Tu peux savoir

Aimer puis quitter la vie politique traditionnelle…, entretien avec Jean-Philippe Magnen

Y a-t-il, selon vous une incompatibilité, une rupture, un impossible entre être élu et avoir une sphère privée et une place dans la société civile ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait incompatibilité. L’engagement politique, c’est normalement pour l’intérêt général, collectif. Ce sont des hommes et des femmes qui ont des convictions et les mettent en débat et en pratique. Certains font le choix d’aller plus loin et d’occuper un poste d’élu. C’est-à-dire de représenter le peuple, d’être à son service.

Moi j’ai été élu et j’ai pu constater au fil des ans que le fossé était de plus en plus important entre la politique issue de la démocratie représentative et la participation de la société civile. C’est sans doute là qu’il y a un défaut du système. Il faut sans doute réguler autrement les coûts et gratifications de l’engagement politique. Dans le système des partis traditionnels, on se concentre trop sur l’occupation de postes et sur les questions d’argent et de pouvoir.

De façon générale, il y a une hypertrophie de l’ego dans toutes les sphères de décision. Elle est spécialement exacerbée en politique. Ça a des effets pervers. Le système d’accès au pouvoir est, selon moi, actuellement, incompatible avec la recherche d’intérêt général et de lien sain avec la société civile.

Je porte le projet écologiste. C’est ce qui prime dans mon engagement. Mais même dans la famille écologiste, qui se targuait de l’ambitieuse formule « faire de la politique autrement », on ne parle plus que des personnalités du parti et de leurs vicissitudes. On ne parle plus des idées. On ne sait plus ce que portent les uns et les autres. D’ailleurs, c’est devenu très difficile aujourd’hui de différencier la gauche de la droite dans l’échiquier politique.

Quelle action peut être menée pour soutenir l’intérêt pour les projets recouvert par l’intérêt des élus politiques ?

Il ne s’agit pas de nier la personne, car les projets doivent être incarnés. Cependant, il faut savoir, par moments, s’effacer. Mais dans le système politique actuel, dès qu’on s’efface, on perd. Gandhi disait : « soyez le changement que vous voulez pour le monde ». Il y a encore fort à faire pour cela. Si les personnalités politiques étaient conscientes qu’elles ont besoin, parce que leur fonction est en représentation, d’être accompagnées, de faire un travail sur soi pour se placer de façon juste, sans doute les projets seraient-ils davantage mis en avant que leurs porteurs, et beaucoup plus de politiques sauraient porter des idées au profit de projets à mettre en œuvre.

Dans ce projet d’améliorer le vivre ensemble, comment remettre au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour ?

Ça a beaucoup fait réagir quand j’ai dit dans ma lettre de départ « il faut réintroduire du bonheur et de l’amour en politique ». Il y a une violence relationnelle qui gagne le monde politique. Les trois-quart du temps sont passés à des jeux de posture et rapports de force. Il y a beaucoup de haine, de ressentiment et plus on va vers le haut, plus c’est malsain. Moi j’arrête, j’ai dit « stop » parce qu’on m’a dit ou fait comprendre : « si tu veux monter (et je n’étais pas loin du haut), il va falloir descendre untel ! » Et bien non ! Je pense que le collectif doit trouver le moyen de réguler pour savoir qui est à la bonne place et à quel moment. Il faut absolument inverser la tendance. Et avant tout remettre du lien dans les collectifs de travail au sein des partis politiques. Il faut militer pour l’amour et la bienveillance. Il faut réussir à s’aimer plus. S’aimer plus soi-même, mais aussi les autres. Il n’y a que le collectif et ses règles de fonctionnement pour mieux réguler l’action et la répartition des responsabilités et des postes. Oser être leader n’implique pas de faire le vide autour de soi ou de battre tel ou tel.

L’homme politique, l’élu, fait-il couple avec la politique ? La chose publique ? Les idées ?

« Faire couple » en politique signifierait pour moi : redonner sa vertu à la politique. Car cet engagement est louable et utile pour le vivre ensemble. Couple avec ses valeurs, pour les garder comme repères, comme garantie de ne pas sortir de sa ligne de conduite.

L’autre élément qui me vient quand je pense à cette expression, c’est le couple important entre le « dire » et le « faire ». Trop souvent, pour poursuivre des ambitions autres, les politiques ne font pas ce qu’ils disent ce qui induit un discrédit considérable sur la classe politique au fil du temps. En ce sens, le politique ne fait pas assez couple, ce qui déséquilibre fortement l’espace public et politique et produit beaucoup trop d’inégalités sociales. Il est nécessaire de contribuer aux échanges et à la convergence entre, d’une part, l’engagement des citoyens dans la vie publique, démocratique, et d’autre part, l’investissement des individus dans un travail sur eux-mêmes. « Faire couple » ou interaction entre la transformation personnelle et la transformation sociale en quelque sorte ! Selon moi, le seul projet qui vaille à être porté aujourd’hui est celui d’une écologie du cœur qui réconcilie l’Homme et son environnement.

