Tu peux savoir

le couple oriental sous tension, Entretien avec Malek Chebel

Khadija et Mahomet, un couple égalitaire et monogame au VIIe siècle.

Propos recueillis par Nadia Macalli

Le premier couple de l’Islam est celui du prophète et des femmes de sa vie. Vous dites dans vos ouvrages[1] qu’il aimait trois choses : les femmes, les parfums et la prière. Qu’est-ce que cela nous dit de la façon dont le prophète se rapportait aux femmes et à ses épouses ?

L’Islam a inventé le couple arabe en tant que tel. Avant l’avènement de l’islam, il y a une profusion de femmes telle qu’on ne pouvait pas parler de couples. C’était une sorte de conglomérat tout à fait impossible à entendre aujourd’hui, d’un homme qui se sert des femmes sans compter, sans qu’il y ait de relation. On a d’un côté le satyre préislamique qui use des femmes et les abuse en quelque sorte, sous prétexte de conformité sociale, avant de les rejeter – polygamie à l’extrême, polygamie excessive. L’islam a créé le couple arabe, qui n’est pas encore le couple moderne. À l’intérieur de ce couple encore inégal, il va introduire des correctifs au fur à mesure du temps. Le prophète, qui était un arabe du VIIe siècle, affecté de polygamie excessive, a été lui-même cadré par le texte du Coran au cours de son apostolat, au point qu’il est resté avec quatre femmes. Le Coran va encore plus loin en disant que quatre femmes c’est bien, mais qu’une seule c’est mieux. Le prophète a fonctionné comme un monogame dans la polygamie. Il a accordé une importance à ses épouses qui dépassait largement le cadre des conventions sociales : importance sentimentale et charnelle, mais aussi marques d’attention et de respect.

 

Quelle relation avait-il avec sa première épouse, Khadija, qui était une femme très libre de ses agissements puisqu’elle travaillait ?

Ce n’est pas lui qui a fait couple, c’est elle qui a fait couple avec lui. Elle était alors âgée d’une quarantaine d’années, lui avait vingt cinq ans, et elle a décidé de l’épouser, au point que, jusqu’à sa mort à elle vers 619, il est resté monogame. Alors que l’islam existe depuis presque dix ans, cette femme décide du périmètre du lien qu’elle établit avec son partenaire masculin. C’est elle qui accepte, ou n’accepte pas, la diversion de celui-ci et le dépassement du nombre. La question de faire couple, je la vois donc d’une façon programmatique, établie par Khadija.

Ce couple-là n’est pas tellement mis en avant actuellement dans l’islam. Pourquoi cet aspect de la personnalité de cette femme est-il passé sous silence ?

Je suis le seul à le dire de manière incessante, en mettant Khadija au même niveau que le prophète. Si nous acceptons que ce soit Khadija qui décide d’épouser le prophète et qu’elle lui a imposé la monogamie jusqu’à sa mort à elle, cela veut dire qu’on admet que le premier musulman de l’islam, c’est une femme. Ce sont les théologiens qui ont voulu minorer le rôle de Khadija pour laisser entendre que le premier musulman de l’islam c’est Ali, puis Omar, Othman, Aboubaker, donc les proches masculins du prophète et non les proches féminins. Or l’histoire nous dit très clairement que la première personne qui a endossé l’islam est une femme. Le refus du féminin a fait le refus du couple.

 

Du côté de l’occident, nous assistons à une revendication du mariage pour tous, alors que du côté de l’orient l’islam semble avoir une façon de traiter le non rapport sexuel, c’est-à-dire le hiatus entre les femmes et les hommes, par des codes très établis qui régissent la distance entre les sexes. La pudeur et le tabou de la virginité sont particulièrement au centre de l’islamisme actuel. Quelles en sont les conséquences pour le couple ?

L’orient est confronté à des pulsions fortes. D’un côté il veut préserver ses valeurs en considérant que le lien de couple doit être à l’avantage de l’homme, déséquilibré, et de l’autre, il veut participer peu ou prou au mouvement de la modernité qui milite pour l’égalité entre les sexes, voire pour la liberté du couple, y compris dans le couple homosexuel.

L’orient, via l’islam, est sous cette tension et n’arrive pas à régler les questions doctrinales, les questions d’éthique, les questions de morale qui sont les siennes, avec également les questions historiques, politiques, de genre, de sujet et la problématique de la modernité au sein du couple. L’orient est sous tension, et il ne sait pas exactement sur quel pied danser. Le Maroc est un laboratoire où il y a des tentatives de réguler ces tensions, mais aussi des résistances importantes. Dans un pays précurseur comme la Tunisie, la nudité et l’affranchissement de la femme pose de gros problèmes politiques et idéologiques, notamment aux islamistes, aux tueurs et aux fondamentalistes de tous bords. En Egypte, les mouvements réformismes des XIXe et XXe siècles ont été balayés. Les femmes égyptiennes étaient très en avance sur les questions de pudeur, de voilement, de liberté sexuelle et de couple. Les autres pays sont défaits, déstructurés.

La tendance générale est que l’orient voit très bien que l’exigence de la femme et du couple inclut l’existence de modernité, et implique un rapport équilibré entre les deux sexes. De l’autre côté, le retour du refoulé travaille énormément ces sociétés, et les arrime à des traditions un peu archaïques et anciennes. L’orient est donc dans une tension absolument explosive concernant le couple.

[1] Malek Chebel est anthropologue des religions et philosophe. Il publie en octobre un ouvrage sur la vie du prophète Mahomet aux éditions Robert Laffont.

une histoire de tradition par Fouzia Taouzari-Liget

 

Le mariage arrangé n’empêche pas les liaisons inconscientes!

Voici une histoire de couple, aux mille et une facettes. C’est l’histoire de Yassine et Fatima. Tous deux sont nés dans le même petit village d’Orient. Voici un bout de leur histoire telle qu’elle a été recomposée par leur fille née en terre d’Occident.

