Psychanalystes

La dernière maîtresse de l’homme aux loups, par Marina Lusa

Au cours de l’hiver 1972, Sergueï Pankejeff avait atteint sa quatre-vingt-cinquième année. Il attendait avec impatience l’édition allemande du livre contenant ses souvenirs[1]. Peu de temps après sa parution, cet ouvrage tomba par hasard entre les mains d’une jeune journaliste viennoise, Karin Obholzer. Fascinée par ce riche aristocrate russe ruiné par les révolutions de 1917 et contraint d’assumer un statut d’émigré le reste de son existence, la jeune journaliste décida de rencontrer coûte que coûte « ce monument encore vivant de l’histoire contemporaine russe et de l’histoire de la psychanalyse »[2]. De cette rencontre naquit le livre Entretiens avec l’Homme aux loups.

En ce temps-là, l’homme aux loups était terriblement tourmenté par une liaison ambivalente avec une femme acariâtre, un peu cupide, dépensière et peu accommodante. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que Pankejeff était rivé à cette maîtresse insatiable qui n’avait de cesse de lui réclamer de l’argent. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme, nommé Louise, était son symptôme encombrant.

« Je vais vous avouer quelque chose d’affreux : j’ai une amie… — Et alors ? répondit son interlocutrice […] Seigneur Dieu, s’écria l’homme aux loups, c’est une femme impossible, très impulsive qui ne recule devant rien […] Cette femme n’a aucune compréhension. Elle ne comprend aucun de mes intérêts. Elle ne fait aucun cas non plus de la psychanalyse […] Je ne peux même pas lui expliquer ce que c’est une dépression ! »[3]

Seulement voilà, à présent c’est une femme malade, sans ressources, qui n’a pas de sécurité sociale et qui veut être habillée à la dernière mode. Il ne pouvait pas rompre. C’était une situation sans issue. « Tout cela est un cauchemar. C’est du Dostoïevski vécu »[4] affirmait Sergueï Pankejeff avec désolation.

À la lecture de ces entrevues, il semble toutefois que durant un certain temps, les relations de l’homme aux loups avec Louise se passèrent sans heurts. Sergueï ne voyait Louise que lorsqu’il le souhaitait et dans les conditions qui lui convenaient. Tout se passait très bien. Après la mort de sa mère, en 1953, se sentant de plus en plus seul, il commença même à imaginer une vie dans laquelle Louise jouerait un plus grand rôle, tout en craignant qu’elle ne devint exigeante car elle voulait absolument se marier. Or, pendant les vacances de Noël 1955, il eut des grandes difficultés avec elle. « Les choses les plus horribles sont arrivées dans ma vie privée. J’ai dit et fait des choses déraisonnables, qui m’ont conduit dans une impasse. »[5]

Soudain, Louise changea complètement d’attitude. Elle estimait qu’elle avait un droit moral sur son amant. Vingt-cinq ans les séparaient. Comment un homme si vieux pouvait-il avoir une liaison avec une femme si jeune ?[6] Il avait le devoir de l’épouser ! Dès lors, elle le menaça de mettre un terme à leur relation. Médusé par cet ultimatum, Sergueï articula quelque chose qu’il n’avait aucunement prévu, soit une promesse de mariage.

L’immense joie de Louise fut à la hauteur du désespoir de l’homme aux loups. Mais il ne pouvait pas l’épouser et décida de ne pas tenir sa promesse en le lui faisant savoir sans tarder. Il passa aux aveux. Une explosion d’injures et des scènes effroyables s’en suivirent. Accablé par les remords de cette promesse de mariage non tenue, une idée lui traversa l’esprit, « une pensée absurde » : accorder à Louise une part de ses revenus[7]. Il se rendit donc chez un avocat et s’engagea par écrit à verser à sa maîtresse un tiers de ses revenus chaque mois. Il va sans dire que toute cette affaire avait grandement affecté physiquement et émotionnellement l’homme aux loups. Il se trouvait dans un tel état d’épuisement que la Krankenkasse, la sécurité sociale, l’autorisa à faire un séjour au sanatorium pour maladies nerveuses Rosenhügel[8].

Après l’épisode de Noël 55, les relations de Sergueï avec Louise connurent des périodes de paix relative et continuèrent parfois à être satisfaisantes. Mais, vers la fin des années 60, ses difficultés avec Louise devinrent permanentes, au point qu’au cours des dernières années, il ne vit Louise que le dimanche et passait les jours suivants à se remettre de cette « épreuve ». A la fin de la semaine, il se préparait de nouveau au prochain dimanche[9].

Jusqu’à son dernier souffle, Sergueï Pankejeff, versa à sa maîtresse non seulement l’argent de sa retraite (il travailla trente ans dans une compagnie d’assurances), mais aussi celui de la pension des Archives Freud ainsi que le montant correspondant à ses droits d’auteur.

Peut-être avait-il le désir de s’acoquiner avec des folles, s’interrogea l’homme aux loups face à la jeune journaliste[10].

[1] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, éd. Muriel Gardiner. Coll. «  Connaissances de l’inconscient », Gallimard, Paris, 1981.

[2] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, 1981, p.38.

[3] Ibid., p.98-99 et p. 164.

[4] Ibid., p. 229.

[5] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 378.

[6] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op. cit., p. 228.

[7] Ibid., p .235-236.

[8] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 379.

[9] Ibid., p. 381.

[10] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op.cit, p. 158.

Le couple de Sigmund et Martha Freud, par Christine Maugin

Le couple que formait Sigmund avec Martha n’est certes pas le visage le plus connu de l’inventeur de la psychanalyse. Cependant, dans son Séminaire, Lacan indique : « Nous savons l’importance extrême du rôle que sa femme a joué dans la vie de Freud. Il avait pour elle un attachement non seulement familial, mais conjugal, hautement idéalisé. Il semble bien pourtant à certaines nuances qu’elle n’ait pas été sans lui apporter, sur certains plans instinctuels, quelque déception. »[1]. Les lettres de Sigmund Freud à Martha Bernays nous montrent l’amour freudien sous un autre angle que celui du transfert à l’analyse : l’amour à l’être aimé. On y apprend la singularité de sa position d’homme aimant.

Sigismund Freud rencontre Martha en avril 1882. Il est alors âgé de 26 ans. Leurs fiançailles sont annoncées le 17 juin 1882. Le 19 juin, Martha part auprès de ses parents et Sigmund lui écrit qu’il savait bien « que toute la grandeur de mon amour comme […] toute l’étendue de ma privation ne me deviendraient conscientes qu’après ton départ »[2].

