content detail

Cet impossible qui fait aimer, par Hélène de La Bouillerie

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1050 vues

Adolphe, roman de Benjamin Constant, inspiré de sa relation tumultueuse avec Mme de Staël, illustre brillamment cette citation de Lacan : « En voulant le bonheur de ma conjointe, sans doute je fais le sacrifice du mien, mais qui me dit que le sien ne s’y évapore pas aussi totalement ? »[1]

L’éclosion de l’amour d’Adolphe pour Ellénore repose sur un profond malentendu. Le narrateur, un jeune homme prometteur, décide de tomber amoureux par ennui. La phrase qui fait alors le sous-texte de son rapport avec les femmes lui vient de son propre père : « Cela leur fait si peu de mal et à nous tant de plaisir. » On verra que c’est exactement l’inverse qui se démontra.

Ellénore, cette femme authentique et fougueuse, semble à Adolphe un objectif digne de lui. S’il n’est pas vraiment sincère dans sa déclaration d’amour, le refus d’Ellénore d’y répondre positivement va déclencher sa passion : Ellénore devient un être inaccessible « L’amour qu’une heure auparavant, je m’applaudissais de feindre, je crus tout à coup l’éprouver avec fureur ». Il confond la blessure d’amour propre causée par le refus et l’amour, croyant déceler dans l’intensité de sa souffrance la preuve de sa passion. Adolphe se déclare alors prêt à l’aimer sans retour, à n’exister que pour elle en se contentant d’être un adorateur silencieux. Et c’est cette façon d’être vénérée comme une créature céleste qui finit par toucher le cœur d’Ellénore. Elle s’aime à travers le regard de son adorateur.

Ce qu’elle ne sait pas quand elle décide de rompre avec le Comte P., son bienfaiteur et père de ses deux enfants, c’est que cette structure ternaire est nécessaire pour soutenir l’amour d’Adolphe qui repose sur une impossibilité. Ellénore croit que cette impossibilité empêche leur amour d’être vécu pleinement, alors que c’est sa condition. Dès lors, l’amour d’Adolphe se délite. Par lâcheté, il rate toutes les occasions de rupture. Déchiré par le remords du sacrifice qu’Ellénore lui offre (sa réputation, ses enfants), il se reproche sa propre ingratitude et se trouve pris au piège d’une situation qu’il a lui-même provoquée. Ellénore lui apparaît comme une pauvre femme esseulée, cela lui est insupportable. Quand la compassion prend le masque de l’amour, c’est pour le pire.

Sentant son amant lui échapper, Ellénore devient tyrannique : son sacrifice lui donne des droits sur Adolphe. Il la suit en Pologne et renonce à toute carrière. Peu à peu, le piège se referme sur les deux amants. Ellénore adore Adolphe mais elle voudrait pénétrer toutes ses pensées, le réduire à un objet qu’elle posséderait. Il la hait de se sentir son esclave, se sentant châtré par ses exigences sans jamais parvenir à la quitter. Seule la mort d’Ellénore viendra mettre un terme à ce couple infernal. Mourante, elle lui déclare : « j’ai voulu ce qui n’était pas possible. L’amour était toute ma vie, il ne pouvait être la vôtre. »

[1]Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, édition du Seuil, Paris 1986, p. 220.

About author

Faire Couple

Website: