Tu peux savoir

les versions du couple, entretien avec Marie-Laure Vautrin, sociologue.

Marie-Laure Vautrin est chargée de mission départementale en Moselle et  travaille sur la thématique de l’égalité des hommes et des femmes.

Que signifie pour vous « faire couple » ?

Faire couple ce n’est pas s’enfermer dans des rôles déterminés, dans des normes que la société impose. C’est d’abord apprendre à communiquer. Or ces normes enferment les femmes et les hommes. Les hommes sont parfois en demande d’une place différente, à condition que les femmes leur laissent, et qu’elles apprennent à lâcher prise. D’où l’importance d’une éducation non stéréotypée des enfants. Mais nous sommes encore dans une société patriarcale, avec le poids de l’histoire, le poids des religions et même le poids du droit. Le pater familial est dans le droit romain par exemple, et le droit de la famille était encore sous le poids de la domination masculine. C’est moins le cas aujourd’hui mais, ce n’est que très récemment que les femmes sont passées de l’autorité du père à l’autorité du mari. L’autorisation des femmes pour travailler sans l’autorisation du conjoint c’était 1965. Nous constatons que même dans les couples où il y a une répartition sexuée plus égalitaire des tâches, certaines études montrent qu’il y a toujours une répartition sexuée. C’est-à-dire que les pères vont être, par exemple, plus sur l’accompagnement des enfants dans les loisirs. Et les mères vont être davantage sur le soin apporté aux enfants. Cependant, il y a aujourd’hui une demande des hommes d’être reconnus dans leur fonction paternelle. Votre question est même bien plus large que femme / homme, elle est aussi liée à la question des transgenres à prendre en considération. Et là on se rend compte qu’on en est loin quand même ! Quand on voit toutes les manifestations qu’il y a eu contre le mariage homosexuel ! Le couple, c’est un couple hétérosexuel, mais aussi un couple homosexuel. En même temps, ça m’interpelle parce que je me rends compte que dans la réponse que je vous fais, je n’imaginais pas être sur un modèle de couple avec enfants. Le couple peut aussi faire couple sans enfants, ce qui est encore très mal vu dans notre société.

Il y aurait plusieurs versions du couple ?

Il n’y a pas de modèle unique de couple, et chacun a ses normes et ses valeurs, les miennes sont du côté du couple homme / femme et parental. Mais il y a aussi le couple amoureux, le couple hétéro normé, le couple homosexuel, et le couple d’amants. Et un couple c’est d’abord une rencontre, une vie sexuelle avec son partenaire, et la recherche d’un fonctionnement entre guillemets, même si le terme n’est pas très joli en matière de sexualité. Il y a des couples qui acceptent d’avoir une sexualité libre en parallèle, sans remise en question de la relation. Cela suppose que les choses soient négociées et acceptées par l’un et l’autre. C’est possible et c’est compliqué. Répondre à votre question me renvoie aussi à mon expérience personnelle. Faire couple c’est aussi accepter la différence de l’autre, et c’est apprendre à accepter l’histoire familiale de chacun, parce que nous sommes tous issus de modèles éducatifs différents, d’histoires familiales différentes. Cela joue dans sa façon de faire couple. En ce qui me concerne, j’avais un père qui était très autoritaire, et à la fois très présent, et aimant. Ça donne des caractères, des tempéraments, et même des façons d’être que nous sommes contraints de confronter à un moment, et qui nécessitent d’être mis en mots. Pour moi c’est aussi prendre du recul et se remettre en cause par rapport à ce qu’on a vécu. Faire couple c’est aussi être en capacité de donner et d’exprimer ses émotions. Et ceci, on ne nous l’apprend pas. Nous sommes marqués par notre histoire de vie, ce qu’en sociologie on appelle les nœuds biographiques. La difficulté est de trouver sa voie, ne pas être en opposition ou en reproduction de la façon de faire ou d’être de nos parents. C’est compliqué de trouver son chemin à soi.

Qu’est-ce qui permet de trouver ce chemin ?

L’amour, qui se construit. Mais les filles et les femmes sont souvent éduquées et élevées dans l’idée du prince charmant, qui est du côté à la fois de la passion et du couple familial qui doit durer. La notion du temps est compliquée parce que l’amour s’érode. Il faut peut-être alors apprendre à s’aimer autrement. Pour moi, la passion se transforme en autre chose. Et faire couple c’est aussi de la tendresse. Et aujourd’hui un couple ne s’inscrit pas nécessairement dans la durée. C’est une réalité de l’époque. Faire couple c’est aussi des divorces et des familles recomposées, ce qui complique la chose, et ce n’est déjà pas simple ! La passion c’est le couple fusionnel, cela m’évoque la violence conjugale, notamment l’indistinction entre les conflits et les violences conjugales, dans lesquelles la situation est verticale, avec un dominant dans une position d’emprise sur son conjoint. Alors que dans un couple, on est dans une situation latérale. Même si un couple qui ne s’engueule pas, c’est presque bizarre ! Je ne vois pas comment il n’y aurait pas de conflits. Il y a nécessairement de la négociation, de la discussion et des paroles. Un couple sans parole finit pas vivre conjointement mais séparé. En même temps faire couple quand on a des enfants, c’est trouver des moments pour le couple, faire des choses rien que pour deux. Je me souviens de la première fois où nous sommes repartis en vacances tous les deux, pour trois jours, très rapidement ça a été très dur ! Ce qui est lié à ce que mes parents ont fait de moi, je me rends bien compte que la question de la famille est très importante pour moi. Nous étions quatre filles, j’ai trois garçons, et j’ai rarement vécu seule. D’où peut-être l’importance du côté grégaire qui implique que j’ai du mal à dissocier la notion de couple de celle de famille.

