Mundial

Comment la psychanalyse lacanienne interprète-elle dans les différents régions du monde la brulante actualité des discours sur le « couple » ?

Qui vient à la place du partenaire manquant dans les multiples lieux du globe en 2015 ?

Marga Auré

« Orient »
Le couple entre tradition et modernité.

Il s’agira d’explorer la question du couple dans tout ses éclats à partir de l’axe tradition/modernité à partir des écrivains d’origine musulmane. Articles et interviews nous permettront d’éclairer la complexité amoureuse dans la tradition musulmane à partir des témoignages d’écrivains comme Tahar Ben Jelloun, Salwa Al Neimi ou encore Marjane Satrapi, pour n’en citer que quelques uns… »

Mode, travestissement et couple, par Hector Gallo

 

Medellín : une ville colombienne qui aspire, selon les dires de ses gouverneurs, à devenir une des capitales de la mode. Elle connaît depuis quelques années un essor considérable et chaque année s’y tiennent les salons Colombia-moda et expo moda, des événements qui permettent aux corps de défiler et d’exhiber les dernières créations des stylistes locaux et internationaux.

Mais quel peut bien être le lien entre la mode et les différentes façons de faire couple dans notre société contemporaine ? La mode se caractérise par la présence d’hommes et de femmes attrayants mais la particularité aujourd’hui c’est que l’unisexe tend à s’imposer et ainsi la différence sexuelle semble se diluer. L’unisexe alimente la confusion des genres, question qui contribue au positionnement à notre époque d’un certain travestissement qui est accueilli à bras ouverts dans le domaine de la mode.

Le travestissement se caractérise par un paraître qui revêt une importance majeure dans les défilés de mode. Il s’agit en effet d’offrir le corps que l’on a au regard de l’Autre voyeuriste pour que ce dernier confirme son existence et sa vigueur. Le travesti répond au principe suivant : montre-toi et au lieu d’interroger le désir de l’autre qui te regarde défiler, promets-lui de le faire jouir au cas où il souhaiterait faire couple.

Le travesti défile déguisé en femme partant du présupposé qu’un autre le regarde. Si sous ses vêtements féminins il y a un sujet identifié avec une femme dont la particularité est la présence d’un phallus, la condition est que le phallus soit caché. Tandis qu’un homme décidé montre à une femme ce qu’il a pour la faire jouir, ce qui nous conduit à affirmer que l’exhibitionnisme est masculin, le travesti préfère cacher ce qu’il a. Il prétend faire croire à son éventuel partenaire que l’objet réel n’est pas présent dans son corps.

Le personnage qui incarne le travesti dans le film d’Almodovar Tout sur ma mère affirme : « On m’appelle Agrado[1] parce que toute ma vie ma seule préoccupation a été de rendre la vie agréable à mes semblables […] regardez-moi ce corps… »

Il voudrait faire couple avec un homme qui s’attend à ce qu’on lui rende la vie agréable. C’est à partir d’un trait pervers qu’il propose de faire couple, garantissant ainsi que le rapport sexuel existe. Le travesti aime jouir à l’idée de faire croire qu’il est une femme. Il s’agit donc pour celui qui en a, mais qui ne jouit pas d’en avoir mais du fait d’imaginer l’autre surpris d’en trouver un là où il ne devrait pas y en avoir. Cette position est en phase avec la civilisation contemporaine : se comporter comme un porteur qui ne craint pas d’être volé. Ceci ouvre une vanne qui peut le conduire avec son partenaire à ce que la jouissance a d’illimité.

Ainsi, si le travesti se sent à l’aise dans le domaine de la mode, cela est lié au fait que dans la mode, le regard de l’autre occupe une place importante et que c’est à cette condition que l’on peut faire couple. Reste une question en suspens : quel couple est-il possible de faire avec un travesti ?

[1] N.d.T : substantif qui en espagnol signifie affabilité, satisfaction, plaisir.

