pour Eve. S’ils n’ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux ? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers-nés des hommes, de ces unions ineffables, alors que la sœur était l’épouse du frère, que l’amour et l’amitié fraternelle se confondaient dans le même cœur, et que la pureté de l’une augmentait els délices de l’autre. Toutes ces unions ont été troublées ; la jalousie s’est glissée à l’autel du gazon où l’on immolait le chevreau, elle a régné sous la tente d’Abraham, et dans ces couches mêmes où les patriarches goûtaient tant de joie, qu’ils oubliaient la mort de leurs mères.

François-René de Chateaubriand, Atala (1801), Paris, Le livre de Poche, Classiques, (2007) rpt. 2015, p. 128-129.

Epistolaire

[octobre ? 1933]

Tu as brûlé mes lettres, ma Juliette, mais tu n’as pas détruit mon amour. Il est entier et vivant dans mon cœur comme le premier jour. Ces lettres, quand tu les as détruites, je sais tout ce qu’il y avait de douleur, de générosité et d’amour dans ton âme. C’était tout mon cœur, c’était tout ce que j’avais jamais écrit de plus vrai et de plus profondément senti, c’était mes entrailles, c’était mon sang, c’était ma vie et ma pensée pendant six mois c’était la trace de toi dans moi, la passage, le sillon creusé bien avant ton existence dans la mienne. Sur un mot de moi que tu as mal interprété, et qui n’a jamais eu le sens injuste que tu lui prêtais, tu as détruit tout cela. J’en ai plus d’une fois amèrement gémi. Mais je n’ai jamais accusée [sic] de l’avoir fait. Ma belle âme, mon ange, ma pauvre chère Juliette, je te comprends et je t’aime !

21 mai [1844]

Que veux-tu que je t’écrive ? Que veux-tu que je te dise ? Je suis plein de toi. Depuis plus de onze ans, n’as-tu pas mon souffle, mon sang, ma vie ? Que puis-je t’apprendre que tu ne saches ? N’es-tu pas au commencement et à la fin de toutes mes pensées ? O ma bien aimée, il me semble que tu es devenue moi-même, et que quand je te parle, je parle à mon âme. – Lis donc ce qui est en moi, et vois comme je t’aime.

Tu as été longtemps ma joie ; maintenant tu es ma consolation. Ton regard est si charmant, ton sourire est si ineffable et si doux, tu répands autour de toi un tel rayonnement de grâce, de dévouement et d’amour que j’oublie mon deuil et que je sors de ma nuit en te regardant !

Marine Terrace – 31 Xbre 1853

C’est notre douce fête de l’exil, à minuit, entre 1853 qui meurt et 1854 qui naît, fête des âmes, puisque les corps sont absents ; fête des cœurs puisque les bouches sont séparées.

Demain nous nous retrouverons et nous compléterons ce qui manque à aujourd’hui.

Chère bien-aimée, en présence de toutes les choses grandes, la mer, l’espace, l’ouragan, et de toutes les choses douces, le ciel, les étoiles, les oiseaux, les brins d’herbe, je sens une chose plus douce, encore, c’est ton âme et une chose plus grande encore, c’est mon amour.

[31 décembre 1876]

Je t’écris ceci le dernier jour de l’an 1876 et tu le liras le premier jour de l’an 1877. Tu as soixante dix ans, et j’en vais avoir soixante-quinze. A travers la vie, si orageuse et si troublée, à travers tous les nuages et toutes les ombres, nous nous aimons depuis quarante quatre ans d’un inébranlable amour. Nous approchons du ciel. Nous sommes de plus en plus des âmes. Le cœur de chair est remplacé en nous par un mystérieux cœur de lumière. Je mets notre profond amour sous les ailes de nos anges. Je t’adore. Sois bénie ma bien-aimée !

Sois ma compagne éternelle, et envolons-nous ensemble ! C’est ce que je demande à Dieu.

Victor Hugo, Lettres à Juliette Drouet (1833-1883), Genève, Jean-Jacques Pauvert, pp. 3, 75, 129, 171.