Pendant quatre années, Sigmund et Martha vont être séparés. Ils se marient le 14 septembre 1886. Tous les jours ou presque, voire plusieurs fois par jour, Sigmund lui écrit. Sa correspondance passionnante montre un Sigmund très amoureux de sa Martha qu’il nomme de pleins de petits mots affectueux : ma Martoune, ma petite princesse, mon trésor, ma petite fille chérie, ma douce chérie, ma bien aimée. Il lui écrit son amour et le manque qu’il éprouve : « Ma petite Martha, notre bonheur réside pour toujours dans notre amour… Je suis comme une montre qui depuis longtemps n’a pas été réparée… comme ma misérable personne a pris une importance si grande […] depuis que je t’ai conquise … pourquoi suis-je de bonne humeur aujourd’hui ? parce que ta lettre ne m’a pas seulement mis de bonne humeur, elle m’a rendu heureux ». Ce sentiment d’amour le transforme et il signe « ton fidèle Sigmund, qui est de nouveau heureux de travailler et de vivre ».

Il lui fait part de ce que ce sentiment cause en lui de bien belles pensées : « on devient moins vulnérable quand le bonheur habite votre maison… si tu m’aimes malgré tout, alors je pourrai être heureux… en pensant à toi, je ressens un calme bonheur… toutes les choses ne prennent de la valeur pour moi qu’à partir du moment où tu y participes… J’aimerai mieux t’écrire toute la journée, mais malgré tout, je préfère travailler tout le jour, pour avoir le droit, plus tard, de te caresser tout au long des années… ta petite lettre et ton paquet m’ont apporté une joie indicible ». Mais aussi de la soumission : « je suis tout prêt à me soumettre à la tutelle de ma Princesse : on se laisse volontiers dominer par l’être aimé».

La rudesse de cet homme qui travaille éperdument et attend de sa belle le réconfort apparaît et il craint de perdre son amour. Une lettre qui n’arrive pas provoque chez l’amant une crainte. Sigmund se livre à Martha sans ambages : « Sais-tu que j’ai passé deux jours entiers sans nouvelle de toi et que je commence à être inquiet ? Serais-tu souffrante ou fâchée contre moi ? […] Ma petite Martha, il faudra que tu écrives plus longuement tous les deux jours sans quoi je risque de souffrir d’une faim trop dévorante de tes nouvelles… je ne veux pas que mes lettres restent sans réponse et je cesserai tout de suite de d’écrire si tu ne me réponds pas… mon cher trésor, alors tu me délaisses ? Deux jours sans lettre de toi et cela pour la seule raison que moi aussi j’ai gardé le silence pendant deux jours ? »

Il lui fait part de ses soucis financiers qui ne lui permettent pas d’offrir des cadeaux à son anniversaire ou de venir la voir. Elle est aussi la destinataire de ses avancées scientifiques : « Je suis en train de lire quelque chose sur la cocaïne… je vais l’essayer dans des cas d’affections cardiaques et aussi de dépression nerveuse… du travail, de la science, bref tout va bien ! »

Lorsque Martha et Sigmund se retrouvent et partagent leur vie, leur correspondance s’amenuise. Freud raconte surtout à sa femme ses voyages et prend des nouvelles de sa famille. Il continue d’écrire pour annoncer les naissances de ses enfants. On y apprend que « Martha a éprouvé une grande joie à voir la petite créature [Mathilde] ». Ou encore l’émotion de Sigmund à cette occasion : « Voilà déjà treize mois que je vis avec elle [Martha] et je ne cesse de me féliciter d’avoir eu la hardiesse de me déclarer, alors que je la connaissais très peu ». Freud poursuivra sa correspondance avec ses collègues et l’on connaît particulièrement le rôle de ses échanges épistolaires avec Fliess dans ses avancées théoriques, mais aussi avec ses enfants et plus particulièrement avec sa fille Anna.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Seuil, 1978, p. 185.

[2] Toutes les références proviennent de Freud S., Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 2011.

« Les inséparables » de la psychanalyse : Rosine et Robert Lefort, par Fatiha Belghomari

Rosine et Robert Lefort ont fait couple indéniablement[1]. Ils ont fait couple dans la vie privée mais aussi dans le mouvement psychanalytique d’orientation lacanienne. Ensemble, ils ont écrit une œuvre considérable sur la clinique de l’enfant en soutenant une thèse majeure : « L’enfant est un analysant à part entière »[2].

Rosine Tabouis[3] rencontre Robert Lefort en 1950[4], au dépôt de l’Assistance Publique, à Denfert Rochereau, où elle exerce sous la responsabilité de Jenny Aubry. Cette dernière mène des travaux de recherches et s’entoure de collaborateurs dont Robert Lefort, médecin conseiller technique, sous l’égide de la Fondation Parent de Rosan.

Ils se marient en 1952 et auront cinq enfants : Laurent (1952-1953), Sophie (née en 1953), Béatrice et Damien (nés en 1955) et Emmanuel (1956-1964).

 

C’est en 1953, lors du premier Séminaire de Jacques Lacan, que Rosine Lefort expose le cas d’un enfant, Robert, dont Lacan souligne que « c’est un de ces cas graves qui nous laissent dans un grand embarras quant au diagnostic, dans une grande ambiguïté nosologique »[5], « un cas où nous touchons du doigt sous sa forme la plus réduite, le rapport fondamental de l’homme au langage. C’est extraordinairement émouvant. »[6]

Ce travail est présenté à la suite d’une étude et commentaire de Jacques Lacan sur les travaux d’Anna Freud et Mélanie Klein. L’exposé de Rosine Lefort sera fondamental. Il montrera clairement que l’enfant peut être pris en analyse car il est avant tout un sujet, au sens où sa position ne peut se déduire d’une façon logique de celle qu’il occupe à l’endroit de sa mère. Ce travail s’inscrit dans « la loi même et la tradition du séminaire que ceux qui y participent y apportent plus qu’un effort personnel – une collaboration par des communications effectives. »[7]

 

Ainsi, Rosine a poursuivi cet « effort » avec Robert et, tous deux, « ont commencé à faire des communications et puis un jour, ils se sont mis à écrire. Ils discutaient et écrivaient en même temps. Ils faisaient tout ensemble et jamais l’un après l’autre »[8]

De cette écriture à deux est née une œuvre qui comprend plusieurs ouvrages[9] mais qui demeurera « le véhicule d’une parole »[10], une écriture dans laquelle « la première personne du singulier renvoie à Rosine […] qui réfléchit avec Robert sur les enseignements [du] cas »[11].

