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« Ces petites îles enchantées » : le couple d’après Bourdieu

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1006 vues

Quand Bourdieu pense le couple : entretien avec le sociologue José Luis Moreno Pestaña

Comment Bourdieu envisage-t-il la sexualité et les rapports hommes-femmes ?

Bourdieu part de l’hypothèse d’une élaboration sociale de la différence sexuelle. Le corps se trouve donc défini et investi par des logiques de domination sociale.

La division sexuelle de la domination se transfère ensuite à l’ensemble du champ social. Les activités masculines sont valorisées, tandis que les féminines sont subordonnées. C’est comme si on dessinait une géographie sexualisée du monde à travers des systèmes de jugement et d’action incorporés à notre forme d’être et d’agir si l’on peut dire, spontanée.

D’un autre côté, Bourdieu prend soin de ne pas construire un récit atemporel ou anhistorique à propos des rapports entre les hommes et les femmes.

Pourriez-vous nous parler de « ces petites îles enchantées » que sont le couple amoureux, mais aussi le couple amical dont Bourdieu parle dans son post-scriptum de l’ouvrage « La domination masculine »[1] ?

Bourdieu considère qu’il y a un amour qui, fondamentalement, consiste à accepter la domination. Mais, dans ce post-scriptum, il parle de la possibilité que l’amour devienne une « île enchantée » où les personnes construisent une espèce d’autarchie autre que la domination. Précisément, c’est là que Bourdieu cite Sartre et nous parle de deux amants qui se donnent l’un l’autre des raisons pour exister, sans que celles-ci se trouvent contaminées par les hiérarchies sociales dominantes : je t’aime tel que tu es et pour moi ton être est sacré et donc loin de tout calcul ou programme. Serait-il trop idéaliste ?

Dans votre texte : « Cuerpo, género y clase en Pierre Bourdieu[2] », vous évoquez une « dyade » qui semble avoir été essentielle pour Bourdieu, dans la façon dont s’est noué son rapport au savoir. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Bourdieu parle de son expérience d’internat et la met en rapport avec son monde intellectuel [3]. L’internat, nous dit-il, était un lieu de servitude, de délation, de trahison mais en même temps, un lieu de rencontre avec beaucoup de professeurs, principalement des femmes. Elles lui ont appris à penser et à vivre autrement. Et cela dans une relation ambivalente, où le jeune Bourdieu se sentait à la fois émerveillé et profondément dégoûté par l’institution (l’école et le monde intellectuel).

Le lien affectif à ses professeures bat dans cet amour fou pour la connaissance.
Bourdieu nous dit [4] que son choix professionnel, l’intérêt pour les autres et pour les dominés ainsi que sa fuite de la philosophie trouvent leur force dans la « désolation intime d’un duel solitaire » qu’il ne précise pas davantage sauf une mystérieuse « expiation sacrificielle de mes irréalismes adolescents ».

Le sociologue José Luis Moreno Pestaña est professeur d’histoire et philosophie.

Propos recueillis par Adela Bande-Alcantud.

[1]  Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998, pp. 117-119.

[2]  « Cuerpo, género y clase en Pierre Bourdieu », Pierre Bourdieu, Las herramientas del sociologo, Madrid, Fundamentos, 2004, pp. 143-184.

[3] Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2011, pp. 213-214.

[4]           Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004, pp. 93- 94.

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