Fatima a grandi dans un univers féminin, entre ses tantes et sa grand-mère maternelle, sans contrainte, libre et insouciante. C’est sa grand-mère qui l’élevait depuis sa plus tendre enfance. Sa mère était absente, elle ne la connaissait pas.

Une voisine, femme au regard triste, avait l’habitude de leur rendre visite à la maison. Alors qu’elle avait huit ans, Fatima entendit sa grand-mère dire à cette femme : « Heureusement qu’il te reste ta fille, Fatima ». C’est alors qu’on lui révéla que cette voisine n’était autre que sa mère.

Son père avait été assassiné chez lui, en présence de son épouse enceinte de Fatima et de la grand-mère maternelle. Quelques mois après le drame et la naissance de l’enfant, la mère, veuve sans ressources, se remarie. L’homme qui l’avait demandé en mariage avait posé comme condition qu’elle se sépare de son enfant. La mère de Fatima accepta, et confia le nourrisson à sa propre mère.

De son côté, Yassine, deuxième enfant d’une fratrie de dix, quitte les siens à l’âge de huit ans. Par manque de ressources, ses parents l’envoient en ville. Nourri, blanchi, logé dans une famille, il s’occupe du bétail et de la terre en retour. À treize ans, l’âge de la puberté, Yassine, considéré dorénavant comme un homme, est renvoyé. C’est dans l’école de la rue qu’il grandira. Il dort où il peut. Il apprend la mécanique auprès des garagistes. Bref, Yassine se débrouille. À l’âge adulte, dans ce pays où la rencontre des corps n’est autorisée que dans le strict cadre du mariage, il multiplie les mariages de plaisir – nom qu’on donne à ces mariages – et les divorces.

À trente cinq ans, il obtient un contrat comme ouvrier dans une usine de voiture de l’autre côté de la Méditerranée. On est en 1974, l’Occident est l’eldorado de l’Orient. Il quitte son pays et découvre une nouvelle forme de solitude – l’exil. La barrière de la langue, la différence culturelle, le racisme, le font de plus en plus souffrir. Pour y remédier, il veut fonder sa famille dans ce pays d’accueil. Et ce avec une femme qui partage les mêmes valeurs traditionnelles et la même langue que lui.

Il repart dans son pays pendant l’été 1974, et fait savoir pour la première fois à ses parents son désir de se marier et de fonder une famille. Ces derniers pensent à une jeune fille du village, orpheline de père. Il s’agit de Fatima qui, à dix-sept ans, est décrite comme vertueuse et tranquille. En somme, elle a toutes les qualités de la femme traditionnelle : chaste et sans histoire.

Derrière ces qualités, c’est toute une histoire connue qui se réactualise. Yassine a connu le père de Fatima avant le drame. Il se souvient de cet événement tragique qui avait secoué le village. Il accepte donc ce que ses parents lui proposent : aller demander la main de la jeune fille. Les parents partent à la rencontre de la famille de celle-ci, pour demander sa main dans les règles de l’art. Les familles s’arrangent, s’accordent en l’absence des concernés, comme le veut la tradition.

Fatima se souvient de ce moment où ses tantes lui font l’annonce de son mariage. Fatima a suivi le chemin tracé par la tradition. Les futurs époux se rencontrent pour la première fois, le jour du mariage, lors de la cérémonie, chose courante à cette époque. Elle quitte ensuite son pays, sa grand-mère, pour suivre son époux et s’installer de l’autre côté de la méditerranée.

De ce couple exilé naquît, un an plus tard, une fille : alliage subtil de deux cultures – choc des civilisations. À la différence de la mère, cette fille veut savoir :

« Comment as tu réagi à l’annonce de ton mariage ?

— J’ai accepté », répond simplement la mère.

« L’avais-tu vu avant de dire oui ? », poursuit la fille.

« Non.

— Vous vous étiez parlé ? »

— Non ».

La fille continue son investigation. Elle veut comprendre, quelque chose lui échappe dans sa grille d’occidentale :

« Quand l’as tu rencontré pour la première fois ?

— Le jour du mariage », précise la mère, un peu agacée.

La fille n’était pas sans savoir que la rencontre des corps a lieu le jour du mariage, comme le veut la tradition. Alors elle ose franchement :

« Tu as couché le premier soir avec un homme que tu ne connaissais pas ? », taquine-t-elle en faisant mine d’être outragée.

« Oui ! Et alors ? », lui répond la mère, légèrement énervée.

« Mais ça ne se fait pas ! » s’exclame fortement la fille, exagérant l’outrage.

« Donc, tu l’as rencontré le jour de ton mariage. Tu as accepté une demande d’un homme que tu ne connaissais pas. Tu l’as suivi à l’autre bout du monde. Tout cela dans un contexte d’exil ! C’est courageux ! », se surprend à dire la fille pour la première fois.

La fille se tait. Les clichés se fissurent. L’envers du couple traditionnel que forment ses parents lui apparaît sous un nouveau jour – celui du courage. L’amour, nous dit Lacan, est ce qui supplée au rapport sexuel qui n’existe pas. L’amour est ce qui unit deux êtres. Ce lien est énigmatique, car le choix du partenaire est régi par les lois de l’inconscient. Il n’est pas rare que l’analyse vous amène à découvrir que ce choix peut être déterminé par la tradition transmise par la névrose familiale. Là où vous pensiez être libre dans votre choix, vous découvrez qu’inconsciemment, il est déterminé par les signifiants de votre histoire. La tradition est ce qui permet de faire rapport entre les sexes. C’est une des solutions fantasmatiques au problème que tout sujet rencontre face au désir.