Une élaboration à deux, certes, mais avec des pairs, toujours. Avec ceux qui suivent et s’orientent de l’enseignement de Jacques Lacan, à l’Ecole de la Cause freudienne assurément. Ainsi, après deux années de recherche dans un cartel avec Jacques-Alain Miller, Judith Miller et Eric Laurent, ils publieront leur deuxième livre et seront cofondateurs[12] du CEREDA en 1982 avec les autres membres du cartel.

 

Leur travail sera connu et apprécié à travers le monde, partout où l’enseignement de Lacan et son orientation transmise par J.-A. Miller sont présents. Pendant plus de deux décennies, ils auront aussi à cœur de transmettre, en chœur, la psychanalyse via des conférences, des séminaires et par leur travail d’analystes et de contrôleurs jusqu’à ce que le réel les surprenne, le 13 février 2007 pour l’un, et le 25 février pour l’autre. Quelques jours après Robert, Rosine n’était plus.

Même dans la mort, ils auront été « inséparables ».

 

[1] Le titre est emprunté à Judith Miller dans son « Entrée en matière » du recueil de textes dont elle assure la direction et qui rend hommage aux travaux de Rosine et Robert Lefort  L’avenir de l’autisme », Editions Navarin, 2010, pp. 10 et 11.

[2] Lefort R. et R., « L’enfant est un analysant à part entière », entretien réalisé par Marie-Hélène Brousse et Dominique Miller paru dans L’Âne n°16, mai 1984, republié dans L’avenir de l’autisme, op.cit., pp. 129-142.

[3] Née le 17 août 1920, Rosine était la fille de Geneviève Tabouis, journaliste dont la renommée internationale s’est étendue de par ses chroniques radiophoniques qui se caractérisaient par des « phrases fétiches » telles que : « J’ai encore appris… », « Attendez-vous de savoir… » ou « Vous saurez que… », Cf. Les Archives nationales, Fonds Geneviève Tabouis (1818-1984), 27AR 1-129, Paris , 2010.

[4] Nous adressons nos remerciements les plus vifs à Sophie Lefort pour nous avoir communiquée quelques informations précieuses pour notre recherche.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 107.

[6] Ibid., p. 119.

[7] Ibid., p. 13

[8] Communications personnelles de Sophie Lefort.

[9] Cf. La naissance de l’Autre (1980), Les structures de la psychose (1988), Maryse devient une petite fille (1995), La distinction de l’autisme (2003), parus aux éditions du Champ Freudien.

[10] Miller J.-A., « Référence. La matrice du traitement de l’enfant au loup » in Quelque chose à dire à l’enfant autiste. Pratique à plusieurs à l’antenne 110, Paris, éditions Michèle, 2010, p. 24.

[11] Cf. Note de bas de page, La distinction de l’autisme, Paris, Seuil, Le champ freudien, 2003, p. 11

[12] Cf. L’hommage à Robert Lefort par Eric Laurent, paru sur le blog de l’AMP, le 17 février 2007.

http://ampblog2006.blogspot.com/2007/02/hommage-robert-lefort.html

Le couple sororal d’Anna Freud et Lou Andreas-Salomé, par Laura Sokolowsky

Installée dans l’agréable chambre à véranda avec son lit en bois de rose, Lou Andreas-Salomé était ravie de séjourner à la Berggasse en cet automne 1921. Deux mois auparavant, l’invitation de Sigmund Freud l’avait déconcertée par son caractère insistant. Lou devait venir à Vienne sans attendre et se lier d’amitié avec Anna, sa fille cadette.

Depuis le départ de leurs trois fils et la disparition brutale de leur fille Sophie en janvier 1920, Martha, l’épouse de Freud, se repliait sur elle-même. Le désir de la mère n’était plus un soutien suffisant pour Anna. De plus, l’analyse de celle-ci par son père ne donnait pas les résultats escomptés et il fallait trouver une issue rapide à son inquiétante inhibition. Anna pouvait à l’occasion confier que son absence ne serait pas remarquée, qu’elle pourrait partir sans que quiconque ne s’en aperçoive. Enfin, Freud était accaparé par ses multiples activités d’analyste et de chef du mouvement psychanalytique. Dans ce moment critique, faire appel à la spirituelle Lou paraissait une option raisonnable.

Freud savait-il que la libido de sa fille se mettrait en mouvement en s’accrochant au désir féminin ? Cela n’est pas douteux et se vérifia par la suite quand Anna s’installa avec l’américaine Dorothy Burlingham. Pour l’heure, Freud comptait sur la maturité de Lou qui était âgée d’une soixante d’années, sur sa joie communicative qui contrastait avec l’asthénie actuelle de Martha, sur sa foi inébranlable dans la vie et la sublimation. Étonnée par le caractère inhabituel de la sollicitation de Freud, Lou fit d’abord savoir qu’elle viendrait à Vienne en janvier de l’année suivante, puis, sur les conseils de Ferenczi, se ravisa. Elle viendrait en novembre : une invitation de Freud, cela ne se refusait pas.

Depuis sa rencontre avec l’inventeur de la psychanalyse au congrès de psychanalyse de Weimar en 1911, Freud et Lou s’écrivaient. Durant la guerre, il lui avait adressé des lettres de réconfort et des subsides non négligeables. Exerçant la psychanalyse en Allemagne dans des conditions matériellement difficiles depuis l’année 1913, la période de l’immédiat après-guerre fut encore plus compliquée pour Lou. Le moins que l’on puisse dire est que sa vie à Göttingen était peu propice à l’épanouissement de sa féminité. Tandis que son mari vivait au rez-de-chaussée avec l’employée de maison qu’il avait mise enceinte, elle recevait ses patients au premier étage et n’envisageait pas de divorcer.

Avec sa belle intelligence et sa passion de femme mises au service de la psychanalyse, Lou arriva à la Wien Westbahnhof le 9 novembre 1921. Anna était venue la chercher. Les journées chez les Freud passaient vite. Le matin, le corps lové dans une épaisse couverture, Lou discutait avec la fille au coin du feu en attendant que le père les rejoigne dans l’intervalle entre deux patients. Le soir, ils s’en revenaient tous les trois par les rues de Vienne en commentant la réunion animée qui venait d’avoir lieu.