Dona Flor et ses deux maris, par Fernanda Otoni Brisset

Dona Flor et ses deux maris, est un roman de Amado Jorge (1965). Dona Flor et ses deux maris. Traduction Georgette Tavares-Bastos, Paris, Ed. Stock, 2005.

Le premier est venu comme on vient du bar[2]. Mariée avec le bohème Vadinho, Dona Flor souffre d’un érotisme à grimper aux murs et d’une jalousie folle. C’est une passion sans limites. Quand il meurt, vêtu de baïanaise un ‘mercredi des cendres’ (le lendemain du carnaval), il laisse la veuve dans une vive inquiétude.

Le second est venu comme on vient du fleuriste[3], c’est le pharmacien Teodoro, avec qui elle vit une routine sûre, dans un confortable quotidien. Mais elle souffre, encore, de la même inquiétude dans les entrailles d’une jouissance sans pair.

Comme qui arrive du rien[4], l’esprit du décédé envahit sa vie d’épouse. Son image se couche dans son lit et l’appelle femme[5], lui faisant atteindre une extase qui ne sait pas dire son nom. Elle recourt au candomblé[6] et amarre cette nouvelle forme d’amour, au tétraédre de son lit, consentant à l’impossible conciliation entre le feu et le calme, l’aventure et la sécurité, l’insensé et la gentillesse.

Depuis toujours on sait que l’union entre un homme et une femme ne va pas très loin quand la jouissance entre en scène. Une femme ne se trompe pas quant au fait que “la jouissance de l’homme et celle de la femme ne se conjoignent pas”[7]. À faire couple, elle trébuche sur un obstacle, ou mieux, elle trébuche sur “l’os” qui manque à l’organe.

Il y a “un os manquant”, propre au désir et son fonctionnement[8]. C’est dans ce creux qui ne se fait recouvrir par rien, là où il y a un os manquant, que la femme cherche à inventer une forme pour réunir la solitude de sa jouissance à une forme d’amour qui vaille la peine, comme suppléance à la relation sexuelle qui n’existe pas.

Dona Flor paraît être devenue célèbre pour transmettre que la force matérielle qui perturbe le corps d’une femme, connaît peut-être une certaine quiétude à la conjuguer à une manière d’aimer qui la prend en compte. C’est ainsi que, dans le sertão de Bahia, entre une routine confortable et une jouissance inquiète, grâce à une image étrangère et fantastique, fleurit le miracle du sinthome.

À envahir et s’évader de la routine de Dona Flor, telle image volatile, par un rai, fait pulser la valvule de la jouissance féminine.

Tel artifice connecteur nous montre comment l’image vient jouer sa part dans la formation du sinthome d’une femme, enchâssant à la routine méthodique et disciplinée du couple, une autre jouissance, muette et sans loi. En fin de compte, unissant une image à une routine, cette femme arrive à accéder à Une jouissance sans égal, alors qu’elle la fait paraître normal.

Jorge Amado, en écrivant “Dona Flor et ses deux maris” fait couple, avec deux plus un. Il semblait savoir, comme Lacan,“qu’y satisfit-on à l’exigence de l’amour, la jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire, tandis que l’union reste au seuil”[9].

C’est ce que nous enseigne Dona Flor, à bien dire : “enfin seuls !”

Traduction : Pierre-Louis Brisset

[2]   Ici, une petite inversion de l’ ordre de la musique “Teresinha” de Chico Buarque de Hollanda. Musique composée entre 1977/1978, pour sa pièce de théâtre de l’Opéra do Malandro.

[3]   Autre inversion de l’ordre de la musique “Teresinha” de Chico Buarque de Hollanda.

[4]   Ibid.,

[5]   Ibid.,

[6]  Religion animiste d’origine africaine.

[7]   Lacan J., Le Séminaire, Livre X. L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 307.

[8]   Lacan, J., Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, p.70.

[9]   Lacan, J., L’étourdit, Autres écrits, p. 466.