Le mariage arrangé de Yassine et Fatima plonge ses racines dans la tradition musulmane. L’amour est venu avec le temps. Les qualités de Fatima qu’il avait mises en avant – chaste et sans histoire – se sont évanouies derrière l’histoire qui l’avait touché à son insu. Car Yassine était détenteur d’un bout de savoir concernant le père de Fatima, ignoré à elle-même. Et il lui parlera de celui qu’on surnommait, dans ce petit village d’Orient, le « français ».

A mood for love, par Nathalie Charraud

Trois films chinois où lire les expressions du désir

La jeunesse chinoise est-elle vraiment à ce point prise entre une tradition qui veut que l’on se marie pour prouver sa piété filiale, et un souci financier qui fait prévaloir le contrat juteux à la question du désir qui resterait tout à fait voilé ?

La littérature et le cinéma apportent me semble-t-il un autre éclairage à ce constat résolument sociologique et économique.

Le récent festival du cinéma chinois qui s’est déroulé à Paris puis dans quelques villes de province nous a proposé par exemple le dernier film de la star Xu Jinglei Somewhere only we know, adapté d’un roman de Wang Shuo, qui raconte la naissance d’un amour entre une jeune femme récemment arrivée de Chine à Prague et d’un jeune homme, père célibataire qui vit avec sa mère et sa petite fille, amour qui entre en résonnance avec l’histoire d’un autre amour, celui de la grand-mère de la jeune femme pour un médecin praguois peu après la dernière guerre.

Le contexte de l’après-guerre rendra impossible la réalisation d’un départ rêvé vers une Chine idéalisée par le médecin : sa femme, qu’il pensait morte en déportation, est retrouvée amnésique dans un hôpital. Il ne songe pas à échapper à son passé et renonce au départ.

Puis, surgiront la fermeture aussi bien de la Tchéquie que de la Chine, ce qui n’est pas explicité dans le film, mais qui, en filigrane, explique que les deux amants ne pourront plus jamais se donner de nouvelles après le retour de la grand-mère en Chine, (jouée de façon exquise par Xu Jinlei elle-même), où elle élèvera celle qui est considérée selon les usages de filiation chinoise comme sa petite fille.

Cette dernière, au XXIè siècle, rencontre donc ce jeune Chinois hors-norme, qui vit à Prague avec une mère folle et une enfant qu’il a eue avec une jeune européenne de passage qui lui a laissé l’enfant. Il s’attache à cette jeune femme sensiblement plus âgée que lui. Quelque chose est à inventer dans ce couple où le désir s’appuie sur une certaine transmission.

Tout autre est le parcours sentimental et professionnel d’un groupe de cinq étudiants dans le film Fleet of time de Zhang Yibai. Adaptation d’un roman populaire de Jiu Yehui, adapté également en série télévisée, le film a connu un succès immense en 2014.

Plus réaliste que le précédent, il joue de flashbacks à l’occasion du mariage de l’un d’entre eux en 2014, mariage qui obéit à tous les stéréotypes du potlach nuptial chinois. Caméra au poignet, une jeune femme convoquée pour immortaliser l’événement, interroge les protagonistes sur leur passé, sur leurs amours, les couples qu’ils avaient formés au lycée, puis à l’université, les raisons des séparations… Elle veut tout savoir et les poursuit de sa recherche de vérité sur leurs désirs, où les préceptes confucéens semblent tout à fait absents. Un hommage au cinéma en tant que révélateur possible de vérité.

Le film plus ancien Une jeunesse chinoise de Lou Ye met également en scène un groupe d’étudiants et leurs histoires amoureuses, avant et après les événements de 1989 place Tien An men.

L’héroïne Yu Hong découvre les ressources infinies de la jouissance féminine. Dans son journal elle note : « Il y a quelque chose qui surgit comme le vent un soir d’été. Impossible de s’en défendre ni de la contrôler. Elle nous suit comme une ombre, on ne peut s’en défaire. J’ignore ce que c’est, je ne peux que l’appeler « amour ». »

Le lien entre jouissance et écriture est clairement montré dans ce film à travers l’évocation constante du journal de la jeune fille. Ce journal soutient Yu Hong dans ce qui est exploration de sa jouissance, lui permettant de mettre des mots, sinon des paroles difficiles à faire entendre à ses partenaires, à son savoir. Les petits bouts de savoir sur le réel de la jouissance féminine qu’offre ce film nous confirme que la Chine est certainement le plus lacanien des pays d’Asie.

Ces œuvres, parmi beaucoup d’autres qui explorent les expressions du désir, démontrent ce que la psychanalyse peut offrir en Chine aujourd’hui : un lieu où pouvoir tout dire, bien dire, à quelqu’un qui vous écoute, ce dont les jeunes Chinois sont à la recherche, au-delà de l’angoisse de devoir se marier à tout prix !

LOUIS XVIII ET DECAZES, Préfet de police, ministre, président du Conseil, favori, fils spirituel et idole du roi par Déborah Gutermann-Jacquet

« Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? (…) Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués : ce préféré puise une double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître ». Ainsi Chateaubriand évoquait-il, dans ses Mémoires d’outre-tombe, la particularité du lien qu’entretenait Louis XVIII à ses favoris. C’est avec eux qu’il faisait véritablement couple, là où avec ses maîtresses, comme avec feu sa femme – la délicieuse Marie-Joséphine de Savoie, réputée pour sa laideur et dont le manque de grâce n’avait d’égal que l’odeur putride – il s’agissait davantage de pastiche.