*Après 15 ans d’engagement chez les écologistes, 13 ans de mandats à Nantes, Nantes Métropole, après avoir été porte-parole national d’EELV et alors qu’il est vice-président de la région Pays de la Loire, J-P Magnen a annoncé dans sa décision de terminer ses mandats en cours et de ne pas se présenter de nouveau, et de reprendre son métier de psy. Cet acte personnel qui intéresse l’avenir du parti, part d’une déception, d’une insatisfaction de la vie politique. Il ne croit plus à la vie politique traditionnelle, déçu par le constat que le projet de faire de la politique autrement a échoué dans une politique de partis soumis aux règles du marketing, de la communication, et aux effets pervers des egos débordants orientés uniquement vers la conquête du pouvoir. Il réaffirme cependant sa passion pour la chose publique et une volonté de soutenir une définition de la politique comme action pour améliorer le vivre ensemble. Il déduit donc une nécessité d’inventer de nouvelles formes de l’action politique qui remettent au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

Écrire en couple, entretien avec Philippe et Catherine Nédélec

Vous incarnez la figure angevine du couple qui publie des livres. Comment vous est venue l’idée de ce duo ?

Philippe : On s’est rencontré en 1994. J’avais 34 ans et Catherine 33 ans. Nous avons eu l’opportunité d’être associés à l’écriture d’un guide touristique sur l’Anjou. Cela a été notre première collaboration. Par la suite, j’ai écrit un roman qui a été édité en 1998. Puis, les éditions Ouest France nous ont sollicités pour la Collection « Itinéraires de découvertes ». Catherine a écrit les textes, et j’ai personnellement assuré la partie photos. Le livre L’Anjou entre Loire et tuffeau est sorti en 2001.

Sans titre2

En 2000, notre vie s’est transformée : nous sommes devenus les heureux parents d’une petite fille. Notre couple s’est recentré sur le bébé. Durant cette période, j’ai tout de même publié un recueil de nouvelles et un roman. Le duo s’est reformé en 2006 avec l’écriture de la biographie d’Hervé Bazin, Président de l’académie Goncourt.

 Sans titre3

Catherine : Il m’a paru intéressant de raconter la vie et l’œuvre de cette grande figure de la littérature.

Philippe : Pour cette biographie, on a tout fait ensemble : les interviews et les recherches à la Bibliothèque universitaire. On a épluché les archives et recueilli des témoignages. À la sortie du livre en 2008, la presse fut élogieuse. Les éditions « Ouest France » nous confièrent alors Le guide secret du Val de Loire. L’idée de ce livre a tout de suite enthousiasmé Catherine.

Sans titre4

Catherine : Oui, c’est l’histoire de l’Anjou à travers ses légendes, ses mythes et ses mystères. Ce qui m’intéressait, c’était leur importance dans des lieux divers.

Philippe : Ensuite, les éditions du Petit Pavé ont fait appel à nous pour un livre sur Brissac-Quincé, commune de la région angevine, ayant une riche histoire, avec ses Ducs et son château. C’est Catherine qui a conduit la recherche entièrement.

Catherine : Je ne suis pas historienne mais j’ai un grand intérêt pour l’écriture et la recherche… Avec Les Grandes catastrophes en Anjou, l’idée n’était pas de raconter des horreurs, mais d’expliquer l’évolution des choses, comme l’endiguement des épidémies à partir du Moyen Âge, avec notamment, la prise en compte de l’hygiène et la construction de fontaines dans les rues. C’est en cela que ce livre est un livre d’Histoire et non de faits divers.

Philippe : Catherine a en effet plutôt une logique d’historienne, et moi de journaliste ! Reste à savoir où mettre le curseur !

Rencontrez-vous des difficultés dans cet exercice en duo ?

Catherine : Cette collaboration nous oriente parfois vers de longues discussions parce que l’on n’envisage pas forcément la conception du livre de la même façon.

Sans titre5

Philippe : Malgré cela, Catherine et moi avons cette même sensibilité pour le patrimoine, l’environnement et le tourisme, et c’est très important pour nous.

Catherine : Oui, nous avons cette curiosité commune, cette envie de découvrir. On se complète parfaitement même si notre façon d’aborder les choses est différente.

Vous signez vos livres « Philippe et Catherine Nédélec », comment expliquez-vous ce choix ?

Philippe : Le projet est commun même si Catherine écrit et que je me charge des photos. Ce nom est notre marque de fabrique ; cela attire une certaine sympathie.

Catherine : Oui, le manque de distinction entraîne souvent un amalgame. Nous y perdons un peu notre identité. Et cela, je ne pense pas que ce soit bénéfique. Les gens croient que l’on écrit à quatre mains, ils ont l’impression qu’on fait tout ensemble. Or ce n’est pas le cas. On se complète seulement et je pense que c’est très important. Mais, il existe une grande différence entre nous : on n’écrit pas pour la même raison.

Que vous évoque cette notion de « Faire couple » ?

Catherine : De toute évidence, notre couple est au-delà de la création littéraire. Nous aimons être ensemble. La naissance de notre fille a été essentielle, et plus importante que tout le reste. Nous souhaitons lui transmettre notre enthousiasme, notre envie de créer. Être en couple, c’est une forme de soutien. C’est important dans la vie.

Philippe : Notre couple est solide. Il a un côté durable avec ou sans création littéraire. Si Catherine veut faire un parcours plus personnel, je peux aussi laisser la photo et me remettre à écrire d’autres genres d’ouvrages… Notre couple a pu cheminer à travers les livres et il peut continuer autrement.

Catherine : Oui totalement ! Pour nous, l’écriture est une somme d’expériences qui fait la richesse de notre couple. Mais notre couple repose sur autre chose, sur des valeurs encore plus fortes.

Propos recueillis par Nathalie Morinière

Cavalier et cheval : quel couple ?, par Camille Letourneux 

Pour certaines personnes, être cavalier signifie juste « utiliser » un animal. Cependant, je ne vois pas comment il serait possible de « dompter » un animal de cette puissance sans qu’il ait envie de nous donner quelque chose. Dresser un cheval prend des années : nous ne commençons à les monter qu’à l’âge de trois ans, les concours commencent à quatre ans, et il faudra attendre l’âge de huit ans minimum pour atteindre le haut niveau.