Propos recueillis par David Sellem et Djamila Ammar

épris 2’eux N°4

Pour lire le numéro complet « épris 2’eux N°4 . 28 OCTOBRE 2015 » cliquer ici

épris 2’eux N°3

Pour lire le numéro complet « épris 2’eux N°3 . 24 OCTOBRE 2015 » cliquer ici

Postiche, par Francesca Biagi Chai

Érotique lacanienne et quelques nuances de voile

«  Telle est la femme derrière son voile : c’est l’absence du pénis qui la fait phallus, objet du désir. Évoquer cette absence d’une façon plus précise en lui faisant porter un mignon postiche sous un travesti de bal, et vous, ou plutôt elle vous en direz des nouvelles, l’effet est garanti… »[1] Dans son article « Des semblants dans la relation entre les sexes »[2], Jacques-Alain Miller étend cette indication, quelque peu suggestive de Lacan aux variations, à la place et aux conséquences du postiche dans le couple.

Cette référence est centrée sur la place et la fonction entre homme et femme d’un élément à la fois objet et masque, le postiche, postiche que l’on trouve sous la plume de Lacan dans les Écrits, rappelé ici par J-A Miller. L’indication est précise, ce n’est pas de sa propre initiative qu’une femme le porte. C’est un jeu ou « une simple complaisance au désir de l’homme à agréer à sa demande en se prêtant à son fantasme »[3] . Comme détaché du corps des partenaires, Il confère à l’homme aussi le maniement de l’objet de son fantasme. Celui-ci peut dès lors assumer plus aisément la castration comme mise en scène et la craindre d’autant moins imaginairement ce qui, à l’occasion, libère sa jouissance dans le réel. La jouissance donc attachée à l’objet a au-delà du phallus. Celle qui entre en jeu dans le cheminement intime qui va de la séduction à la relation sexuelle. Lieu où se défont les identifications de prestance.

La femme phallique ne peut jouer

Il convient sur ce point de ne pas confondre la femme au postiche du jeu, de la femme à postiche telle que l’identifie J-A Miller dans cet article. La femme à postiche, définit autre chose, c’est la femme phallique, « celle qui se constitue comme la femme qui a, du côté de l’avoir »[4] et de ce fait ne peut jouer. Celle avec qui «  c’est plus facile de faire couple, pour déposer son propre bien dans un coffre-fort. »[5] On saisit bien comment elle occupera sa place, moins à soutenir l’homme que sa névrose, trouvant chez elle, chez sa bourgeoise, une modalité de vivre par procuration. Vivre cependant au prix de n’être ni l’un ni l’autre désirant.

Car, l’avoir, en effet, peut entraîner fort loin dans le ravalement du désir. Lacan nous fait toucher du doigt ce qu’il peut avoir de ravageant, ce que peut avoir de ravageant dans le rapport à l’autre le fait de penser ne manquer de rien, de croire son postiche vrai. Il le révèle à travers  «  un type de mère que nous appelons femme phallique. Il s’agit là de « quelqu’un qui vous dit qu’à mesure même qu’un objet lui est le plus précieux, inexplicablement elle sera atrocement tentée de ne pas, cet objet, le retenir dans une chute, s’attendant à je ne sais quoi de miraculeux de cette sorte de catastrophe, et que l’enfant le plus aimé est justement celui qu’un jour elle a laissé inexplicablement tomber ».[6] Ne peut-on y lire à quel point le registre de l’avoir ferme la porte du désir, au désir dans le couple tout autant ? Ce couple fait de la femme phallique et de l’homme à l’impénétrable couardise. Car ce qui retient, capte et donne au désir sa condition, ce n’est pas le réel mais c’est l’éclat dont le semblant le revêt, le phallus comme signifiant du désir. Sans cette dimension l’objet a inclus au lieu de moins phi ne peut être maniable, manié, détaché et reconnu comme cause du désir. Ce que l’on désire c’est le désirant et non le prétendu objet. C’est la leçon que l’on peut tirer du cas de l’obsessionnel dont parle Lacan dans « La direction de la cure. »

« L’homme au tour de bonneteau »

Un homme, obsessionnel, arrive à la fin d’un long parcours analytique avec Lacan, dont nous suivons minutieusement la progression. Il y a entrevu « l’impuissance où il est de désirer sans détruire l’Autre et par là son désir lui-même en tant qu’il est désir de l’Autre »[7]. Reste à ce que cela se vérifie en pratique, et là, l’homme au « tour de bonneteau », réinstalle l’impuissance dans l’analyse et dans sa vie avec un symptôme cuisant : il est impuissant avec sa maîtresse. Moins inhibé qu’auparavant, « il lui propose de coucher avec un autre homme, pour voir ».[8] Que propose-t-il d’autre qu’un dédoublement, un double qui serait puissant, un double postiche donc, à qui il ne serait pas demandé d’aimer, un autre à manier, un double perverti, un postiche muni d’un godemiché ? On voit bien l’ampleur de la névrose qui semble dans cet acting ultime revenir sur lui, à la manière même du portrait de Dorian Gray, au moment de franchir le pas de la castration. La dépréciation de sa compagne faisant partie du tableau. S’il le lui demande c’est qu’il le peut, c’est « pour l’accord qu’elle a dès longtemps réalisé sans doute aux désirs du patients, mais plus encore aux postulats inconscients qu’ils maintiennent »[9]. Comment mieux signifier les «  liaisons inconscientes » ? Aussi elle ne se récrie pas, mais la nuit même elle rêve. « Elle a un phallus, elle en sent la forme sous son vêtement, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin, ni surtout de désirer que ce phallus y vienne ». Elle raconte au matin le rêve à son partenaire et celui-ci « retrouve sur-le-champ ses moyens ». La valeur érotique retrouvée de la maîtresse vient de ceci, que de « l’avoir », ce phallus, ne l’empêche pas de le désirer. Elle joue du semblant c’est-à-dire du signifiant, et ce d’autant plus que cela se produit dans un rêve, où l’inconscience sert de voile, et exclut toute maîtrise, toute fausse illusion du côté de l’avoir. Elle n’est pas la femme à postiche, elle est la femme au postiche.