            Des favoris, Louis XVIII, en eut plusieurs, hommes et femmes confondus, mais pour nul autre il ne ressentit autant d’amitié, de tendresse, d’amour même que pour Élie Decazes. Cette affection débordante, du vieil homme obèse et impuissant pour cet éphèbe digne des gravures antiques fut diversement interprétée : d’un côté, on se demanda si Louis XVIII était gay et on le décréta parfois, de l’autre, on exaltait la tendresse toute filiale du roi pour celui qu’il nommait dans ses lettres « mon fils », « mon Élie », qu’il tutoyait, et qu’il assurait de tout son amour dans le même temps qu’il lui confiait aussi ses peines. Les adversaires de Louis XVIII, à l’image de Chateaubriand, ont fustigé cette relation ardente dont certaines chansons et poèmes satyriques de l’époque ont exploité la veine, en en dénonçant parfois implicitement la dimension homosexuelle. Celle-ci semble cependant simpliste pour interpréter les sentiments que Decazes inspirait au roi. Comme le note l’historien Michael Sibalis, il est bien difficile et réducteur de vouloir faire entrer un homme du passé dans une case ou l’autre. Revenant aux accusations formulées par Chateaubriand, celles qui ont le pouvoir de « faire rougir » visent par ailleurs tout aussi bien une modalité du couple jugée nuisible à l’État. L’écrivain ultra hostile à Louis XVIII comme à Decazes qui illustre l’option libérale, revisite alors le duo du maître et de l’esclave pour faire ressortir son piège : le jouet du maître devient son tourment et sa prison dès lors qu’il en détient les secrets, tandis que l’État en deviendrait l’otage.

Les confidences et serments que Louis XVIII adresse à son favori, comme les critiques que cette relation passionnée suscite, doivent cependant se lire dans le contexte de la crise ministérielle qui affecte la France entre 1818 et 1820. Celle-ci voit s’opposer le courant libéral et réformateur incarné par Decazes au courant ultra et conservateur. Durant cette crise, à l’hiver 1818, les Ultras n’auront de cesse de demander la tête de Decazes. Le président du Conseil, le Duc de Richelieu, pose alors son éloignement comme une condition à son maintien en fonction. Le roi, effondré, écrit à Élie : « Je croyais, mon cher fils, avoir épuisé la coupe du malheur. Je me trompais ; la lie restait au fond, et plus amère que tout le reste. Je puis, si je l’exige, faire rester le duc de Richelieu (…) Vois l’alternative qui s’offre à moi. D’un côté, renoncer à mon bonheur et à celui de mes enfans (sic) ; de l’autre, paraître avoir sacrifié le duc de Richelieu à ma tendresse pour mon fils et être, par le même motif, jeté dans les bras du prince de Talleyrand. Voilà mes premières pensées. (…) Mon physique est un peu mieux. Mais je voudrais être mort, ô mon fils ! »

Ernest Daudet relate, en 1898, dans la Revue des Deux Mondes, l’épisode complet de cette crise : les conditions de Richelieu qui exige le départ immédiat de Decazes et de sa jeune épouse enceinte pour la Russie, le chagrin et les larmes du roi, qui écrit alors à cette dernière pour lui confier son fils : « Ma fille, je vous lègue mon fils. Remplacez-moi auprès de lui. Sans doute, une tendresse aussi vraie, aussi pure, aussi légitime que la vôtre est bien faite pour remplir tout un cœur ; cependant le sien éprouvera un certain vide. Lorsqu’il est devenu le plus heureux des époux, il avait, depuis trois ans, la douce habitude de venir tous les soirs passer une heure environ avec moi. Là, tout était commun entre nous ; discours sérieux, plaisanterie, joie, tristesse ; et, je le connais bien, ce ne sera pas un peu d’agrément qu’il trouvait dans ma conversation qu’il regrettera, ce ne seront même pas les adoucissemens (sic) que j’ai été quelquefois assez heureux pour porter à ses peines, — vous lui rendrez tout cela au centuple ; — ce sera le bonheur ineffable pour une âme comme la sienne de verser du baume sur les plaies de mon cœur, et ce regret sera d’autant plus vif qu’il sentira combien la peine de son père sera cuisante (…)»

La situation du gouvernement est fragile et cet accord de fortune l’est tout autant. Richelieu ne tient pas. Il démissionne et Decazes ne part pas. Louis XVIII pousse de nouveau son favori, jusqu’à la présidence du Conseil. Mais les Ultras obtiennent sa chute en 1820.

Faire couple, liaisons inconscientes ——Passage inévitable ? par Xu Dan

La Chine actuelle affiche un taux important de divorces, le nombre de jeunes couples qui se séparent s’accroît en effet d’année en année. Ces jeunes appartiennent à la génération des années 70 et 80, celle de l’enfant unique.

Dans le confucianisme traditionnel, la famille constitue le noyau vital, la filiation est essentielle. Chacun a une place bien définie au sein de sa filiation, chaque membre de la famille a une tâche spécifique. La relation de couple est secondaire puisqu’elle ne prend de valeur qu’au regard de l’intérêt familial. L’homme est représentant de communication avec l’extérieur, tandis que la femme s’occupe des affaires du foyer et du soin des enfants. Cette différenciation de rôle pourrait conduire à un privilège masculin extrême. L’homme constitue le centre de la relation conjugale.

La Chine s’est confrontée à une forte modernisation au début du XXe siècle. La reforme économique et l’ouverture du pays ont transformé la relation de couple. La génération des années 50 maintient l’idée de couple, mais cherche une issue hors du mariage. Fréquenter des maîtresses ou amants constitue un phénomène social actuel. Pour la génération des années 70 et 80, la liaison ne se maintient plus par la force, les problèmes relationnels se répètent. Cette génération se perd dans la recherche de l’amour, la relation de légèreté et l’esprit matérialiste.