Durant toutes ces années, il faut s’en occuper, les nourrir, les monter, les brosser. Tout cela crée un lien indescriptible entre le cheval et son cavalier.

Après autant d’années passées ensemble il y a une réelle confiance mutuelle qui s’installe.

Chaque cavalier connait les petits rituels de son cheval et inversement.

Chaque cavalier a son cheval de cœur, il peut en avoir des tas d’autres dans une carrière mais il y en aura toujours un qui marquera sa vie plus que les autres.

Il y a eu Jappeloup pour Pierre Durand ou encore Milton pour John Whitaker ; ces chevaux sont présents dans toutes les mémoires grâce à leur relation si spéciale avec leur cavalier.

Être cavalier ne signifie pas juste « faire du cheval », il faut aussi s’occuper des écuries, bichonner nos chevaux, faire des déplacements en concours. Nous mangeons, dormons, vivons cheval. Ils sont bien plus qu’un outil de travail, ils sont des membres de notre famille.

Travailler dans le cheval c’est « sacrifier » sa vie au nom d’une passion.

Moi-même employée dans une écurie de concours, je pourrais décrire un par un chacun des chevaux de mon écurie ; vous dire que celui-ci raffole des carottes, celui-là préfère que l’on passe de longs moments à le brosser, un autre est un peu fainéant mais une fois arrivé en concours, il donnera tout pour vous.

Parlons maintenant de mon cheval personnel.

Notre histoire avec Kenzo a commencé il y a dix ans, je n’avais alors que quinze ans et lui six. J’étais déjà passionnée d’équitation mais mon niveau n’était que très bas. J’étais une personne très timide et j’avais peu confiance en moi. Grâce à cette rencontre avec ce cheval, j’ai passé des heures dans mon centre équestre à échanger avec d’autres propriétaires, à perfectionner mon niveau à cheval, et puis, à force d’amour et de travail, Kenzo est devenu un vrai cheval de concours et moi chef d’écurie chez un des meilleurs cavaliers français de concours complet.

En plus du côté « sportif » des choses, il y a le côté affectif ; je pourrais vous raconter quelques moments vraiment spéciaux partagés avec Kenzo.

Il y a cinq ans environ, pour des raisons professionnelles, je suis partie vivre en Espagne pendant un an ; il était trop difficile d’emmener Kenzo avec moi. C’est donc le cœur un peu lourd que je suis partie dire au revoir à mon cher cheval — après un bon kilo de carottes et quelques gratouilles, l’heure était venue pour moi de le quitter. Je me dirige alors vers la sortie du pré et là, mon fidèle Kenzo me suit, comme s’il avait compris ce qui se passait ; et quand j’ai disparu, il s’est mis à hennir de longues minutes, un peu comme un adieu sur un quai de gare.

Voici une deuxième histoire toute aussi spéciale : j’ai vécu il y a quelques mois l’une des périodes les plus difficiles de ma vie avec la perte d’un être cher.

Après de longs jours de recueillement en famille, il était temps de retourner travailler ; une fois ma journée de travail terminée, je suis partie dans le pré de Kenzo pour lui amener quelques carottes qu’il aurait normalement englouties avant de repartir « gambader » avec ses « amis ». Mais là, il a senti que quelque chose n’allait pas et est resté de longues minutes à côté de moi à essayer de me faire rigoler en fouillant dans mes poches et en faisant le pitre. Je pense qu’il avait compris que je n’étais pas dans mon état habituel et que j’avais vraiment besoin de réconfort.

Mon cheval a été une « thérapie » pour moi, il m’a aidée à dépasser mes angoisses et ma timidité durant mon adolescence, m’a permis de m’élever au niveau sportif, d’obtenir le job de mes rêves, et enfin aujourd’hui, il m’aide à garder le cap dans des moments difficiles.

Quand on est en présence d’un cheval, il n’y a pas de paroles, pas de jugement, il y a juste de l’amour entre deux êtres vivants qui s’aiment et se comprennent. J’espère qu’avec ce fragment de mon histoire avec Kenzo, vous comprendrez maintenant pourquoi l’on parle souvent de « couple cavalier-cheval ».

 

Epris 2’eux, numéro 2

Pour lire le numéro complet « épris 2’eux N°2 . 14 OCTOBRE 2015 » cliquer ici

le couple dont on s’éprend

SANS DOUTE CE PREMIER TEMPS marqué par la surprise, voire par le recul, chez ceux à qui nous avons demandé de laisser glisser leur plume afin de dévoiler les raisons de leur passion pour un couple, constitue l’indice que cette nouvelle chronique du Blog s’ouvre sur la bonne voie : celle qui permet de cueillir d’une façon inédite ce qui palpite au cœur du lien nouant des parlêtres voulant cheminer à deux un laps de temps, parfois une vie. Dans une série de quatre numéros, des psychanalystes consentent à livrer ce qui du mystère liant un couple captive et résonne pour chacun, dans une zone où ce qui paraît très lointain s’avère résolument extime. Chaque auteur a accepté de tenter de bien dire en quoi il est concerné par la façon sui generis, unique, dont ce couple qui le touche, qu’il soit célèbre ou très proche, s’accommode de l’exil du rapport sexuel. Couples dépareillés, asymétriques ou dissonants, nous verrons en quoi ces huit analystes semblent préférer, à l’adoration du rapport sexuel, les modalités du lien à deux se risquant à prendre acte de la distance irréductible qui git au sein des passions les plus brûlantes, des liens les plus resserrés.

