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« Deux, c’est déjà trop », Entretien avec Franck Dimech, metteur en scène

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1001 vues

Vous dites vouloir montrer les relations de pouvoir dans le couple, la volonté colonisatrice de l’un par l’autre. Dans Les Écorchés, est-ce avec ce parti pris que vous avez fait le choix de monter en miroir ces deux textes : Manque de Kane et La dispute de Marivaux ?

Oui, en amour, il n’y a pas de pouvoir qui autorise. L’autorisation, c’est l’affaire de l’amitié viscérale. Donc, toute tentative d’être-ensemble s’organise contre un pouvoir dictateur. Marivaux et Sarah Kane n’étaient pas prédestinés à coucher ensemble, le temps d’un spectacle. Et c’est de cet improbable couple, copulation de théâtres séparés par le temps, que j’ai voulu faire théâtre. En même temps, à mon sens, l’un et l’autre, à deux siècles d’écart, en arrivent à la même conclusion : il n’y a pas d’amour heureux.

Faire du théâtre, pour moi, c’est mettre face à face des gens ou des histoires qui n’auraient pas dû se rencontrer, faire copuler l’impossible et fabriquer une forme, à partir de ce heurt.

On retrouve ça partout où j’ai tenté de fabriquer du théâtre : la question du pouvoir qui s’invite dans le discours de l’amour. Et surtout la question corollaire du « naître à soi-même » qui contredit celle de l’esclavage dans le rapport amoureux.

La question qui m’intéresse dans cette idée de « faire-couple » est celle du « naître à soi-même ». C’est la question des théâtres de Claudel, de Maeterlinck, de Kane, d’Euridipe, de Lagarce, de Koltès. Comment naître à soi-même ? Comment devenir au monde ? Comment s’affranchir de l’autre ? Comment « je » ? Pourquoi « je est un autre » ?

Il n’y a pas « d’in-tranquillité » du couple au théâtre. Le théâtre distribue ce chaos d’être « au moins deux ». Les plus beaux monologues en témoignent : Lenz de Georges Büchner, La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, le retour d’Agavé avec la tête de son fils Penthée dans Les Bacchantes d’Euripide.

De quelle façon ces couples vont-ils mal ?

Deux, c’est déjà trop. Et tout commence là, dans cette excroissance, dans « ce cancer », comme dirait Merteuil pour clore le Quartett de Heiner Müller. Mort du couple. Gazé.

Chez Beckett, que je n’ai jamais monté, c’est pire mais en plus léger, en plus minimal. Quad, par exemple. Une caméra filme une scène carrée par le haut et, à chaque coin de ce carré, apparaissent des personnages dont on ne voit jamais le visage. Ces figures, engoncées dans des toges, circulent autour de ce carré selon des combinaisons géométriques de rythmes et d’apparitions. Tout au plus, les deux ou trois ou quatre, se croisent, sans jamais se toucher et toujours au risque de chavirer, au milieu du carré de scène, dans un trou.

Chez Marivaux, Kane, Müller, Claudel, Beckett, il y a cette obsession du quartet, comme la manifestation d’un « deux-combinatoire » ou comment épuiser la question « d’être à deux », du « faire-couple ».

Chez Cassavetes, aussi, les couples vont mal, mais ils se sauvent. Chacun d’eux naît à lui-même. Les enfants font le lien. C’est la première et la dernière des tribus. Tous les gestes de John Cassavetes, c’est la tragédie grecque la plus moderne que je connaisse.

Les couples ça se fait, ça se défait…

Faire nœud, c’est tripoter. On fait, on refait, on défait, on re-refait, on parfait ? Ça m’étonnerait. On essaye. Ça heurte.

Avec quoi faites-vous couple : le texte, les acteurs, la troupe ?

Avec toutes ces altérités qui m’invitent et qui m’empêchent.

 

Propos recueillis par Elisabeth Pontier & Benoît Kasolter, le 8 juin à Marseille.

  

Après de nombreux stages professionnels au Caire où il apprend l’art des danseuses nues, Franck Dimech devient metteur en scène.

Successivement directeur des compagnies Les Foules du Dedans et Le Théâtre de Ajmer, il fait le grand écart entre l’Asie (Japon, Chine, Taïwan) et la France, où il fabrique des objets de théâtre tristes et irrévérencieux.

Il se consacre actuellement à l’écriture d’un projet sur la trilogie Auschwitz et après de Charlotte Delbo.

 

 

 

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