Mundial

Comment la psychanalyse lacanienne interprète-elle dans les différents régions du monde la brulante actualité des discours sur le « couple » ?

Qui vient à la place du partenaire manquant dans les multiples lieux du globe en 2015 ?

Marga Auré

« Orient »
Le couple entre tradition et modernité.

Il s’agira d’explorer la question du couple dans tout ses éclats à partir de l’axe tradition/modernité à partir des écrivains d’origine musulmane. Articles et interviews nous permettront d’éclairer la complexité amoureuse dans la tradition musulmane à partir des témoignages d’écrivains comme Tahar Ben Jelloun, Salwa Al Neimi ou encore Marjane Satrapi, pour n’en citer que quelques uns… »

Le Nouvel An en Chine : une épreuve pour les célibataires ?, par Li Feng*

La Chine a beaucoup changé au cours du  XXe siècle, autant au niveau de la structure sociale qu’au niveau de l’espace symbolique. Mais certaines choses restent presque les mêmes, surtout dans le domaine familial.

Le Nouvel An chinois, appelé en Chine le Festival du printemps, est la fête la plus importante pour les Chinois, qui caractérise  l’attitude à l’égard de la famille.  Peu importe la classe sociale et le type de travail, tous les gens rentrent chez  eux pour passer ce moment heureux dans la famille réunie.

Mais, pour les jeunes célibataires, c’est vraiment un moment éprouvant et il faut développer des stratégies pour supporter la pression des parents pour le mariage, parents très soucieux de l’avenir de ses enfants et en même temps, de la façade de la famille. Ceux-ci bombardent les jeunes célibataires d’interrogatoires concernant le mariage, surtout quand ces derniers dépassent un certain âge.

A l’occasion de la réunion familiale, face à ces interrogatoires, la méthode la plus couramment utilisée est d’attirer l’attention de ses proches sur d’autres choses. Cependant elle échoue souvent. La technique la plus récente et la plus efficace est de « louer » une petite amie ou un petit ami sur Internet  pour rentrer ensemble chez soi et passer tranquillement le Nouvel An chinois.

Habituellement, quand on loue quelque chose, il faut d’abord établir un contrat détaillé pour préciser les termes. Par exemple, pendant combien de jours  elle/il se comporte en tant qu’amant(e) ? Comment acquitter les frais exigés ?  Dans quelle occasion et dans quelle mesure on peut s’embrasser ou caresser librement le corps du partenaire ?

Il faut préciser « dormir » (ou pas)  la nuit ensemble. De plus, il faut prévoir le rôle que  devra tenir l’employé(e), soit un personnage charmant, soit un personnage difficile, selon les exigences de l’employeur.

On peut sentir ici une angoisse profonde qui pousse les célibataires à chercher une solution provisoire comme celle-là. Il apparaît que faire couple en Chine n’est pas une question de désir. Cela concerne plutôt les intérêts généraux de la famille. Dans la tradition confucéenne, pour les parents, aider ses enfants à faire couple ou mieux : entrer dans le mariage,  c’est une tâche, même une mission à accomplir. Pour les enfants, faire couple est la preuve de leur piété filiale.

A ce niveau d’interaction, on voit que prime la dimension de la demande quand les parents s’efforcent de remplir leurs obligations et de faire du bien à leurs enfants, comme l’achat d’une maison, d’une voiture etc., tandis que les enfants se cassent la tête pour trouver une solution même provisoire qui permet de satisfaire la demande exigeante de leurs parents.

Si l’enfant ne réussit pas, sa piété filiale est mise en doute. Cela  provoque une angoisse insupportable.

On doit dire que dans cet espace symbolique, la dimension du désir est le plus souvent voilée sous la forme de demande exigeante, parce que le statut de l’individuel ou celui de l’autre n’est pas vraiment reconnu face à un Autre tout-puissant qui croit toujours faire du bien à ses enfants. Cependant, dans la perspective psychanalytique, il faut juste se méfier de ses bonnes intentions pour que le désir se forme dans l’au-delà de la demande, et pour que le Nouvel An chinois cesse d’être une épreuve pour les jeunes célibataires.

