Tu peux savoir

B.B King et sa guitare, Lucille, par David Sellem

Il y a un rapport charnel dans ce qui lie le musicien à son instrument. Quelque chose qui l’engage au-delà de sa création, et qui laisse une empreinte indélébile dans la musique qu’il offre et partage avec les auditeurs. Ce lien, singulier entre tous, est toujours le produit d’une rencontre, un de ces hasards de la vie qui, d’un bon heurt, peuvent produire quelque chose d’unique, quelque chose de vivant et incarné.

C’est dans un dance hall en 1949 que se sont rencontrés Lucille et Riley alors que ce dernier y donnait un concert. Ils ne se sont alors plus quittés, jusqu’au 25 mai dernier, date à laquelle Riley est décédé à l’âge de 89 ans. Avant sa rencontre avec la belle Lucille, il jouait de la guitare et chantait du blues, mais l’entrée de Lucille dans sa vie aura été décisive, et c’est avec elle qu’il connaîtra un succès mondial jusqu’à son dernier souffle, la laissant depuis seule et muette. Tous deux ont voyagé plusieurs décennies à travers le monde pour distiller un blues chaud, claquant, et émouvant. Riley c’est B.B. King, et Lucille sa légendaire guitare.

Ce duo mythique est né comme toute rencontre d’une mise en jeu du corps. Cette dernière ne peut se produire qu’à la condition d’un réel qui précipite un sujet dans la surprise, et en l’occasion au plus près de l’acte. Celui de B.B. King ne fût pas seulement de courir sauver sa guitare des flammes d’un incendie provoqué par deux hommes se bagarrant à propos d’une femme. Ce fût également de baptiser sa guitare du prénom de la femme cause de la rivalité, Lucille. L’anecdote ne dit pas ce qu’il est advenu de la dite Lucille qui s’est vue emprunter son patronyme pour une guitare.

Pour autant, pas tout les musiciens nomment leur instrument ? Il y faut donc autre chose, cet acte de nomination, ici comme un pied de nez à l’infortune, et un signifiant qui reste et insiste, vestige de l’échappée belle face à la mort, sociale ou réelle de Riley Ben King. Cette nomination est aussi la marque après-coup de l’au-delà de la mise en jeu du corps, ce signifiant vient entériner un acte devant un réel. Évidemment, cette mise en jeu du corps était déjà présente, comme elle l’est toujours dans le rapport à un instrument, ce corps-à-corps à partir duquel opère l’alchimie de la musique et du talent. Mais concernant ce duo, peut-être pouvons-nous poser l’hypothèse que Lucille est une marque singulière, la trace d’un réel pour un corps-à-corps qui n’aura cessé qu’avec la disparition du roi du blues. Lucille était pour B.B. King un nom, le nom d’un « oui » à la vie, pas sans sa guitare.

L’exposition berlinoise Two by two, par Martine Revel

C’est l’esprit aiguisé par la préparation des Journées sur le thème « Faire couple », que l’exposition Two by two a attiré notre attention. Elle s’est tenue jusqu’au 11 Octobre au Hamburger Banhof de Berlin.

Deux artistes américains, Mary Heilmann et David Reed, figures clés de l’art abstrait, dialoguent avec 19 œuvres chacun, accrochées en binômes.  Dans les œuvres de Mary Heilmann (née en 1940), on peut trouver des références au pop art, à l’expressionisme abstrait et au minimalisme.

Celles de David Reed (né en 1946) sont influencées par le langage visuel des films hollywoodiens et de la télévision.

Au milieu des toiles exposées, une installation de Reed force l’intérêt : « Scottie’s Bedroom » – 1994. Elle est composée d’un lit à deux places des années cinquante surmonté d’une grande toile de Reed. Le lit est ouvert sur une seule place, une robe de chambre en soie rouge est posée sur la literie blanche.

Ceci nous renvoie d’emblée à une chambre de célibataire. Et en effet il s’agit de la reconstitution de la chambre de Scottie-James Stewart, dans le film Vertigo d’Alfred Hitchcock (1958).

En face du lit, une télévision de la même époque sur laquelle défile une séquence de 2’30 : elle situe très précisément le moment où James Stewart veillant sur le sommeil de Kim Novak qu’il a ramenée chez lui après l’avoir sauvée d’une noyade, se précipite dans la chambre car le téléphone sonne et réveille la jeune femme ébahie de se retrouver nue dans ce lit.

Cette installation se veut une vraie mise en abyme car la toile accrochée au-dessus du lit dans la séquence filmée est la même que celle de l’installation – David Reed a inséré sa toile dans le film !

Un peu plus loin, à distance de l’installation, nous découvrons la réplique qu’a donnée Mary Heilmann à David Reed : une petite inscription notée « Vertigo moment » – 2015 – Remix des Soundtracks.

Dans une interview donnée à l’occasion de cette exposition conjointe, David Reed dira l’importance de ce titre que l’on peut traduire par « Moment de vertige » : « C’est une surprise pour le visiteur de l’exposition quand ça arrive. C’est une chose étonnante de faire que quelqu’un dans une exposition pense qu’une chose étrange et bizarre vient d’arriver ».

Il est intéressant de noter ici que le titre donné par Mary Heilmann est en lui-même une équivoque sur le travail de Reed. Ce titre fait en effet énigme et renforce la mise en abyme de l’installation. Nous pouvons supposer que David Reed et Mary Heilmann jouent, l’un avec son installation, l’autre avec son titre, sur le sentiment d’étrangeté qui est aussi au cœur du scénario d’Hitchcock : le double ou le même entre réalité et fiction.

À la suite de la séquence, un texte de Reed nous mène sur une voie qui va au-delà : « My ambition in life is to be a bedroom painter » – un peintre de chambre ? Pouvons-nous alors supposer qu’il est dans le tableau ? Et que de cette place il regarde le lit ?                                C’est ce point-là exactement qui rejoint notre moment de vertige en découvrant l’installation : un regard passant d’un lit qui vient d’être délaissé par son occupant célibataire, un lit vide donc, vers le petit écran où le lit, à cette même place, est occupé par la belle Kim Novak, baissant les yeux étonnés sur sa nudité qu’elle découvre sous le drap.

Nous pourrions alors nous avancer à proposer que cette œuvre d’art fait interprétation de la vérité d’un couple comme étant celui de la construction d’un fantasme et de son dévoilement. Le lit vidé de la présence d’un homme est renvoyé à la fiction du lit occupé par une femme. L’idée d’un couple qui se dérobe chaque fois que l’on tente de l’appréhender.

Fauve, un collectif qui fait « CORP », par Mathilde Vialade

Fauve est un collectif fondé en 2010 en réponse à ce que leurs membres nomment le « blizzard », à entendre comme la dépression et le marasme, « innervant leurs vies quotidiennes respectives de l’époque[i] ».