Sexe, mensonges et vidéo

Un cinéaste actuel, Steven Soderbergh a très bien montré dans son film Sexe mensonges et vidéo[10]ces chassés croisés entre avoir et désirer, objet et manque à être. Un couple jeune et désenchanté n’a que peu ou pas de relations sexuelles. Le mari couche avec sa belle-sœur « extravertie », qui sait ce qu’elle veut du corps d’un homme, qui sait le consommer sans le désirer. Un jour, un ami du mari arrive, un ami qui lui, déçu, est devenu impuissant et phobique du corps de femmes. Il traque leur mystérieuse jouissance en les interrogeant caméra au poing, son postiche. Deux scènes sont remarquables pour illustrer notre propos ; confronté à la sœur impudique de notre héroïne, la tension libidinale face à la caméra quand il la fait parler du sexe est à son comble, mais rien ne se produit, ne peut se produire. Elle part précipitamment, et court se jeter dans les bras de son amant, le mari de sa sœur, toujours prêt. Prêt à lâcher son travail à tout moment pour cette addiction. Ce fût l’étreinte la plus passionnée qu’ils aient connus, ils sont épuisés, en sueur à l’écran. La force du metteur en scène est alors de nous évoquer par là, la dimension de la performance, de l’exploit plus proche du sport que de l’amour. Notre héroïne, veut, elle aussi, se faire filmer, elle veut savoir quelque chose de son manque à être, de son attente, de l’amour, du mystère de sa féminité. L’homme hésite puis il accepte, elle parle, et ce faisant, elle qui ne sait pas mentir dit son amour pour lui. Et cet amour lui fait entrevoir autre chose qu’un voyeur, il lui montre quelqu’un, un homme désirant être désiré. Elle s’empare alors de la caméra, c’est elle qui l’a. Mais la caméra n’est rien d’autre qu’un objet de la réalité, rien, un voile dans ses mains, un moyen pour faire exister la parole, car avant tout elle désire… On devine la suite.

[1]  Lacan J., Écrits, p. 825.

[2]  La cause Freudienne, N°36.

[3]  Ibid., p. 12.

[4]  Ibid.

[5]  Ibid.

[6] Lacan J. , Le Séminaire, livre X, L’angoisse, p. 144

[7]  Lacan J., Écrits, p. 630.

[8]  Ibid., p. 631.

[9] Ibid., p. 631.

[10] Travail en cours dans le vecteur cinéma de « l’Envers de paris ».

Fiasco, par Déborah Gutermann-Jacquet

« L’amour c’est ce qui vous met en panne, c’est ce qui vous fait faire fiasco » (Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, p. 132)

« L’amour me donna, en 1821, une vertu bien comique : la chasteté », déclare Stendhal avant de faire le récit de cette partie de filles où il manqua la belle Alexandrine. « Fiasco complet » conclut-il, alors qu’il est la risée de ses comparses. Victime de l’amour et de celle qui en est l’objet, Métilde, Stendhal consacrera un article aux fiascos dans De l’Amour et en déclinera les principes généraux avant d’en dresser une typologie savante. Fiasco moral, d’imagination, il est un moment où la mécanique se grippe et où plus rien n’est possible. Premiers rendez-vous et premières fois sont propices. Freud, en 1912, analysait les ressorts de cette impuissance psychique : dès que l’ombre de la mère plane sur l’objet d’amour et le nimbe du spectre de l’inceste, la paralysie se fait jour, incitant à rechercher la satisfaction érotique et sensuelle dans un objet rabaissé.

Il est des fois cependant où la panne est générale et où le dédoublement est inopérant, comme le suggère l’exemple de Stendhal. Freud s’en explique : il suffit qu’un trait, dans l’objet rabaissé, rappelle l’objet idéalisé, qu’une pensée s’immisce, et c’est la panne. Alexandrine était novice, fille de joie de dix-huit ans, Stendhal note qu’elle était « adorable ». Elle n’avait pas beaucoup l’air d’une libertine précise-t-il. Elle ne l’était peut-être pas assez pour autoriser la souillure. Même dans les bordels, l’image de la noblesse d’âme de Métilde hante Stendhal. À l’image de Lucien Leuwen et Mme de Chasteller, il se rencontre, dans l’œuvre stendhalienne, des couples construits sur l’alliance d’un homme impuissant et d’une femme noble. Elles ont de cette fierté qui refroidit les ardeurs et donne une tonalité singulière à la « cristallisation » : si elle décrit le processus par lequel l’idéalisation de l’amour se forme, le terme fait aussi résonner un envers implicite : la pétrification de l’amoureux. Octave de Malivert, anti-héros par excellence, en représente le paradigme.

Caroline Fourest et Inna, leader du mouvement Femen : un couple impossible ?, par Isabelle Buillit

Dans un ouvrage paru début 2014, Caroline Fourest dresse le portrait d’Inna Schevchenko, leader du mouvement Femen[i]. Ce que dévoile courageusement la journaliste, c’est aussi l’histoire d’une rencontre amoureuse.

Qui est Inna Schevchenko ? Une jeune fille brillante, née en Ukraine en 1990, très tôt déterminée à ne pas suivre le chemin tout tracé des jeunes femmes de sa génération, destinées au mariage et à la maternité… quand elles ne sont pas happées par la prostitution. Durant ses années de lycée, Inna milite contre Ianoukovith, alors candidat à l’élection présidentielle. Étudiante, elle est élue présidente du parlement des étudiants à Kiev. Elle occupe d’abord un poste prestigieux de journaliste dans l’équipe d’un jeune parlementaire. Elle y découvre l’envers du décor : propagande, crédits fictifs, articles mensongers, corruption… En mars 2010, Inna perd ce travail du fait de son militantisme au sein de Femen. Elle enrage, cependant que les espoirs démocratiques de la révolution Orange finissent de s’envoler.

