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Couples en folies. Rencontre avec Cyril Lecerf.

Auteur : 14/06/2015 0 comments 924 vues

TEA FOR TWO 

Les comédies musicales comme vous ne les avez jamais vues !

Ariane Chottin : Les couples sont à l’honneur dans les comédies musicales ; ils y sont radieux, en apesanteur, c’est une véritable image d’Épinal !

Cyril Lecerf [1] : J’ai envie de détricoter un peu cette représentation « enchantée » du couple qui explique sans doute qu’il y ait aussi peu d’adeptes en France de la comédie musicale alors que c’est une culture très vivante en Amérique et en Angleterre.

On a coutume ici d’y associer une vision romanesque et très traditionnelle du couple et l’amour y semble presque sans intrigue… D’ailleurs les grosses productions françaises comme Roméo et Juliette, Le Bossu de Notre-Dame dans les années 90 sont d’une platitude extrême en terme de vision du couple. Les empêchements à l’amour sont des éléments narratifs sans véritable symbolique, l’intériorité des personnages n’est pas du tout développée. C’est sans doute le pire de ce qui a pu se faire dans la comédie musicale.

C’est vrai que lorsque l’on se réfère aux comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien de Top hat avec Fred Astaire à Singin’ in the rain avec Gene Kelly, les duos dansés sont extrêmement séduisants, ils promeuvent une idée plutôt fusionnelle du couple. Mais les réduire à ce monde onirique et feutré reste une lecture approximative, un peu comme lorsqu’on adapte Jane Austen au cinéma et que la profondeur et la psyché de ses personnages passent à la trappe… C’est un affadissement de la notion même de romantisme et il y a d’autres enjeux associés à l’idée du couple…

Dans Singin’ in the Rain, par exemple, que nous dévoilez-vous du couple ?

 

L’intrigue se passe au moment du basculement du cinéma muet au parlant, et tout tourne autour de ce qu’est une voix au cinéma mais aussi dans une rencontre amoureuse… Nous sommes en 1952, et dans ce film de Stanley Donen, le couple joué par Gene Kelly et Jean Hagen rassemble deux acteurs du cinéma muet qui font couple à l’écran et ne s’entendent pas dans la vie. C’est un couple réduit à l’image d’une harmonie muette : on pourrait dire que ce qui fait couple ce sont ces images et les phrases écrites sur les cartons qui s’intercalent entre les scènes, leurs voix sont absentes, leur disharmonie masquée.

Au moment de tourner un film parlant, la voix stridente de Jean Hagen oblige à lui chercher une doublure pour sauver les apparences. Gene Kelly rencontre alors cette doublure, une danseuse jouée par Debbie Reynolds qui a une voix sublime dont il tombe amoureux. Cette question de la voix déplace le couple et le sort d’une certaine façon de la représentation figée et plate pour lui donner une autre épaisseur.

Cette arrivée de la voix qui bouleverse le cinéma muet, bouleverse aussi la vie de Gene Kelly ; c’est ce qui est dévoilé ici, lorsque les deux acteurs se retrouvent ensemble dans l’envers du décor, sur une scène de plateau désert…

Singin’in the rain, de Stanley Donen, 1952 : « You were meant for me »

https://youtu.be/PqsrVQfNYPc

la voix objet de désir

La voix… objet de désir…

Une bonne dizaine d’années plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, les débuts de la Nouvelle Vague voient émerger des films musicaux comme Cléo de Cinq à Sept d’Agnès Varda, qui creusent un peu plus encore la représentation de l’intériorité du couple notamment au moyen du chant. Je pense par exemple à l’abandon chanté par Cléo qu’interprète Corinne Marchand dans Sans toi: « je suis une maison vide sans toi… »

Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, 1962 : « Sans toi »

https://www.youtube.com/watch?v=e7MN7kJ0uy0

cleo

Plus encore, c’est Jacques Demy, le compagnon de Varda qui fait de la comédie musicale française un véritable genre à part, proche des préoccupations de la Nouvelle Vague. Ici, il est difficile de ne pas citer des exemples comme Les Parapluies de Cherbourg, Peau d’Âne ou Les Demoiselles de Rochefort

La chanson de Maxence, et finalement beaucoup de chansons des films de Demy écrites par Michel Legrand, témoignent de cette distance mi-mélancolique mi-humoristique lorsqu’il s’agit de parler d’amour. Le chant et la danse sont autant des déclarations que des manières d’alléger le poids de la réalité. Il y a une dimension consciente de jeu et de second degré qui rend le propos de Demy bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les couples se composent, se recomposent.

Parents et enfants frôlent parfois l’inceste, même en chanson. Les passions amoureuses ont un envers ambigu (on chante la découverte d’une femme découpée en morceaux par dépit amoureux dans les Demoiselles).

 

 

Les Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy, 1968 : « La chanson de Maxence »

https://youtu.be/j0mUdbICJyE

 

les demoiselles

Chercher sa moitié… sa ou son partenaire, après l’humour de Demy, n’est-il pas question de cela aussi dans un tout autre style lorsque Lisa Minnelli dans Cabaret, chante Mein Herr ?

Oui et non. On est en 73 lorsque sort le film Cabaret de Bob Fosse, après avoir été créé à Broadway en 66. C’est donc d’abord une pièce musicale avant de connaître le succès en film. C’est d’ailleurs souvent le cas, et c’est vraiment ce qui « vulgarise » et permet aux comédies musicales de nous parvenir en France, nous qui n’avons pas vraiment cette tradition scénique. Dans le film, l’un des personnages principaux, Sally Bowles, interprétée par Liza Minelli, incarne le personnage du roman de Christopher Isherwood, inspiré de sa rencontre avec une chanteuse américaine indépendante, dans le Berlin des années folles où s’expriment plus librement les relations amoureuses et sexuelles, sur fond de montée du nazisme. Le personnage est assez proche de celui de Lola interprété par Dietrich dans L’Ange Bleu.

Mein Herr, c’est l’hymne au couple sans cesse recomposé qu’il soit d’ailleurs hétéro ou homo. Bye, bye Mein Lieber Herr, c’est l’adieu à la monogamie traditionnelle. Sally Bowles, comme elle le clame, fait ce qu’elle peut, «  inch by inch, man by man ». La moitié n’est jamais stable. Il y a quelque chose de paradoxal et de tragique : à la fois une volonté de liberté assumée mais aussi l’impasse du couple qui résonne avec l’arrivée de consommation effrénée que la chanson Money makes the world go round nous rappelle.

Cabaret de Bob Fosse, 1972 : « Mein Herr »

https://www.youtube.com/watch?v=CX-24Zm0bjk

cabaret

Le style cabaret est un genre de comédie musicale qui aura son importance dans les années 70 avec Bob Fosse. C’est le lieu des marges amoureuses, sexuelles et musicales qui résonne fortement avec l’atmosphère émancipatrice de la fin des années 60 et de la décennie 70.

Danse et chant sont des manières de reprendre possession du corps. On se travestit, on devient homme, femme, on se bat sur scène en dansant, on tue, on cherche à s’émanciper des représentations. Les chorégraphies de Bob Fosse, plus agressives, plus directes, mettent en scène le couple sous l’angle de la fusion, de la tromperie, de la folie…

De folie ? Folies en couple ? Couples en folies ?