Camilo Ramirez

Pour lire le numéro complet « épris 2’eux N°1 . 7 OCTOBRE 2015 » cliquer ici ou sur les images

Epris-d-eux-n°1-7octobre - p.1

Epris-d-eux-n°1-7octobre - p2

Epris-d-eux-n°1-7octobre - p3

 

Zoom sur Bibliocouple, par Serge Cottet

« la femme a une très grande liberté à l’endroit du semblant. Elle arrivera à donner du poids même à un homme qui n ‘en a aucun ». Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 35.

On juge un homme, à sa femme : c’est à elle, comme objet a, qu’il doit son peu de réalité ; mais ce n’est pas réciproque. Nulle symétrie.

La femme, plus réelle, garde son prestige fût-elle affublée d’un type bâclé à la six, quatre, deux. Les couples à la Dubout intriguent : mon père m’a donne un mari, mon dieu, quel homme quel petit homme… Freud dit : c’est son enfant. Cela arrive, en effet.

Avec Lacan c’est autre chose ; l’homme sans qualités n’en est pas moins l’homme de paille de l’universel phallique, le tout homme, une star pour l’amoureuse : le quelconque devient quelqu’un. Une belle fille avec un nul choque ; c’est pourtant la victoire du semblant.

On invoquera La Bruyère : « pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon  est un maçon ; pour quelques autres plus retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint. » On pense à Lady Di, pas si retirée que ça, et son jardinier.

Un motif de satisfaction pour le bout d’homme dans cette époque anti-machiste : il a sa chance.

L’infra-couple. Entretien avec Christophe Giraud, sociologue et maître de conférence à l’université Paris Descartes.

 

C Giraud blog

Votre article publié dans Sciences humaines n° 234 s’intitule « être en couple sans se prendre la tête ». Y aurait-il de nouvelles façons de faire couple chez les 18-25 ans[1] ?

Cet article rend compte d’un travail réalisé depuis 2007 sur le processus d’entrée en couple. Parler d’entrée en couple, cela veut dire qu’avant d’être en couple, il y a autre chose et cet « autre chose » nous intéressait car c’était difficile à nommer. La première question qu’on se posait était de savoir à partir de quel moment ces jeunes se sentaient en couple. On pourrait parler d’une étape préalable où ils sortent ensemble sans cohabiter, sans faire couple, pas encore, une situation « infra couple ». Dans cette période d’incertitude qui peut être très longue, la seule projection dans le futur c’est l’envie de continuer à partager des choses ensemble, sans savoir jusqu’à quand. La fatigue, la lassitude ? Dans le meilleur des cas l’amour. C’est une période où les jeunes adultes se testent mutuellement, apprennent à se connaître, sans savoir exactement ce qu’ils éprouvent pour leur partenaire. Le rôle du temps est central. Plus on est depuis longtemps ensemble, plus les sentiments ont le temps de se cristalliser. Le rôle des confidents, des amis est, alors, central. Ils aident à mettre des mots sur la relation, et à verbaliser les sentiments à l’égard du partenaire, à se dire : ben oui, finalement, je suis amoureux. Certains jeunes expliquent ainsi qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient en couple au moment où ils en ont parlé à leurs amis. Se dire en couple crée une césure, un avant et un après, dans l’histoire en train de s’écrire. Avant tout est frappé d’incertitude. Après, les projets deviennent enfin possibles.

Ils ne se laissent pas emporter ? Le coup de foudre n’est plus en vigueur ?

Les jeunes adultes essaient plutôt de tempérer leurs sentiments, de calmer le jeu, de ne pas aller trop vite. Les jeunes de mon corpus ont 20 ans environ et déjà un passé amoureux, bref mais néanmoins réel et agissant. Le fait d’avoir connu une histoire dans laquelle ils ont cru et qui s’est terminée les rend un peu plus prudents pour leur deuxième ou troisième relation. Le scénario culturel qui a été suivi lors de la première grande histoire (on s’est reconnus, on s’embrasse, on forme un couple qui va durer longtemps) devient douteux car il a déjà échoué. Les sentiments qui se sont emballés une première fois ont montré leur capacité d’illusion. Désormais ils doivent être gagés sur la connaissance intime du partenaire. Et cette connaissance suppose un processus long, une étape de fréquentation pourrait-on dire. Pas comme au XIXe siècle où l’on se faisait la cour – hormis pour celles et ceux pour lesquels la religion est une dimension importante, les jeunes couchent ensemble assez rapidement. Donc, l’enjeu n’est pas, comme par le passé, d’accéder au mariage et à la sexualité. Mais par le temps passé ensemble, les activités faites à deux, les amis présentés, les jeunes essayent de s’assurer que les sentiments à l’égard de leur partenaire sont fiables, stables, authentiques.

Au début de ces relations infra-conjugales, on ne parle pas de futur, on ne parle pas des sentiments (trop instables, trop illusoires) qu’on ressent. Le fait de se déclarer amoureux au bout d’une semaine peut être vu comme un mensonge, une manipulation, ou une légèreté du partenaire qui ne connaît la portée de ce genre de déclaration. Si on ne parle pas du futur, ou alors seulement sur un mode humoristique, on pense cependant en permanence à la perspective de faire couple. L’entrée en couple est relativement inconfortable, mais l’on peut difficilement se passer de cette fréquentation longue et sans promesse, avec l’espoir incertain que l’on partagera à terme des sentiments forts et positifs. Être en couple est toujours un objectif important dans la vie de ces jeunes adultes, mais c’est une situation qui a perdu de son évidence et qui doit être construite dans la durée.

Propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Angèle Terrier

[1] Christophe Giraud est sociologue et statisticien, au CERLIS et Maître de conférences à l’Université Paris Descartes. Il est spécialiste de la sociologie de la vie privée.

Le couple sororal d’Anna Freud et Lou Andreas-Salomé, par Laura Sokolowsky

Installée dans l’agréable chambre à véranda avec son lit en bois de rose, Lou Andreas-Salomé était ravie de séjourner à la Berggasse en cet automne 1921. Deux mois auparavant, l’invitation de Sigmund Freud l’avait déconcertée par son caractère insistant. Lou devait venir à Vienne sans attendre et se lier d’amitié avec Anna, sa fille cadette.

Depuis le départ de leurs trois fils et la disparition brutale de leur fille Sophie en janvier 1920, Martha, l’épouse de Freud, se repliait sur elle-même. Le désir de la mère n’était plus un soutien suffisant pour Anna. De plus, l’analyse de celle-ci par son père ne donnait pas les résultats escomptés et il fallait trouver une issue rapide à son inquiétante inhibition. Anna pouvait à l’occasion confier que son absence ne serait pas remarquée, qu’elle pourrait partir sans que quiconque ne s’en aperçoive. Enfin, Freud était accaparé par ses multiples activités d’analyste et de chef du mouvement psychanalytique. Dans ce moment critique, faire appel à la spirituelle Lou paraissait une option raisonnable.

Freud savait-il que la libido de sa fille se mettrait en mouvement en s’accrochant au désir féminin ? Cela n’est pas douteux et se vérifia par la suite quand Anna s’installa avec l’américaine Dorothy Burlingham. Pour l’heure, Freud comptait sur la maturité de Lou qui était âgée d’une soixante d’années, sur sa joie communicative qui contrastait avec l’asthénie actuelle de Martha, sur sa foi inébranlable dans la vie et la sublimation. Étonnée par le caractère inhabituel de la sollicitation de Freud, Lou fit d’abord savoir qu’elle viendrait à Vienne en janvier de l’année suivante, puis, sur les conseils de Ferenczi, se ravisa. Elle viendrait en novembre : une invitation de Freud, cela ne se refusait pas.

Depuis sa rencontre avec l’inventeur de la psychanalyse au congrès de psychanalyse de Weimar en 1911, Freud et Lou s’écrivaient. Durant la guerre, il lui avait adressé des lettres de réconfort et des subsides non négligeables. Exerçant la psychanalyse en Allemagne dans des conditions matériellement difficiles depuis l’année 1913, la période de l’immédiat après-guerre fut encore plus compliquée pour Lou. Le moins que l’on puisse dire est que sa vie à Göttingen était peu propice à l’épanouissement de sa féminité. Tandis que son mari vivait au rez-de-chaussée avec l’employée de maison qu’il avait mise enceinte, elle recevait ses patients au premier étage et n’envisageait pas de divorcer.

Avec sa belle intelligence et sa passion de femme mises au service de la psychanalyse, Lou arriva à la Wien Westbahnhof le 9 novembre 1921. Anna était venue la chercher. Les journées chez les Freud passaient vite. Le matin, le corps lové dans une épaisse couverture, Lou discutait avec la fille au coin du feu en attendant que le père les rejoigne dans l’intervalle entre deux patients. Le soir, ils s’en revenaient tous les trois par les rues de Vienne en commentant la réunion animée qui venait d’avoir lieu.

Au départ, Lou envisageait sa relation avec Anna sous les espèces d’un lien sororal qu’il lui faudrait tisser. Elle devrait faire taire en elle la séductrice en montrant en quelque sorte patte blanche. Elle occuperait plutôt la place d’un moi idéal que celle de l’Autre femme. Mais Lou était quelqu’un d’à part. Sa proximité avec Friedrich Nietzsche et Rainer Maria Rilke exerçait une séduction particulière. Partout où elle allait, sa réputation de femme au charme irrésistible produisait un effet d’attraction et de fascination.

Lou rentra au bout de quelques temps à Göttingen. Anna était séduite et les deux femmes se tutoyèrent en secret au sein d’une correspondance passionnée. Lou voulut encourager chez Anna la voie de la sublimation en l’engageant à écrire des romans. En vain. Lou fit aussi saisir à Anna que sa place dans le désir de l’Autre était dorénavant assurée : « Le sais-tu ? Je me suis souvent figurée depuis des années, en mon for intérieur, que je n’avais nul droit de former des vœux, parce qu’il m’est réellement échu plus de bonheur dans la vie qu’à quiconque. Il y a pourtant un vœu que je m’autorise malgré tout : que tu sois au cœur de ma vie, chère Anna, et qu’il te plaise de t’y établir au plus profond et au plus intime ? Je sais depuis Vienne quelle place centrale y était vacante et t’attendait »[1].

Peu apte à l’écriture romanesque, Anna fabriqua des étoffes pour habiller le corps de son amie. Arguant de la rigueur du climat et de la précarité de sa situation, elle tricota pour Lou des habits au crochet. Elle lui envoya des colis par la poste, s’enquérant de l’élégance et du tombé des vêtements et réclamant avec insistance la communication de ses mensurations. Littéralement enveloppée par Anna, Lou pointa la valeur métaphorique de cette pratique des nœuds et boucles en indiquant qu’il en allait de l’analyse comme du suivi des fils de la main gauche et de la main droite : « Simplement, l’analyse est beaucoup plus créatrice au niveau de la vie »[2]. Dans l’analyse, le tressage est mis au service de la vie, tandis que dans la création, il laisse le créateur vidé et épuisé, ajoutait-elle.

