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Diaboliques !, par Pierre Glaudes

Auteur : 27/09/2015 0 comments 714 vues

Violences des passions dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly. Par un spécialiste du roman français du XIXème.

Dans « Le Rideau cramoisi », première nouvelle des Diaboliques (1874), Barbey d’Aurevilly (1808-1889) dessine deux images concurrentes du couple.

Le récit raconte l’arrivée d’un jeune militaire, le vicomte de Brassard, dans une ville de garnison où il est logé chez des citadins dont la fille le séduit et l’entraîne dans une passion échevelée. D’un côté, le couple marié : lui, un « gros bonhomme en redingote jaune-vert et à gilet blanc », qui a « une figure couleur des confitures de sa femme » ; elle, une épouse pieuse et réservée, qui passe sa vie à « tricoter des bas à côtes pour son mari » ; un couple de « très braves gens », en somme, aux « mœurs très douces » et aux « très calmes destinées ». De l’autre, leur fille, Alberte, à l’air hautain et impassible, dont on ne comprend pas comment elle a pu sortir de tels parents : cette « archiduchesse d’altitude » semble « tombée du ciel chez ces bourgeois ».

Un soir, alors qu’ils dînent tous les quatre, elle saisit sous la table la main de Brassard stupéfait : c’est le début d’une passion secrète, qui les conduit à se retrouver nuitamment dans la chambre de la jeune fille, où l’on ne peut se rendre qu’en traversant celle où dorment ses parents. Secret, impudeur, impudence : tels sont les ingrédients qui pimentent cette passion en attisant le désir des jeunes gens. « Je savais, certes, à n’en pas douter, que ce que cette fille éprouvait pour moi n’était pas de l’amour », remarque Brassard, mais quelque chose d’indéfinissable qui le grise par son intensité, son mystère et son « imprudence sans nom ». Jusqu’au jour où Alberte, au cours de leurs étreintes farouches, meurt dans ses bras, dans une pâmoison muette, le forçant à fuir la ville, hanté du souvenir de cette rencontre qui laissera sur sa conscience une indélébile « tache noire ».

Barbey d’Aurevilly ne s’intéresse guère aux parents d’Alberte, dont la vie sentimentale est aussi torpide que la mer des Sargasses, si ce n’est pour produire un contraste comique avec le seul couple qui compte à ses yeux, celui que forment leur fille et Brassard. Tous les couples aurevilliens sont peu ou prou conçus sur ce modèle : confrontés aux égarements de la vie libidinale, aux prises avec la violence de leurs pulsions, par lesquelles ils ne craignent pas de se laisser entraîner sur des territoires inconnus.

Dans « Le Bonheur dans le crime », autre nouvelle des Diaboliques, l’écrivain peint un « maître-couple », qui est aussi un couple criminel : par amour pour la fille de son maître d’armes, nommée Hauteclaire, le comte Serlon de Savigny enlève la jeune fille, en fait la servante de sa femme, dont ils finissent par se débarrasser en l’empoisonnant : comme les roués sadiens qui jouissent de leurs crimes, ils se marient sans crainte du scandale de leur mésalliance et accèdent alors à un bonheur sans remords. Se suffisant à eux-mêmes, tout entiers livrés à leur passion absolue qui leur donne le sentiment d’être des dieux, ils semblent ne pas connaître l’usure du temps. Aussi se refusent-ils à avoir des enfants : comme le dit Hauteclaire « avec une espèce de mépris », ceux-ci ne sont bons que pour les couples guettés par la lassitude.

Tel n’est pas leur cas : Serlon de Savigny et Hauteclaire tentent de réaliser une aspiration impossible, à laquelle personne ne renonce tout à fait, celle de goûter sans aucune culpabilité, la satisfaction indicible d’une union amoureuse où l’un et l’autre sont fondus dans une totalité androgyne sans véritable dualité.

Entre ces deux êtres, en effet, les différences sexuelles sont comme brouillées : « Chose étrange ! dans le rapprochement de ce beau couple, c’était la femme qui avait les muscles, et l’homme qui avait les nerfs… »

Le même rêve hante un autre couple des Diaboliques : la duchesse d’Arcos, héroïne de « La Vengeance d’une femme », qui s’est prise de passion pour Esteban, un autre homme que son mari. Cette passion chaste et intense, qui a les apparences d’un expérience mystique où l’amour profane tend une nouvelle fois à l’absolu divin, s’achève dans le sang : le mari jaloux, sous les yeux de sa femme, fait arracher le cœur d’Esteban et le jette aux chiens. Mais la duchesse le leur dispute : son désir cannibalique de manger le cœur de son amant exprime, dans le registre oral, le désir de former envers en contre tout avec lui une totalité organique, dans une plénitude imaginaire où il n’y a pas de place pour la séparation.