Plusieurs raisons expliquent ces phénomènes et le fort taux de séparations : l’accès au travail et l’indépendance financière des femmes exige un nouvel équilibre des rôles et de partage des tâches; la rencontre homme-femme est plus ouverte, tandis que le mariage reste figé comme finalité des rencontres. Le choix de l’époux ou épouse n’est plus formellement imposé par les parents, mais leur désir compte énormément et leur avis influe bien souvent sur le quotidien du jeune couple…

La Chine actuelle doit faire face à la confrontation entre modernité et tradition. La nouvelle génération est chargée de retrouver un « juste milieu » entre les deux. Les éléments multiples sont remis en question. Les actions sont commises avant une stabilité de décision. Ainsi, dans la société actuelle il y a le terme courant utilisé « Zaodong » (Zao, « maniaque » ; Dong, « agité ») pour décrire l’état de l’être et la manière de se conduire des personnes dans le cadre d’une relation.

Les Chinois de la nouvelle génération suivent en quelque sorte machinalement les étapes de la vie programmées collectivement : scolarité, travail, mariage… sans s’interroger sur leur propre subjectivité. Ce temps collectif enveloppe une continuité des premières relations familiales constituées avec l’Autre et prolonge le temps de l’adolescence. Il manque un

temps ralenti et un temps de passage pour s’interroger individuellement, pour s’arrêter et redemarrer. D’où le prix fort des séparations actuelles. Faire couple suppose aujourd’hui de redéfinir sa position entre être traditionnel attaché à l’idéologie confucianiste et être moderne séduit par la liberté et la variation. Il s’agit d’une coordination entre le moi idéal et l’idéal du moi. Ce fait renvoie à la problématique de séparation avec l’Autre parental, voire l’Autre maternel. Comment chaque individu assume son désir, sa disposition est remise en question. Par ailleurs, la transformation des rôles de la femme ainsi que celle de l’homme demande également de reconnaître le statut de la maternité et interroge sur le devenir père.

La difficulté de faire couple dans la Chine actuelle témoigne d’un passage inévitable dans le cadre de la transition historique que vit le pays. Néanmoins, un temps de passage singulier s’interpelle chez chaque individu. La création d’espaces intrapsychiques, pour que chaque sujet retrouve sa frontière et se situe plus confortablement vis-à-vis de sa relation de couple, est primordiale.

Faire couple en Chine, c’est d’abord un contrat !, par Hélène de La Bouillerie

Les arrangements matériels entre époux constituent le socle du mariage.

En Chine, la question de l’argent est primordiale dans le couple. Quand une fille a 25 ans et qu’elle est célibataire, ses parents lui mettent une pression énorme pour qu’elle se marie, même si les mariages traditionnels arrangés se font plus rares. Aujourd’hui, comme les femmes travaillent beaucoup, elles sont souvent célibataires et n’ont pas le temps de rencontrer un homme. Alors c’est leur mère qui part en quête d’un mari.

Dans les jardins publics de Pékin ou de Shanghai sont organisés de véritables marchés de célibataires, avec des panneaux où sont affichées des petites annonces de célibataires à la recherche d’un conjoint [1] ! Ce ne sont jamais les jeunes qui passent les annonces, ce sont leurs parents souvent à l’insu de leur enfant. Pour les parents, c’est essentiel que le gendre ait une bonne situation, car c’est lui plus tard qui devra les assumer financièrement, le système de retraite ne fonctionnant pas en Chine. Sur les petites annonces figurent principalement des informations financières : le salaire, la marque de la voiture, le logement (est-ce que l’emprunt est remboursé ?), la provenance, les conditions attendues… C’est ça qui compte d’abord.

Même pour les actrices célèbres, la mode c’est d’épouser des riches business men. Tant pis s’ils sont affreux ! En cas de divorce, c’est le pactole ! Ainsi, la ravissante actrice Chexiao s’est mariée à un jeune héritier obèse propriétaire de mines de charbon. Elle avait tout prévu. Un an et demi plus tard elle a divorcé et elle a récupéré plus de 3 milliards de yuans (500 millions de USD)[2].

Les émissions de téléréalité qui pullulent, reflètent bien cette dimension mercantile du couple. On voit une célibataire choisir entre une dizaine de prétendants au mariage. Elle ne pose que des questions financières et d’organisation, la séduction n’intervenant pas du tout dans ses critères : combien tu gagnes ? As-tu ton propre logement ? Si l’on se marie, qui s’occupera des enfants ?… Ainsi, lors de l’émission de téléréalité Fei cheng wu rao, une candidate a envoyé paître un célibataire au chômage qui lui proposait un tour en vélo par cette phrase qui a fait scandale : « je préfère pleurer dans une BMW qu’être heureuse sur un vélo ».

Le couple en Chine, c’est d’abord un contrat fondé sur des arrangements matériels. Et le mariage reste une obligation sociale[3]. Le concubinage est toléré mais jusqu’à un certain âge (environ 30 ans). Même si elle est amoureuse, une fille qui a un petit ami gagnant mal sa vie, lui préférera un bon parti et n’hésitera pas à le quitter pour se marier.

Un jeune homme fauché, qui n’a pas les moyens d’avoir un logement, devra accepter de se déclasser. Ainsi, de nombreuses agences permettent de trouver des femmes provinciales qui veulent se marier pour rester à Pékin car elles n’ont pas les papiers nécessaires. Le mariage est souvent un moyen pour prendre l’ascenseur social. Pourtant, de plus en plus de couples vivent ensemble sans se marier, notamment pour ne pas supporter d’avoir ensuite leurs parents qui viennent s’installer chez eux, ce qui est classique. De même, de nombreux couples refusent d’avoir un enfant pour rester plus libres et avoir plus de moyens. En Chine, il est encore obligatoire d’avoir un certificat de mariage pour pouvoir accoucher !

[1]                http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2013/11/29/chine-le-grand-marche-des-celibataires/

[2]                http://www.wantchinatimes.com/news-subclass-cnt.aspx?id=20130223000003&cid=1303

[3]                http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/05/en-chine-le-mariage-arrange-disparait-progressivement_1567854_3232.html

Le Nouvel An en Chine : une épreuve pour les célibataires ?, par Li Feng*

La Chine a beaucoup changé au cours du  XXe siècle, autant au niveau de la structure sociale qu’au niveau de l’espace symbolique. Mais certaines choses restent presque les mêmes, surtout dans le domaine familial.