Samba : l’accord au regard près, par Angelina Harari

Les Écoles de Samba du Brésil, issues du travail des communauté locales, sont la vitrine majeure du Carnaval brésilien.

On y danse et on y chante la samba, avec chaque année un thème différent ou une histoire particulière. Il y a de multiples critères d’évaluation utilisés par un jury d’experts pour décerner à chaque carnaval le Prix d’Excellence.

Entre autres critères, l’évaluation porte sur un couple, Mestre-Sala et Porta-Bandeira, qui exécute devant le jury une danse spéciale, avec une chorégraphie précise et des costumes de gala, des costumes du XVIIIème siècle enrichis des couleurs vives propres aux déguisements carnavalesques.

Le Mestre-Sala c’est l’homme qui l’incarne et la femme, Porta-Bandeira, est chargée de porter le drapeau de son École, avec les couleurs et les symboles qui la représentent.

Il n’y a qu’un seul couple officiel mais, depuis les années 90, pour les Écoles de la Division Spéciale de Rio, d’autres couples participent aussi aux défilés, trois ou quatre, parfois un couple d’enfants, pour représenter le couple officiel lors de certains événements.

Faire couple avec la Samba, historiquement parlant, c’était la fascination des esclaves envers les couples de nobles de la cour du Portugal, richement vêtus aux festivités carnavalesques. Plus tard, quand cette festivité fut adoptée à la « Senzala »[1], des couples d’esclaves se formèrent pour imiter, de façon grotesque, les Barons. Mais il y en a eu d’autres versions.

La danse doit montrer la plus parfaite synchronisation, l’un dépendant de l’autre, l’accord au regard près. Sans jamais déroger à cet accord parfait, c’est une danse harmonieuse, l’un pour l’autre, sans mouvement brusque qui pourrait attirer l’attention sur l’un davantage que sur l’autre, et surtout sans se tourner le dos.

Se tourner le dos en même temps symboliserait la dysharmonie du couple, le péché d’Adam sans la tentation d’Ève, le « pas de rapport sexuel » du couple symptomatique, et cela entraînerait une évaluation négative qui pourrait leur faire perdre, à eux comme à leur École, les points nécessaires au Prix d’Excellence.

Le couple de la Samba, jusqu’à aujourd’hui, garde cette allure de noblesse. Mestre-Sala s’occupe de la Porta-Bandeira, qui porte toujours les valeurs et la dignité de l’École qu’elle représente. Ce couple parfait va de pair avec le mirage carnavalesque !

Sites de référence : www.brasilescola.com, www.carnavalsp.com.br www.portelaweb.com.br

[1]   Senzala : la communauté que formaient les esclaves entre eux.

Pas de deux royal, par Dominique Paul Rousseau

Margrethe et Henri, Reine et Prince du Danemark

Qu’est-ce qu’une femme comme elle, aime chez un homme comme lui?

De même, qu’est-ce qu’un homme comme lui, aime chez une femme comme elle ?

Lacan répond :

1/ « Aimer, c’est essentiellement vouloir être aimé. »

2/ « Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet a, je te mutile. »[i]

Pas de deux royal[ii]

Elle est danoise, il est français.

Ils sont mariés depuis quarante-huit années.

Elle est née en plein cœur de Copenhague le 16 avril 1940, sept jours après que les troupes allemandes commencent à occuper le Danemark. Sa naissance fut un rayon de soleil dans ces heures sombres pour son père Frederik, pour sa mère Ingrid et pour beaucoup d’autres encore.

Dans les années 1960, elle étudia la philosophie à Copenhague, l’archéologie à Cambridge, les sciences politiques à Aarhus et différentes matières à la Sorbonne ainsi qu’à la London School of Economics.

Le 10 juin 1967, elle se maria avec Henri dont elle eut deux fils : Frederik et Joachim.

En 1972, le 15 janvier, elle s’avança sur un balcon du château de Christianborg et elle fut proclamée… reine.