Son engagement n’en est que plus vif. Alors qu’elle est poursuivie par les autorités ukrainiennes pour avoir tronçonné – torse nu – une croix de plusieurs mètres de haut en soutien aux Pussy Riot[ii], elle se réfugie à Paris.

« Inna, écrit Caroline Fourest, a tout sacrifié pour Femen. Sa carrière, sa vie personnelle, elle n’a plus rien, ni chez soi, ni futur. […] A 23 ans, Inna a déjà un passé. Elle a défié tant de services secrets, subi une centaine d’arrestations, et a même été kidnappée en Biélorussie, après une action devant le KGB. »[iii]

A propos du projet de ce livre, Inna confie à Caroline Fourest : « Je veux un livre révolutionnaire ! […] Pas pour dire que nous [les Femen] sommes des femmes comme les autres. Pour dire au monde que nous sommes prêtes à aller jusqu’au bout et qu’il a raison de trembler ! »[iv]

Elle même féministe, Caroline s’intéresse dès le début à cette nouvelle forme de militantisme. Elle soutient Femen et co-réalise le film « Nos seins, nos armes »[v]. Auparavant, elle avait accueilli Inna à Paris et avait déniché pour elle un petit logement et ce qui deviendra le quartier général de Femen, le Lavoir moderne. Elle l’aide à obtenir une carte bleue, un visa, le statut de réfugiée politique ainsi qu’un avocat efficace. Elles dînent souvent toutes les deux dans des restaurants chics, discutant de l’actualité et des actions à mener.

Caroline Fourest confie comment elle est tombée amoureuse de cette belle ukrainienne : elle admire sa détermination, sa verve et son intelligence. Toutes deux partagent un engagement politique très profond et mènent de violents combats contre l’extrême droite ou les intégristes religieux. Inna les défie dans la rue, à coups de messages et d’actions chocs. Caroline enquête, écrit et les affronte sur les plateaux télé. Au fil de la lecture, l’on devine entre elles une romance. Néanmoins Inna ne baisse pas la garde, ne se dévoile que très rarement, et lui cache certains projets d’actions.

Quand elle demande à Inna ce que lui coûte son engagement sur le plan personnel, elle répond : « Je suis 100 % activiste, 100 % Femen, et je ne pense jamais à ce qui peut m’arriver en tant que personne. Je suis plus une activiste qu’une personne. »[vi]

Dans les débuts de Femen, en Ukraine, les actions ne se faisaient pas encore seins nus. Lorsque l’idée a émergé, Inna y était tout à fait opposée. A présent, elle signale qu’ « Être nue dans la rue, utiliser son corps, pas dans un lit avec un homme, mais pour se battre, c’est un acte qui les rend fous »[vii]. Sous l’œil des caméras du monde entier, malmenée, frappée, emprisonnée, son torse arbore des messages choisis par elle, tel que « No religion, nudity is freedom » ou encore « My body, My rules »…

Jusqu’où ira-t-elle ?, se demande la journaliste. N’a-t-elle donc pas de limite ? Comment peut-elle tenir le coup ? N’a-t-elle jamais peur ? Dans les actions très risquées, on se demande si elle n’a pas perdu la raison.

Avec ce livre, intime et touchant, l’on perçoit que Inna habite son être de femme de façon énigmatique et extrême. En montrant ses seins, il y a autre chose que la seule visée médiatique et militante. Ne dévoile-t-elle pas ainsi qu’elle n’a rien à perdre ? Le temps d’une action, le corps de cette jolie femme est presque donné en pâture à ses ennemis. Son militantisme rejoint son être de femme du côté du sans limite. Dans une radicale solitude, son partenaire n’est-il pas cet Autre qu’elle vise et qui détient le phallus ? Cette logique semble exclure la question du couple, du deux.

Peu à peu, Innochka et Carolinka[viii] se distancient l’une de l’autre : un désaccord s’installe sur les stratégies de Femen. Là où Caroline prend le temps de la réflexion, Inna la trouve enfermée dans son confort voltairien. Elle ne veut rien entendre des enjeux autour de la laïcité en France et mène des actions que Caroline ne cautionne pas et juge maladroites, voire fanatiques. De toute façon, elle ne lui demande plus son avis.

[i] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, Paris, Le livre de Poche, 2015.

[ii]  Pussy Riot est un groupe de punk-rock féministe russe, formé en 2011.

[iii] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 7.

[iv]  Ibid., p. 9.

[v]  Avec Nadia El Fani, diffusé sur France 2, le 5 mars 2013

[vi]  Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 38.

[vii]  Ibid., p. 36.

[viii]  C’est ainsi qu’elles se nomment réciproquement dans une intimité complice

Pas de deux royal, par Dominique Paul Rousseau

Margrethe et Henri, Reine et Prince du Danemark

Qu’est-ce qu’une femme comme elle, aime chez un homme comme lui?

De même, qu’est-ce qu’un homme comme lui, aime chez une femme comme elle ?

Lacan répond :

1/ « Aimer, c’est essentiellement vouloir être aimé. »

2/ « Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet a, je te mutile. »[i]

Pas de deux royal[ii]

Elle est danoise, il est français.

Ils sont mariés depuis quarante-huit années.

Elle est née en plein cœur de Copenhague le 16 avril 1940, sept jours après que les troupes allemandes commencent à occuper le Danemark. Sa naissance fut un rayon de soleil dans ces heures sombres pour son père Frederik, pour sa mère Ingrid et pour beaucoup d’autres encore.

