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Cyd Charisse et Fred Astaire : des corps magnétiques qui s’attirent, par Claude Millet, professeur de littérature à l’université Paris-Diderot.

Auteur : 18/10/2015 0 comments 552 vues

À propos de la comédie musicale La Belle de Moscou

De la comédie de Marivaux, Michel Deguy dit qu’elle est une machine matrimoniale, c’est-à-dire, laissons-nous un peu emporter avec lui, une machine paradisiaque. Et de (presque) toutes les comédies on peut dire ceci, qu’elles donnent à leur public le spectacle d’un monde dont les difficultés peuvent être surmontées, avec les moyens du bord et par des solutions plus ou moins bricolées ou hasardeuses, mais tout de même : qu’il n’y a rien d’irrémédiable et que les amoureux les plus maladroits ou les plus mal embouchés finiront bien par faire couple.

Il arrive même que cette machine paradisiaque s’emballe, élargisse son champ d’action, voire que la paix faite dans le couple vaille pour promesse d’un monde pacifique. En 1939, dans Ninotchka, Ernst Lubitsch ne va pas jusqu’à sceller tout de suite l’union des États-Unis et de l’URSS, mais la belle et soviétissime commissaire du peuple (Greta Garbo) finira par épouser un aristocrate français (Melvyn Douglas) – ce qui n’était pas gagné d’avance, on s’en doute – dans une Turquie où flottent les bannières de la paix. Faire couple et faire utopie, c’est la même chose pour la comédie.

Une vingtaine d’années et une seconde Guerre mondiale plus tard, La Belle de Moscou (Silk Stockings) de Rouben Mamoulian baisse toutefois d’un cran ces ambitions iréniques de la comédie : Ninotchka (Cyd Charisse) dit encore oui, cette fois à un cinéaste américain (Fred Astaire), dans un cabaret, « la vieille Russie », tenu par trois autres commissaires soviétiques transfuges. Le spectateur en est bien content pour Peter Lorre, qui joue l’un d’entre eux  – même lui n’est pas maudit – mais la machine paradisiaque a très manifestement moins bien fonctionné en 1957, en pleine guerre froide, qu’en 1939, à la veille du conflit. Et elle a mieux marché, parce qu’elle fait danser les amoureux sur une musique de Cole Porter. Or, cette danse donne ironiquement raison à l’un comme à l’autre : au réalisateur américain, qui chante d’un bout à l’autre du film, Paris, l’amour, le bonheur ; à la commissaire du peuple, qui répète que tout cela s’explique scientifiquement par l’électromagnétisme. La machine paradisiaque de la comédie musicale peut tout absorber, même la science soviétique ! Dans les décors d’un studio de cinéma, Cyd Charisse et Fred Astaire dansent, et voilà que le paradis s’incarne en des corps magnétiques, qui s’attirent. Ici, nul n’anticipe l’autre, et encore moins ne le retarde. Ces corps-là sont devenus synchrones, d’accord pour s’inventer en même temps.

La comédie musicale de Mamoulian – en cinémascope, technicolor et stéréophonie – a renoncé à l’utopie de la paix universelle pour une autre utopie, l’utopie d’une fusion légère, qui ne demande pas même à être crue.

https://www.youtube.com/watch?v=IFTK3rH5pAg

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