Ainsi devint-elle Sa majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark.

Qu’une femme règne sur le Danemark est une première dans ce royaume millénaire[1]. En sorte que Henri-Marie-Jean André Comte de Laborde de Monpezat, diplomate français, devint Son Altesse Royale le Prince Consort, Prins Henrik disent les Danois.

Le couple royal compte aujourd’hui 8 petits-enfants.

Sans titre1

La Reine Magrethe est aussi une artiste : elle peint, elle dessine, elle brode, elle a conçu des costumes de théâtre et de ballet. Et elle a même illustré les poèmes de son mari du recueil Cantabile (2000).

… Car Le Prince Henri écrit de la poésie, sculpte, joue du piano (des sonates pour piano de Beethoven en 1970, à sa contribution au groupe de rock Michael Learns to Rock en 2013), dirige parfois un orchestre (l’orchestre symphonique de la radio danoise en 2009), a composé quelques petites pièces, a participé à la rédaction de livres de cuisine, fait son vin du château de Cayx près de Cahors où le couple royal a sa résidence d’été depuis longtemps.

Pas de deux royal est le titre de l’exposition des œuvres du couple en 2013 au musée d’art moderne de la ville de Aarhus. Un record du nombre d’entrées fut atteint avec 285 510 visiteurs.

Couacs

 Après quinze ans de mariage, Le Prince fait remarquer que c’est sa femme qui le paie. Aussi la loi de financement lui prévoit – de droit – une rémunération depuis lors.

Pour le nouvel an 2002, alors que la reine se trouve indisposée suite à une chute, son fils Frederik, prince héritier, est désigné pour recevoir les ambassadeurs. Le prince Consort passe de numéro 2 à numéro 3, et proteste.

Dans la presse française, il aurait soutenu (ce qu’il conteste) à deux reprises que le mari d’une reine devait être roi comme l’épouse d’un roi devient reine. Une majorité éphémère fut obtenue au parlement en ce sens mais ce ne fut pas sans susciter de vives critiques. En compensation, une journaliste propose qu’on l’appelle désormais Sa Majesté le Prince Consort, comme l’on dit Sa Majesté la Reine. « Je crois que c’est trop tard », répond le Prince Henri.

L’accent français persistant du Prince ne cesse de faire rire tous les Danois ou presque depuis plus de 40 ans. C’est un regret pour ce polyglotte (anglais, espagnol), ancien de « langues O. »[2] (chinois, vietnamien) et du ministère des Affaires étrangères, et ce, d’autant plus que son épouse s’exprime dans la langue de Molière avec une aisance remarquable. En 1981, elle a traduit en danois Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Lui, écrit ses poésies en français qui sont ensuite traduites en danois.

On raconte au Danemark que le Prince Consort, rentrant de la chasse, aurait déclaré qu’il avait « tiré un renard » (« jeg har skudt en ræv »). Mais, à cause de sa mauvaise prononciation, dit : « jeg har skudt en røv », ce qui signifie « j’ai tiré un c.. ».

Au Danemark, pour la plupart des gens, manger du lapin revient à peu près à croquer dans un chat. Aussi, le credo culinaire du Prince, de la bête tout se mange, ne doit pas manquer de créer quelques remous dans les estomacs vikings, le Prince Consort défendant, bien accommodés, saucissons d’âne, cervelles, et testicules…

Le double niveau de l’amour[iii]

Le premier niveau de l’amour est narcissique.

Hypothèse :

Margrethe aime chez Henri « ce point d’idéal » par où il la voit comme il lui plaît d’être vue : pas seulement comme une reine, mais probablement comme une artiste danoise aimée d’un français, dont elle aime essentiellement la langue maternelle. Henri lui fait don de sa personne française mais voilà, dit Lacan, ce don, « mystère, se change inexplicablement en cadeau d’une m… » D’où les couacs fréquents du Prince Consort qui font tant rire les danois.

