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En couple avec son médecin, entretien avec le Christèle Le Gouill-Jaijarat, médecin d’hôpital de jour de chimiothérapie en cancérologie

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1662 vues

Est-ce que vous rencontrez les patients seuls, sans leur conjoint ?

Pas toujours. Si je sens que le patient a besoin que je fasse sortir le conjoint, je trouve un prétexte : « Je vais l’examiner. C’est intime ». Mais quelque fois, c’est le (la) patient(e) qui me dit préférer que le conjoint reste. Je ne peux pas m’y opposer. Effectivement, ça biaise la relation. Quelque fois, ils ont besoin de dire les choses en présence du conjoint. Quand il s’agit de troubles sexuels notamment. Des patientes me posent des questions sur les effets secondaires de la chimiothérapie, et elles ont besoin que le conjoint entende ces réponses-là. Il peut y avoir une perte de libido. Le mari n’est pas forcément demandeur à ce moment-là, parce qu’il est compréhensif. Elles ont l’impression que je vais leur donner une justification de leur manque de libido. Je leur donne d’ailleurs, parce que c’est ce qu’elles me demandent.

Le partenaire tel que le parle le patient serait donc presque une extension de son corps sur laquelle le médecin est appelé à faire une opération ?

Des patients n’ont pas envie de tout dire au médecin et certains doivent attendre inconsciemment que leur conjoint le dise à leur place dans une relation un peu fusionnelle. Certains conjoints sont gênés et proposent de sortir pour laisser la situation propice aux confidences. Mais parfois le patient demande à ce qu’il reste. Est-ce que c’est un garde-fou ? Un témoin ? Est-ce que c’est la peur d’affronter seul(e) le médecin ?

Le médecin serait-il convoqué à prendre une part dans le lien établi avec le partenaire ? Se substitue-t-il pour une part à ce partenaire du couple ?

Il se peut que le médecin soit manipulé à ce moment-là. Je le sens parfois. Mais ça peut avoir un effet aussi. Certains patients me disent : « Docteur, j’avais tel et tel symptôme. Et bien le seul fait de vous voir et vous parler suffit. Vous ne m’avez rien prescrit, mais ça va mieux ». Je réponds en blaguant : « oui ma présence est thérapeutique ».

C’est le médecin médicament !

Oui.

Manipulé. Mais y a-t-il la possibilité de manœuvrer ?

Oui… On se laisse un peu manipuler pour pouvoir manœuvrer. Parfois j’enfonce des portes ouvertes. En matière de nutrition notamment. J’ai parfois l’impression de dire des banalités mais qui ont un effet important car le patient se déculpabilise. Je dis par exemple : « Buvez un verre d’alcool, si ça vous fait plaisir ! » Parfois, je ne sais plus si je suis médecin ou si je ne suis pas simplement un lien social. A maintes reprise, en permettant ainsi de lever des interdits, des restrictions que le patient se pose de lui-même, je me suis dis, en mesurant les effets : bingo ! C’était le bon moment pour le dire. Il y a quelques patients comme ça qui viennent en traitement qui n’ont plus besoin, médicalement, de me rencontrer, mais que j’ai juste plaisir à saluer.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

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