Leur travail s’adresse à tous, sans jamais déroger au singulier. Leur musique et leurs textes touchent au plus intime de l’être, à ce qui échappe et se répète, à l’écart entre celui ou celle qu’on voudrait être et celui ou celle que nous sommes, à la place parfois difficile à trouver dans ce monde, où le désir peine à se frayer un chemin, où tout se consomme, le temps, les relations aux autres, l’amour, le sexe.

Mais à la noirceur des propos et des existences acides, une lueur transparaît, quand la musique s’envole, quand les chœurs surviennent, quand la voix se fait chant.

À la déroute et autres égarements dans l’existence, au délitement du lien social, à la dislocation de la famille et à la solitude fondamentale, les membres de Fauve ont choisi de ne pas rester seuls. Ou du moins, d’être seuls mais ensemble, en collectif. Seuls, mais pas sans l’autre.

Avec Fauve, faire couple se décline à plusieurs. Tout d’abord dans le collectif, nommé par ses membres « le CORP », regroupant des personnes exerçant dans des domaines variés (musique, texte, photographie, vidéo…) Collectif qui a la particularité de parler d’une seule voix, d’un même nom – lors d’interviews, les membres ne donnent pas leurs identités ou leurs fonctions et répondent au nom de Fauve. Ce collectif a également la particularité d’être « à géométrie variable[ii] », toutes personnes intervenant régulièrement étant considérées comme appartenant au collectif, le « cercle » de Fauve étant ainsi amené à se modifier et à accueillir de nouveaux membres.

Leurs textes évoquent la recherche de partenaire, du partenaire, qui ne se fait jamais sans heurt, avec ses passions et ses écueils, ses espoirs et ses ratés, ses envies et ses impasses – « Et moi / Qui croyait / Que j’étais pas comme il fallait / Qu’il fallait que je tire une croix / que tu voulais plus / Que tu voulais pas / Je me suis perdu / J’ai bu la tasse[iii] ». Le partenaire serait celui ou celle qui viendrait soigner les blessures, apaiser les souffrances – « J’ai besoin de toi comme d’une infirmière / Que tu répares ma tête et mes sentiments qui fonctionnent plus bien que tu refasses mes stocks de sérotonine / Que tu me dises que c’est rien[iv] ».

Mais Fauve ne se limite pas à son « périmètre » ou au partenaire, au deux, toutes les personnes suivant leur travail faisant immédiatement partie de la « famille », devenant ainsi un « vieux frère » ou une « belle ». Être ensemble pour « trouver 100.000 sœurs et 100.000 frères / pour plus jamais être seul dans les cimetières[v] » et pour que les corps s’unissent en étant « des milliards de mains sur des milliards d’épaules[vi] ».

Fauve choisit de faire couple, à deux et surtout à plusieurs, pour dissiper le « blizzard[vii] » et atteindre « les hautes lumières[viii] ».

[i]  Site internet de Fauve : À propos (http://fauvecorp.com/#apropos)

[ii] Site internet de Fauve : À propos (http://fauvecorp.com/#apropos)

[iii]  Fauve, Lettre à Zoé, in Vieux Frères – Partie 1, 2014.

[iv] Fauve, Infirmière, in Vieux Frères – Partie 1, 2014.

[v] Fauve, Les hautes lumières, in Vieux Frères – Partie 2, 2015.

[vi] Fauve, Blizzard, in Blizzard, 2013.

[vii] Fauve, Blizzard, in Blizzard, 2013.

[viii]Fauve, Les hautes lumières, in Vieux Frères – Partie 2, 2015.

Dona Flor et ses deux maris, par Fernanda Otoni Brisset

Dona Flor et ses deux maris, est un roman de Amado Jorge (1965). Dona Flor et ses deux maris. Traduction Georgette Tavares-Bastos, Paris, Ed. Stock, 2005.

Le premier est venu comme on vient du bar[2]. Mariée avec le bohème Vadinho, Dona Flor souffre d’un érotisme à grimper aux murs et d’une jalousie folle. C’est une passion sans limites. Quand il meurt, vêtu de baïanaise un ‘mercredi des cendres’ (le lendemain du carnaval), il laisse la veuve dans une vive inquiétude.

Le second est venu comme on vient du fleuriste[3], c’est le pharmacien Teodoro, avec qui elle vit une routine sûre, dans un confortable quotidien. Mais elle souffre, encore, de la même inquiétude dans les entrailles d’une jouissance sans pair.

Comme qui arrive du rien[4], l’esprit du décédé envahit sa vie d’épouse. Son image se couche dans son lit et l’appelle femme[5], lui faisant atteindre une extase qui ne sait pas dire son nom. Elle recourt au candomblé[6] et amarre cette nouvelle forme d’amour, au tétraédre de son lit, consentant à l’impossible conciliation entre le feu et le calme, l’aventure et la sécurité, l’insensé et la gentillesse.

Depuis toujours on sait que l’union entre un homme et une femme ne va pas très loin quand la jouissance entre en scène. Une femme ne se trompe pas quant au fait que “la jouissance de l’homme et celle de la femme ne se conjoignent pas”[7]. À faire couple, elle trébuche sur un obstacle, ou mieux, elle trébuche sur “l’os” qui manque à l’organe.

Il y a “un os manquant”, propre au désir et son fonctionnement[8]. C’est dans ce creux qui ne se fait recouvrir par rien, là où il y a un os manquant, que la femme cherche à inventer une forme pour réunir la solitude de sa jouissance à une forme d’amour qui vaille la peine, comme suppléance à la relation sexuelle qui n’existe pas.

Dona Flor paraît être devenue célèbre pour transmettre que la force matérielle qui perturbe le corps d’une femme, connaît peut-être une certaine quiétude à la conjuguer à une manière d’aimer qui la prend en compte. C’est ainsi que, dans le sertão de Bahia, entre une routine confortable et une jouissance inquiète, grâce à une image étrangère et fantastique, fleurit le miracle du sinthome.

À envahir et s’évader de la routine de Dona Flor, telle image volatile, par un rai, fait pulser la valvule de la jouissance féminine.

Tel artifice connecteur nous montre comment l’image vient jouer sa part dans la formation du sinthome d’une femme, enchâssant à la routine méthodique et disciplinée du couple, une autre jouissance, muette et sans loi. En fin de compte, unissant une image à une routine, cette femme arrive à accéder à Une jouissance sans égal, alors qu’elle la fait paraître normal.

Jorge Amado, en écrivant “Dona Flor et ses deux maris” fait couple, avec deux plus un. Il semblait savoir, comme Lacan,“qu’y satisfit-on à l’exigence de l’amour, la jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire, tandis que l’union reste au seuil”[9].

C’est ce que nous enseigne Dona Flor, à bien dire : “enfin seuls !”