Au départ, Lou envisageait sa relation avec Anna sous les espèces d’un lien sororal qu’il lui faudrait tisser. Elle devrait faire taire en elle la séductrice en montrant en quelque sorte patte blanche. Elle occuperait plutôt la place d’un moi idéal que celle de l’Autre femme. Mais Lou était quelqu’un d’à part. Sa proximité avec Friedrich Nietzsche et Rainer Maria Rilke exerçait une séduction particulière. Partout où elle allait, sa réputation de femme au charme irrésistible produisait un effet d’attraction et de fascination.

Lou rentra au bout de quelques temps à Göttingen. Anna était séduite et les deux femmes se tutoyèrent en secret au sein d’une correspondance passionnée. Lou voulut encourager chez Anna la voie de la sublimation en l’engageant à écrire des romans. En vain. Lou fit aussi saisir à Anna que sa place dans le désir de l’Autre était dorénavant assurée : « Le sais-tu ? Je me suis souvent figurée depuis des années, en mon for intérieur, que je n’avais nul droit de former des vœux, parce qu’il m’est réellement échu plus de bonheur dans la vie qu’à quiconque. Il y a pourtant un vœu que je m’autorise malgré tout : que tu sois au cœur de ma vie, chère Anna, et qu’il te plaise de t’y établir au plus profond et au plus intime ? Je sais depuis Vienne quelle place centrale y était vacante et t’attendait »[1].

Peu apte à l’écriture romanesque, Anna fabriqua des étoffes pour habiller le corps de son amie. Arguant de la rigueur du climat et de la précarité de sa situation, elle tricota pour Lou des habits au crochet. Elle lui envoya des colis par la poste, s’enquérant de l’élégance et du tombé des vêtements et réclamant avec insistance la communication de ses mensurations. Littéralement enveloppée par Anna, Lou pointa la valeur métaphorique de cette pratique des nœuds et boucles en indiquant qu’il en allait de l’analyse comme du suivi des fils de la main gauche et de la main droite : « Simplement, l’analyse est beaucoup plus créatrice au niveau de la vie »[2]. Dans l’analyse, le tressage est mis au service de la vie, tandis que dans la création, il laisse le créateur vidé et épuisé, ajoutait-elle.

Le tricotage d’Anna s’amplifia dans la période angoissante où son père fut hospitalisé à cause de son cancer en 1923. Elle s’imaginait constamment Lou portant le vêtement qu’elle lui confectionnait et lui demandait : « Quelle est ordinairement la largeur inférieure de tes jupes ? Leur largeur minima ? […] Combien mesures-tu à la taille ? […] Quelle est en cm la longueur des manches, calculée depuis la naissance du cou ? Le tour de poitrine ? La longueur de l’épaule à la taille ? »[3].

Dans son commentaire sur Lol V. Stein de Marguerite Duras, Lacan précise que l’amour est l’image de soi dont l’autre vous revêt et qui vous habille. Le couple d’Anna et Lou paraît le vérifier.

[1] Lou Andreas-Salomé, lettre du 9.03.1922, in Lou Andreas-Salomé/Anna Freud, A l’ombre du père, Correspondance 1919-1937, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[2] Lou Andreas-Salomé, lettre du 05.07.1924,ibid.

[3]  Anna Freud, lettre du 30.10.1923, ibid.

Le « Numéro 1 » d’Hélène Deutsch par Marina Lusa

Félix et Hélène, un couple qu’il ne fallait surtout pas « ruiner par l’analyse ». 

Dans Confrontations with myself[1], Hélène Deutsch évoque les trois bouleversements déterminants de sa vie : sa libération de la tyrannie de sa mère, la révélation du socialisme et sa délivrance des chaînes de l’inconscient à travers la psychanalyse. Dans chacun de ces épisodes, elle fut inspirée et soutenue par un homme. En premier son père, puis Herman Lieberman son premier amant, puis Freud. A propos du rôle de Felix Deutsch, elle écrivit dans ce face-à-face avec elle-même : « mon mari eut une place unique dans mon cœur et dans mon existence »[2]. Il fut l’inconditionnel allié qui la soutint afin qu’elle puisse mener une vie à la hauteur de ses ambitions personnelles, et qui l’aida aussi à se consacrer corps et âme à sa véritable passion : la psychanalyse. Leur couple dura cinquante-deux ans. Lorsque Hélène Deutsch rédigea ses mémoires en 1973, neuf ans après la mort de Felix, elle déclara : « l’expérience affective la plus forte qu’il m’ait été donné de vivre récemment fut la perte de mon mari et mon chagrin infini »[3]. Cette perte lui fit ressentir une solitude jusque là méconnue : « Deux nous sommes et deux nous resterons, nous irons ensemble »[4], écrivait- elle à la fin de l’été 1913. Cinq décennies plus tard, elle livra, non sans nostalgie, qu’est solitaire celui ou celle qui n’est le « Numéro un » pour personne[5]. Nul doute qu’Hélène fut le « Numéro un » pour Felix.

Vienne 1910-1911. Hélène ne se sent ni stable ni heureuse. Une continuelle tension affective, une fervente activité politique à laquelle l’avait chevillée un amour sans espérance lui avait fait négliger ses études de médecine. Cet état de choses lui déplaisait, elle aspirait à mieux. Ce constat l’amena à prendre la décision irrévocable de mettre un terme à sa love affair avec le dirigeant et militant socialiste H. Lieberman. Cet homme marié, de seize ans son aîné, qui l’avait éveillée à la politique ainsi qu’à la passion amoureuse fut, pendant plus de huit ans, le centre de sa vie de femme. Elle quitta Vienne pour finir ses dernières années d’études à Munich, où elle allait rencontrer un jeune et brillant médecin interniste, célibataire et sans attache : Felix Deutsch, son futur mari.

Ce fut le coup de foudre et la fin réelle de sa précédente histoire d’amour, se souvint-elle dans ses mémoires[6]. Pour la première fois, elle se sentit libre avec un homme. Fini la clandestinité amoureuse ! En fin de compte, avouait-elle, malgré ses principes sociaux-libéraux, elle n’était pas une adepte fanatique de l’amour libre et secret. Le 14 avril 1912, un an après leur rencontre, Felix et Hélène se marièrent.

