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« Elle n’a plus pour rompre l’effrayant silence de son cœur que le bruit des applaudissements », par Yasmine Grasser.

Auteur : 18/10/2015 0 comments 1351 vues

Edith Piaf a fait couple avec sa solitude.

« 2015, la Bibliothèque nationale de France chante Piaf et fête le centenaire de sa naissance »1. Les visiteurs repartent avec un air, un refrain, une image de celle qui s’est fait connaître comme voix. Mais plus qu’une voix « qui prend au ventre », comme le dit Pierre de Régnier en 1936, ou qui délivre « un message fataliste », Édith Piaf (1915-1963) est le symptôme d’une époque. Sa vie est passée dans ses chansons, ses chansons ont fait revivre le sentiment d’amour en ce temps de désespérance, l’amour a immortalisé le mythe de sa voix « hurlant l’angoisse d’une fillette qu’un homme suit éternellement »2.

Incontestablement, vivre lui était insupportable3. Elle a affronté ce destin, chantant l’amour jusqu’à ses dernières forces, en compagnie de nombreux partenaires tous touchés par sa fragilité, sa grâce, sa solitude. Mais c’est elle qui distribuait les places : sublimant ses relations avec les hommes, sacrifiant tout à son public, se métamorphosant sous le regard du poète en un corps qui se chante.

Édith Piaf ne pouvait pas faire couple avec un homme. L’exposition m’a rappelée une amusante anecdote rapportée par un présentateur de radio. La chanteuse qui aurait réuni pour une soirée d’anniversaire une bonne dizaine d’anciens amants de l’époque, aurait offert à tous un cadeau – la même montre réglée sur la même heure. Le biographe ne mentionne pas ce récit, mais décrit les attributs du Monsieur Piaf : portant gourmette ou chevalière en or, montre de chez B. ou C. selon, fume-cigarette, cravate…

Facétie ou ironie, le couple Piaf-Mr Piaf avait son utilité : alimenter une légende. Il s’estompait vite derrière le couple auteur-interprète qui se superposait exactement au précédent. Un jeune artiste soucieux de sa carrière ne candidatait pas à la fonction Mr Piaf, non. Quand il rencontrait la chanteuse, il disposait plutôt d’une heure… pour écrire une chanson, et plaire. Piaf exigeait, savait remercier l’amant, promouvoir le parolier ou musicien. Ils furent nombreux à devenir de grands artistes ! En l’absence du Mr Piaf du moment, elle se consolait auprès de l’artiste qui avait besoin d’elle. Elle ne pouvait rester seule. Marcel Cerdan, pas plus qu’un autre, ne pouvait éviter à la chanteuse l’angoisse vive que suscitait en elle une séparation. Lorsque survint l’accident d’avion qui a coûté la vie au boxeur, la détresse de l’enfant abandonnée par sa mère ne l’a plus lâchée. D’après les proches, il semble qu’elle ait dès ce moment commencé à recourir aux drogues pour continuer à chanter. Piaf excellait à brouiller les pistes. Elle aimait ses amants pour chanter et les lançait en les aimant. Elle avait besoin de cet amour narcissique qui consiste à isoler un être, un seul, un unique, à créer avec lui un « Un » imaginaire, qui n’existe pas, elle le savait, mais ne pouvait pas cesser d’y croire. Lorsque l’illusion amoureuse ne suppléait plus à sa solitude, elle recourait à l’alcool, aux drogues. C’est l’autre face de la légende.

Quand Édith eut huit ou neuf ans, son père – le premier à remarquer que le public était toujours prêt à payer pour entendre la voix de sa fille – l’a alors utilisée pour survivre. Édith, elle, a chanté pour ne pas mourir. Ce sera le sens que prendra son symptôme.

Elle le confie à Maurice Chevalier, en 1955, lui disant que « le jour où le public la rejetterait, elle se tuerait… » Elle avoue  à Pierre Desgraupes en 1960, dans une interview pour « Cinq colonnes à la Une » : « Je mourrai avant de ne plus pouvoir chanter ». Après la mort de Marcel Cerdan, Françoise Giroud, en 1951, avait publié un portrait de son amie, où elle écrit ces mots terribles : « Elle n’a plus pour rompre l’effrayant silence de son cœur que le bruit des applaudissements ». Mais elle était incroyable. Alors qu’elle avait été très malade avant son retour à l’Olympia, elle eut en 1961 quinze rappels, Claude Sarraute a écrit dans Le Monde : « C’est plus qu’un retour, c’est une résurrection (…), une guérison qui tient toute à la possibilité de continuer à envoûter un public chaque fois reconquis ».

