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Don Juan par Colette : « un dispensateur de plaisir, mal récompensé », par Joëlle Fabrega

Auteur : 05/11/2015 0 comments 910 vues

Dans son ouvrage paru en 1932 Le pur et l’impur[1], dont elle dira que c’est peut-être là son meilleur livre, Colette dresse des portraits ciselés de sujets singuliers dans leurs posture face à l’amour. Elle y brosse notamment celui d’un Don Juan vieillissant qu’elle interview, qu’elle pousse dans ses retranchements, une nuit d’hiver, sous la verrière d’un hall d’hôtel de province.

Elle le nomme « Damien ». – « Elles allaient à lui, (…) revêtaient tout de suite une décision de somnambules »[2], « la monotonie, la simplicité du manège amoureux me confondaient. »[3] dit-elle.

– « Que je les ai eues par surprise, ou qu’elles aient langui un bon moment, il a bien fallu que je les quitte au moment où j’étais sûr qu’elles crieraient après moi comme des brûlées… Voilà tout »[4] énonce-t-il laconiquement.

C’est sur ce il a bien fallu que Colette l’interroge.

– « Je souhaitais qu’il cédât à la colère, à un désordre quelconque qui me l’eût découvert illogique, faible et féminin, ainsi que toute femme l’exige, au moins une fois, de tout homme… Il ne lâcha pas la bride à de vieux mots grossiers qui sont au fond de nous tous depuis l’enfance et le collège. Il ne nomma personne et ne commis qu’une faute contre le bon goût, celle de désigner incidemment ses maîtresses par le titre, le grade, la situation sociale de leur mari ou de leurs amants »[5].

Damien lâche enfin :« En somme, qu’est-ce que j’ai eu dans tout ça ? (…) Leur plaisir n’était que trop vrai. Leurs larmes aussi. Mais leur plaisir surtout… »[6].

« Le plaisir, bon, oui, le plaisir, c’est entendu. Si quelqu’un en ce monde sait ce qu’est le plaisir, ce quelqu’un c’est moi. Mais de là à… Elles vont trop loin » ![7]

« Je respectais le silence, la parole elliptique d’un homme qui n’avait, de toute sa vie, traité avec l’ennemie, ni déposé son armure, ni admis dans l’amour cette décrépitude qu’est le repos… »[8]

« En somme, Damien, vous avez, de l’amour, la même conception que les anciennes jeunes filles, qui n’imaginaient le guerrier que l’arme au poing et l’amoureux qu’en état de prouver son amour ? »

Colette conclut par un pas de plus : « Je n’ai jamais voulu l’étonner en lui faisant apercevoir qu’en cet « il fallait bien » résidait sa simplesse, et qu’en pensant calculer il faisait œuvre de poète et de fataliste »[9]. « Sans doute je ternis, à le raconter, ce dispensateur de plaisir, mal récompensé et probablement fort incapable, s’il l’eût voulu, de faire le bonheur d’une seule femme. À sa manière il allait « trop loin », lui aussi, en ce sens qu’il accordait au plaisir qu’il donnait un crédit illimité. »[10]

« Don Juan est un rêve féminin (…) un homme auquel il ne manquerait rien » nous dit Lacan.[11] Il est amusant que Colette restreigne là aux « anciennes jeunes filles » confites dans leur paradoxale pruderie ce que Lacan qualifie de « fantasme féminin (…) qu’il y en ait un, d’homme, qui l’ait (…) qui l’ait toujours, qu’il ne puisse pas le perdre »[12].

Prendre la place du partenaire castré qui fait front, borde et autorise à la fois la jouissance féminine, sans prétendre en être le maître, il ne le peut.

Ce que Colette désigne finement, chez ce Don Juan-là, à travers ce crédit illimité, c’est le déni de la faille. Ce Don Juan est capable de faire couple, mais ne peut faire partenaire. Il peut copuler (étymologie de couple) mais ne peut s’engager dans un nouage symptomatique.

[1] Colette, Le pur et l’impur, Le livre de poche, 2013.

[2] Ibid., p. 41.

[3] Ibid., p. 43.

[4] Ibid., p. 44.

[5] Ibid., p. 46-47.

[6] Ibid., p. 47.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 49.

[9] Ibid., p. 53.

[10] Ibid., p. 55-56.

[11] Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 224.

[12]Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 233.

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