Ce ne fut pas la passion érotique et impétueuse qui fonda l’union de leur couple, mais un amour solide et partagé, un immense respect l’un pour l’autre ainsi qu’un même intérêt pour la psychanalyse quoique Felix s’orientait vers la médecine psychosomatique. Sa rencontre avec la psychanalyse datait de l’époque de ses jeunes années d’étudiant. Sioniste convaincu, Felix Deutsch avait été l’un des fondateurs de la Kadimah, organisation d’étudiants sionistes de Vienne où militait alors un autre jeune étudiant, Martin, le fils aîné de Sigmund Freud. Ce fut par celui-ci qu’il noua de liens d’amitié avec la famille Freud. Felix Deutsch devint ainsi le médecin personnel de Freud, jusqu’à l’épisode du printemps 1923 où la maladie de ce dernier se déclara.

Quant à Hélène, celle-ci lisait Freud depuis l’année 1907 et rencontra son enseignement en 1914. Sa position de psychiatre à la clinique du professeur Wagner-Jauregg lui donnait accès aux conférences de Freud du samedi soir. En août 1918, Freud l’accepta comme patiente en la prévenant que cela ne manquerait pas de lui créer certaines difficultés à la clinique. L’opposition de Wagner-Jauregg à la psychanalyse était notoire. Effectivement, il y eut conflit. Quitter la clinique signifiait perdre des nombreux avantages, mais Hélène en partit. A partir de cet instant, son destin se trouva étroitement lié à Freud et au mouvement psychanalytique. Cette analyse dura un an. Elle qualifia sa fin d’« abrupte » puisqu’elle céda sa place à l’Homme aux loups qui était de retour à Vienne. Selon Paul Roazen, Freud approuvait non seulement le mariage de Felix et d’Hélène, mais il considérait que ce couple devait se maintenir. Sans doute y voyait-il une autre nécessité que celle de l’intérêt du mouvement psychanalytique. Pourtant, le couple ne fut pas exempt de tensions conjugales qui allèrent parfois jusqu’à menacer leur union.

Ainsi, lorsque Hélène devient l’analysante de Karl Abraham à Berlin en 1924, Freud signifia dans une lettre à son disciple qu’il s’agissait d’ « un couple qu’il ne fallait pas ruiner par l’analyse »[7]. Peu après leur onzième année anniversaire de mariage, Felix finit aussi par prendre ses dispositions pour faire une analyse avec Siegfried Bernfeld selon les conseils de Freud. « Je suis allé chez le professeur hier soir, écrivit Felix à Hélène. Première question : Rassurez-moi, je vous prie, il ne se passe rien de grave dans votre couple ?! lui demanda Freud. Je lui en ai donné l’assurance »[8].

À quatre-vingt quinze ans passés, cette grande dame de la psychanalyse, qui fit de la sexualité féminine[9] son principal sujet d’étude, précisait que le Sturm und Drang se refusait de s’éteindre en elle[10] et que la vie était un mélange de choix et de circonstances. Pour elle, il s’agissait de Felix et de la psychanalyse. Hélène Deutsch est morte presque centenaire.

[1] Deutsch H., Autobiographie, Paris, Mercure de France, 1986.

[2] Ibid., p. 164.

[3] Ibid., p. 262.

[4] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, Paris, PUF, 1992, p.78.

[5] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 29.

[6] Ibid., p. 136.

[7] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, p. 243.

[8] Ibid., p. 266.

[9] Deutsch H, La psychologie des femmes, Paris, PUF, 1949.

[10] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 263.

À nous deux maintenant !, par Philippe Hellebois

Couple balzacien, couple pulsionnel

Depuis le sommet de l’aristocratie jusqu’aux bas-fonds de la plèbe, tous les acteurs de sa Comédie sont plus âpres à la vie, plus actifs et rusés dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus goulus dans la jouissance, plus angéliques dans le dévouement, que la comédie du vrai monde ne nous le montre. Bref, chacun, chez Balzac, même les portières a du génie. Toutes les âmes sont des armes chargée de volonté jusqu’à la gueule. Baudelaire[1]

Visionnaire, inspiré, voire illuminé, Balzac était sans doute un peu tout cela pour forger dans sa Comédie humaine une telle théorie du monde de son temps qu’un critique put dire que le XIX ème siècle français était son invention. Son principe – l’homme n’obéit plus à Dieu, au père ou à un maître quelconque, mais seulement à la volonté de jouir – justifie aussi que Balzac soit devenu pour nous un auteur quasiment obligatoire.[2] Lire la Comédie fait d’ailleurs surgir la même question que le paysage aperçu au sommet du campanile de Sienne quand on se demande s’il n’a pas été dessiné par les peintres de la Renaissance. Question fondamentale à laquelle Lacan répondit en remarquant que les classiques se reconnaissent au fait de donner forme intelligible à nos sentiments.

Les deux derniers romans de la Comédie humaine, La Cousine Bette et Le Cousin Pons, poussent cette théorie à la limite en campant des personnages mus exclusivement par la pulsion. L’exemple le plus célèbre en est le général Hulot, véritable baiseur compulsif dont Victor Hugo aurait été le glorieux modèle. La Cousine Bette montre comment le couple qu’il forme avec la douce Adeline en est progressivement détruit.

Le Cousin Pons donne à la pulsion une autre forme dans laquelle les femmes occupent apparemment moins de place. Le couple est ici impossible dès le départ. Musicien, ancien prix de Rome mais passé de mode, Pons est posé comme beaucoup trop laid pour plaire à une femme, ce qui n’est pas si grave puisqu’il se trouve d’autres satisfactions. La première est celle de la collection d’objets d’art prestigieux mais achetés pour trois fois rien, ce que Balzac, contaminé par le même virus, appelle le Bric-à-Brac : « […] aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu’on pose à l’âme en se donnant une manie […] Une manie c’est le plaisir passé à l’état d’idée !»[3] L’idée n’allant pas sans un corps, le bonhomme Pons complétait cette passion par une autre, celle de la gourmandise, devenue sous l’Empire un luxe répandu, le bourgeois affectionnant de jouer à la royauté – la Physiologie du goût de Brillat-Savarin est de 1826. De tenir au corps, cette satisfaction semble d’autant plus impérieuse : « On n’a jamais peint les exigences de la Gueule, elles échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se figure pas le nombre des gens que la Table a ruinés. La Table est, à Paris, sous ce rapport, l’émule de la courtisane ; c’est d’ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense. » [4] La volupté se fichant de la différence des sexes, elle se sustente de ce qu’elle trouve : « La gourmandise, le péché des moines vertueux, lui tendit les bras ; il s’y précipita comme il s’était précipité dans l’adoration des œuvres d’art et dans son culte pour la musique. La bonne chère et le Bric-à-Brac furent pour lui la monnaie d’une femme […] »[5]