Traduction : Pierre-Louis Brisset

[2]   Ici, une petite inversion de l’ ordre de la musique “Teresinha” de Chico Buarque de Hollanda. Musique composée entre 1977/1978, pour sa pièce de théâtre de l’Opéra do Malandro.

[3]   Autre inversion de l’ordre de la musique “Teresinha” de Chico Buarque de Hollanda.

[4]   Ibid.,

[5]   Ibid.,

[6]  Religion animiste d’origine africaine.

[7]   Lacan J., Le Séminaire, Livre X. L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 307.

[8]   Lacan, J., Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, p.70.

[9]   Lacan, J., L’étourdit, Autres écrits, p. 466.

Samba : l’accord au regard près, par Angelina Harari

Les Écoles de Samba du Brésil, issues du travail des communauté locales, sont la vitrine majeure du Carnaval brésilien.

On y danse et on y chante la samba, avec chaque année un thème différent ou une histoire particulière. Il y a de multiples critères d’évaluation utilisés par un jury d’experts pour décerner à chaque carnaval le Prix d’Excellence.

Entre autres critères, l’évaluation porte sur un couple, Mestre-Sala et Porta-Bandeira, qui exécute devant le jury une danse spéciale, avec une chorégraphie précise et des costumes de gala, des costumes du XVIIIème siècle enrichis des couleurs vives propres aux déguisements carnavalesques.

Le Mestre-Sala c’est l’homme qui l’incarne et la femme, Porta-Bandeira, est chargée de porter le drapeau de son École, avec les couleurs et les symboles qui la représentent.

Il n’y a qu’un seul couple officiel mais, depuis les années 90, pour les Écoles de la Division Spéciale de Rio, d’autres couples participent aussi aux défilés, trois ou quatre, parfois un couple d’enfants, pour représenter le couple officiel lors de certains événements.

Faire couple avec la Samba, historiquement parlant, c’était la fascination des esclaves envers les couples de nobles de la cour du Portugal, richement vêtus aux festivités carnavalesques. Plus tard, quand cette festivité fut adoptée à la « Senzala »[1], des couples d’esclaves se formèrent pour imiter, de façon grotesque, les Barons. Mais il y en a eu d’autres versions.

La danse doit montrer la plus parfaite synchronisation, l’un dépendant de l’autre, l’accord au regard près. Sans jamais déroger à cet accord parfait, c’est une danse harmonieuse, l’un pour l’autre, sans mouvement brusque qui pourrait attirer l’attention sur l’un davantage que sur l’autre, et surtout sans se tourner le dos.

Se tourner le dos en même temps symboliserait la dysharmonie du couple, le péché d’Adam sans la tentation d’Ève, le « pas de rapport sexuel » du couple symptomatique, et cela entraînerait une évaluation négative qui pourrait leur faire perdre, à eux comme à leur École, les points nécessaires au Prix d’Excellence.

Le couple de la Samba, jusqu’à aujourd’hui, garde cette allure de noblesse. Mestre-Sala s’occupe de la Porta-Bandeira, qui porte toujours les valeurs et la dignité de l’École qu’elle représente. Ce couple parfait va de pair avec le mirage carnavalesque !

Sites de référence : www.brasilescola.com, www.carnavalsp.com.br www.portelaweb.com.br

[1]   Senzala : la communauté que formaient les esclaves entre eux.

« Faire couple » avec le juge Interview d’Anita Benedicto, juge et psychologue clinicienne

Anita Benedicto a exercé comme Magistrat toute sa vie et a occupé diverses fonctions parmi lesquelles, celles de substitut du Procureur de la République, de Juge des enfants, juge d’application des peines et juges des affaires familiales pendant plus de 30 ans. Elle est actuellement Juge de proximité et psychologue clinicienne orientée par la psychanalyse.

 Juge et psychologue, drôle de couple !

Je suis juge de proximité et installée comme psychologue. Je suis je crois, unique en France ! Parce qu’en fait, magistrat et psychologue ce n’est pas possible tant au niveau du statut que sur le plan matériel, c’est impensable. Mais après avoir exercé les fonctions de substitut, puis pendant 7 ans les fonctions de Juge des enfants et celles de juge d’application des peines pendant 13 ans….. j’ai arrêté la magistrature comme telle et je me suis d’abord installée comme psychologue clinicienne (après un long parcours psychanalytique) à la suite de mes études universitaires de psychologie. Ce n’est qu’ensuite que j’ai demandé à être Juge de proximité, c’est à dire que désormais je ne fais plus, à ma demande, que juger au pénal, lors d’audiences correctionnelles.

Je voudrais vous dire un mot de mon parcours. Je viens d’une famille où les études n’étaient pas valorisées. Mais très tôt, je voulais être juge des enfants. A 14 ans en effet, j’étais tombé sur l’ouvrage Introduction à la psychanalyse  de Freud, que j’avais lu comme une révélation. Mais j’ai dû commencer à travailler tôt, à l’âge de 16 ans et demi, comme secrétaire, d’abord dans des entreprises, puis à la faculté de Lettres. Et je me suis dit « le droit, peut-être que ça m’aidera à faire quelque chose, au pire passer des concours administratifs. » J’avais juste gardé du lycée une bonne image de moi, parce que j’étais bonne élève.

 Donc quand vous étiez en poste de secrétaire, vous avez commencé des études de droit.

Je faisais tout en parallèle : 40 heures de travail et les études de droit. J’ai passé l’examen spécial d’entrée en fac que j’ai préparé par correspondance. Puis j’ai réalisé les études de droit via les cours du soir et les polycopiés, jusqu’au DESS avant de présenter le concours de l’école de la magistrature.

Déjà à ce moment-là vous aviez deux…

…toujours deux ! Toujours deux ! J’ai toujours rêvé de n’exercer qu’une fonction à temps plein, de ne me donner qu’à ça, et en fait je n’ai pas pu. Ma vie a été telle que j’ai dû exercer les deux jobs à la fois, tout le temps. Donc, j’ai eu surtout une vie de labeur… parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Finalement, ça vous convient quand même ?

Ah ça me convient beaucoup ! C’est un choix, c’est un vrai désir que je conduis et maintiens. Je le sais, mes vingt ans d’analyse m’ont permis de vérifier que c’est là que je voulais être et pas ailleurs et puis bon, j’ai eu le concours de la magistrature du premier coup, je suis allée très vite…. J’étais secrétaire à la fac depuis neuf ans et puis un jour j’ai dit dans mon service : « Vous savez, je pars à l’école de la magistrature. » Ils m’ont regardée, ils ont cru que je délirais un peu, là, j’ai dit : « Ben oui. – Mais comment ? Vous avez fait vos études, vous ? parce qu’ils me voyaient toujours au boulot et qu’ils ne comprenaient pas … J’ai dit que j’allais voir un peu la fac d’en face (nous étions à Talence et la fac de Droit est exactement en face de la fac de Lettres et nous la voyions depuis la fenêtre de mon bureau….) et je suis donc devenue magistrate. »

Est-ce que votre parcours analytique a modifié votre pratique de magistrat ?