À plusieurs

Il y a deux ans, à Biarritz, j’avais dégoté un tout jeune Anglais, charmant mais marié, le monstre ! Marié et libre d’aimé à sa guise pourvu que sa femme (une petite ogresse blonde toute ronde, avec un derrière en pomme sous des jersey bleus) y trouvât son compte… Ne se met-elle pas en tête, si j’ose dire, de se me payer ! Ils me grisent de Whisky, ces animaux-là, et me voilà seul avec la petite ogresse décidée à tout. Ah ! Claudine ! Quelle minute ! J’en ai chaud quand j’y songe. Tout ce qu’on peut dire et faire d’aimable à un joli garçon, elle me l’a prodigué, avec un insuccès lamentable ! De temps en temps, l’espoir me revenait…

[…]

Je songeais à lui qui buvait du champagne – un magnum – dans une chambre à côté … et puis va te faire fiche ! tout à recommencer ! à la fin, elle m’a giflé, rageusement, et m’a flanqué dehors.

– et vous avez retrouvé le suave mari au magnum ?

-Très joli… Je l’ai retrouvé, sous la table. Vous voyez…

Colette, La retraite sentimentale (1907) in Œuvres, T.I, Paris, Gallimard, coll. Pleiade, 1984, p. 930.

Impossible

Je pleurais à l’idée que je ne devais plus revoir Nadja, non je ne pourrais plus. Certes je ne lui en voulais aucunement de ne pas m’avoir caché ce qui maintenant me désolait, bien plutôt je lui en savais gré mais qu’elle eût pu un jour en être là, qu’à l’horizon, qui sait, pointassent peut-être encore pour elle de tels jours, je ne me sentais pas le courage de l’envisager. Elle était à ce moment si touchante, ne faisant rien pour briser la résolution que j’avais prise, puisant au contraire dans ses larmes la force de m’exhorter à suivre cette résolution ! En me disant adieu, à Paris, elle ne put pourtant s’empêcher d’ajouter très bas que c’était impossible, mais elle ne fit rien pour ce fût plus impossible. Si ce le fût, en définitive, cela ne dépendit que de moi.

André Breton, Nadja (1964), Paris, Gallimard, coll. Folio, 1982, p. 135.

Des hommes et des femmes

Sourd

[…] une femme n’échappe pas à cette condition de la nature, la surdité mentale, à moins peut-être de payer sa rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes, elles aiment à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever d’avance jusqu’à cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est jamais exprimé, est identique au néant.

Villiers de l’Isle-Adam, « L’inconnue » (1876), in Contes cruels (1883), Paris, GF Flammarion, 1980, p. 288.

Halluciné

Je regarde et pense : « Elle… Elle… Je la vois elle… en déesse… en reine toute dehors… Je vois sa voix. Sa voix me donne son corps. Cette dorure partout ! Je ne sais plus où la peau commence, avant ou après le vêtement… Je n’ai que mes yeux et elle. Elle est mes yeux remplis d’elle. Je hais l’objet que je suis pour elle, mais je n’ai que cela à vivre, tout de suite… Tout est réduit à cette seule chose qui a été la charpente. Je vois la charpente qu’il y a entre elle et moi. La charpente dont toute l’eau des muscles, des gestes, des directions est partie. Je vois cette femme, son entrelacs au début des jambes, juste devant l’infini, la fuite perdue de mes appels, moi sur elle dans elle, mon œil dans elle. Le passé est resté collé derrière le temps. Le présent reste l’œil qui tâte l’entre-elle. Je vois que ça me quitte… je vois que ça m’oublie. Je regarde dans les yeux le temps d’après moi. Ce temps là pend des murs, tombe dans l’œil d’elle. Elle le fait triompher… et si tout cela n’était qu’un montage sur l’écran. Ici, dans cette pièce, un piège à faire croire ? Je vais me réveiller… je suis sûr, je vais me réveiller ! Si encore je pouvais fermer les yeux pour aller ailleurs mais il y a quelque chose qui tient mes paupières… Je ne peux pas me toucher. Je suis dans ma boite et elle danse devant moi. Elle a l’air d’une fleur éternelle et carnivore qui lance des mots devant une dent carnassière.

Pascal Fauvel, L’Autre là, Suresnes, Les éditions du net, 2013, p. 162.