Célibat n’étant pas solitude, Pons trouva une autre compagnie que celle d’une femme et fit couple avec un homme, mais sur le modèle de l’amitié, précise encore Balzac, puisque son modèle en est la fable « Les deux amis » de La Fontaine : « Ce vieillard de naissance trouva dans l’amitié un soutien pour la vie, il contracta le seul mariage que la société lui permit de faire, il épousa un homme, un vieillard, un musicien comme lui. »[6] Las, on ne se débarrasse pas de la femme comme ça et nos deux compères auront à l’affronter autrement. Ils en seront les victimes puisqu’ils seront dépouillés par l’alliance improbable de leur portière (celle à qui Baudelaire trouve sans doute du génie !) et d’une cousine de Pons, femme de magistrat et mère de famille. Toutes deux savent ce qu’elles veulent – en l’occurrence l’argent, l’une pour sortir de sa condition, l’autre pour marier sa fille – le veulent jusqu’au bout, et arrivent à leurs fins sans autres délais que les obstacles qu’il leur a fallu franchir. Elles ne témoignent d’aucunes vacillations, et prouvent à ceux qui en douteraient encore que la volonté ne se dit qu’au féminin. Ce sont elles, les véritables armes chargées de volonté jusqu’à la gueule. Dans le monde de Balzac, il en faut, et c’est à ce genre d’âmes qu’allaient indéniablement sa sympathie. Rastignac, resté célèbre par le défi qu’il lança à la ruche parisienne en sortant du cimetière où l’on venait d’enterrer le père Goriot, – « À nous deux maintenant ! » – n’eût du reste rien de plus pressé que d’aller dîner chez sa maîtresse, Mme de Nucingen, fille du défunt, grâce

[1]

[1] « Théophile Gauthier », Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 502.

[2]

[2]  Miller, J.-A., (dir), La psychanalyse au miroir de Balzac, Paris, ECF, Navarin, 2006.

[3]

[3] Balzac, Le Cousin Pons, Paris, Garnier-Flammarion, 1993, p. 62-63.

[4]

[4] Ibid., p. 64.

[5]

[5] Ibid., p. 67.

[6]

[6] Ibid., p. 68.

Insatiable Mirra. Le choix de Max Eittington, par Laura Sokolowsky

Quand le nœud du couple ne peut être défait

Un couple intriguant du mouvement analytique fut celui formé par le psychanalyste juif d’origine russe Max Eitingon, créateur et directeur du premier institut de psychanalyse à Berlin, et Mirra Jacovleina Raigorodsky, comédienne russe du Théâtre de Moscou. Ils se fiancèrent en 1912 et leur mariage eut lieu l’année suivante. Freud considérait que le choix amoureux de Max Eitingon lui fut dicté par sa névrose : cette femme était son symptôme encombrant. Freud n’aimait pas Mirra, il lui reprochait de ne jamais laisser son riche mari en paix. Selon lui, cette femme dépensière ne supportait rien de ce qui pouvait la séparer de son époux. Elle souhaitait, égoïstement, le garder auprès d’elle.

Freud était assurément contrarié de n’être pas parvenu à soulager son disciple de cette tyrannie hystérique et amoureuse. Or, il n’y avait rien à faire : le nœud qui l’attachait à Mirra ne pouvait être rompu. Max serait-il en mesure de remplir ses obligations vis-à-vis du mouvement analytique ? Pour rassurer ses collègues et obtenir la présidence déléguée de l’IPA qu’il réclama après la mort de Karl Abraham survenue en 1925, il dut promettre que son épouse lui laisserait du répit. Freud interpréta le caractère symptomatique de l’oblativité obsessionnelle qui liait Max à la demande insatiable de cet autre féminin.

Arnold Zweig fit référence aux tourments imaginaires de Mirra et Freud lui confia sur le tard ce qu’il pensait vraiment de l’épouse de son collègue : « Je ne l’apprécie pas. Elle a la nature d’un chat, et je ne les apprécie pas non plus […] Elle n’éprouve pas la moindre sympathie pour les intérêts, les amis, les idéaux qui sont les siens ; ce qu’elle affiche devant moi est feint […] J’ignore s’il représente plus à ses yeux que le portier qui ouvre la porte sur tout le luxe inutile et sur la satisfaction de ses humeurs et évitements singuliers. Faut-il qu’une vieille femme comme elle dispose d’une caisse contenant exactement cent paires de souliers bas, comme elle me l’a montré un jour ?[i] ».

Héritier d’une famille possédant une prospère entreprise d’exportation de fourrures, Max Eitingon dépensait et voyageait beaucoup. Il emmenait son épouse fréquemment indisposée se reposer dans les grands palaces de la Côte d’Azur. Son style de vie était celui d’un grand bourgeois qui appréciait les belles choses et ne s’en privait pas. Son salon était ouvert aux artistes et aux écrivains de renom. Rilke et Pirandello s’y rendaient, des émigrés russes y étaient accueillis. En dépit de son dévouement à la cause analytique, le psychanalyste vivait par conséquent entre deux mondes. Il évoluait entre des univers qui ne communiquaient pas entre eux : la psychanalyse et la communauté d’émigrés russes composée d’artistes et d’intellectuels. Freud désapprouvait ce mode de vie luxueux et mondain qui n’allait pas selon lui avec la façon dont un analyste doit se conduire. Modération et réserve ne sont pourtant pas typiques de l’âme russe[ii].

Peu de temps après avoir prononcé l’éloge funèbre de Sándor Ferenczi décédé en mai 1933, Max se prépara à quitter l’Allemagne. Son choix d’aller vivre en Palestine n’étonna guère ses amis qui connaissaient son extrême sensibilité à l’antisémitisme ambiant. Cette décision inébranlable de quitter l’Allemagne fut mal accueillie. À la fin du mois de novembre, Max vint à Vienne et Anna Freud rapporta à Lou Andreas-Salomé qu’il ne partait pas de gaîté de cœur. Ce départ en Palestine fut donc mal perçu, l’on soupçonna l’influence néfaste de Mirra car celle-ci avait toujours rêvé d’avoir son mari libre de tout engagement professionnel. À Vienne, le départ du directeur de l’Institut de Berlin fut vécu comme un abandon. C’était sûrement le choix de Mirra. Il fut considéré que le mari était l’artisan de son propre malheur.