Le Nouvel An chinois, appelé en Chine le Festival du printemps, est la fête la plus importante pour les Chinois, qui caractérise  l’attitude à l’égard de la famille.  Peu importe la classe sociale et le type de travail, tous les gens rentrent chez  eux pour passer ce moment heureux dans la famille réunie.

Mais, pour les jeunes célibataires, c’est vraiment un moment éprouvant et il faut développer des stratégies pour supporter la pression des parents pour le mariage, parents très soucieux de l’avenir de ses enfants et en même temps, de la façade de la famille. Ceux-ci bombardent les jeunes célibataires d’interrogatoires concernant le mariage, surtout quand ces derniers dépassent un certain âge.

A l’occasion de la réunion familiale, face à ces interrogatoires, la méthode la plus couramment utilisée est d’attirer l’attention de ses proches sur d’autres choses. Cependant elle échoue souvent. La technique la plus récente et la plus efficace est de « louer » une petite amie ou un petit ami sur Internet  pour rentrer ensemble chez soi et passer tranquillement le Nouvel An chinois.

Habituellement, quand on loue quelque chose, il faut d’abord établir un contrat détaillé pour préciser les termes. Par exemple, pendant combien de jours  elle/il se comporte en tant qu’amant(e) ? Comment acquitter les frais exigés ?  Dans quelle occasion et dans quelle mesure on peut s’embrasser ou caresser librement le corps du partenaire ?

Il faut préciser « dormir » (ou pas)  la nuit ensemble. De plus, il faut prévoir le rôle que  devra tenir l’employé(e), soit un personnage charmant, soit un personnage difficile, selon les exigences de l’employeur.

On peut sentir ici une angoisse profonde qui pousse les célibataires à chercher une solution provisoire comme celle-là. Il apparaît que faire couple en Chine n’est pas une question de désir. Cela concerne plutôt les intérêts généraux de la famille. Dans la tradition confucéenne, pour les parents, aider ses enfants à faire couple ou mieux : entrer dans le mariage,  c’est une tâche, même une mission à accomplir. Pour les enfants, faire couple est la preuve de leur piété filiale.

A ce niveau d’interaction, on voit que prime la dimension de la demande quand les parents s’efforcent de remplir leurs obligations et de faire du bien à leurs enfants, comme l’achat d’une maison, d’une voiture etc., tandis que les enfants se cassent la tête pour trouver une solution même provisoire qui permet de satisfaire la demande exigeante de leurs parents.

Si l’enfant ne réussit pas, sa piété filiale est mise en doute. Cela  provoque une angoisse insupportable.

On doit dire que dans cet espace symbolique, la dimension du désir est le plus souvent voilée sous la forme de demande exigeante, parce que le statut de l’individuel ou celui de l’autre n’est pas vraiment reconnu face à un Autre tout-puissant qui croit toujours faire du bien à ses enfants. Cependant, dans la perspective psychanalytique, il faut juste se méfier de ses bonnes intentions pour que le désir se forme dans l’au-delà de la demande, et pour que le Nouvel An chinois cesse d’être une épreuve pour les jeunes célibataires.

Le couple, une mise en scène ?, par Yingxue Huang

En Chine, le mariage, c’est souvent pour la façade ! Témoignage.

La mère de mon père était la troisième épouse de mon grand-père. Mon grand-père possédait une grande marque de fourrure et, comme il était riche, il avait trois femmes à la maison « une femme et deux petites femmes ».

A l’époque, les hommes riches épousaient, alors qu’ils étaient très jeunes, une femme plus âgée pour avoir une deuxième maman. La deuxième femme était une vraie épouse pour faire des enfants. La troisième épouse, c’était la femme du désir.

Dans les années 50, quand il a tout perdu, mon grand-père a dû choisir l’une de ses femmes. Il a gardé la plus jeune qui était ma grand-mère. La première est retournée vivre dans son pays natal. La deuxième continue à vivre avec ses enfants à Pékin.

Quant à mes parents, ils se sont mariés en 1980, quatre ans après la fin de la révolution culturelle. Mon père avait passé huit ans à la campagne. Quand il est rentré à Pékin, il avait 26 ans. Il fallait qu’il trouve un travail, un logement, et une femme. C’est sa demi-sœur qui a joué les entremetteuses. Mon père a accepté d’épouser ma mère d’abord parce qu’ils étaient issus de la même classe sociale ; ils pouvaient se comprendre et se serrer les coudes. Il disait : « si on se marie, on est sur le même bateau ». Ma mère a accepté parce qu’elle le trouvait beau. Ma mère, elle, était très sentimentale.

Je n’ai jamais été en couple en Chine mais je vois comment ça se passe avec mes amies.

Ça change beaucoup, ça évolue très vite même si la question de l’argent reste primordiale. Les couples se défont très vite maintenant, les gens divorcent. Être en couple, c’est souvent pour la façade. A 30 ans, socialement, il faut être en couple. Alors, quand les gens sont célibataires, ils se font tellement railler qu’ils ont même recours à des agences pour « louer » un faux copain ou une fausse copine.

Alors que je vivais déjà en France et que je m’étais installée avec mon compagnon (français), mes parents ont voulu que je rencontre un Chinois vivant en France en vue de me marier. Evidemment, j’ai refusé ! Et je crois qu’ils pensent que, si je suis avec mon ami qui a 20 ans de plus que moi, c’est parce qu’il gagne bien sa vie et qu’il est propriétaire de son appartement !

J’ai été invitée à des mariages en Chine dans des hôtels de luxe, où ce qui compte c’est de montrer sa richesse avec une mise en scène prétendument romantique. Même les gens modestes vont dépenser 20 à 30 000 euros pour la journée du mariage.

