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En bonne compagnie, par Serge Cottet

Auteur : 14/06/2015 0 comments 1187 vues

La philia d’Aristote, dans l’air du temps

Il arrive à Lacan d’invoquer Aristote pour faire de l’amitié l’essence du lien conjugal[1]. La philia est nettement distinguée chez les grecs de l’eros et, comme paradigme du lien social, elle est décrite hors sexe.

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote distingue trois types d’amitié. L’une fondée sur l’utile, c’est l’intérêt commun (on dirait aujourd’hui le mariage bourgeois ou arrangé). La deuxième est fondée sur le plaisir, elle n’est pas stable, et ne saurait durer toute la vie. Enfin, l’amitié parfaite caractérise celle des hommes qui se ressemblent par la vertu : « Ceux qui veulent du bien à leurs amis pour eux-mêmes, sont les amis par excellence »[2]. L’amitié est fondée sur la bienveillance réciproque : « Ceux qui veulent du bien à quelqu’un sont appelés bienveillants, quand ils ne sont pas payés de retour. » Mais « l’amitié est bienveillance réciproque ». Et en conclusion : « Il faut donc pour être ami être bienveillant et se vouloir du bien mutuellement ; et le savoir »[3].

Cette référence semble avoir les faveurs de la doxa contemporaine prônant une conception associative et égalitaire du couple ; cinq types de couples sont ainsi distingués par un psycho-sociologue de Lausanne qui a les honneurs des colonnes de Marie-Claire : couple cocon, compagnon, associatif, bastion, parallèle.

Inutile d’entrer dans les détails… Ces couples sont, à peu de chose près, tous pareils. Dans chacun d’eux règnent la communication, l’échange, la réciprocité : ils font tout ensemble, sauf l’amour.

Le chercheur, qui n’est déjà pas très explicite sur l’existence des hommes et des femmes en cause dans le couple, écarte toute référence à la sexualité. Ces couples ne sont fondés que sur l’intensité des échanges qu’ils ont entre eux comme avec le monde extérieur. L’un fait exception : le « parallèle », mal nommé (oh ! Verlaine) puisqu’il qualifie les couples qui s’ignorent et se détestent cordialement mais coexistent sur ce contrat de haine ; la démocratie y est néanmoins assurée.

En somme, c’est l’idéal républicain qui triomphe : liberté, égalité, fraternité.

Mais voici que, si l’on fait entrer la question du sexe dans le couple, plus aucune réciprocité n’est possible. Le fantasme de l’un se branche sur le fantasme de l’autre, parfois dans une parfaite dissymétrie.

En termes techniques, on dira que l’objet petit a dont la répartition égalitaire fait question, introduit la zizanie dans le couple hétérosexuel, pour le moins.

Ce non-rapport est parfois décrit plaisamment par Lacan comme objection à la morale sociale. L’adage : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même » fait problème dans le coït.

Aujourd’hui, le « déferlement d’une sexualité narcissique » comme dit le magazine, le culte de l’égalité et de la réciprocité, inscrit le couple sous le régime du pareil au même. C’est aussi ce que dit le philosophe : l’homme de bien se veut du bien et « désire passer sa vie avec lui même  »[4] et comme l’ami est un autre nous-même ; « l’amitié excessive ressemble à ce qu’on éprouve pour soi-même »[5].

Si bien que les psychologues doivent rappeler à ces couples fusionnels ou inséparables que « l’autre est une personne à part entière ». Ce qui ne facilite pas davantage le rapport sexuel intéressé par le corps morcelé…

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de constater que ces modèles de compagnonnage soient les mêmes qui aspirent à une sexualité extérieure au couple y trouvant même la garantie de sa longévité. Une telle revendication s’affirme de plus en plus dans l’air du temps. Ce sera d’ailleurs un thème important des Journées Faire couple ».

[1]   Lacan J., Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 574.

[2]   Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre VIII, chapitre II.

[3]   Ibid.

[4]   Ibid., livre IX, chapitre 4.

[5]   Ibid.

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