Dans les années 1960, elle étudia la philosophie à Copenhague, l’archéologie à Cambridge, les sciences politiques à Aarhus et différentes matières à la Sorbonne ainsi qu’à la London School of Economics.

Le 10 juin 1967, elle se maria avec Henri dont elle eut deux fils : Frederik et Joachim.

En 1972, le 15 janvier, elle s’avança sur un balcon du château de Christianborg et elle fut proclamée… reine.

Ainsi devint-elle Sa majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark.

Qu’une femme règne sur le Danemark est une première dans ce royaume millénaire[1]. En sorte que Henri-Marie-Jean André Comte de Laborde de Monpezat, diplomate français, devint Son Altesse Royale le Prince Consort, Prins Henrik disent les Danois.

Le couple royal compte aujourd’hui 8 petits-enfants.

Sans titre1

La Reine Magrethe est aussi une artiste : elle peint, elle dessine, elle brode, elle a conçu des costumes de théâtre et de ballet. Et elle a même illustré les poèmes de son mari du recueil Cantabile (2000).

… Car Le Prince Henri écrit de la poésie, sculpte, joue du piano (des sonates pour piano de Beethoven en 1970, à sa contribution au groupe de rock Michael Learns to Rock en 2013), dirige parfois un orchestre (l’orchestre symphonique de la radio danoise en 2009), a composé quelques petites pièces, a participé à la rédaction de livres de cuisine, fait son vin du château de Cayx près de Cahors où le couple royal a sa résidence d’été depuis longtemps.

Pas de deux royal est le titre de l’exposition des œuvres du couple en 2013 au musée d’art moderne de la ville de Aarhus. Un record du nombre d’entrées fut atteint avec 285 510 visiteurs.

Couacs

 Après quinze ans de mariage, Le Prince fait remarquer que c’est sa femme qui le paie. Aussi la loi de financement lui prévoit – de droit – une rémunération depuis lors.

Pour le nouvel an 2002, alors que la reine se trouve indisposée suite à une chute, son fils Frederik, prince héritier, est désigné pour recevoir les ambassadeurs. Le prince Consort passe de numéro 2 à numéro 3, et proteste.

Dans la presse française, il aurait soutenu (ce qu’il conteste) à deux reprises que le mari d’une reine devait être roi comme l’épouse d’un roi devient reine. Une majorité éphémère fut obtenue au parlement en ce sens mais ce ne fut pas sans susciter de vives critiques. En compensation, une journaliste propose qu’on l’appelle désormais Sa Majesté le Prince Consort, comme l’on dit Sa Majesté la Reine. « Je crois que c’est trop tard », répond le Prince Henri.

L’accent français persistant du Prince ne cesse de faire rire tous les Danois ou presque depuis plus de 40 ans. C’est un regret pour ce polyglotte (anglais, espagnol), ancien de « langues O. »[2] (chinois, vietnamien) et du ministère des Affaires étrangères, et ce, d’autant plus que son épouse s’exprime dans la langue de Molière avec une aisance remarquable. En 1981, elle a traduit en danois Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Lui, écrit ses poésies en français qui sont ensuite traduites en danois.

On raconte au Danemark que le Prince Consort, rentrant de la chasse, aurait déclaré qu’il avait « tiré un renard » (« jeg har skudt en ræv »). Mais, à cause de sa mauvaise prononciation, dit : « jeg har skudt en røv », ce qui signifie « j’ai tiré un c.. ».

Au Danemark, pour la plupart des gens, manger du lapin revient à peu près à croquer dans un chat. Aussi, le credo culinaire du Prince, de la bête tout se mange, ne doit pas manquer de créer quelques remous dans les estomacs vikings, le Prince Consort défendant, bien accommodés, saucissons d’âne, cervelles, et testicules…

Le double niveau de l’amour[iii]

Le premier niveau de l’amour est narcissique.

Hypothèse :

Margrethe aime chez Henri « ce point d’idéal » par où il la voit comme il lui plaît d’être vue : pas seulement comme une reine, mais probablement comme une artiste danoise aimée d’un français, dont elle aime essentiellement la langue maternelle. Henri lui fait don de sa personne française mais voilà, dit Lacan, ce don, « mystère, se change inexplicablement en cadeau d’une m… » D’où les couacs fréquents du Prince Consort qui font tant rire les danois.

Henri aime chez Margrethe « ce point d’idéal » par où elle le voit comme il lui plaît d’être vu : pas seulement comme un aristocrate, mais probablement comme un artiste français aimé de la Reine du Danemark, dont il aime essentiellement cet humour et ce sincère et chaleureux sentiment d’amitié, deux domaines typiquement danois dans lesquels il est d’ailleurs passé maître, selon les dires de son camarade de chasse, le comte Ditlev Knuth-Winterfeldt.

Ainsi se réalise, dans un pas de deux royal, leur « tromperie de l’amour ».

Le second niveau de l’amour est objectal.

Hypothèse :

Magrethe aime Henri parce qu’elle aime « inexplicablement quelque chose en (lui) plus que lui, qui est cet objet a », dont elle le « mutile ». Cet objet est oral (poétique, gastronomique, œnologique dans son enveloppe). Mais « c’est une oralité qui n’a justement absolument rien à faire avec la nourriture », ni avec la poésie. « C’est cet objet paradoxal, unique, spécifié, que nous appelons l’objet a. »

Henri aime Margrethe parce qu’il aime « inexplicablement quelque chose en (elle) plus qu’elle, qui est cet objet a », dont il la « mutile ». Qu’est-ce donc ? Peut-être le regard d’une femme qui se trouve être Reine et pour qui il demeure, quel que soit le protocole, le numéro 1?