Le couple, une mise en scène ?, par Yingxue Huang

En Chine, le mariage, c’est souvent pour la façade ! Témoignage.

La mère de mon père était la troisième épouse de mon grand-père. Mon grand-père possédait une grande marque de fourrure et, comme il était riche, il avait trois femmes à la maison « une femme et deux petites femmes ».

A l’époque, les hommes riches épousaient, alors qu’ils étaient très jeunes, une femme plus âgée pour avoir une deuxième maman. La deuxième femme était une vraie épouse pour faire des enfants. La troisième épouse, c’était la femme du désir.

Dans les années 50, quand il a tout perdu, mon grand-père a dû choisir l’une de ses femmes. Il a gardé la plus jeune qui était ma grand-mère. La première est retournée vivre dans son pays natal. La deuxième continue à vivre avec ses enfants à Pékin.

Quant à mes parents, ils se sont mariés en 1980, quatre ans après la fin de la révolution culturelle. Mon père avait passé huit ans à la campagne. Quand il est rentré à Pékin, il avait 26 ans. Il fallait qu’il trouve un travail, un logement, et une femme. C’est sa demi-sœur qui a joué les entremetteuses. Mon père a accepté d’épouser ma mère d’abord parce qu’ils étaient issus de la même classe sociale ; ils pouvaient se comprendre et se serrer les coudes. Il disait : « si on se marie, on est sur le même bateau ». Ma mère a accepté parce qu’elle le trouvait beau. Ma mère, elle, était très sentimentale.

Je n’ai jamais été en couple en Chine mais je vois comment ça se passe avec mes amies.

Ça change beaucoup, ça évolue très vite même si la question de l’argent reste primordiale. Les couples se défont très vite maintenant, les gens divorcent. Être en couple, c’est souvent pour la façade. A 30 ans, socialement, il faut être en couple. Alors, quand les gens sont célibataires, ils se font tellement railler qu’ils ont même recours à des agences pour « louer » un faux copain ou une fausse copine.

Alors que je vivais déjà en France et que je m’étais installée avec mon compagnon (français), mes parents ont voulu que je rencontre un Chinois vivant en France en vue de me marier. Evidemment, j’ai refusé ! Et je crois qu’ils pensent que, si je suis avec mon ami qui a 20 ans de plus que moi, c’est parce qu’il gagne bien sa vie et qu’il est propriétaire de son appartement !

J’ai été invitée à des mariages en Chine dans des hôtels de luxe, où ce qui compte c’est de montrer sa richesse avec une mise en scène prétendument romantique. Même les gens modestes vont dépenser 20 à 30 000 euros pour la journée du mariage.

Mais c’est un cliché, à l’intérieur du couple, il y a souvent peu d’intimité. Toute cette mise en scène voile surtout un contrat, un marché. C’est la raison pour laquelle, je n’ai pas voulu me marier avec mon compagnon français. Je trouve que l’aspect contractuel du mariage va contre l’idée de l’amour. Il me semble qu’organiser sa vie avec son compagnon, c’est ce qu’il y a de plus personnel. Même en France, ça me gêne d’aller à la mairie. Je trouve ça bien de garder cela intime, secret.

Il n’y a pas de sexe en URSS, par Inga Metrevelli

Comment la chute du régime communiste a fait ressurgir les tabous de manière anarchique.

« Il n’ y a pas de sexe en URSS » : l’ancienne plaisanterie confirmait le voile sur la sexualité, dont le mot et la chose même demeuraient dissimulés au sein du discours commun – c’était quelque chose à taire, dont il fallait avoir honte, quelque chose qu’on gardait sous la couverture. La chute du régime communiste, en 1992, a fait ressurgir les tabous de manière anarchique ; tel est le mélange entre les anciennes valeurs et le capitalisme sauvage adopté dans les années 1990. Que devient le couple au cours de cette période chaotique ?