Le 1er janvier 1934, Lou Andreas-Salomé reçut une longue lettre de Palestine. Étant donné la description idyllique et l’avenir radieux qui paraissait lié à la réalisation de ce projet d’installation, Lou s’étonna de ne pas trouver la signature habituelle de Mirra au bas de la lettre. Cela ne fit que renforcer l’idée que le mari obéissait à sa femme, qu’il était parti à regret et qu’il allait souffrir de cet éloignement. L’entourage de Freud lui en voulait de quitter son poste de directeur de l’Institut de Berlin, comme s’il était un déserteur. On devait mener le combat en Europe, là où Freud se tenait. Son adhésion de jeunesse aux valeurs du sionisme, son désir d’installation à Jérusalem comptèrent moins que le jugement suivant lequel Max se soumettait au caprice d’une possessive épouse.

En vérité, Mirra détestait la poussière du désert. Ce qu’elle aimait, elle, c’était la Riviera.

[i] Lettre de Freud à Arnold Zweig du 10 février 1937.

[ii] Freud avait du reste prié Max Eitingon de donner de l’argent à son autre russe, dit l’Homme aux loups, lorsque ce dernier fut ruiné à cause de la Révolution de 1917.

En bonne compagnie, par Serge Cottet

La philia d’Aristote, dans l’air du temps

Il arrive à Lacan d’invoquer Aristote pour faire de l’amitié l’essence du lien conjugal[1]. La philia est nettement distinguée chez les grecs de l’eros et, comme paradigme du lien social, elle est décrite hors sexe.

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote distingue trois types d’amitié. L’une fondée sur l’utile, c’est l’intérêt commun (on dirait aujourd’hui le mariage bourgeois ou arrangé). La deuxième est fondée sur le plaisir, elle n’est pas stable, et ne saurait durer toute la vie. Enfin, l’amitié parfaite caractérise celle des hommes qui se ressemblent par la vertu : « Ceux qui veulent du bien à leurs amis pour eux-mêmes, sont les amis par excellence »[2]. L’amitié est fondée sur la bienveillance réciproque : « Ceux qui veulent du bien à quelqu’un sont appelés bienveillants, quand ils ne sont pas payés de retour. » Mais « l’amitié est bienveillance réciproque ». Et en conclusion : « Il faut donc pour être ami être bienveillant et se vouloir du bien mutuellement ; et le savoir »[3].

Cette référence semble avoir les faveurs de la doxa contemporaine prônant une conception associative et égalitaire du couple ; cinq types de couples sont ainsi distingués par un psycho-sociologue de Lausanne qui a les honneurs des colonnes de Marie-Claire : couple cocon, compagnon, associatif, bastion, parallèle.

Inutile d’entrer dans les détails… Ces couples sont, à peu de chose près, tous pareils. Dans chacun d’eux règnent la communication, l’échange, la réciprocité : ils font tout ensemble, sauf l’amour.

Le chercheur, qui n’est déjà pas très explicite sur l’existence des hommes et des femmes en cause dans le couple, écarte toute référence à la sexualité. Ces couples ne sont fondés que sur l’intensité des échanges qu’ils ont entre eux comme avec le monde extérieur. L’un fait exception : le « parallèle », mal nommé (oh ! Verlaine) puisqu’il qualifie les couples qui s’ignorent et se détestent cordialement mais coexistent sur ce contrat de haine ; la démocratie y est néanmoins assurée.

En somme, c’est l’idéal républicain qui triomphe : liberté, égalité, fraternité.

Mais voici que, si l’on fait entrer la question du sexe dans le couple, plus aucune réciprocité n’est possible. Le fantasme de l’un se branche sur le fantasme de l’autre, parfois dans une parfaite dissymétrie.

En termes techniques, on dira que l’objet petit a dont la répartition égalitaire fait question, introduit la zizanie dans le couple hétérosexuel, pour le moins.

Ce non-rapport est parfois décrit plaisamment par Lacan comme objection à la morale sociale. L’adage : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même » fait problème dans le coït.

Aujourd’hui, le « déferlement d’une sexualité narcissique » comme dit le magazine, le culte de l’égalité et de la réciprocité, inscrit le couple sous le régime du pareil au même. C’est aussi ce que dit le philosophe : l’homme de bien se veut du bien et « désire passer sa vie avec lui même  »[4] et comme l’ami est un autre nous-même ; « l’amitié excessive ressemble à ce qu’on éprouve pour soi-même »[5].

Si bien que les psychologues doivent rappeler à ces couples fusionnels ou inséparables que « l’autre est une personne à part entière ». Ce qui ne facilite pas davantage le rapport sexuel intéressé par le corps morcelé…

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de constater que ces modèles de compagnonnage soient les mêmes qui aspirent à une sexualité extérieure au couple y trouvant même la garantie de sa longévité. Une telle revendication s’affirme de plus en plus dans l’air du temps. Ce sera d’ailleurs un thème important des Journées Faire couple ».

[1]   Lacan J., Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 574.

[2]   Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre VIII, chapitre II.

[3]   Ibid.

[4]   Ibid., livre IX, chapitre 4.

[5]   Ibid.

Les points sur les « o »… par Francis Ratier

Toulouse la rause

Toulouse la ville rose !

Courage ! Fuyons ! Les clichés vont pleuvoir dru, les portes entrouvertes se trouver miraculeusement enfoncées.

Ici tout est rose, même le béton à en croire le festival des cultures urbaines qui vient, non sans malice il est vrai, de se baptiser ainsi : « Rose béton ».

Et la vie ? Rose aussi, comme tout le reste.

Au pays de la com, Toulouse fait couple avec le rose.

Mais pas seulement là.

Point n’est besoin de se plonger dans le Toulouse secret et insolite de Sonia Ruiz pour s’en convaincre. C’est vrai que Toulouse est rose, mais pas au sens où Michel Pastoureau établit une à une l’histoire des couleurs mais plutôt à celui de la trace que portent conjointement sa parure et sa parlure.

Pour la parure c’est facile, il suffit de voir si l’on sait regarder.