Mères et enfants

Eploré

Lettre de Mme de Sévigné à sa fille, Mme de Grignan qui l’a quittée deux jours plus tôt pour habiter en Provence avec son mari, le vendredi 6 février 1671.

Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent de moi. Je m’en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant. Il me semblait qu’on m’arrachait le cœur et l’âme, et en effet, quelle rude séparation ! […] J’écrivis à M. de Grignan ; vous pouvez penser sur quel ton. J’allai ensuite chez Mme de La Fayette, qui redoubla mes douleurs par la part qu’elle y prit. […] Je revins enfin à huit heures de chez Mme de La Fayette. Mais en entrant ici, comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j’entrais toujours, hélas ! J’en trouvai les portes ouvertes, mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n’étais point avancée d’un pas pour le repos de mon esprit.

Passionné

Lettre à Mme Grignan du 9 février 1671.

Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié : on croirait que vous m’écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu’il vous est arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire ; vous m’aimez ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. […] Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me le dire ; de quelque façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais.

Madame de Sévigné, Lettres choisies, Paris, Librio, 2014.

 Dément

Il regardait avec stupeur le cadavre à ses pieds, sa mère, la robe et les cheveux en bataille, les yeux grands ouverts. Il s’agenouilla, paniqué. Il était hors d’haleine. Ils allaient sûrement venir, maintenant, ils allaient lui prendre sa mère une fois encore, ils allaient le prendre lui, vouloir enfermer le fou pour toujours, il ne la verrait plus. Il fallait faire vite. Ludo prit Nicole dans ses bras et l’étreignant, descendit aux machines. Il l’embrassait convulsivement avec des petits baisers qu’il noyait dans sa chevelure. Sans lâcher sa mère, il gagna titubant la sortie du navire, regarda les flots battre mollement la voûte, et se laissa tomber avec elle à la mer. […] Ils allaient s’endormir dans le lit du soleil, la vie ne les désunirait plus.

Yann Queffélec, Les noces barbares, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1985, p. 343.

Frères, sœurs et amis

Gémellaire

Frère et sœur jumeaux

 Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l’âge…

Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas.

Obliquant de travers, l’air piteux et sauvage…

Et deux pauvres regards, qui ne regardaient pas.

Ils allaient devant eux essuyant les risées,

– leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec –

Serrés l’un contre l’autre et roides, sans pensées…

Et bien je les aimais – leur parapluie avec ! –

[…]

Ils avaient de cela – de retour dans l’enfance,

Tenant chaud l’un à l’autre, ils attendaient le jour

Ensemble pour la mort comme pour la naissance…

– Et je les regardais en pensant à l’amour…

Mais l’Amour que j’avais près de moi voulut rire ;

Et moi, pauvre honteux de mon émotion,

J’eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre ! –

…………………………………………………………

Et j’ai fait ces vieux vers en expiation.

Tristan Corbière, Raccrocs in Les Amours Jaunes (1873), Paris, Gallimard, coll. Nrf, poésie, 1973

Complice

J’aimais Paul mais je ne ressentais aucune jalousie à l’encontre de Claire. Le monde de Claire était si éloigné de celui de Paul. J’aimais Paul et j’admirais le couple que le frère et la sœur formaient. J’étais émerveillé devant la solidité du lien qui les unissait. Rien de ce que l’un ou l’autre pouvait faire n’était capable d’altérer l’affection qu’ils se portaient. Rien de ce qu’ils avaient pu connaître au cours de leurs métiers, mariages démissions, divorces, ni le frère ni la sœur ne voulait l’examiner. Et surtout, en aucun cas ils n’auraient voulu le juger. Ce n’était pas de l’amour, le sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n’était pas non plus une espèce de pardon automatique. C’était une solidarité mystérieuse. C’était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne l’avait décidé ainsi. Bien sûr, ils avaient partagé des deuils, quand ils étaient enfants, ils avaient pleuré l’un à côté de l’autre, mais jamais un pacte n’avait été prémédité et conclu entre elle et lui. Même, au début de leurs vies d’adultes, ils étaient devenus à peu près indifférents l’un à l’autre, et, même un peu hostiles en raison de choix différentes qu’ils avaient faits en regard de leur enfance. Cependant une complicité s’était découverte au fil des années. Elle s’était accrue. C’était même une fidélité qui s’était imposée à eux et qui, au fur et à mesure que le temps s’écoulait, avait pour particularité de déjouer toute complication d’amour-propre, de suspendre toute critique, de ne susciter jamais la moindre irritation l’un envers l’autre.