Comme chez Demy, la question du couple en folie et de la folie en couple est très présente. Les couples peuvent être torturés, devenir l’occasion d’alliances cruelles, parfois sadiques. Les années 70-80 à Broadway voient émerger de nombreux jeunes auteurs nourris des questions de leur époque, avec en arrière-plan, l’imprégnation de la psychanalyse, surtout chez un auteur comme Stephen Sondheim. Le style de Sondheim, mêle ceux de Woody Allen, Bergman et Henry James. Ses comédies musicales peu connues en France ont été jouées récemment au théâtre du Châtelet. Dans Sweeney Todd créé en 79 à Broadway et adapté au cinéma par Tim Burton en 2011, il met par exemple en scène un couple de meurtriers à Londres à l’époque victorienne, un barbier trancheur de gorge et une femme du peuple sans scrupule.

Mais Sondheim, c’est surtout le grand metteur en scène du couple moderne dans la comédie musicale. Le traditionnel « Love and Mariage » est mort : divorcés, célibataires deviennent des personnages de premier plan. Le grand exemple c’est Company. Un célibataire new-yorkais dans le milieu chic-bobo intello ne parvient pas à se « poser ». Il passe de femmes en femmes et en parle avec ses couples d’amis. Chacun y va alors de son petit conseil… C’est caustique, très bien écrit…

Les personnages chantent leur relation à deux au travers de ce qui dysfonctionne, leurs fantasmes, leurs manques, et les remarques de leur analyste !

Company, de Stephen Sondheim, 1970-1995 : « The Little things we do together »

https://youtu.be/cVkVIHQq92I

 

compagny 

 

La comédie musicale soulève donc avec humour un coin du voile sur cette « affaire compliquée » qu’est la relation à un partenaire… et y invite même la psychanalyse !

Oui, ça rate ou ça tâtonne… La comédie musicale n’est donc pas réductible aux clichés de l’amour triomphant, parce qu’elle est justement un lieu de réflexivité sur elle-même, elle s’amuse souvent d’elle-même. Tout comme elle s’amuse des échecs du couple et de ses recompositions hasardeuses. Un très bel exemple, c’est le film de Woody Allen, Everyone says I love You qu’il réalise en 94.

Woody Allen, quarantenaire divorcé dans le film, est resté proche de son ex-femme qui a épousé son meilleur ami. Ils forment une gigantesque famille recomposée bourgeoise vivant aussi à New York. C’est un film choral, léger, où chacun des membres de la famille reprend des standards de jazz : My Baby just cares for me/ All my life / Makin Whoopee.

Le personnage joué par Woody Allen, est un looser qui se fait quitter constamment jusqu’à la rencontre d’une belle américaine à Venise jouée par Julia Roberts. Coïncidence très « allenienne » : sa fille et la fille de la psychanalyste de cette belle américaine qui l’ont espionné à travers le mur lui rapportent ses fantasmes les plus fous… ce qu’il utilise pour la faire succomber. Tout fonctionne un temps, mais le fantasme doit rester un fantasme et la belle le quitte pour retourner avec le mari dont elle se plaignait…

Ce film est une sorte d’hommage au grand répertoire des comédies musicales dont il propose une relecture décalée. Comme dans l’extrait qui suit. La famille recomposée est à Paris pour fêter Noël. L’ex-femme jouée par Goldie Hawn et Woody Allen se remémorent leur passé et retournent sur un de leurs lieux de rencontre. Elle chante alors I’m through with love— j’en ai fini avec l’amour— que Marilyn chantait dans Certains l’aiment Chaud.

Ce n’est pas une scène de séduction mais, au contraire, une sorte de déclaration de l’amour qui ne peut plus exister. Au-delà de l’aspect parodique, cette scène assez touchante montre un ancien couple qui refait couple le temps d’une danse tout en chantant qu’ils en ont « fini avec l’amour »…

D’une certaine manière, quand le couple rate ou a raté, la danse et le chant sont toujours une manière de refaire ou de recréer ce couple, le temps d’une comédie musicale !

Everyone says I love You de Woody Allen, 1994

https://youtu.be/0g2PgZnUj7M

 

everyone says

 

[1] Cyril Lecerf est étudiant en master de lettres, passionné de Comédies Musicales

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