Henri aime chez Margrethe « ce point d’idéal » par où elle le voit comme il lui plaît d’être vu : pas seulement comme un aristocrate, mais probablement comme un artiste français aimé de la Reine du Danemark, dont il aime essentiellement cet humour et ce sincère et chaleureux sentiment d’amitié, deux domaines typiquement danois dans lesquels il est d’ailleurs passé maître, selon les dires de son camarade de chasse, le comte Ditlev Knuth-Winterfeldt.

Ainsi se réalise, dans un pas de deux royal, leur « tromperie de l’amour ».

Le second niveau de l’amour est objectal.

Hypothèse :

Magrethe aime Henri parce qu’elle aime « inexplicablement quelque chose en (lui) plus que lui, qui est cet objet a », dont elle le « mutile ». Cet objet est oral (poétique, gastronomique, œnologique dans son enveloppe). Mais « c’est une oralité qui n’a justement absolument rien à faire avec la nourriture », ni avec la poésie. « C’est cet objet paradoxal, unique, spécifié, que nous appelons l’objet a. »

Henri aime Margrethe parce qu’il aime « inexplicablement quelque chose en (elle) plus qu’elle, qui est cet objet a », dont il la « mutile ». Qu’est-ce donc ? Peut-être le regard d’une femme qui se trouve être Reine et pour qui il demeure, quel que soit le protocole, le numéro 1?

Tout semble donc indiquer que sa Majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark et que Son Altesse Royale le Prince Consort forment un couple qui s’aime… et qui est aimé d’une large majorité de danois.

Sans titre2

[1] Margret I, au XIIème siècle, n’était pas reine mais tutrice de son fils Oluf puis régente.

[2]  École Nationale des Langues Orientales

[i]
Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 241

[ii]          Source pour l’ensemble du texte : https://da.wikipedia.org/wiki/Henrik,_Prinsgemalen, danois, non traduit https://da.wikipedia.org/wiki/Margrethe_2., danois, non traduit

[iii]          Source pour l’ensemble des citations de ce paragraphe : Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 237

Un em-brass(qui)-ment, par Paola Francesconi

Les facons pluralisées de faire couple véhiculent dans l’actualité la nécessité de nouvelles et multiples modalités de jouissance.

Elles véhiculent également de nouvelles formes de mascarade, qui, plutôt que de répondre au pas tout, répondent à l’angoisse d’une solitude surmoiquement mal tolérée. La honte d’être single se dispute avec la singularité et y fait objection.

La dernière trouvaille de deux artistes canadiens, Justin Crowe et Aric Snee, fournit la prothèse qu’il faut au phantasme de faire Un, bien sûr, mais à partir du deux, voilant le fait de structure que tout sujet (ou self) est inévitablement traversé par la division.

Il s’agit d’un faux bras, fait en fibre de verre, et offert ainsi à ceux qui veulent réaliser leurs selfies en faisant semblant d’être photographié en compagnie d’un fiancé imaginaire.

La main tendue, mentionnée par Lacan dans le Séminaire Le Transfert, celle qui, en allant vers l’objet, et non pas tellement vers l’Autre de l’amour, se trouve à rencontrer une autre main se dirigeant vers la première, (miracle de l’amour !), hé bien, elle est désormais un souvenir lointain.

Ici le sujet, surtout féminin, marié avec lui-même, à la manière du chat freudien, pelotonné sur lui-même, fait semblant de se compléter par un bras prêt-à-porter, déjà livré par l’industrie au lieu d’être produit en tant que miracle de l’amour.

La jouissance enveloppée dans sa propre contiguité aujourd’hui fait honte, apparaît comme en trop, venant contraster avec l’impératif surmoique de faire couple à tout prix.