Cependant, Barbey d’Aurevilly prête aussi attention à l’envers de ce fantasme de toute-puissance qui ne se situe pas seulement par-delà le bien et le mal, dans une sorte d’asocialité bienheureuse, mais qui tente aussi, dans sa démesure, de dépasser la différence des sexes et de vaincre la mort.

Ainsi, un roman injustement méconnu comme Ce qui ne meurt pas met en scène, au fond de la campagne normande, les déchirements passionnels d’un trio : par pitié, Yseult de Scudemor succombe aux ardeurs de son fils d’adoption, Allan de Cynthry ; elle devient la maîtresse du jeune homme qui se lasse de la tiédeur de ses sentiments : il finit par l’abandonner, alors qu’elle est enceinte, pour épouser Camille, sa propre fille, qui bientôt attend aussi un enfant. Mais, lorsqu’elle comprend enfin que sa mère a été sa rivale, son fragile bonheur s’effondre, et fait place à une rage meurtrière.

Trois personnages forment donc deux couples successifs dans ce roman tragique, qui inspire au narrateur ce commentaire : « Ce n’est pas vrai, comme on l’a prétendu, qu’en amour il y a un ver marin qui bouche avec des perles les trous faits au précieux coquillage ; il n’y passe que l’eau de la mer qui est salée et rongeante, qui ternit et qui mord un peu plus… Telle est la vie, telle est notre âme. »

C’est une autre vision du couple que dessinent en creux ces propos désenchantés. Le sang et les larmes coulent en abondance dans Ce qui ne meurt pas car les couples y font la cruelle expérience de l’impossibilité de partager l’amour durablement. Cette expérience est à l’origine de leurs déchaînements de férocité et de haine, dont aucun ne sort indemne, même s’il entre obscurément une part de jouissance dans leur malheur. Chaque personnage amoureux est en effet tôt ou tard confronté à la désaffection de l’être aimé. L’objet de désir, dans le couple, semble par nature marqué d’une instabilité qui le destine à être, un jour ou l’autre, perdu. Cet objet finit toujours par se dérober au sujet, qui connaît la souffrance de l’abandon, le sentiment d’absurdité lié à la perte, et qui ne cesse de demander réparation.

Cette incapacité à faire couple dans la durée affecte d’abord Yseult. Sa constante indifférence désespère Allan et instaure entre eux une relation de bourreau à victime. Le jeune homme, dont l’ardeur contraste avec le tranquille détachement de sa mère adoptive, est condamné par ce déséquilibre à une humiliation à laquelle un soupçon de volupté donne une coloration masochiste. Allan jouit de la souffrance que lui procure la présence torturante de la belle indifférente, et sa soumission volontaire paraît l’envers de son secret désir de se rendre maître de l’objet convoité. Aussi, quand cette possession s’avère illusoire, l’amant déçu cherche-t-il à se venger de sa déception. Ses aspirations déçues se transforment en un désir destructeur, teinté de sadisme.

Or, des relations similaires s’instaurent entre Allan et Camille. Après une brève idylle, le jeune époux est confronté aux affres de la lassitude. Son épouse occupe désormais, dans leur couple, la position inconfortable qui était naguère la sienne auprès d’Yseult. Découvrant l’étendue de sa propre indifférence, Allan est obligé d’imprimer la marque de ses dents sur les épaules de sa femme, lors de leur nuit de noces, pour ne pas crier de dégoût. Camille se laisse apparemment abuser par ces morsures qu’elle prend pour des marques de volupté. Mais, au matin, elle se réveille dans un état de tristesse inexplicable, qui ne la quittera plus jamais…

Les représentations du couple, chez Barbey d’Aurevilly, sont donc dominées par l’ambivalence. Au fantasme d’une fusion narcissique dans une totalité indifférenciée, donnée pour le comble du bonheur, répond, sur fond de transgression des interdits – l’inceste mère / fils et frère / sœur dans Ce qui ne meurt pas – une angoisse de perte, qui se monnaie en pulsions sadomasochistes. Mais, mieux vaut encore, aux yeux de l’écrivain, cette exploration des ambivalences de la relation de couple : l’intensité en sera toujours préférable à l’ennui des passions assoupies.

Pierre Glaudes, spécialiste du roman français du XIXe siècle, auteur notamment d’une Esthétique de Barbey d’Aurevilly, aux éditions Classiques Garnier (2009) et éditeur de l’intégrale de l’Œuvre critique de Barbey d’Aurevilly aux Belles Lettres, est un ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de lettres, professeur à l’Université Paris IV-Sorbonne.

Ses champs de recherche portent sur le roman français du XIXe siècle, sur les questions d’esthétique liées à l’histoire du genre romanesque, sur la littérature d’idées et les formes qui lui sont associées. Il est aussi l’auteur de travaux – ouvrages et éditions de texte – sur Joseph de Maistre, Chateaubriand, Balzac, Mérimée, Villiers de l’Isle-Adam, J.-K. Huysmans, Octave Mirbeau et Léon Bloy.

Texte recueilli par Véronique Villiers.

 

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