Tout semble donc indiquer que sa Majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark et que Son Altesse Royale le Prince Consort forment un couple qui s’aime… et qui est aimé d’une large majorité de danois.

Sans titre2

[1] Margret I, au XIIème siècle, n’était pas reine mais tutrice de son fils Oluf puis régente.

[2]  École Nationale des Langues Orientales

[i]
Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 241

[ii]          Source pour l’ensemble du texte : https://da.wikipedia.org/wiki/Henrik,_Prinsgemalen, danois, non traduit https://da.wikipedia.org/wiki/Margrethe_2., danois, non traduit

[iii]          Source pour l’ensemble des citations de ce paragraphe : Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 237

Un em-brass(qui)-ment, par Paola Francesconi

Les facons pluralisées de faire couple véhiculent dans l’actualité la nécessité de nouvelles et multiples modalités de jouissance.

Elles véhiculent également de nouvelles formes de mascarade, qui, plutôt que de répondre au pas tout, répondent à l’angoisse d’une solitude surmoiquement mal tolérée. La honte d’être single se dispute avec la singularité et y fait objection.

La dernière trouvaille de deux artistes canadiens, Justin Crowe et Aric Snee, fournit la prothèse qu’il faut au phantasme de faire Un, bien sûr, mais à partir du deux, voilant le fait de structure que tout sujet (ou self) est inévitablement traversé par la division.

Il s’agit d’un faux bras, fait en fibre de verre, et offert ainsi à ceux qui veulent réaliser leurs selfies en faisant semblant d’être photographié en compagnie d’un fiancé imaginaire.

La main tendue, mentionnée par Lacan dans le Séminaire Le Transfert, celle qui, en allant vers l’objet, et non pas tellement vers l’Autre de l’amour, se trouve à rencontrer une autre main se dirigeant vers la première, (miracle de l’amour !), hé bien, elle est désormais un souvenir lointain.

Ici le sujet, surtout féminin, marié avec lui-même, à la manière du chat freudien, pelotonné sur lui-même, fait semblant de se compléter par un bras prêt-à-porter, déjà livré par l’industrie au lieu d’être produit en tant que miracle de l’amour.

La jouissance enveloppée dans sa propre contiguité aujourd’hui fait honte, apparaît comme en trop, venant contraster avec l’impératif surmoique de faire couple à tout prix.

Le faire d’une manière qui court-circuite la structure, en mettant l’objet a de l’industrie au zénith de la solitude moderne. « Il n’était pas lui, elle n’était pas elle” … Mais où ça ?… Fin du bal masqué, la mascarade en est une autre ! « Tu es ma femme ?  » Mais où ça ?…

“Dans l’Autre” répond le bras ! Fin des malentendus !

C’est une nouvelle version de la solitude féminine qu’offre le capitalisme, en mortifiant le créationnisme féminin, et aussi le créationnisme masculin naissant, avec la certitude d’être embrassé par l’objet, qui, plutôt que de se mettre en travers, à cause du non rapport sexuel, en propose la version suturante.

Avec qui ou avec quoi fait-on couple ? On ne sait plus. Et si l’on cède aux nouveaux objets pulsionnels tels qu’il sont produits par le capitalisme, peu importe même de se le demander davantage.

Pourquoi ne pas viser le bien dire sur le couple que l’on forme avec notre self ?

La psychanalyse nous en donne la chance. Vertu allusive du langage contre la certitude de la jouissance, prête à fournir des prothèses pour parer l’angoisse.

Et pourtant, par contre, plus elles scotomisent l’hilflosigkeit, la détresse subjective, sans secours, plus cette angoisse se fait aigüe et honteuse de son propre être jeté dans le monde.

Un monde désormais sans Autre : pourquoi ne pas en profiter pour inventer de nouveaux self, de nouvelles facons de ne jamais être seuls ?

Une telenovela du XXIème siècle, par Daniela Fernandez

Lui, c’est Rafael, un riche homme d’affaires. Elle, c’est Nina, une maîtresse de maison aux origines humbles. Rafael et Nina habitent ensemble depuis vingt ans. Ils forment un couple “heureux, harmonieux, complémentaire”.

Mais la famille ultra-catho de Rafael déteste Nina.

Tous les ingrédients de la telenovela classique de l’Amérique latine y sont réunis. Le pouvoir, les secrets de famille, un grand amour prêt à franchir les nombreuses barrières imposées par les vilains (une belle-mère jalouse, un frère malfaiteur, un curé conservateur), la rivalité riches-pauvres, méchants-gentils, conservateurs-progressistes, ainsi que le dévouement de la protagoniste qui réussira toutes les épreuves pour atteindre le happy end lors du dernier chapitre.

Alors, quoi de neuf dans cette telenovela argentine de treize épisodes, émise sur une chaîne publique en 2012, au prime time de 22h30 ?

Nina est transexuelle. Comme cette fiction a lieu en 2009 à Buenos Aires, Rafael et Nina ne peuvent pas se marier. Il faudra attendre encore trois ans pour que la loi sur le mariage égalitaire et la loi sur l’identité du genre y soient adoptées. C’est pour cela que Nina s’appelle Antonio sur sa carte d’identité, et qu’elle se verra obligée d’aller au Chili pour subir l’opération – payée par son milliardaire de mari – qui lui permettra de “devenir femme”.

Mais la véritable nouveauté de cette telenovela ne concerne pas l’identité sexuelle des protagonistes.

À la différence de toutes les autres telenovelas, dans “La veuve de Rafael”, dès le debut, on apprend que les tourtereaux ne seront plus jamais ensemble, car lui a trouvé la mort dans un accident de voiture.

Le premier chapitre commence donc avec la scène de son enterrement, où Nina sera obligée de se présenter déguisée en homme.