La pierre est rare, un peu ici ou là comme ornement, pour sembler riche, mais du rempart romain aux bâtiments de la poudrerie, même la guerre s’habille de rose à « Poudreville ». Les églises, les couvents, les hôpitaux, le lazaret, les universités, les édifices publics, la Manufacture des tabacs, les ponts, les moulins qui produisent de l’énergie ou de la poudre encore, les usines, les maisons quand elles sont belles, les hôtels particuliers quand ils sont habités par des hommes de condition, tout rougeoie selon les variations de la lumière et puis aussi tout poudroie parce que la brique n’est pas toujours cuite pour être dénudée et qu’elle se délite saturant l’air de sa poussière.

En revanche, pour la parlure, aujourd’hui, faut tendre l’oreille. C’est léger mais insistant. Ceux du cru peinent à l’entendre, tandis qu’à l’occasion, ceux qui n’en sont pas, n’entendent que ça.

En l’absence de locuteurs naturels, l’Occitan trouve asile dans les diverses possibilités offertes par l’Education Nationale et… dans le métro qui parle tout seul, à personne.

Il semble ne connaître qu’une seule phrase qui annonce la prochaine station en lui donnant son nom d’oc : « Estacion venenta Joana d’Arc. »

Eh ! On le sait nous aussi qu’elle est née à Domrémy, mais qu’elle parlait occitan, et faisait le poutou, ça non, on ne le savait pas.

Il se réfugie surtout dans l’accent des natifs ou des adoptés plein de zèle.

Même abrasé par la télévision, concassé par la mondialisation, il résiste avec la lettre

« o » tour à tour base arrière, position inexpugnable ou fer de lance.

Un « o » qui s’ouvre, s’aplatit, s’étale et se lance à la poursuite du « a ». Un « o » qui devient un « a » dans une langue, l’Occitan, où le « a » terminal se prononce « o » comme dans Toulouse la rause qui n’existe que dans la prononciation de ceux auxquels elle a transmis la langue.

«Je vous parle du monde des coeurs brisés» par Patricia Bosquin-Caroz

Interview exclusive avec la Présidente de l’ECF, Patricia Bosquin-Caroz*

 

Faire couple en direct du Musée des coeurs brisés à Mons.

 

Quelle curieuse rencontre que celle d’une association de psychanalyse avec le Musée des coeurs brisés !

Elle prit son départ de l’initiative de quelques-uns, membres montois de l’ACF-Belgique, dont Philippe Hellebois, qui eurent l’idée de cette connexion entre le thème des Journées de l’ECF et ce « Musée des coeurs brisés », installé à Ghlin, dans les alentours de Mons, devenue depuis peu capitale européenne de la culture.

Ce musée itinérant expose la collection artistique du couple croate Olinka Vistica et Drazen Grubisic, dont l’installation initiale à Zagreb a immédiatement attiré l’attention internationale.

Cette exposition s’est notamment exportée à Sarajevo, Berlin, Cap Town, San Francisco, Singapour, Londres, Paris, Amsterdam et …. Ghlin.

Ce que l’on y voit, ce sont des objets souvent quelconques, symboles de ruptures singulières : bicyclette, ours en peluche, disque 33 tours, talons aiguille, mèche de cheveux…

Chaque objet raconte l’histoire d’un amour passé, déçu, perdu, oublié.

Là où l’expo passe, chacun peut participer : en envoyant à son tour un objet et une lettre parlant de lui.

À côté de ce musée, des festivités animaient un ancien parc où l’on avait monté un chapiteau remplaçant pour l’occasion le château d’antan.

C’est sous cette tente de cirque ou de cartomancienne qu’a eu lieu la conférence de l’ACF-B : Quand les couples se brisent.

Jouxtant ce dépôt d’objets, symboles des coeurs brisés, des praticiens de la psychanalyse ont choisi de faire parler des personnages de cinéma ou de mythe antique, des écrivains, des analysants, des conséquences subjectives des ruptures amoureuses.

Le couple, c’est une affaire de coeur, croyez-vous ?

Je dirais que c’est avant tout une affaire d’âme, et donc de corps.

Il ne s’agit pas ici du corps organisme, mais du corps en tant qu’il est affecté par le langage, par les mots qui, à l’occasion, blessent l’âme.

Et ce corps n’est pas le même que l’on soit homme ou femme ; l’un et l’autre ne sont pas affectés de la même manière. Une rupture amoureuse n’a donc pas les mêmes conséquences pour un homme ou pour une femme.

On sait que Freud faisait de la perte d’amour l’équivalent de la castration pour une femme. Avec Lacan et Jacques-Alain Miller, nous lisons la clinique de la rupture amoureuse et ses effets d’affect à partir de la logique de la sexuation telle qu’elle se répartit côté mâle et côté femme.

Constatons simplement que le mode de jouir masculin a affaire à du limité, alors que le féminin est affaire d’illimité. De la sorte, la perte est, pour l’un, localisée, et pour l’autre : infinie.

Dans un cas, elle a à voir avec le symptôme et, dans l’autre, avec le ravage.

Le corps est donc toujours de la partie mais qu’il soit homme ou femme, il pâtit différemment de la blessure d’amour. Freud et Lacan nous ont aussi permis d’appréhender la clinique de la rupture amoureuse avec les repères du diagnostic structural.

Nous savons les conséquences qu’entraînent pour le sujet une perte irrémédiable. Dans le séminaire L’angoisse, Lacan évoque dans le deuil mélancolique l’impossibilité de substituer un nouvel objet d’amour à l’objet perdu. Il est question de perte substituable ou non. Il se peut, pour paraphraser Tausk, qu’une rupture soit une rupture ; une perte, une perte ; un trou !

Un dire qui vous a frappée ?

« Depuis ce soir où j’ai fait votre connaissance, j’ai eu le sentiment d’avoir un trou dans la poitrine par où tout entrait et sortait comme aspiré hors de moi et sans contrôle »[1]

(F. Kafka).

 

*Ce texte a été exposé le samedi 2 mai 2015, au Musée des cœurs brisés à Ghlin près de Mons, l’ACF-Belgique préparait les Journées 45 par une Conversation intitulée « Quand les couples se brisent » avec Patricia-Bosquin-Caroz, Béatrice Brault, Yohan De Schryver, Christophe Dubois, Philippe Hellebois, Catherine Heule, Jean-François Lebrun, Claire Piette.

[1]   Kafka F., Journal, Paris, Grasset, Le Livre de Poche, 1937, trad. Marthe Robert.