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Diego et Frida, le mariage d’une colombe et d’un éléphant, par Myrtille Birghoffer

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1817 vues

Diego et Frida : voilà un couple qui, malgré son incongruité, lui l’ogre dévoreur de femmes, elle la jeune colombe blessée, sonne à nos oreilles comme allant de paire.

Diego ne va pas sans Frida, quelque chose les lie, les rassemble, les confond… à deux, ils font Un.

S’il est pourtant une relation qui ne cessa de ne pas s’écrire, butant sur, se confrontant à, et venant magistralement illustrer le non-rapport sexuel, c’est bien celle qui unit ces deux artistes. Liaison, ô combien dangereuse pour ses protagonistes, et peut-être plus particulièrement encore pour Frida, qui, parlant de sa rencontre avec Diego, disait qu’elle était « le deuxième accident de sa vie »[1] (le premier étant l’accident de bus qui, très jeune, vint la mutiler dans son corps, au plus profond de son être, modifiant à jamais son parcours de vie).

Liaison qui se conjugua aussi bien au pluriel – tant dans la multiplication des aventures extra-conjugales, d’un côté comme de l’autre, l’insatiable Diego allant jusqu’à tromper sa femme avec sa propre sœur Cristina, Frida multipliant ses amants et ses maîtresses, que dans un effet de répétition ; qu’au futur antérieur, dans un éternel retour vers cet Autre, partenaire symptôme, si familier, si reconnaissable et pourtant à jamais atteignable -, et qui malgré les ratages, les ruptures, les trahisons, tout ce qui fit autant de déliaisons, traversa les années et vint s’inscrire dans la durée, faisant paradoxalement que de cette rencontre, qui n’était pas que mirage, quelque chose pût finalement s’écrire.

Ou tout du moins se peindre, se dessiner, exister en images… à n’en pas douter, faire trace.

Malgré les déchirements, malgré la douleur, malgré les malentendus, la contingence était elle aussi au rendez-vous, et les tableaux réalisés par Frida, débordant d’un trop de réel, viennent témoigner de la béance laissée par cet amour dévastateur.

Vient y répondre en écho, ce terrible énoncé de Diego, qui, à la mort de Frida, écrivit dans son autobiographie : « Le 13 juillet 1954 a été le jour le plus tragique de ma vie. J’ai perdu ma Frida chérie à jamais […]. Trop tard désormais, je me suis aperçu que mon amour pour Frida avait été la plus merveilleuse partie de ma vie. »[2]

Outre le tragique, outre le ravage, nous relevons ici tout ce qui fit ratage dans cette histoire d’amour, car si l’on considère, comme l’a souligné Lacan, que : « L’amour supplée à l’absence du rapport sexuel »[3], c’est bien de ça, d’amour, dont il était question entre Diego et Frida.

Leurs œuvres, mais aussi leurs écrits, leurs infidélités, leurs séparations et leurs retrouvailles, furent autant de suppléances, de tentatives pour trouver un signifiant pouvant venir combler cette absence. Si « l’amour prend son élan à partir d’un impossible »[4], alors le recours à la poésie semble nécessaire.

Et ici, « le mariage d’une colombe et d’un éléphant »[5], comme le qualifièrent les parents de Frida, prend tout sons sens.

Arrêtons-nous un instant sur ces deux signifiants, colombe et éléphant. Nous savons que Frida, reconnaissable à jamais par ses sourcils-ailes, signature qui vint la singulariser, ailes appareillages qui lui permirent d’atteindre son horizon d’être, eut recours, tant dans ses œuvres que dans ses écrits au signifiant aile, qui lui apporta un appui imaginaire.

Or, elle raconte que lorsqu’elle était petite, atteinte de poliomyélite, alitée pendant plusieurs mois, elle s’était inventée une amie imaginaire, qu’elle retrouvait régulièrement : « […] je m’échappais en rêve, avec une grande joie et urgence, je traversais toute l’étendue visible qui me séparait d’une laiterie qui s’appelait “ PINZÓN ”… par le “ Ó ” de PINZÓN j’entrais et descendais intempestivement à l’intérieur de la terre, où mon “ amie imaginaire ” m’attendait toujours. »

L’oiseau, le petit pinson, qui plus tard deviendra colombe, était déjà là. Nous pouvons le mettre en regard, pour l’équivoque sonore qu’il peut avoir avec le surnom par lequel Frida affubla son amant, amour et mari, Diego, qu’elle appelait Panzón (ventru), où seule une voyelle diffère, et qui peut nous interroger sur le caractère bordant de ces deux mots. Outre le petit oiseau, dont les ailes donnèrent à Frida un étayage pour son être de sujet, nous voyons dès lors comment déjà, dans les signifiants, se joue l’union entre la Colombe et l’Éléphant.

[1]  Freund Gisèle, Frida Kahlo par Gisèle Freund, éditions Albin Michel, 2013.

[2] Rivera Diego, My Art, My Life, p. 285-286 in Herrera Hayden, Frida, Une biographie de Frida Kahlo, éditions Flammarion, 2013, p. 513.

[3]  Lacan Jacques, Séminaire Livre XX, Encore, éditions du Seuil, 1975, collection Points, p. 51.

[4] Naveau Pierre, Ce qui de la rencontre s’écrit, éditions Michèle, 2014, pp. 179-180.

[5]  Le Clézio J. M. G., Diego & Frida, éditions Stock 1989, p. 75.

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