Ah oui ! Ne serait-ce que pour la compréhension des choses et des personnes. Mes collègues me l’ont dit. Quand ils ont vu que je revenais juger avec eux comme Juge de proximité, ils m’ont fait un accueil vraiment chouette, ils ont dit « Ah ! Génial ! les délibérés avec toi…. on ne s’ennuie pas, c’est riche et on discute.» Quand j’étais Juge des enfants et Juge d’application des peines, ils me disaient déjà que j’avais une façon particulière d’interroger, de m’intéresser au sujet, même de cette place institutionnelle. Très tôt j’ai ressenti comme une nécessité absolue d’inventer une forme de « bien dire » dans la justice.

D’ailleurs je dois reconnaître que même à cette place délicate, devant un public, quand vous demandez à quelqu’un « Qu’est-ce qui vous est arrivé » et qu’il vous explique, et que vous l’amenez à préciser son parcours ou son délit par un « mais je ne comprends pas, expliquez-moi… » petit à petit les gens parlent d’eux. Étonnamment, même de cette place-là, si on sollicite et qu’on suscite une expression, une parole vraie, ils vont la trouver.

Peut-être d’autant plus que dans la mise en scène classique de la justice, ils y sont plutôt mis, au départ, en position d’objet.

C’est ça, le problème est là. Donc quelque chose va discrètement se subjectiver, d’ores-et-déjà, y compris dans cette place-là, au sein même de l’institution judiciaire  et même si on sait y faire, à l’audience correctionnelle ! Évidemment ne parlons pas des situations de tête à tête, encore plus favorable à la subjectivation, lorsqu’un condamné vient par exemple devant le juge d’application des peines qui va lui expliquer le déroulement de sa condamnation, et dès lors, ce premier entretien est essentiel, parce qu’à partir de là, comme JAP, je vais leur présenter l’éducateur qui va les suivre (quand il s’agit par exemple d’une condamnation à un travail d’intérêt général ou à un sursis avec mise à l’épreuve, il s’agit d’un suivi en milieu ouvert… ) à l’inverse, s’ils sont condamnés à une peine de prison ferme, on va considérer si des aménagements de peine vont être possibles (par exemple le bracelet électronique ou la semi-liberté s’ils bossent). Va être interrogé avec eux la survenance du passage à acte, à quel moment est intervenu ce délit dans leur parcours, pourquoi ils pensent qu’ils l’ont commis, que se passait-il de particulier à ce moment-là dans leur vie etc ….

 Pourriez vous nous dire un mot des retrouvailles récentes avec un homme, Patrick Bourdet, aujourd’hui PDG d’Areva Med, que vous avez placé dans une famille d’accueil quand il avait l’âge de 16 ans ?

C’est une histoire étonnante. Patrick Bourdet a écrit un livre Rien n’est joué d’avance[1], où il retrace son parcours (il est entré chez AREVA comme homme d’entretien, pour passer l’aspirateur). Un jour parait une interview de lui dans le journal Sud-Ouest, vers la mi-novembre 2014 et ce matin-là, j’ai eu 20 messages  ! Je me suis dit « Il se passe quelque chose…». Le premier sms, c’était ma fille qui me disait « Maman, tu es recherchée, mais ne t’inquiète pas c’est pour la bonne cause ! ». Dans cette interview, Patrick Bourdet parle de toutes les mains qui lui ont été tendues et le déclenchement, ça a été moi. Il écrit dans son livre et c’est retranscrit sous cette forme dans cet entretien : « Je suis devenu PDG après avoir été confié à mon entraîneur de foot, par la grâce d’ une juge de paix intérieure. Elle était au tribunal pour enfants de Bordeaux, s’appelait Anita. Je lui dois tout, hélas je n’ai pas encore réussi à retrouver sa trace ».

Des amies à moi ont appelé le journaliste parce que lui, on ne savait pas comment le joindre. Il était à Washington en plus… Moi je n’ai pas bronché, tout le monde a tout fait pour moi pour cette fois-là. Il m’a téléphoné dix jour après et il m’a dit : « Je suis Patrick Bourdet, est-ce que vous êtes Anita Benedicto ? – oui. » Alors je savais qui c’était parce que j’avais lu l’article 10 jours avant. Et là on a parlé une heure, on a fini en pleurant tous les deux ! Et depuis, on ne se quitte plus ! Je suis allée à Paris récemment et je l’ai rencontré, mais surtout en avril 2015 une rencontre entre cet homme et sa juge des enfants à été organisée, 30 ans après, à la librairie Mollat à Bordeaux (il y avait plus de 120 personnes et le débat fut passionnant et émouvant) puis il va venir bientôt à La Teste pour deux jours de chasse à la palombe avec son frère et on va se voir.

Notre rencontre initiale au tribunal pour enfants s’est prolongée trente ans après. Je ne sais pas comment le dire, parce que nous-mêmes on n’en revient pas, on n’arrête pas de s’écrire et de se dire « Mais qu’elle est belle notre histoire ! Je l’aime, je l’adore ! »

 Quelle histoire !

 Quand je lui ai demandé ce que je lui avais dit la première fois, il a essayé de me redire : «  Ce qui m’a plu, c’est que vous m’avez donné une option. ». J’avais travaillé en amont, et je m’étais demandé « Mais qu’est-ce qu’il aime, ce gamin ? » L’éducateur  m’avait dit : « Le foot. Mais avec ça, il roupille ailleurs, dans les bateaux ou sur les bancs, sa mère est alcoolique, il vit dans une cabane de chasse, il y a des coups de fusil dans la cabane, ils vont en tuer un… Il y a trois gamins !!! » Je dis : « Il aime le foot ? Est-ce qu’il a un entraîneur ? » « Oui, il a énormément d’admiration pour son entraîneur. » « Bon, attrapez l’entraîneur et demandez-lui s’il pourrait le prendre pendant un an. ».