Le tricotage d’Anna s’amplifia dans la période angoissante où son père fut hospitalisé à cause de son cancer en 1923. Elle s’imaginait constamment Lou portant le vêtement qu’elle lui confectionnait et lui demandait : « Quelle est ordinairement la largeur inférieure de tes jupes ? Leur largeur minima ? […] Combien mesures-tu à la taille ? […] Quelle est en cm la longueur des manches, calculée depuis la naissance du cou ? Le tour de poitrine ? La longueur de l’épaule à la taille ? »[3].

Dans son commentaire sur Lol V. Stein de Marguerite Duras, Lacan précise que l’amour est l’image de soi dont l’autre vous revêt et qui vous habille. Le couple d’Anna et Lou paraît le vérifier.

[1] Lou Andreas-Salomé, lettre du 9.03.1922, in Lou Andreas-Salomé/Anna Freud, A l’ombre du père, Correspondance 1919-1937, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[2] Lou Andreas-Salomé, lettre du 05.07.1924,ibid.

[3]  Anna Freud, lettre du 30.10.1923, ibid.

« Sans l’inconscient, pas de créativité », rencontre avec Ali Mahdavi, artiste pluriel

 

Propos recueillis par Françoise Haccoun et Patrick Roux



 

Ali Mahdavi explore à travers sa démarche artistique, les rapports de l’homme à la beauté, à son corps et à ses limites, notamment par l’exercice de l’autoportrait, revisité par son imagination pour aboutir à des formes étonnantes, florissant depuis son inconscient à qui il laisse volontairement les rênes.

Une série de dix photographies en a résulté, intitulée « Immortels » -/ – au masculin, puisque ce n’est pas de femmes dont il s’agit, mais de leur souvenir.

Ce que fait Ali Mahdavi avec cette série s’apparente à une opération de chirurgie esthétique. Lors du vernissage à la galerie Gourvennec Ogor, nous avons demandé à Ali Mahdavi de nous dire ce que lui évoque le thème de nos Journées. Il s’est prêté à l’exercice très spontanément, aidé en cela par son transfert à la psychanalyse.

Voulez-vous dire quelques mots à propos du thème des prochaines Journées de l’ECF Faire couple, liaisons inconscientes ?

Ce que je veux dire en préalable, c’est que les artistes refusent souvent de faire une analyse en croyant que s’ils connaissaient leur névrose, ils ne seraient plus créatifs. Je crois que c’est le contraire. Pour ma part, la psychanalyse m’a ouvert à mon inconscient et en faisant attention à mes rêves, à mes rêveries, j’y ai trouvé une richesse et une créativité inépuisable. C’est-à-dire que je n’ai plus jamais eu le problème de la page blanche. Ceux qui croient qu’une analyse tarit la créativité font une grave erreur. Aujourd’hui, si je suis un artiste, c’est d’abord parce qu’il y a eu beaucoup d’années de travail et de formation en école d’art, bien sûr, mais je le dois beaucoup à la psychanalyse. Je pense sincèrement que si l’on est capable de rêver, on est capable de créer.

Votre photo de femme qui a des nourrissons sur la tête, est-ce un rêve?

Ce n’est pas une femme… C’est arrivé à Genève où je faisais une thérapie primale de Janov – / – qui n’a pas marché, du reste -/– mais les deux jours précédents nous n’avions pas le droit de parler, de lire ou de regarder la télévision. On pouvait seulement écrire, dessiner, écouter de la musique. J’ai commencé à faire des gribouillis sans savoir où ça me menait, ce qui est souvent le cas.

Jusqu’au bout, j’ignore ce que cela veut dire. Par l’analyse je me suis rendu compte que je parlais de mon enfant intérieur. L’enfant que j’ai été ou que j’aurais voulu être ou encore l’enfant avec qui il fallait faire la paix. Je me vois souvent lui tenir la main. C’est ma relation à cet enfant que je mets en scène dans mes photos. C’est aussi le désir d’enfanter ; pas seulement être parent mais surtout le pouvoir, le privilège et la douleur – que n’ont que les femmes – d’avoir un enfant qu’on aime.

Faire couple ?

Il faut distinguer l’amour et la passion. La passion est une maladie. J’ai moi-même vécu une passion où je projetais dans l’autre l’idéal de ce que j’aurais voulu être et ça s’est très mal passé. Il fallait sans doute passer par cette phase. Aujourd’hui avec Guillaume je vis un vrai amour qui est fait d’échanges, de partages et Guillaume me dit souvent « On est une équipe ! » Le couple et l’amour, pour moi, c’est une équipe, pas une projection de l’un dans l’autre ou une idéalisation de l’autre.

Et que vous évoque le sous-titre « Liaisons inconscientes »?

Déjà « liaisons » me fait penser à une liaison dangereuse. Faire couple et liaison, je ne suis pas sûr que ça aille ensemble car faire couple c’est s’unir et se compléter. Faire couple c’est être plus fort à deux que tout seul alors que la liaison évoque une transgression. Donc faire couple et liaison, ça ne peut pas se rejoindre.