Le faire d’une manière qui court-circuite la structure, en mettant l’objet a de l’industrie au zénith de la solitude moderne. « Il n’était pas lui, elle n’était pas elle” … Mais où ça ?… Fin du bal masqué, la mascarade en est une autre ! « Tu es ma femme ?  » Mais où ça ?…

“Dans l’Autre” répond le bras ! Fin des malentendus !

C’est une nouvelle version de la solitude féminine qu’offre le capitalisme, en mortifiant le créationnisme féminin, et aussi le créationnisme masculin naissant, avec la certitude d’être embrassé par l’objet, qui, plutôt que de se mettre en travers, à cause du non rapport sexuel, en propose la version suturante.

Avec qui ou avec quoi fait-on couple ? On ne sait plus. Et si l’on cède aux nouveaux objets pulsionnels tels qu’il sont produits par le capitalisme, peu importe même de se le demander davantage.

Pourquoi ne pas viser le bien dire sur le couple que l’on forme avec notre self ?

La psychanalyse nous en donne la chance. Vertu allusive du langage contre la certitude de la jouissance, prête à fournir des prothèses pour parer l’angoisse.

Et pourtant, par contre, plus elles scotomisent l’hilflosigkeit, la détresse subjective, sans secours, plus cette angoisse se fait aigüe et honteuse de son propre être jeté dans le monde.

Un monde désormais sans Autre : pourquoi ne pas en profiter pour inventer de nouveaux self, de nouvelles facons de ne jamais être seuls ?

Une telenovela du XXIème siècle, par Daniela Fernandez

Lui, c’est Rafael, un riche homme d’affaires. Elle, c’est Nina, une maîtresse de maison aux origines humbles. Rafael et Nina habitent ensemble depuis vingt ans. Ils forment un couple “heureux, harmonieux, complémentaire”.

Mais la famille ultra-catho de Rafael déteste Nina.

Tous les ingrédients de la telenovela classique de l’Amérique latine y sont réunis. Le pouvoir, les secrets de famille, un grand amour prêt à franchir les nombreuses barrières imposées par les vilains (une belle-mère jalouse, un frère malfaiteur, un curé conservateur), la rivalité riches-pauvres, méchants-gentils, conservateurs-progressistes, ainsi que le dévouement de la protagoniste qui réussira toutes les épreuves pour atteindre le happy end lors du dernier chapitre.

Alors, quoi de neuf dans cette telenovela argentine de treize épisodes, émise sur une chaîne publique en 2012, au prime time de 22h30 ?

Nina est transexuelle. Comme cette fiction a lieu en 2009 à Buenos Aires, Rafael et Nina ne peuvent pas se marier. Il faudra attendre encore trois ans pour que la loi sur le mariage égalitaire et la loi sur l’identité du genre y soient adoptées. C’est pour cela que Nina s’appelle Antonio sur sa carte d’identité, et qu’elle se verra obligée d’aller au Chili pour subir l’opération – payée par son milliardaire de mari – qui lui permettra de “devenir femme”.

Mais la véritable nouveauté de cette telenovela ne concerne pas l’identité sexuelle des protagonistes.

À la différence de toutes les autres telenovelas, dans “La veuve de Rafael”, dès le debut, on apprend que les tourtereaux ne seront plus jamais ensemble, car lui a trouvé la mort dans un accident de voiture.

Le premier chapitre commence donc avec la scène de son enterrement, où Nina sera obligée de se présenter déguisée en homme.

Sous le regard horrifié de la famille du défunt, aggrippée au cercueil, l’actrice trans qui joue la belle prononcera comme premiers mots : “Je suis la veuve de Rafael”. Dès lors, sa lutte ne consistera pas à vaincre les obstacles qui la séparent de son grand amour, mais plutôt à faire reconnaître par la loi sa vocation d’héritière, pour ainsi éviter d’être dépouillée par sa famille politique qui ne reconnaît pas sa carte de visite.

Lors du dernier chapitre, la protagoniste entend la décision du juge progressiste, laquelle lui est transmise par son avocate lesbienne qui s’exclame : “Tu es la veuve de Rafael !”