L’entraîneur et sa famille étaient d’accord, et j’ai dit à Patrick Bourdet adolescent : « Vous avez une option : soit je vous trouve un foyer de jeunes travailleurs convenable pour que vous prépariez votre C.A.P. de mécanicien – parce qu’il adorait les bagnoles – soit on peut vous confier à votre entraîneur de foot en tant que famille d’accueil provisoire, cette année, votre entraîneur accepte de vous prendre si vous le souhaitez. » Je ne m’en souviens pas bien, j’ai reconstruit cet échange parce que tout le monde m’en parle, l’éducateur qui s’est occupé de Patrick, Patrick lui même etc. – ils m’ont même dit comment j’étais habillée ce jour-là… bref, je crois que c’est un souvenir reconstruit. Et Patrick m’a dit : « Quand vous m’avez dit ça, j’ai senti une jubilation intérieure. » Et il m’a répondu qu’il voulait aller dans la famille. Il m’a dit : « Je n’oublierai jamais ce que vous m’avez dit mais vous savez, le ressort de votre désir m’a porté toute ma vie. »

Dès la première fois au téléphone, il m’a dit : « Vous êtes précieuse, prenez soin de vous. » Patrick, c’est comme, je ne sais pas quoi … un fils, un neveu… un petit frère, un ami, un peu tout cela… Maintenant on est des amis mais il y a tout ça, cette prise en compte de comment cette histoire est née et s’est développée. Mais c’est une histoire de désir, je me suis dit : « Oui, le désir, c’est quelque chose qui se transmet. »

Propos recueillis par Bertrand Perrault et Guillaume Roy

[1] Patrick Bourdet. Rien n’est joué d’avance, Fayard, Paris, 2014.

L’art du couple cavalier / cheval, par Isabelle Chevrier

L’idée qu’un cavalier et son cheval font couple est-elle saugrenue ? Il me semble que la formule de Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel » peut également s’appliquer pour ces deux partenaires. Pas de rapport entre l’homme et le cheval, cela nous apparait d’emblée. Mais le cavalier semble parfois s’y méprendre…

Ainsi, dans l’équitation nommée « de sport », où l’on retrouve toutes les grandes compétitions internationales, l’ensemble cavalier/cheval forme un couple de sportifs de haut niveau. Telle l’illusion de ne faire qu’un dans une reprise de dressage, comme une danse où les mouvements se confondent, les allures du cheval semblant être un prolongement du corps du cavalier. Mais ils ne font qu’un que parce qu’ils sont deux. Le terme partenaire s’applique alors pour ce couple imaginaire… Cependant, jamais deux sans trois ; en filigrane, souvent invisible, le groom gère la monture. C’est l’exemple, dans ce couple à trois, du cavalier français Kevin Staut[1], la jument Silvana de Hus, et la groom. Qui fait couple avec qui ? Le cavalier avec son cheval ? Ou avec le groom ? Imaginons aussi l’inverse, le groom faisant couple avec le cheval. Telle la rumeur de Jappeloup de Luze faisant plus couple avec sa groom, et son cavalier Pierre Durand, champion olympique. Ce scénario à trois n’est sûrement pas sans engendrer des problèmes de communication, comme dans tout couple ! Le divorce n’est parfois pas très loin.

Dans l’équitation « éthologique », (où le cavalier tient compte de la nature du cheval, et c’est lui qui s’adapte à l’animal), c’est l’illusion du couple homme/cheval en parfaite harmonie, tels Okies et Andy Booth[2] : d’un regard, le cheval comprend son partenaire, ils courent côte à côte, regardent dans la même direction, bref le couple parfait. Soit disant, car c’est sans compter les heures de réglage à l’autre, les incompréhensions, les frustrations et les tensions !

Enfin, dans l’équitation de « Petit Niveau », nous retrouvons aisément tout un discours amoureux : du poney aimé et adoré par l’enfant (« c’est mon préféré, je l’adore »), au  ratage d’un parcours qui amènera soit aux larmes (« il ne m’aime plus, je suis nul »), soit aux coups de cravache en trop lorsque la faute est dans l’autre (« c’est toujours de sa faute, il m’agace, il ne comprend rien »).

Citons Nuno Oliveira, grand maître de l’art équestre au XXe siècle : « On a tendance, de nos jours, à oublier que l’équitation est un art, or l’art n’existe pas sans amour, l’art, c’est la sublimation de la technique par l’amour. »[3]

Lacan situe l’art parmi les plus grandes sublimations. Il me semble que l’équitation à haut niveau, de sport ou éthologique, est à situer au rang des arts, et donc de la voie de la sublimation. Dans un autre style, c’est Bartabas qui a pour habitude d’entremêler des arts : théâtre, musique, danse et équitation. En 2010 au Théâtre de Chaillot à Paris, il met en scène ses chevaux avec le chorégraphe Ko Murobushi, pour donner l’illusion de ne faire qu’un avec le cheval. La pièce se nommait d’ailleurs « Le Centaure et l’animal »[4]. On y retrouve le couple à trois : le danseur, le cheval, et Bartabas. Mais ce couple-là, c’est tout un art !

[1] https://www.youtube.com/watch?v=_kqY88_K9Zs

[2] https://www.youtube.com/watch?v=vj68zDvu4bo

[3] Paroles du maître, Nuno Oliveira, 2007

[4] http://www.bartabas.fr/fr/Bartabas/spectacles-5/Le-centaure-et-l-animal

Faire couple à cinq ans, par Marie-Hélène Brousse

Un petit garçon de cinq ans entre en dernière année de maternelle dans une nouvelle école. Le lien social est à re-construire. Une petite fille se détache et entame avec lui une relation amicale. « Violette, elle est drôle. Elle dit que la reine des Neiges, c’est nul. Elle est terrible ! » Puis au terme d’un mois, il a ce dialogue avec sa mère au retour de l’école.

« J’ai quelque chose à te dire. J’ai une amoureuse. »

« Ah, c’est qui ? Violette ? »

« Mais non pas du tout. Je te dis que j’ai une amoureuse »

« ? »

« Elle s’appelle Livia. Je l’ai choisie. Il y a un autre garçon qui porte le même nom que moi. Mais c’est moi qu’elle a choisi. »

Passent les semaines. C’est l’entente et donc le silence.

Un après-midi, de retour de l’école, il s’adresse ainsi à sa mère :

« Mauvaise journée. »

« ? »

« Livia m’a dit qu’elle n’était plus mon amoureuse, que je n’avais qu’à en prendre une autre. Tu sais quand elle m’a dit ça, je suis parti en lui tournant le dos parce que j’avais une larme qui coulait. Elle m’a menti, elle m’avait dit qu’on resterait ensemble pour toujours.»

Quelque temps plus tard :

« J’ai une nouvelle amoureuse. C’est Violette. Elle m’a dit : « Viens par là » et elle m’a fait un bisou mais on ne s’est pas encore dit qu’on allait se marier pour toujours.»

Tout y est, sur le mode accéléré de l’enfance : le couple, un amoureux, une amoureuse ; l’élection amoureuse, le nom, le bonheur dans le même, les larmes dans la rupture, le mensonge et la tromperie, la déception et la blessure. Et en deçà il y a le Un, tout-seul, le Deux, éphémère et vide, le Trois, de structure : Violette, elle et lui, puis lui, elle et un autre.