De l’autre, ils acceptaient tout, même ce qu’ils ne comprenaient pas.

Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses (2011), Paris, Gallimard, col. Folio, 2013, pp. 191-192.

Amical

Elles étaient dans la même classe depuis deux ans, et elles se soutenaient en toutes occasion. La vie au collège n’était pas tout repos. Il y avait les cours, tout ce qu’il fallait apprendre, et la vie entre les cours et tout ce qu’il fallait apprendre sur les relations humaines. Des groupes se formaient, des amitiés et des inimitiés se déclaraient. Jalousie, arrogance, méchanceté régnaient. Séléna et Vérane assistaient à ces jeux sociaux sans y participer ; elles restaient prudemment à l’écart. Elles cherchaient d’autres élèves bizarres pour les intégrer à leur camp, mais pour l’instant elles n’avaient trouvé personne (leurs alliés devaient avoir au moins un des atouts suivants : mal à l’aise, solitaire, rêveur, étrange). Elles faisaient partie du club cerf-volant du collège, club qui ne comprenait qu’elles-mêmes et dont le principal, Monsieur Blimp, était le créateur et le Président. Ils se retrouvaient sur le terrain de football tous les jeudis midi sans échanger un mot. Les acrobaties de leur cerf-volants dans le ciel constituaient leur langage.

Martin Page, Plus tard je serai moi, éditions du Rouergue, 2013, p. 11.

Autres

Postal

La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le sabot rongé, les fers battants ; la croupière lui déchirait la queue ; un séton suintait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l’engouffrait, retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille aux lettres passé dans l’arçon, son cavalier, juché dessus, se tenait ratatiné comme un singe. […] Des ficelles rattachaient les harnais de la bête ; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu les vêtements du cavalier ; des reprises de toutes les couleurs, des taches de toutes formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée, de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui brillaient, de la crasse sur l’homme, de la gale sur la bête, l’un chétif et suant, l’autre étique et soufflant, le premier avec son fouet, le second avec ses grelots ; tout cela ne faisait qu’une même chose ayant même teinte et même mouvement, exécutant presque même gestes, servant au même usage, dont l’ensemble s’appelle la poste d’Auray.

Gustave Flaubert, & Maxime Du Camp, « Nous allions à l’aventure par les champs et les grèves » (1847), Un voyage en Bretagne, extraits, Paris, Le livre de poche, 2012, pp. 41-42.

 Marin

  • C’est sûr que tu devrais te marier Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l’eau. (Il avait l’air de bien en connaître quelqu’une en Bretagne qui s’était laissée prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce sujet grave.)
  • Moi !… Un de ces jours, oui, je ferai mes noces, – et il souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs, – mais aucune des filles du pays ; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai…

Pierre Loti, Pêcheur d’Islande (1886), Paris, Gallimard, col. Folio, 1988, p. 61.

Littéraire

Il n’est plus donné à tout le monde de commander son portrait à un peintre, mais chacun de nos jours, a au moins l’expérience des photographes. Et je suppose que chacun connaît ce malaise qui nous prend devant une image de nous-mêmes qui n’est pas tout à fait exacte.

Comprend-on bien ce que je veux dire ? J’ai un peu honte d’insister. Je sais que je touche à un point essentiel, ultra-sensible, et, ce qui m’arrive rarement, j’ai soudain peur du ridicule.

[…]

Mais j’en reviens à la comparaison avec la photographie. L’objectif ne permet pas l’inexactitude absolue. L’image est différente sans l’être. Devant l’épreuve qu’on vous tend, vous êtes souvent incapable de mettre le doigt sur ce qui vous choque, de dire ce qui n’est pas vous, ce que nous ne reconnaissez pas comme vôtre.