L’idée de famille traditionnelle règne au sein d’une société qui essaye de retrouver ses repères. L’institution du mariage est encore prégnante, mais c’est le projet ou l’arrivée de l’enfant qui forme la famille. Malgré cela, le modèle soviétique, avec la libido mise sous uniforme et le signifiant « tovarich »[1] universel pour les deux sexes, complété de semblants évoquant la pudeur, l’honnêteté, privilégiant conscience et valeur de la famille au prix du désir, a laissé la place à de nouveaux modèles de « faire couple ».

Nous y rencontrons toutes les variations de ce « possible » massif et surmoïque, qui pousse à créer le couple : d’une part, des femmes se présentant sous le semblant phallique classique comme celles qui « n’ont pas » et laissant à leurs partenaires la possibilité de « faire homme », et d’autre part, des femmes se revendiquant de leurs droits selon le modèle occidental. Que reste-t-il à l’homme, sinon à s’adapter à cette grande variété féminine, à partir de ce qui colle le plus avec son propre fantasme ?

Ce processus est une belle illustration du changement dans le champ sexuel, couvert par le brouillard des semblants : « Au regard de la jouissance sexuelle, la femme est en position de ponctuer l’équivalence de la jouissance et du semblant… Il est certainement plus facile à l’homme d’affronter aucun ennemi sur le plan de la rivalité que d’affronter la femme en tant qu’elle est le support de cette vérité, le support de ce qu’il y a de semblant dans le rapport de l’homme à la femme »[2].

[1] Camarade.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, p. 34-35.

Quand le couple explose, par Cinzia Crosali

 

Pour indiquer les avatars du couple moderne, les italiens disent que « la coppia scoppia » : le couple explose en démolissant tous les clichés traditionnels cimentés par la culture et la religion.

Ce qui continue à « faire couple » en Italie, ce sont sans doute les extrêmes et les contradictions. Pays du « compromesso storico »[1], l’Italie cherche depuis toujours à coupler ses polarités opposées. Gouvernés par l’Église et animés par des mouvements révolutionnaires, les italiens couplent en eux-mêmes l’âme du pouvoir absolu et celle du contestataire un peu anarchiste et rebelle.

Le couple fameux de Peppone et Don Camillo, immortalisé sous la plume de Guareschi et par l’interprétation cinématographique de Fernandel et Gino Cervi, est l’emblème le plus parlant de cette Italietta[2] sortie du fascisme, qui le dimanche matin allait à la messe et l’après-midi à la manif’ communiste, et dont la racine dualiste continue de nourrir les coutumes jusqu’à nos jours. L’Italie moderne, de la technologie, du design, de la mode, d’un côté vise l’avant-garde et de l’autre reste toujours liée aux traditions paternalistes et familiales.

Ainsi, même si les couples modernes sont aujourd’hui assimilables à tout autre couple européen, un ancrage dans la tradition en fait la particularité. Les mariages sont souvent célébrés à l’Église, et le divorce, autorisé tardivement par la législation (1970), est moins fréquent que dans les pays voisins. Ni le mariage homosexuel, ni le Pacs, ni l’adoption homosexuelle ne sont officiellement autorisés en Italie. Toutefois, des arrangements sont trouvés pour parer au vide législatif. Ainsi par exemple, l’année dernière, en août 2014, un couple de femmes italiennes a obtenu la reconnaissance de l’adoption d’un enfant que l’une des deux avait conçu par PMA-IAD[3] en Espagne. De même, des compromis législatifs ont été trouvés pour les couples qui vivent ensemble « hors mariage », les « coppie di fatto », qu’ils soient hétérosexuels ou non.

Que les couples soient « hyper modernes » et européens ou qu’ils soient traditionnels et à l’ancienne, qu’ils soient hétéro ou homosexuels, qu’ils se forment sur les sites de rencontres ou par l’intermédiaire des familles, les couples italiens, comme tous les autres couples, portent en eux la dissymétrie structurelle, la non complémentarité entre le féminin et le masculin qui les empêche de faire Un. Peut-être les couples italiens veulent-ils faire Un un peu plus que les autres ? Pour eux, possessivité, jalousie et vendetta peuvent sûrement aller très loin, si l’on pense que l’Italie est le pays où le « délit d’honneur » a permis à des hommes qui ont tué leurs femmes infidèles de se justifier devant le tribunal, et cela jusqu’à 1981.