Le couple n’est pas sans trois, comme le cinéma de Christophe Honoré et Xavier Dolan le mettent en scène. Mon père, à l’âge où j’apprenais l’alphabet, peinant sur le « par cœur », m’avait demandé : « Tu veux que je te raconte la plus brève histoire d’amour de la langue française ? » Sans méfiance, fascinée par ce signifiant maître, j’avais évidemment acquiescé.

« L m N, OPQ r s t »

De cette leçon de l’alphabet amoureux, j’ai appris.

– Que les histoires d’amour ont structure ternaire, que pour qu’il y ait Roméo et Juliette il faut qu’il y ait le discours qui les porte et les sépare dans un même mouvement. On pourrait aligner les prénoms à l’infini, Eloïse et Abélard, Dante et Béatrice, Tristan et Isolde, Guenièvre et Lancelot… L’amour c’est qu’on se raconte, c’est comme ça qu’on se raconte, qu’on se la raconte. L’amour ne peut pas ne pas être une histoire, qui mobilise toutes les ressources du discours, amoureux, qu’a écrit Roland Barthes. L’amour est l’ivresse du sens prêté à l’événement qui ébranle le corps. Il ne peut y avoir d’amour que des corps parlants.

– Que toujours une place vide est nécessaire. Que l’amour étant, comme le dit Lacan, une métaphore, il n’y a pas moyen d’échapper à la substitution donc à la chute et à une perte.

– Que par conséquent toutes les histoires d’amour finissent. Mal en général, comme chantaient les Rita Mitsuko. La séparation est inscrite sur le billet d’entrée. Le couple est une façon de transformer, grâce à cette modalité rêvée du temps qu’est l’éternité, l’éphémère et le contingent de ce qui dans le monde animal s’appelle l’accouplement, en un lien durable et nécessaire. En quoi il s’avère que le langage est l’étoffe dont sont faits les amours humaines, « Amours imaginaires » titre Xavier Dolan, tentatives toujours ratées, magnifiquement, délicieusement, divinement ou maladroitement ou salement ratées.

Le couple, ce ratage exquis, l’accouplement, cette réussite hors sens.

Le désir est asocial, entretien avec Maurice Godelier, anthropologue

Directeur d’études à l’EHESS, Maurice Godelier, anthropologue de réputation internationale, est considéré comme l’un des chefs de file de l’anthropologie française. « Faire couple », est un sujet qui ne mobilise pas seulement une théorie de l’alliance, nous dit-il, mais suppose de parler de filiation…

Vous rappelez, dans votre ouvrage Métamorphoses de la parenté, que le couple ne suffit jamais à rendre compte seul de la conception d’un nouvel être qui puisse se faire sujet. Pensez-vous que la science occupe cette place en plus pour les couples occidentaux contemporains ?

Un homme et une femme par leurs rapports sexuels, en effet, n’y suffisent pas. Une conjonction d’éléments, sperme, sang menstruel, esprit-âme, vont faire qu’un enfant existe et ils varient d’une société à l’autre. Il y a donc une combinaison d’éléments et surtout un tiers qui intervient à chaque fois. La naissance est une conjonction d’éléments agis par des acteurs différents et la mort est une disjonction qui ne s’oppose pas à la vie mais à la naissance puisqu’après la mort, une autre vie commence. Il y a conjonction /combinaison/ disjonction.

Dans notre conception moderne, la science dissocie. Elle affirme qu’un homme et une femme suffisent à faire un enfant. Avec les innovations technologiques permises par les avancées de la science, il suffit même d’un ovule et d’un agent de fécondation. Il y a donc un désenchantement de la vie et du monde.

Pourtant, les croyances fantasmatiques résistent. La pulsion mythologique en nous ne disparaît pas. J’ai étudié beaucoup de religions et de systèmes de parenté qui commencent par de véritables coups de force. Ainsi, les systèmes patrilinéaires engendrent des sociétés où la descendance se fait exclusivement par les hommes. C’est un coup de force ! J’en suis arrivé à la conclusion que se combinent dans nos esprits deux logiques : l’une où l’impossible est reconnu, donc le possible et l’impossible s’excluent. Mais à côté de cette première logique qui est celle de la science, du champ des expériences concrètes vérifiables, il y a des domaines dans lesquels l’impossible est possible. Ce sont toutes les croyances religieuses et politico-religieuses car dans les systèmes politiques, il y a des dimensions totalement imaginaires comme, par exemple, la monarchie du droit divin, système politique dans lequel le monarque est choisi par Dieu… Deux logiques, c’est le terrain de l’élaboration imaginaire et non-imaginaire des faits de la vie. Je ne pense pas que la science occupe la place du soleil chez les Baruya, ou d’un ancêtre… La science refoule, détruit partiellement la place de ces imaginaires mais il n’y a pas d’éradication des représentations imaginaires du monde ni de soi.

Freud, puis Lévi-Strauss ont mis en avant l’inceste pour rendre compte des interdits sexuels fondamentaux qui encadrent le « faire couple ». Qu’en est-il pour vous actuellement et que recouvre désormais ce terme ?

Il faut revenir au problème de l’interdit de l’inceste qui est l’un des trois piliers de la parenté. Le premier pilier est le principe de descendance qui détermine l’appartenance des enfants naissant d’une union reconnue socialement.

Le deuxième concerne l’homme et la femme avec qui il est possible d’avoir un rapport sexuel et de se marier. Le troisième pilier concerne les tabous, les interdits sexuels, incestes homosexuels et hétérosexuels. Lévi-Strauss a vu l’inceste essentiellement comme une condition de l’alliance. Puisque certaines femmes me sont interdites, je dois m’unir sexuellement et/ou avoir une union sociale au-delà. Mais il a négligé le dommage que les rapports sexuels peuvent faire.

En fait le tabou des deux formes d’inceste au sein de la famille consanguine est une condition de reproduction aussi bien de la descendance que de l’alliance. Malinowski – qui a été ridiculisé par Lévi-Strauss – et Meyer Fortes, mettaient l’accent sur les dommages que la sexualité fait dans la famille. Si dans une famille consanguine nucléaire occidentale, un homme a des relations sexuelles avec sa fille, il met en rivalité sa fille et sa femme. Même chose pour une femme avec son fils qui installe une rivalité entre celui-ci et son mari. Donc, le désir a pour conséquence deux choses. D’une part, les générations s’effondrent les unes sur les autres, l’autorité des aînés sur les cadets est mise en cause, la solidarité entre les membres de la famille est menacée. Et les effets débordent la famille car ils endommagent tout autant les rapports d’alliance. Mon beau-frère peut-il accepter que je fasse souffrir sa sœur en couchant avec sa nièce ? Les mauvais usages du sexe à l’intérieur de la famille touchent les deux piliers de l’alliance et de la descendance.

Et cela veut dire que spontanément, le désir est asocial. C’est-à-dire que dans le psychisme, à un moment, apparaît le désir de sa mère ou de sa sœur ou de son frère ou de son père, désirs qui ont leur source dans les profondeurs du corps et dans l’inconscient. C’est ce que les psychanalystes explorent de leur côté.

