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Crise du mariage ou crise du couple ?, par Martine Revel

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1317 vues

Comme dans ses précédents essais où il déclinait les paradoxes de la société moderne autour de la sexualité, du bonheur, de l’amour, dans Le mariage d’amour a-t-il échoué ? Pascal Bruckner nous fait part de celui qu’il constate à l’endroit du mariage : l’invention du mariage d’amour devait répondre aux malheurs du mariage classique : rétablir l’égalité entre époux, privilégier le sentiment sur l’obligation. À ce souci d’harmonie répond un « surcroît de discorde »[1]. « Que s’est-il passé ? » est la nouvelle question qu’il pose mais qui recoupe celle qu’il met en exergue depuis Le nouveau désordre amoureux écrit en collaboration avec Alain Finkielkraut en 1977. « Pourquoi un grand rêve tourne-t-il à la banqueroute de l’institution qu’il était censé protéger ? »[2]. Pascal Bruckner nous donne ici les conditions de la mise en place de ce nouveau mariage : l’utopie nuptiale répond à la vision « lyrique » du sentiment, autant chez les réformateurs que chez les philosophes ou les écrivains depuis les Lumières. Un député français républicain, Charles Alric, en 1875 écrivait ainsi : « Il est temps que l’amour redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le mobile déterminant, la condition essentielle de l’union conjugale »[3]. Ce qui fait écho à cette parole d’Engels : « Si le mariage fondé sur l’amour est le seul moral, seul l’est aussi le mariage où l’amour persiste »[4]. L’amour devient ainsi l’impératif du mariage. Et dans ce sillage fut instauré le divorce qui devait alors permettre une certaine liberté avec l’idée sous-jacente qu’il renforcerait paradoxalement le mariage : « Le divorce est le dieu tutélaire de l’hymen puisqu’il le fait jouir d’une paix inaltérable et d’un bonheur sans nuages »[5] s’enthousiasmait P.G. Chaumette, porte-parole des sans-culottes.

Mais au-delà, c’est au couple qu’il est fait obligation de s’épanouir. Et nous savons bien que toute obligation éteint irrémédiablement le désir et entraîne ce que P. Bruckner nomme « Les pathologies de l’idéal »[6] avec toute sa cohorte de « professeurs en rectification »[7]. « Le couple fait naufrage comme une barque surchargée : il veut tenir son rang, demeurer sur les cimes de l’ardeur tout en expédiant les affaires courantes. Pitié pour lui ! »[8]. Nous connaissons bien dans notre champ ce « jouis ! » impératif et la solitude subjective qu’il entraîne sauf à « faire couple » dans l’insu que celui-ci ne répond en fait que de notre symptôme. « Car homme et femme, en tant que tels sont incompatibles »[9], à quoi P. Bruckner propose tout de même des arrangements dans une sorte de tempérance des passions : faire couple… à mi-temps, « Ensemble, séparés »[10], formule (presque magique ?) de ce qu’il appelle la douceur de vivre.

[1] Bruckner P., Le mariage d’amour a-t-il échoué ?, Paris, Grasset, 2010, p. 15.

[2] Ibid., p. 47.

[3] Ibid., p. 50.

[4] Ibid., p. 48.

[5] Ibid., p. 43.

[6] Ibid., p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Ibid., p. 63.

[9] Ibid., partie de la citation de G.K. Chesterton, mise en exergue de l’essai.

[10] Ibid., p. 131.

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