Mais c’est un cliché, à l’intérieur du couple, il y a souvent peu d’intimité. Toute cette mise en scène voile surtout un contrat, un marché. C’est la raison pour laquelle, je n’ai pas voulu me marier avec mon compagnon français. Je trouve que l’aspect contractuel du mariage va contre l’idée de l’amour. Il me semble qu’organiser sa vie avec son compagnon, c’est ce qu’il y a de plus personnel. Même en France, ça me gêne d’aller à la mairie. Je trouve ça bien de garder cela intime, secret.

Le « Numéro 1 » d’Hélène Deutsch par Marina Lusa

Félix et Hélène, un couple qu’il ne fallait surtout pas « ruiner par l’analyse ». 

Dans Confrontations with myself[1], Hélène Deutsch évoque les trois bouleversements déterminants de sa vie : sa libération de la tyrannie de sa mère, la révélation du socialisme et sa délivrance des chaînes de l’inconscient à travers la psychanalyse. Dans chacun de ces épisodes, elle fut inspirée et soutenue par un homme. En premier son père, puis Herman Lieberman son premier amant, puis Freud. A propos du rôle de Felix Deutsch, elle écrivit dans ce face-à-face avec elle-même : « mon mari eut une place unique dans mon cœur et dans mon existence »[2]. Il fut l’inconditionnel allié qui la soutint afin qu’elle puisse mener une vie à la hauteur de ses ambitions personnelles, et qui l’aida aussi à se consacrer corps et âme à sa véritable passion : la psychanalyse. Leur couple dura cinquante-deux ans. Lorsque Hélène Deutsch rédigea ses mémoires en 1973, neuf ans après la mort de Felix, elle déclara : « l’expérience affective la plus forte qu’il m’ait été donné de vivre récemment fut la perte de mon mari et mon chagrin infini »[3]. Cette perte lui fit ressentir une solitude jusque là méconnue : « Deux nous sommes et deux nous resterons, nous irons ensemble »[4], écrivait- elle à la fin de l’été 1913. Cinq décennies plus tard, elle livra, non sans nostalgie, qu’est solitaire celui ou celle qui n’est le « Numéro un » pour personne[5]. Nul doute qu’Hélène fut le « Numéro un » pour Felix.

Vienne 1910-1911. Hélène ne se sent ni stable ni heureuse. Une continuelle tension affective, une fervente activité politique à laquelle l’avait chevillée un amour sans espérance lui avait fait négliger ses études de médecine. Cet état de choses lui déplaisait, elle aspirait à mieux. Ce constat l’amena à prendre la décision irrévocable de mettre un terme à sa love affair avec le dirigeant et militant socialiste H. Lieberman. Cet homme marié, de seize ans son aîné, qui l’avait éveillée à la politique ainsi qu’à la passion amoureuse fut, pendant plus de huit ans, le centre de sa vie de femme. Elle quitta Vienne pour finir ses dernières années d’études à Munich, où elle allait rencontrer un jeune et brillant médecin interniste, célibataire et sans attache : Felix Deutsch, son futur mari.

Ce fut le coup de foudre et la fin réelle de sa précédente histoire d’amour, se souvint-elle dans ses mémoires[6]. Pour la première fois, elle se sentit libre avec un homme. Fini la clandestinité amoureuse ! En fin de compte, avouait-elle, malgré ses principes sociaux-libéraux, elle n’était pas une adepte fanatique de l’amour libre et secret. Le 14 avril 1912, un an après leur rencontre, Felix et Hélène se marièrent.

Ce ne fut pas la passion érotique et impétueuse qui fonda l’union de leur couple, mais un amour solide et partagé, un immense respect l’un pour l’autre ainsi qu’un même intérêt pour la psychanalyse quoique Felix s’orientait vers la médecine psychosomatique. Sa rencontre avec la psychanalyse datait de l’époque de ses jeunes années d’étudiant. Sioniste convaincu, Felix Deutsch avait été l’un des fondateurs de la Kadimah, organisation d’étudiants sionistes de Vienne où militait alors un autre jeune étudiant, Martin, le fils aîné de Sigmund Freud. Ce fut par celui-ci qu’il noua de liens d’amitié avec la famille Freud. Felix Deutsch devint ainsi le médecin personnel de Freud, jusqu’à l’épisode du printemps 1923 où la maladie de ce dernier se déclara.

Quant à Hélène, celle-ci lisait Freud depuis l’année 1907 et rencontra son enseignement en 1914. Sa position de psychiatre à la clinique du professeur Wagner-Jauregg lui donnait accès aux conférences de Freud du samedi soir. En août 1918, Freud l’accepta comme patiente en la prévenant que cela ne manquerait pas de lui créer certaines difficultés à la clinique. L’opposition de Wagner-Jauregg à la psychanalyse était notoire. Effectivement, il y eut conflit. Quitter la clinique signifiait perdre des nombreux avantages, mais Hélène en partit. A partir de cet instant, son destin se trouva étroitement lié à Freud et au mouvement psychanalytique. Cette analyse dura un an. Elle qualifia sa fin d’« abrupte » puisqu’elle céda sa place à l’Homme aux loups qui était de retour à Vienne. Selon Paul Roazen, Freud approuvait non seulement le mariage de Felix et d’Hélène, mais il considérait que ce couple devait se maintenir. Sans doute y voyait-il une autre nécessité que celle de l’intérêt du mouvement psychanalytique. Pourtant, le couple ne fut pas exempt de tensions conjugales qui allèrent parfois jusqu’à menacer leur union.