Eh bien ! Pendant des années, tel a été mon cas en présence du Maigret de Simenon, que je voyais grandir chaque jour à mon côté, au point qu’à la fin, les gens me demandaient de bonne foi, si j’avais copié ses tics, d’autres si mon nom était vraiment le nom de mon père et si je ne l’avais pas emprunté au romancier.

[…]

Pendant tant d’années, je n’ai jamais protesté, pas plus que je n’ai envoyé de rectifications aux journaux.

Et je ne prétends pas, tout à coup, que je bouillais en dedans, ni que je rongeais mon frein. Ce serait exagéré, et je déteste l’exagération.

Je ne m’en suis pas moins promis qu’un jour je dirai tranquillement, sans humeur comme sans rancune ce que j’ai à dire et que je mettrais une fois pour toutes les choses au point.

George Simenon, « Les mémoires de Maigret » (1951), in Maigret en Bretagne, Paris, Presses de la Cité, le livre de poche, 2011, pp. 190-192.

En mission

Sur leur chemin des passants s’arrêtent, se retournent, s’écartent pour laisser la place à ce couple surprenant : un homme grand et fort, légèrement étriqué dans un imperméable trop juste et coiffé d’un feutre clair dont le bord rabattu masque le haut du visage, s’avance d’un pas sûr, la tête baissée, les mains dans les poches ; il marche sans hâte excessive et ne paraît pas prêter la moindre attention au personnage – pourtant curieux – qui l’accompagne, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, le plus souvent derrière lui, où il effectue une série de courbes inattendues dans le seul but, dirait-on, de se maintenir à ses côtés.

Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (1953), Paris, Editions de Minuit, 2012, p. 148-149.

Mystique

« Mais dans ma vie il y a cette épouse mystique, la peinture. »

Philippe Le Guillou, Les sept noms du peintre, Paris, Gallimard, col. NRF, 1997, p. 168

Mythique

La première mise en scène fut une séance de pose. On escorta Sitting Bull et Buffalo Bill jusqu’au petit écrin où ils devaient, les pieds sur un tapis de paille, se tenir devant un maigre bouleau badigeonné sur une toile, censée représenter l’Ouest sauvage. Sitting Bull paraît un peu mal à l’aise dans ce décor, comme un vestige déplacé de la Création.

Soudain, on ne bouge plus, où à peine, et pendant quelques instants, pendant la miette de temps qu’il faut aux petites paillettes de lumière pour se rabâcher sur la grande plaque chimique, Sitting Bull et Buffalo Bill se serrent la main. Le photographe disparaît derrière son rideau de théâtre, et Sitting Bull sent une profonde solitude qui le repousse dans cette zone froide, abandonnée, où l’on se tient figé aussi longtemps que durent nos reliques. A cet instant, il oublie tout […] On dirait que là, dans cette photographie, quelque chose l’attendait Il se tient à bout portant, dans la confusion de soi, devant le petit accordéon de cuir et le capuchon noir. Attention ! La poire est levée, la main presse. Par le petit trou son âme regarde. Poum. C’est fait. Les silhouettes du vieil indien et de Buffalo Bill flottent quelques instants dans la gélatine, parmi les atomes d’argent. Puis les voici fixées sur des cotillons de papier de dix-sept centimètres sur douze, pour l’éternité. Sur cette célèbre photographie, Sitting Bull et Buffalo Bill se tiennent la main pour toujours. Pourtant, non seulement cette poignée de main ne veut rien dire – ce n’est rein d’autre qu’un coup de pub -, mais pour servir l’opération promotionnelle, le cliché devait témoigner de deux éléments contradictoires : la réconciliation des peuples et la supériorité morale et physique des Américains. C’est ainsi que sur cette photographie, Buffalo Bill bombe démesurément le torse afin de paraître plus digne. Il se tient très droit, la jambe gauche légèrement en avant, la tête haute, royal, toisant l’indien. Sitting Bull, les yeux dans le vide, se contente de tendre la main. Le progrès triomphe. On les regarde un peu perplexe.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody, Paris, Actes Sud, 2014, pp. 29-30.

 

 

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