Piaf a arraché à sa détresse un cri, un appel qui a été entendu. La réponse de son public l’a portée à faire une carrière internationale. Bien sûr, elle a dû y mettre du sien, trouver des appuis, renouveler son répertoire, envoûter son public, l’élargir. Un premier coach et amant, de l’âge de son père, lui avait ouvert le temple de la chanson faisant d’elle la chanteuse Édith Piaf. Un deuxième qu’elle appelait « papa », plutôt guide et confident – son maître en orthographe et en philosophie – lui a permis de devenir auteure patentée de ses chansons. Ces rencontres et d’autres l’ont aidée à conserver l’amour de son public qui lui a bien rendu. Ne cessant d’être au rendez-vous, lui pardonnant tout : frasques, scandales, amours, alcool, drogues… Et au final, lui rendant un hommage national dans Paris le jour de ses funérailles.

Lacan disait : « De la contingence à la nécessité, c’est là le point de suspension à quoi s’attache tout amour »4. C’est là que se tenait Édith Piaf, sur son symptôme.

Son grand ami Jean Cocteau a essayé de cerner ce point de suspension qui l’enchantait à chaque concert. Il a rencontré la chanteuse en 1940. En 1946, le poète sur les pas de Stendhal qui « trouve du génie à une femme qui sait sourire », écrit : « Mme Édith Piaf a du génie. Elle est inimitable. Il n’y a jamais eu d’Édith Piaf. (…) Elle est une étoile qui se dévore dans la solitude nocturne du ciel de France… Regardez cette petite personne… Et voilà qu’elle chante… Il ne restera plus d’elle que son regard, ses mains pâles, ce front de cire qui accroche la lumière et cette voix… qui se substitue à elle et… remplacera glorieusement cette petite fille timide. De cette minute, le génie de Mme Piaf devient visible et chacun le constate. Elle se dépasse, dépasse ses chansons, en dépasse la musique et les paroles. Elle nous dépasse.… »

Comment dire mieux ce qu’est la métamorphose d’Édith Piaf sur scène !

En 1943, à Marseille, un admirateur subjugué avait écrit dans le Journal local : « elle est petite, laide, tordue… mais sa voix s’élève… sourde comme étranglée de larmes, s’amplifie, monte, devient un cri déchirant interminable de bête blessée à mort… À ce moment-là Mlle Édith Piaf devient la plus belle fille du monde. » En 1945, un réalisateur pour qui elle n’était pas « sexy », l’ayant entendu, lui a trouvé « une prodigieuse beauté dès qu’elle vocalise ». Mais c’est le poète Léo Ferré qui, déjà en 1942, a su serrer au plus près à l’articulation de ce « point de suspension » ce quelque chose qui transfigurait la chanteuse. Il écrivait : « Tragédienne, Édith Piaf l’est sans conteste (…) à sa voix, sombre et volontairement cassée dans le médium, sublime et étrangement triste dans l’aigu, elle ajoute le geste sûr et unique ». Ce jugement est à rapprocher de celui porté par son biographe lors du dernier concert à Lille 1963 : « Piaf, bronchiteuse, est enrouée, sa voix légendaire ne décolle pas des graves, et c’est sur cette mauvaise impression de gâchis qu’elle dit à la scène un au revoir qui sera un adieu ».

Le son singulièrement « triste dans l’aigu » n’était plus. Au point de suspension, l’irruption de l’événement de corps avait fait taire la voix, il emportera la chanteuse peu après.

Au regard de ce « Un » son dans « l’aigu », tout ce qui a pu être dit sur la chanteuse perd ses droits. Il s’agit dans cet « aigu » du signifiant « Un » comme corrélatif du il existe la jouissance opaque au sens, du il existe ce « génie », cette « beauté » de la chanteuse qui transfigurait son corps sur scène. À cause de cette métamorphose, son public qui avait tout supporté d’elle, fera corps autour d’elle jusqu’au Père Lachaise.

1 Piaf, Catalogue d’Exposition, sous la direction de Joël Huthwohl, Bibliothèque nationale de France, 2015.

2 Belleret, R., Piaf, un mythe français, Biographie, Fayard, 2013, p.35, 123, 455. Consulter l’index des noms propres, p. 779-788.

3 Bonel, M. et D., Édith Piaf, Le temps d’une vie, témoignage, Édition de Fallois, Paris, 1993, 340p.

4 Lacan, J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.132.

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