Sous le regard horrifié de la famille du défunt, aggrippée au cercueil, l’actrice trans qui joue la belle prononcera comme premiers mots : “Je suis la veuve de Rafael”. Dès lors, sa lutte ne consistera pas à vaincre les obstacles qui la séparent de son grand amour, mais plutôt à faire reconnaître par la loi sa vocation d’héritière, pour ainsi éviter d’être dépouillée par sa famille politique qui ne reconnaît pas sa carte de visite.

Lors du dernier chapitre, la protagoniste entend la décision du juge progressiste, laquelle lui est transmise par son avocate lesbienne qui s’exclame : “Tu es la veuve de Rafael !”

Une copine ajoute : “ Nina est riche ! ” Justice est faite. Mais Rafael est mort. La toute dernière scène montre la ravissante Nina, dans son nouveau resto chic, entourée de ses trois copines trans, son nouvel amoureux Roque, ainsi que son ex belle-mère repentie qui travaille dans la cuisine.

Mais le happy end préétabli ne fait que démontrer que le rapport sexuel n’existe pas.

 

Les dessous d’un musée, entretien avec Ariane James-Sarazin, Conservatrice en chef, Directrice des monuments historiques

Ariane James-Sarazin, Conservatrice en chef, Directrice des monuments historiques et de l’artothèque d’Angers, dévoile les coulisses du couple dans la peinture du XVIIIe siècle

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Parlez-nous du couple dans l’histoire de l’art…

Le couple est un motif récurrent en histoire de l’art et notamment au sein des collections du Musée des Beaux-Arts d’Angers qui est très riche en peintures anciennes : dans la plupart de nos tableaux apparaissent des couples, d’amoureux ou non, inspirés de la mythologie antique gréco-romaine. C’est moins de ces couples plus traditionnels issus des amours des dieux dont je voudrais parler que du tableau L’Amour à l’espagnole de Jean-Baptiste Leprince.

Ce tableau a appartenu à l’un des plus grands collectionneurs angevins du 18e siècle, Pierre-Louis Eveillard de Livois qui avait un goût particulier pour ce que l’on appelle la peinture érotique, libertine ou licencieuse de son époque. Dans ses choix de peinture contemporaine, il a orienté systématiquement ses achats vers la représentation, soit de figures féminines extrêmement dévêtues, soit de couples dans des attitudes lascives ou équivoques. L’Amour à l’espagnole appartient à ce registre et c’est en cela qu’il est tout à fait caractéristique de cette collection.

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L’Amour à l’espagnole : un couple d’amoureux ?

Au premier regard, nous voyons une jeune femme endormie dans un fauteuil et tandis qu’elle se repose dans son salon apparaît à sa fenêtre un jeune joueur de guitare qui lui donne l’aubade à la manière du Don Giovanni de Mozart. C’est la première impression que l’on peut avoir en regardant ce tableau : un couple formé par deux jeunes amoureux.

En fait, lorsqu’on s’approche et qu’on regarde plus attentivement la composition du tableau, ainsi que l’attitude de la jeune femme, un doute naît. S’agit-il d’un couple bien réel ? Le jeune homme est mal inséré en termes de perspective par rapport à la fenêtre où il apparaît. Il y a comme une gêne visuelle que le peintre a à la fois suggérée et cachée par son habileté, mais cette erreur de perspective bien présente fait penser que ce jeune homme n’appartient pas au même espace que notre jeune femme. Lorsque je regarde ce tableau, je ne peux m’empêcher de douter de la présence de ce jeune homme : n’est-il pas un fantasme, un fantasme d’amoureux ? Cette jeune femme les yeux mi-clos, à demi éveillée, rêve à un jeune homme lui jouant l’aubade qui apparaîtrait à sa fenêtre, la fenêtre du rêve, et elle en éprouve apparemment un réel plaisir.

La vêture qu’elle porte, tout à fait particulière, avec une robe qui semble empruntée non pas au 18e siècle contemporain, mais aux époques anciennes, renforce cette impression. En effet, le titre « à l’espagnole » renvoie moins à la guitare elle-même, instrument très à la mode dès la Renaissance et au 17e siècle, souvent représenté dans les natures mortes ou dans des scènes de genre, qu’à la robe que porte notre jeune femme.

C’est dans les années 1750 qu’apparaît dans la peinture française du 18e siècle ce terme « à l’espagnole », notamment chez Carle Vanloo qui en lance la mode. Alors qu’ont de particulier ces costumes ? En fait, ils n’ont rien d’espagnol (là encore, un fantasme !) : ce sont des costumes empruntés aux années 1600-1630. Ils se composent habituellement d’un grand col amidonné, sorte de collerette qui magnifie l’élégance du cou et le port de tête, d’un vêtement aux manches pourvues de crevées et souvent d’un bonnet de velours, surmonté d’une plume. Pourtant, si pour certains, cette association qualificative fait référence à la domination espagnole sur les anciens Pays-Bas catholiques (aujourd’hui la Belgique) au 17e siècle et à cette mode très en vogue qui régnait dans l’Europe à la même époque, ce « à l’espagnole » renvoie davantage aux costumes que portaient les comédiens italiens et français au 18e siècle. Leprince peint cette jeune femme dans un costume emprunté au théâtre et qui représente l’amoureuse en titre, rôle que l’on donnait à la jeune première.

Donc, en lui-même, ce costume « à l’espagnole » renvoie au champ de la fiction, du théâtre, des apparences, de l’imagination, du rêve et renforce, à mon sens, la lecture que je fais de ce couple qui n’en n’est pas un, mais plutôt un rêve de couple amoureux.

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Sur le catalogue de la vente de Sotheby’s on pouvait lire «  femme endormie qu’un jeune homme veut éveiller au son de la guitare ». Mais est-ce bien de cela dont il s’agit ?