C’est compliqué pour moi… Ce qu’il y a à retenir, c’est l’inconscient. C’est-à-dire quelque chose qui est insupportable et bête. En créant des névroses, l’inconscient nous détruit, il nous cache des choses qu’il nous faudrait savoir pour aller mieux. Bien sûr, il ne peut pas faire autrement… N’empêche. Parfois, je m’énerve contre l’inconscient. Je lui dis « Mais enfin, si tu as quelque chose à dire, dis-le. Arrête de me torturer et dis-le ! » Mais après je me dis : « Es-tu prêt à le recevoir ? Mais si, je suis prêt. Dis ce que tu as à dire et laisse-moi tranquille… » Pourtant, sans l’inconscient, pas de créativité. Sans l’inconscient, pas de plaisir -/ – rien. Je dirai que sans la psychanalyse, j’aurais été un artiste beaucoup plus médiocre.

Liaisons philosophiques : René Descartes et Elisabeth, princesse de Bohême.

Entretien avec Véronique Le Ru, philosophe.

« si j’osais vous demander plus de lumière… » Élisabeth

En quoi Elisabeth est-elle élue par Descartes ? Utiliseriez-vous la notion de couple pour évoquer leurs relations ? Leurs échanges font-ils conjonction ?

Descartes, quand il a rencontré sur son chemin de vie Elisabeth, a trouvé l’alter ego dont il rêvait depuis longtemps. Descartes est entré dans un véritable dialogue philosophique avec la Princesse palatine, dialogue qui l’a conduit à publier un traité de morale que la Princesse a permis à Descartes de développer.

La Princesse palatine, dans tout ce qu’elle exprime et questionne, ébranle en effet les lignes intentionnelles de la philosophie cartésienne qu’elle contribue à infléchir et à nourrir : quel est le statut de la médecine dans la philosophie cartésienne ? Comment articuler la première et la troisième preuve de la méditation sixième, comment passer de la distinction réelle de l’esprit et du corps à leur union substantielle ? Enfin : qu’est-ce que sentir ? Ce sont par les questions qu’elle pose à Descartes et qu’il prend très au sérieux jusqu’à leur donner pour réponse une forme de traité publié en 1649 Les Passions de l’âme, que leurs échanges font conjonction. Je n’utiliserai pas pour autant la notion de couple pour qualifier leurs relations mais plutôt de dialogue philosophique hors du commun.

« les traces de vos pensées sur un papier [ … ] elles ne paraissent pas seulement ingénieuses à l’abord, mais d’autant plus judicieuses et solides qu’on les examine. » Descartes

Cette relation privilégiée influence-t-elle la pensée et l’élaboration philosophique de Descartes ? Qu’apporte de nouveau la correspondance avec Elisabeth dans l’oeuvre de Descartes ? Le philosophe a entretenu des échanges épistolaires avec d’autres correspondants… Quelle est, selon vous, la spécificité de ceux-ci ?

Sans la correspondance avec Élisabeth, Descartes n’aurait probablement pas approfondi les questions de morale, car son orientation à l’époque (1643) où leur correspondance a commencé était l’étude de la médecine ; mais Élisabeth, en mettant l’accent sur les problèmes de l’union de l’esprit et du corps et sur la question du sentir, a fait prendre conscience à Descartes que la morale et la médecine étaient les deux faces d’une même médaille.

1643, c’est aussi l’année où les rapports entre Descartes et Regius commencent à se tendre et à devenir extrêmement difficiles (la rupture sera consommée en 1645). Et on peut penser qu’Élisabeth a pris la place de Regius dans le coeur et dans la vie intellectuelle de Descartes. Car Regius était le fils spirituel de Descartes jusqu’au moment où il a voulu faire de l’être humain un être par accident et non l’union substantielle de l’esprit et du corps, comme le conçoit Descartes.

Autrement dit, il a cherché à infléchir la conception cartésienne de l’être humain dans un sens matérialiste : si la distinction entre l’esprit et le corps est réelle, alors l’union que représente l’être humain ne peut être substantielle mais seulement accidentelle. Descartes, fort de l’incompréhension de son disciple, remet l’ouvrage sur le métier avec les questions d’Elisabeth.

Et il y répond patiemment en inventant de nouveaux concepts éclairants comme celui de la troisième notion primitive qui dit ce qu’est l’union : l’union ne se connaît qu’obscurément par l’entendement seul, ni même par l’entendement aidé de l’imagination, mais se connaît très clairement par les sens, c’est-à-dire par le fait de vivre et de sentir ; alors que la notion primitive de l’âme ne se connaît que par l’entendement pur et que la deuxième, celle du corps, se peut aussi connaître par l’entendement seul mais se connaît beaucoup mieux par l’entendement aidé de l’imagination.

La spécificité des échanges de Descartes avec Elisabeth tient à la grande admiration intellectuelle qu’il a vis-à-vis de la Princesse, doublée sans doute d’une attirance pour cette jeune femme si intelligente, si judicieuse dans ses questions, si philosophe en un mot. Les autres correspondants importants de Descartes (Mersenne, Regius, Bourdin, auteur des septièmes objections, etc.) sont des hommes avec qui il n’hésite pas à couper court quand il est agacé. Avec Élisabeth, aucun signe d’agacement ne se manifeste mais, au contraire, un intérêt intellectuel profond pour ses questionnements qu’il fait siens.

« vous m’avez montré les moyens de vivre plus heureusement que je ne faisais. Il ne me manque que la satisfaction de vous pouvoir témoigner combien cette obligation est ressentie » Élisabeth.

La relation entre Descartes et Elisabeth interroge la place du féminin et du masculin comme signifiant : peut-on dire que Elisabeth conquiert une place d’homme en argumentant pied à pied et philosophiquement et que Descartes se rapproche d’une position féminine en usant de détours et en se rangeant du côté de ce qui s’éprouve, en toute simplicité sans pouvoir être théorisé ?

