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Construire une histoire sur des ruines, par Véronique Servais

Auteur : 18/10/2015 0 comments 612 vues

Le chemin de Dheepan, Yalini et Illayaal les mène d’un camp de réfugiés au Sri Lanka à un quartier paisible et fleuri de la banlieue londonienne, en passant par les tours délabrées et nettement moins tranquilles de la banlieue parisienne.

Dheepan, qui a perdu femme et enfants, brûle son uniforme de soldat Tamoul.

Yalini qui saisit par le poignet une fillette orpheline, Illayaal. Ils ne se connaissent pas mais, pour pouvoir quitter le pays, ils doivent faire famille et pour cela, emprunter l’identité d’une famille qui n’existe plus.

Plusieurs coupures dans le scénario tiennent le spectateur en suspens : quelle tournure va prendre cette histoire qui se construit sur des ruines ?

Ces petites lumières qui clignotent dans la nuit : est-ce la police, les secours qui viennent en aide aux passagers de l’embarcation ou est-ce des babioles à un ou deux euros que tente de vendre Dheepan dans les restaurants parisiens ?

Est-ce que Dheepan va se mettre à dealer ou à acheter des armes pour ses anciens camarades de guerre ? Est-ce que Yalini va se laisser séduire par le chef de gang des immeubles d’en face ? Est-ce que Dheepan va se faire tuer en allant rechercher Yalini coincée dans les échanges de balles entre deux gangs de la cité ?

Durant la première projection du film, j’ai été soufflée par ce fond de violence et de tensions dans lequel se déplacent ces personnages. Illayaal sursaute à l’ouverture d’une porte dans l’école où elle vient s’inscrire.

Par contre, durant la deuxième projection, s’est détaché pour moi ce qui fait rencontre entre ces trois personnages et plus particulièrement, entre cet homme et cette femme.

Au guichet de l’administration, ils ne réagissent pas tout de suite à l’appel de leur nom de famille d’emprunt. Et Yalini ne veut pas s’encombrer d’Illayaal ; depuis le début elle veut rejoindre une cousine en Angleterre.

Dheepan, lui, vise l’intégration en France : il demande à Illayaal de manger avec une cuillère, à Yalini de gagner un salaire, de porter le foulard comme les autres, et ne pas partir avant que leur situation ne soit régularisée. Il dit clairement qu’il ne veut plus bouger du « Pré » où il travaille comme « gardian ». Dheepan croit à cette histoire de famille. Yalini non, elle le dit clairement.

C’est à partir du moment où Dheepan interroge Yalini sur l’humour qu’il ne comprend pas, qu’elle se met à rire, lui prend la main et lui dit : « Même en Tamoul, tu n’as pas d’humour… J’aime quand on se parle comme cela. » Humour, amour. Yalini invite ensuite Dheepan à la rejoindre dans sa chambre.

Suivent deux scènes plus colorées et fleuries, au temple hindou et au pique-nique avec d’autres de la communauté. Durant ces deux moments, s’échangent des regards et des sourires entre Dheepan et Yalini. Il lui offre un petit bouquet de jonquilles, non sans humour : « Deux pour cinq euros ».

Cependant, Dheepan, menacé et rattrapé par ses démons, trace une ligne blanche entre les deux immeubles qui se font face, et déclare avec force une « No fire zone ». Yalini ne veut pas de cette intégration qui a son envers : elle dit sans ambages à Dheepan qu’il est en train de constituer une armée pour faire la guerre. Sur le point de prendre le train pour l’Angleterre, Dheepan la rattrape violemment. Plus tard, il lui rendra son passeport. Touchée par ce consentement, Yalini l’invite à la rejoindre, une nouvelle fois.

Bien que le film soit français, les dialogues entre les personnages principaux se déroulent en langue Tamoul. L’usage de cette langue permet de rendre plus vivante encore la charge érotique – comme le dit Audiard – que dégage chacun de ces personnages exilés. C’est aussi ce qui permet à la discrète et déterminée Yalini de supporter l’atmosphère pesante et violente qui règne dans l’immeuble d’en face où elle va travailler tous les jours.

Dheepan a été projeté le 15 septembre, dans le cadre du cycle Art et Essai, à Tournai. L’ACF avait voulu croiser deux sujets d’actualité : celui des prochaines journées de l’ECF et celui des réfugiés qui étaient arrivés à Tournai quelques jours plus tôt.

La projection a été suivie d’une conversation avec Philippe Hellebois, Dominique Holvoet mais aussi Dom Moreau (association “Tournai Refuge”, active dans l’accueil des réfugiés), et Reza Kazemzadeh (directeur du Centre-Exil, centre de consultations à Bruxelles pour personnes réfugiées). Le public est venu nombreux de Lille, Mons et Tournai.

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