Extraits des propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Michel Grollier.

L’éclipse du partenaire, Entretien avec Hedwige Jeanmart, romancière

Blanès est l’histoire d’un deuil[1]. Eva et Samuel vont à Blanès pour quelques jours sur les pas de Bolano. Samuel disparaît, on ne saura jamais comment ni pourquoi. Du coup Eva ne peut plus quitter Blanès. Elle cherche à comprendre. Elle erre, devient étrangère aux autres comme à elle-même, jusqu’à ce qu’elle se raccroche à un autre homme – gardien de camping comme Bolano ! – qui disparaîtra à son tour. À la fin du livre, Eva part pour un lieu improbable fleurir la tombe de quelqu’un qu’elle a à peine connu. Pensez-vous son deuil accompli à partir de là, ou ce deuil reste-t-il de l’ordre de l’impossible ?

Eva retourne à Blanès pour chercher à comprendre. À la fin, elle a en tout cas compris qu’il n’y avait plus rien à comprendre ; en ce sens, le processus est accompli, c’est ce qui compte. Le fait d’avoir cherché suffit. Dans sa quête de sens, Eva passe par des étapes successives – qui suivent en gros les étapes classiques du processus de deuil –, qu’elle gère de manière toute personnelle, selon une logique que je voulais pousser jusqu’à ses extrêmes limites. Eva est un personnage excessif, une « extrémiste ». L’expérience commune voudrait que la réalité finisse par l’emporter et qu’à la fin Eva revienne au monde. Or elle résiste à ce qu’elle serait censée être – « abandonnée » ou « veuve », les deux options entre lesquelles son entourage l’invite à choisir – et décide que ce ne sera ni l’un ni l’autre. Certains (principalement des hommes d’ailleurs ; la plupart des femmes ont lu une autre Eva, c’est assez drôle) ont vécu le personnage comme un personnage paumé, « hors de ses pompes », désemparé, irritant, pathétique. C’est vrai qu’elle peut être tout ça à la fois mais je la voyais surtout comme quelqu’un qui, amputée de Samuel, refuse de réintégrer son histoire et s’invente une troisième voie qui, plus que tourner en rond, forme une spirale, et finit par la bouter dehors. Elle quitte Blanès ; après ça elle peut aller n’importe où, ça n’a plus d’importance, cela ne signifie plus rien, je pense qu’elle s’en fout. C’est en tout cas là que j’espérais la mener. Le sujet principal, si tant est qu’il y en ait un, est plus la quête de sens que le couple ou le veuvage. Si une telle perte est possible, tout l’est. Du coup, qu’est ce qui est vrai et qu’est ce qui ne l’est pas ? Qu’est ce qui vaut, qu’est ce qui ne vaut pas ? L’idée était de lui faire faire un trajet à sens unique, que le processus de deuil, tel qu’elle le vit, ne lui permette pas de revenir à une situation qui se rapprocherait, même de loin, de la situation initiale. Je voulais qu’elle aille tout au bout. Donc, pour revenir à la question, je dirais que pour moi son deuil est « hyper-accompli », il est total, tout y passe, y compris et surtout « le sens ».

L’homme se réduit à une véritable chimère et en partage le destin puisqu’il se volatilise. Est-ce ce que redoute une femme, non pas seulement que l’homme parte mais qu’il se dilue comme un fantôme au lever du soleil ? Le couple serait-il une chimère ? Le vrai partenaire d’Eva est-il le partenaire manquant ?

Je ne sais pas du tout si une femme redoute ça plus qu’un homme. Ni même si elle le redoute tout court. Ni ce que peut-être un vrai « partenaire » et un manquant.

(Je viens d’aller revoir la définition du mot partenaire au Larousse :

– Personne avec laquelle on est associé dans un jeu.

– Personne avec laquelle on fait une prestation au théâtre, au cinéma, au cirque, etc.

– Personne avec laquelle on danse.

– Personne avec laquelle on a des relations sexuelles.

– Personne avec laquelle on discute, on converse, etc. : trouver un partenaire à sa hauteur.

– Personne, groupe, pays avec lesquels on est en relation à l’intérieur d’un ensemble social, économique, etc. : Nos partenaires du Marché commun. )

« Partenaire » ne veut rien dire ou tout et n’importe quoi, c’est comme un sac vide dans lequel on peut cacher tout ce qu’on veut. Eva perd certes un partenaire, mais bien plus que ça. Comme je le disais, le seul fait que cette perte soit possible retire à Eva sa confiance au monde, elle prend donc ses distances avec celui-ci. Elle fait face à un monde « raplati », sans dimensions, qu’elle peut déformer au gré de ses humeurs, de son état intérieur. Les mots qu’on prononce, les gestes qu’on fait, une vie qu’on construit, une maison qu’on habite, une voisine qu’on observe, des poubelles qui puent, un boucher qui s’ennuie, un coup de soleil, des fallafels trop cuits : tout est remis exactement au même niveau. Eva se retrouve dans un monde qui n’appartient plus qu’à elle seule, et donc où le « partenaire » ne peut ni cohabiter ni même exister, réduit à son absence et au manque total que celle-ci engendre. Elle se retrouve dans une situation « classique » d’endeuillés, mais elle avance, en résistant au retour au monde qu’on attend d’elle, contre tous les poncifs bienveillants qui visent à la ramener vers un espace mental plus acceptable, à une forme de digestion lente du manque. Elle finit en beauté, par intégrer la solitude totale. Une fois définitivement seule, elle n’a plus rien à redouter. Quand Toni (le-gardien-de-camping-comme-Bolano, le personnage salvateur par excellence) part, elle ne fait strictement rien pour le retenir, le monde tel qu’il avait été est juste fini, Toni l’a guidée au dehors. Dehors elle fait ce qu’elle veut. Elle part à Rincon de la Victoria (dont le nom n’avait pas été choisi au hasard contrairement à Never… voir plus bas), sorte de pied de nez à ce qu’elle s’imagine qu’on aurait pu attendre d’elle : elle va là où il y a au moins une tombe. Le retour à la vie n’est pas une priorité. C’est ce qui était intéressant – et difficile à la fois – à développer dans le personnage d’Eva tout en lui conservant sa légèreté. Ce n’est pas un personnage tragique du tout. C’est peut-être ça qui est le pire ?

Blanès frappe par sa construction : elle prend son départ d’un fantasme littéraire qui se défait, se traverse au fur et à mesure du roman. D’où vous en est venue l’idée ? Jusqu’où les livres peuvent-ils mener ? Derrière votre livre, il y a ceux de Bolano et de Marsé, mais on croise aussi Agatha Christie, on songe à Borges, à Vila Mattas, à Tchekhov, à Duras parfois. En plus Samuel est écrivain. Un livre « posthume » paraîtra de lui : Eclipse ! Le titre évoque le film d’Antonioni, à la fin duquel la narration se dissout littéralement. Finalement, Blanès est-il un roman ou une sorte de conte philosophique ?