Ainsi, lorsque Hélène devient l’analysante de Karl Abraham à Berlin en 1924, Freud signifia dans une lettre à son disciple qu’il s’agissait d’ « un couple qu’il ne fallait pas ruiner par l’analyse »[7]. Peu après leur onzième année anniversaire de mariage, Felix finit aussi par prendre ses dispositions pour faire une analyse avec Siegfried Bernfeld selon les conseils de Freud. « Je suis allé chez le professeur hier soir, écrivit Felix à Hélène. Première question : Rassurez-moi, je vous prie, il ne se passe rien de grave dans votre couple ?! lui demanda Freud. Je lui en ai donné l’assurance »[8].

À quatre-vingt quinze ans passés, cette grande dame de la psychanalyse, qui fit de la sexualité féminine[9] son principal sujet d’étude, précisait que le Sturm und Drang se refusait de s’éteindre en elle[10] et que la vie était un mélange de choix et de circonstances. Pour elle, il s’agissait de Felix et de la psychanalyse. Hélène Deutsch est morte presque centenaire.

[1] Deutsch H., Autobiographie, Paris, Mercure de France, 1986.

[2] Ibid., p. 164.

[3] Ibid., p. 262.

[4] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, Paris, PUF, 1992, p.78.

[5] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 29.

[6] Ibid., p. 136.

[7] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, p. 243.

[8] Ibid., p. 266.

[9] Deutsch H, La psychologie des femmes, Paris, PUF, 1949.

[10] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 263.

La mécanique profonde du couple, Interview de Jean-Claude Kaufmann par Agnès Vigué-Camus

Sociologue spécialiste de l’intimité, J.-C. Kaufmann dépeint savoureusement quelques apories de la vie conjugale…

Jean-Claude Kaufmann est sociologue. Spécialiste des questions de couple et de l’intimité, il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet et, notamment, La Trame conjugale, analyse du couple par son linge (Nathan 1992) et Un lit pour deux, la tendre guerre (J-C Lattès 2015).

Dans votre ouvrage La trame conjugale, analyse du couple par son linge, vous avez choisi d’aborder la vie du couple par le linge sale, donc sur le versant du rebut, du déchet. Pourquoi ce choix et qu’en tirez vous ?

Être propre c’est être en propre (ce n’est pas par hasard si l’on dit « nom propre ») distinct du non-soi radical qu’est la saleté. La propreté (qu’elle soit celle du corps, du linge ou de la maison) n’est donc pas une simple question d’hygiène, elle se rapporte aussi aux fondements de l’identité. Chaque individu a une définition particulière de la propreté, inscrite très profondément dans des évidences non conscientes. Le couple est un laboratoire d’analyses exceptionnel, dans la confrontation de ces différences. Car tout couple se doit de construire une nouvelle identité (le soi conjugal), sans effacer pour autant les soi individuels. La piste du linge permet de suivre concrètement cette métamorphose. On apprend par exemple que le plus exigeant des deux se trouve amené à prendre en charge les tâches de la propreté et du rangement, pour résorber les agacements et se retrouver en cohérence avec ses évidences intimes. Tel est le mécanisme qui explique le maintien d’un partage des tâches ménagères très inégalitaires entre hommes et femmes (80 % effectuées par les femmes). Pourtant l’idée d’égalité et de partage s’est installée dans les mentalités. Mais il faut plonger dans la mécanique profonde et non consciente pour comprendre la force des résistances au partage, qui se situe à un autre niveau que celui des idées conscientes.

A. V. : Dans Un lit pour deux, la tendre guerre, paru en 2015, vous écrivez que le lit est un symbole de fusion conjugale et en même temps le lieu de l’aspiration au bien-être personnel. Or, cela semble difficilement compatible, pourquoi ?

Parce que ces deux aspirations sont les deux grandes utopies de notre époque, grandioses mais contradictoires entre elles. La première est fille du romantisme, le grand romantisme du XIXe siècle. Aujourd’hui nous ne voulons plus de la souffrance du romantisme, encore moins de la mort, nous ne rêvons que de bien-être et de plaisirs. Mais nous continuons à être les héritiers du romantisme dans l’idée de créer un petit monde rien qu’à nous, par la grâce des sentiments et des émotions. Ce n’est pas simple à mettre en pratique. Il y a notamment une condition essentielle : entraînés par l’élan amoureux, nous devons réussir à briser la carapace, à nous dépasser, à nous oublier, nous et nos manies étroites, nos calculs dérisoires, nos intérêts mesquins. La seconde utopie est fille des mouvements les plus récents de la modernité, quand l’individu, jusque-là simple élément de l’ensemble qui l’englobait, lui dictant sa morale et lui conférant une vérité, devint le centre de tout (du moins en théorie). Comme si nous assistions à un approfondissement de la démocratie dans la vie personnelle et quotidienne, chacun désormais pourrait (et devrait) décider en tout. Être soi, incroyablement soi, maître absolu de son existence, de ses rythmes et de ses espaces. Il peut suffire de cinq minutes, étendu en « étoile de mer » dans le lit, pour en avoir l’impression. Ces deux rêves sont opposés en tout. Et le lit est juste au milieu, dans les plis de l’intime, ligne de faille de cet affrontement tectonique.

À vous lire, on a l’impression que c’est l’expression du corps vivant qui serait une source de dérangement pour l’autre. Par exemple, la respiration, le ronflement vécu comme « la mort du couple » et qui peut donner « l’envie de commettre un meurtre ». Les fictions du couple trouveraient-elles là leurs limites ? 

C’est le corps vivant des gestes ordinaires, inscrits dans les profondeurs du quotidien qui pose problème. Car au-delà de la parole, des discours conjugaux qui peuvent s’entendre pour définir une culture commune, une manière de penser ensemble et de parler d’une seule voix, ce corps-là révèle une altérité irréductible, qui peut amener à aménager des moments et des espaces à soi (jusqu’à décider d’une chambre séparée par exemple) pour vivre un bien-être personnel sans entraves dans sa relation à l’être aimé. Mais il ne faut jamais oublier que la clé de la vie conjugale reste l’acceptation de l’altérité, notamment au plus intime.