La dissymétrie du couple n’empêche aucunement les partenaires de continuer de se rencontrer et, comme partout, chacun le fait avec ses moyens propres, c’est-à-dire avec les modalités qu’il a adoptées, depuis qu’il est un sujet, pour rencontrer son propre Autre, pour répondre à la question « que veut l’autre ? », pour s’inscrire dans le lien social et pour assumer sa position de sujet sexué. En Italie comme ailleurs, pour faire couple, il faut alors avoir un peu de courage : le courage nécessaire pour accéder à l’amour, pour consentir au manque et pour aller à la rencontre de l’autre sexe.

[1] Le « compromis historique » (compromesso storico) était le nom donné en Italie dans les années 1970 à un accord visant à mettre un terme à la division du pays en deux, partagé entre les deux partis rivaux de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste italien, dirigés respectivement par Aldo Moro et Enrico Berlinguer.

[2] Petite Italie.

[3] PMA : Procréation Médicalement Assistée. IAD : Insémination Artificielle avec Donneur.

Sexting, sextos et cyberbulling. La passion amoureuse à l’ère du réseau par Marga Auré

Il y a quelques jours à Madrid, devant une centaine de journalistes, politiques et représentants d’associations de femmes en lutte contre la maltraitance, le ministre espagnol de la Santé, Alfonso Alonso, la figure grave, écoutait les commentaires de la déléguée du gouvernement contre la violence de genre. Les résultats d’une énorme enquête sociologique réalisée à la demande du gouvernement de Mariano Rajoy étaient tombés. L’étude visait la façon de concevoir la violence et les mécanismes de contrôle au sein des couples chez les jeunes et les adolescents espagnols. Une enquête similaire, réalisée l’an dernier sur des personnes de toutes tranches d’âges, pouvait établir des données comparatives et les résultats étaient assez alarmants.

Un jeune espagnol sur trois considère acceptable, ou tout au moins inévitable que son partenaire contrôle ses mouvements, ses horaires, ses amitiés ou fréquentations, sa façon de s’habiller, ses photos et le contenu des messages de son portable. Les jeunes sont beaucoup moins critiques que leurs aînés en ce qui concerne les attitudes machistes au sein des couples. Ils rejettent avec plus de force tout ce qui concerne la violence physique, mais ils sont moins aptes à identifier quelques formes de violence déterminées, notamment celle qui concerne le contrôle du partenaire, qu’ils ne considèrent nullement comme une ébauche d’agression.

Les jeunes espagnols sont habitués à contrôler leurs partenaires sur les réseaux sociaux sans y voir aucun problème. De même, ils sont tout à fait à l’aise avec l’application Google latitudes qui permet de savoir à chaque instant exactement où se trouve son ami(e). La plupart des jeunes ont été victimes d’attaques ou d’insultes sur leur téléphone mobile de la part de leur partenaire. Ils sont plus tolérants à cette forme de violence de type machiste qui se développe comme une nouvelle modalité de maltraitance : le cyberbullying ou cyber-harcèlement, notamment chez les couples qui ont pratiqué le sexting et les sextos[1].

Sans y voir une relation directe à la violence machiste, la plupart des jeunes espagnols considèrent que la jalousie est l’expression de l’amour ; tandis que les adolescentes espagnoles considèrent que c’est l’amour qui les fait être dans la passion.

Lorsque l’homme, brutalisé par le détail de son fantasme, malmène une femme comme fétiche (petit a), il parvient à trouver en elle, folle amoureuse, son partenaire-sinthome. Ne pourrions-nous pas lire dans cette enquête une sorte de ravage féminin sans limite, pour le meilleur ou malheureusement pour le pire, de ce qu’un homme peut être pour une femme ? Ou alors, l’enjeu n’est-il pas ce qui a été déjà décrit comme un os de jouissance et comme le secret du soi-disant masochisme féminin : l’érotomanie ?

[1] Testos en espagnol. SMS à contenu sexuel, avec des photos compromettantes de l’intimité du couple, souvent rendues publiques lors de séparations.