La jeune femme est assise la tête rejetée en arrière contre le dossier de son fauteuil, ses yeux mi-clos. Dans ce tableau, l’ambiguïté réside dans son sourire satisfait. Sa bouche entre-ouverte, ses joues particulièrement empourprées et sous ses cils, l’ombre grisâtre de cernes qui alourdissent son regard, suggèrent bien autre chose. Sa pâmoison, parce qu’il s’agit bien de cela, n’est pas celle d’une femme qui s’abandonne comme Sainte Thérèse de la célèbre sculpture du Bernin. Car notre élégante ne s’abandonne pas. Elle n’est pas dupe de sa pâmoison, elle en retire un plaisir, elle est dans la conscience de ce plaisir alors même qu’elle feint l’inconscience. Ce tableau L’Amour à l’espagnole résume toute la complexité et la richesse de ces peintres de genre du 18e siècle qui semblent nous conter une banale histoire galante et qui en fait, comme Fragonard, comme Leprince, ont bien autre chose à nous dire sur la complexité des sentiments et des sens.

Dès votre arrivée, votre énergie à mobiliser les partenaires financiers a permis l’achat de ce tableau. Quel couple forment le mécène et l’œuvre qu’il soutient ?

L’histoire de ce tableau L’Amour à l’espagnole, c’est aussi l’histoire d’un autre couple, celui que forment le mécène et l’œuvre qu’il soutient. S’y mêlent des sentiments très divers : séduction du mécène par l’œuvre, mais aussi identification du mécène peut-être à une personnalité valorisante telle que celle de Pierre-Louis Eveillard de Livois, et puis dans cette relation particulière, l’idée de transmission, d’insertion du mécène dans une longue chaîne de propriétaires, sachant que cette idée de transmission a partie liée bien sûr à une forme d’aspiration à l’immortalité : d’une certaine manière, on se survit à soi-même à travers cet acte de générosité envers la communauté, et on prend acte dans cette longue chaîne, on s’inscrit dans une mémoire, dans une histoire.

En faisant appel au mécénat pour pouvoir acheter en vente publique L’Amour à l’espagnole, ce qui m’a essentiellement motivée, c’était de réussir à faire rentrer à Angers, à la maison si j’ose dire, un tableau qui avait été acquis par Pierre-Louis Eveillard de Livois, ce grand collectionneur angevin, le seul qu’ait connu le 18e siècle à Angers et le seul à pouvoir rivaliser avec les plus grands collectionneurs parisiens. La première idée, c’était celle-là. Faire en sorte que cette collection dont nous avons une très grande partie au Musée des Beaux-Arts puisse continuer à être rassemblée et reconstituée. La deuxième motivation, c’est bien évidemment celle de pouvoir offrir au public le plaisir de la découverte d’un nouveau tableau et donc d’enrichir le patrimoine commun puisqu’il s’agit d’un musée municipal qui appartient de fait aux citoyens. Enfin, à travers ce lien particulier que nous avons su créer avec les mécènes, il s’agissait d’instaurer un lien nouveau entre les musées et ce que je qualifierais de société civile que l’on avait trop tendance à séparer de nos lieux de monstration artistique. Et donc, par ce biais-là, je voulais cultiver le sentiment d’appropriation chez les personnes qui participeraient à l’acquisition de ce tableau, ne serait-ce que de manière purement symbolique.

Quelle différence avec un collectionneur et sa collection ?

Pierre-Louis Eveillard de Livois, lui, le premier propriétaire de ce tableau avait une relation très différente avec les œuvres de sa collection, puisque cette passion pour la peinture qu’il appelait « sa belle métresse » et à laquelle il a voué toute sa fortune et toute sa vie, il ne la partageait qu’avec un milieu très choisi, très limité, d’amateurs d’art, angevins mais aussi parisiens, seuls habilités à pouvoir la contempler. C’est donc un plaisir égoïste, aristocratique, élitiste, réservé à un tout petit groupe d’élus que Pierre-Louis Eveillard de Livois contentait.

Quels sortes de liens un conservateur peut-il avoir avec son musée ?

Les relations que j’entretiens avec un musée ou mes musées, puisque je suis à la tête de six musées mutualisés, se fondent sur la conviction qu’un musée est une institution profondément démocratique, une institution de partage. Et j’ai toujours eu l’impression, en faisant ce métier, que je rendais à la communauté ce qu’elle m’avait donné comme si j’avais une dette envers la société.

Au-delà du fondement même de mon activité, il y a bien évidemment une relation charnelle ou spirituelle que je peux avoir avec certaines œuvres. Je vous en donne un exemple : il m’arrive très souvent de m’enfermer dans le cabinet d’arts graphiques du musée des Beaux-Arts d’Angers pour contempler, seule à seule, une grande sanguine de Fragonard. C’est un paysage qui m’émeut énormément. Il s’agit là encore d’un couple : un couple dont on ne sait si c’est un couple de femmes, un couple d’hommes ou bien un homme et une femme. Ce couple est perdu dans l’immensité d’une nature échevelée que traduit le trait spirituel zigzagant de Fragonard. Ce couple donne l’impression d’être prêt à se dissoudre dans le paysage, à disparaître du paysage. C’est une œuvre qui me touche et avec laquelle j’entretiens un rapport intime ; et être conservateur c’est aussi cela : avoir ce privilège insensé de pouvoir de temps en temps, à la dérobée, dans le silence d’une salle, lorsque le public est parti, se confronter à une œuvre et méditer devant elle.

Je suis convaincue que l’art aide à vivre, qu’il est indispensable à la fois à l’épanouissement de l’individu, mais aussi à son émancipation qu’elle soit d’ordre culturelle, religieuse, donc spirituelle, intellectuelle, sociale et politique.

Propos recueillis par Colette Baillou