Descartes avait déjà écrit en 1637 Le Discours de la méthode en français pour pouvoir être lu par les femmes à qui on n’enseignait pas le latin ni les mathématiques en France. En ce sens, il veut universaliser le destinataire de la philosophie jusque-là réservée, dans l’institution et en raison du choix du latin, aux hommes.

Quand il rencontre Élisabeth, il découvre une Princesse palatine qui parle parfaitement le français, le latin et le langage des mathématiques, parce qu’elle est une Princesse, fille du Roi déchu de Bohême et qu’elle a eu une éducation exceptionnelle (comme plus tard au 18ème siècle la Marquise du Châtelet). La Princesse a une très grande culture philosophique ; en ce sens elle a en effet un rôle social masculin dans la société du XVIIème siècle mais elle est une jeune femme de 25 ans en 1643, alors que Descartes est un homme mûr de 47 ans, subjugué par la beauté physique et psychique de la Princesse. Et Elisabeth ne cesse de se confier à Descartes qu’elle appelle le meilleur médecin pour son âme de manière intime : leur correspondance pourrait en ce sens être considérée comme une psychanalyse, puisque la Princesse ne cesse de soumettre à Descartes ses malaises d’ordre psycho-physiques. Descartes garde bien un rôle social masculin même si les questions d’Elisabeth le conduisent à approfondir la question de l’union de l’âme et du corps et celle du sentir, qu’il ne traite pas de manière féminine mais morale.

« de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur, Descartes »

« Votre affectionnée amie à vous servir, Élisabeth »

Élisabeth refuse que les lettres soient publiées et les emportera au lieu où elle se retire, l’abbaye d’Hartford. Cet échange épistolaire peut-il suppléer à ce qui ne fait pas rapport, prendre entre eux la place de trait d’union ?

Si l’on accepte ma proposition de considérer la correspondance comme une psychanalyse avant l’heure, on comprend pourquoi la Princesse n’a pas voulu que les lettres soient publiées. Sa position sociale est sans doute une autre raison de ce refus : sa famille et elle sont en quelque sorte des SDF qui demandent asile dans les cours de l’Europe qui veulent bien par compassion les recevoir. Elle ne peut sans doute pas s’afficher comme la correspondante privilégiée de Descartes qui est un philosophe controversé à l’époque (qui vit en Hollande par peur des persécutions qu’il aurait à subir en France). Descartes est un philosophe mobile pour ne pas dire errant, il change très souvent d’adresse, ce qui explique aussi que le mode de relation qu’il privilégie est l’échange épistolaire, ce qui convient aussi à la Princesse accueillie ici ou là dans les cours d’Europe jusqu’à son choix de retraite à l’abbaye d’Hartford.

« La faveur dont votre Altesse m’a honoré [ … ] est plus grande que je n’eusse osé l’espérer ; et elle soulage mieux mes défauts que celle que j’avais souhaitée avec passion, qui était de les recevoir de bouche [ … ] Car j’aurais eu trop de merveilles à admirer en même temps [ … ] Ce qui m’eût rendu moins capable de répondre » Descartes

Christine de Suède, rivale de Elisabeth de Bohême ?

Descartes n’a pas tenu la promesse de garder secrète la correspondance en ce qui concerne quelques lettres échangées avec la Princesse Elisabeth autour de la question du Souverain Bien. En effet, quand Christine de Suède lui pose la question de ce qu’est le Souverain Bien, plutôt que d’expliciter à la Reine sa conception, il pare au plus pressé par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de Suède Chanut et il lui adresse les lettres échangées avec la Princesse sur cette question. C’est une première trahison.

La deuxième est que, pour se justifier de cet impair, Descartes propose à Élisabeth d’intervenir auprès de la Reine pour la faire venir à la cour de Suède. Et, sur ce point aussi, c’est un drame car la mère de Christine de Suède, catholique, refuse de recevoir Élisabeth, très attachée à la religion protestante. Descartes écrit à Élisabeth que la première fois qu’il rencontre la Reine, elle lui demande des nouvelles de la Princesse Élisabeth et il emploie le mot jalousie pour dire qu’il n’y en a aucune ni d’une part ni d’une autre… On se demande qui il cherche à convaincre sinon lui-même.

« D’avoir des passions ; il suffit qu’on les rende sujettes à la raison, et, lorsqu’on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d’autant plus utiles qu’elles penchent plus vers l’excès. Je n’en aurai jamais de plus excessive, que celle qui me porte au respect et à la vénération que je vous dois. » Descartes

En quoi votre thèse se démarque-t-elle des travaux antérieurs ? Vous a-t-elle ouvert d’autres perspectives ?

L’étude de la correspondance et du dialogue philosophique entre Descartes et Élisabeth m’a convaincue définitivement que Descartes n’était pas un penseur dualiste, à l’encontre de ce que toute une tradition de commentaires et d’enseignement de Descartes a fait croire jusqu’à la fin des années 1980, mais qu’il était un penseur de l’union substantielle de l’âme et du corps et qu’il s’était beaucoup intéressé à la thèse du sentir. Le dialogue avec Élisabeth m’a fait découvrir derrière le philosophe un être humain parfois faible et lâche (comme lorsqu’il reconnaît qu’il a classé la procrastination comme une passion excusable parce que lui-même était sujet à remettre l’ouvrage au lendemain ou comme lorsqu’il adresse à Christine de Suède les lettres échangées avec Élisabeth sur le Souverain Bien) mais toujours passionnant et émouvant. Les perspectives que ces recherches m’ont ouvertes, c’est un approfondissement de la question du sentir comme question contemporaine.

Interview réalisée par Pierre Falicon et Sylvie Goumet.