Je n’ai pas vu le film d’Antonioni (j’essaierai de le voir, du coup). Samuel écrit de la science-fiction, j’ai juste essayé d’imaginer un titre un peu bateau, style roman de gare, que j’imaginais avec une vilaine couverture aux couleurs criardes, et de jouer avec ça. Samuel n’existe pas dans le roman, il est « raconté » par Eva, qui doit bien lui en vouloir un peu de s’être « éclipsé » de la sorte. J’ai donc prêté main forte au personnage : je me suis amusée à égratigner Samuel. Tout comme, pour contrebalancer et donner du relief au personnage fantomatique qu’est Samuel, j’ai pris plaisir à rendre Eva exaspérante et grotesque par moment.

Au départ de Blanès, il y a l’aspect ludique. Il y Bolano, la lecture anecdotique de son « Discours de Blanès », l’envie de jouer avec des personnages de roman qui sont eux mêmes en quête d’aventure littéraire, comme si c’était de la fiction qu’allait émerger leur vérité. Eva – quand on lui retire Samuel, un peu comme on tire un tapis en dessous des pieds – glisse et devient « hors-monde », elle traite la réalité comme une matière fictive. Ses yeux voient de drôles de choses, ses oreilles entendent ce qu’elles veulent, son interprétation des faits part en roue libre : elle fait du monde ce qu’elle veut. C’est ce qui se passe aussi quand on écrit ou quand on lit, non ? On a une liberté totale, on va où on veut, aussi loin qu’on veut, exactement comme on veut. Enfin, c’est ainsi que je le vois. Blanès, ou même le Barcelone de Marsé, en tant que décors littéraires, étaient les décors idéaux pour lâcher un personnage en quête de vrai comme Eva. C’est ce qui m’amusait. Cela rajoute encore au côté « décalé » d’Eva.

Pour ce qui est des références littéraires, j’aurais du mal à cacher mon admiration pour Bolano. Parmi les autres de la liste, mon amour va sans surprise à Tchekhov. Quant à attribuer un genre au texte, pourquoi ? Enfin, c’est comme vous voulez en fait. À vous de choisir. Certains l’utilisent comme guide de voyage, testent les campings et les restaurants. On y voit ce qu’on veut et c’est très bien. Si j’avais voulu le ranger, je l’aurais gardé à la maison, dans un classeur sur l’étagère de droite.

Eva tourne en rond, et le récit lui-même épouse ce tourner en rond, jusqu’à produire chez le lecteur un sentiment d’irritation amusée. La recherche par Eva de la maison de Teresa est-elle simplement la métonymie de la recherche de Samuel ou le tourner en rond est-il la forme suprême de l’art d’écrire ?

Je ne pense pas que Eva cherche Samuel. Sinon elle s’y prendrait autrement. Elle attendrait à la maison, ou elle signalerait une disparition, ou elle se dirait qu’il est « simplement » parti et tenterait de savoir où et de le contacter. C’est d’ailleurs ce qui la rend irritante, ou ridicule : elle ne fait rien de ce qu’il serait « sensé » de faire.

Je pense qu’elle va bien au-delà de ça, plus loin : Eva cherche à comprendre « ce qui s’est passé » pour que cette situation existe et qu’elle doive la vivre. Une fois encore, ce qui compte, c’est qu’elle cherche, pas qu’elle trouve quoi que ce soit. Alors elle tente d’identifier des indices de ce qui aurait pu la mener à la perte de Samuel. Ces indices n’ont eux-mêmes aucune importance, aucun n’a plus de valeur qu’un autre, ce qui compte c’est d’un choisir un et de s’y tenir. La maison de Teresa ? Pourquoi pas ? L’essentiel est qu’elle se braque là-dessus : une maison de fiction comme indice de réalité, comme élément qui devrait l’amener à comprendre. Elle se braque sur le « Discours de Blanès » de Bolano comme s’il renfermait la Vérité, une doctrine, l’explication de tout. Elle va jusqu’à se fondre dans la « clique » des Bolanistes, malgré l’aversion qu’elle éprouve pour cette espèce de secte, car elle s’imagine qu’ils vont la rapprocher de ce qu’elle cherche. C’est absurde, mais ça marche, comme sans doute cela aurait pu aussi marcher pour elle si elle s’était acoquinée avec une bande de pécheurs de crevettes. Le seul fait d’y croire la fait, non pas « tourner en rond », mais creuser en spirale. Enfin c’est ainsi que je le vois.

Les styles n’ont rien en commun mais on pourrait rapprocher Blanès d’Hiroshima mon amour. Je note qu’Eva se nomme Eva Never. Coïncidence ? Evidemment il y a beaucoup plus d’ironie chez vous ; alors que pensez-vous de ce propos de Lacan commentant le roman de Duras et notant que le premier Japonais venu pouvait remplacer l’Allemand irremplaçable ?

Je voulais au départ que les deux personnages féminins se répondent en miroir : avec Eva Never d’un côté et Yvonne Vranck de l’autre, les affinités sonores ont prévalu. Le clin d’œil au « never » anglais aussi. Pour Hiroshima mon amour, disons juste que, sur la forme, c’est assez éloigné de moi. C’est en tout cas la référence à laquelle je m’attendais le moins… Je peux mettre mon joker ? Il faudrait peut-être que je le revoie un jour.

Remplacer l’irremplaçable par le premier venu me semble en tout cas impensable du point de vue d’Eva, elle a dépassé le besoin même de remplacer quoi que ce soit (d’où ma conviction de deuil totalement accompli), il n’y a plus de mot même pour signifier ce qu’il aurait pu y avoir à remplacer. D’ailleurs elle ne dit rien à Toni et quitte Blanès pour le laisser partir, ne fixant de rendez-vous que sur une plage déserte, avant de partir elle-même là où elle n’a aucune chance de le retrouver, où elle n’a pour attache que la tombe de ce Manolo qu’elle n’a rencontré qu’une fois, avec qui elle n’a échangé que trois phrases, qu’elle n’a pas trouvé sympathique et dont elle garde un souvenir plutôt désagréable.

Une histoire de deuil qui se termine au dessus d’une tombe, même si ce n’est pas celle du « vrai » mort, ça me semble une histoire bouclée, non ? Donc, après réflexion, peut-être que si, finalement : Eva remplace bien le mort irremplaçable par le premier mort venu… Retour à la case départ et à la première question : le deuil est bien accompli.

Propos recueillis par Yves Depelsenaire

[1] Jeanmart H., Blanès, Paris, Gallimard, 2014, 262 p.