Une copine ajoute : “ Nina est riche ! ” Justice est faite. Mais Rafael est mort. La toute dernière scène montre la ravissante Nina, dans son nouveau resto chic, entourée de ses trois copines trans, son nouvel amoureux Roque, ainsi que son ex belle-mère repentie qui travaille dans la cuisine.

Mais le happy end préétabli ne fait que démontrer que le rapport sexuel n’existe pas.

 

une histoire de tradition par Fouzia Taouzari-Liget

 

Le mariage arrangé n’empêche pas les liaisons inconscientes!

Voici une histoire de couple, aux mille et une facettes. C’est l’histoire de Yassine et Fatima. Tous deux sont nés dans le même petit village d’Orient. Voici un bout de leur histoire telle qu’elle a été recomposée par leur fille née en terre d’Occident.

Fatima a grandi dans un univers féminin, entre ses tantes et sa grand-mère maternelle, sans contrainte, libre et insouciante. C’est sa grand-mère qui l’élevait depuis sa plus tendre enfance. Sa mère était absente, elle ne la connaissait pas.

Une voisine, femme au regard triste, avait l’habitude de leur rendre visite à la maison. Alors qu’elle avait huit ans, Fatima entendit sa grand-mère dire à cette femme : « Heureusement qu’il te reste ta fille, Fatima ». C’est alors qu’on lui révéla que cette voisine n’était autre que sa mère.

Son père avait été assassiné chez lui, en présence de son épouse enceinte de Fatima et de la grand-mère maternelle. Quelques mois après le drame et la naissance de l’enfant, la mère, veuve sans ressources, se remarie. L’homme qui l’avait demandé en mariage avait posé comme condition qu’elle se sépare de son enfant. La mère de Fatima accepta, et confia le nourrisson à sa propre mère.

De son côté, Yassine, deuxième enfant d’une fratrie de dix, quitte les siens à l’âge de huit ans. Par manque de ressources, ses parents l’envoient en ville. Nourri, blanchi, logé dans une famille, il s’occupe du bétail et de la terre en retour. À treize ans, l’âge de la puberté, Yassine, considéré dorénavant comme un homme, est renvoyé. C’est dans l’école de la rue qu’il grandira. Il dort où il peut. Il apprend la mécanique auprès des garagistes. Bref, Yassine se débrouille. À l’âge adulte, dans ce pays où la rencontre des corps n’est autorisée que dans le strict cadre du mariage, il multiplie les mariages de plaisir – nom qu’on donne à ces mariages – et les divorces.

À trente cinq ans, il obtient un contrat comme ouvrier dans une usine de voiture de l’autre côté de la Méditerranée. On est en 1974, l’Occident est l’eldorado de l’Orient. Il quitte son pays et découvre une nouvelle forme de solitude – l’exil. La barrière de la langue, la différence culturelle, le racisme, le font de plus en plus souffrir. Pour y remédier, il veut fonder sa famille dans ce pays d’accueil. Et ce avec une femme qui partage les mêmes valeurs traditionnelles et la même langue que lui.

Il repart dans son pays pendant l’été 1974, et fait savoir pour la première fois à ses parents son désir de se marier et de fonder une famille. Ces derniers pensent à une jeune fille du village, orpheline de père. Il s’agit de Fatima qui, à dix-sept ans, est décrite comme vertueuse et tranquille. En somme, elle a toutes les qualités de la femme traditionnelle : chaste et sans histoire.

Derrière ces qualités, c’est toute une histoire connue qui se réactualise. Yassine a connu le père de Fatima avant le drame. Il se souvient de cet événement tragique qui avait secoué le village. Il accepte donc ce que ses parents lui proposent : aller demander la main de la jeune fille. Les parents partent à la rencontre de la famille de celle-ci, pour demander sa main dans les règles de l’art. Les familles s’arrangent, s’accordent en l’absence des concernés, comme le veut la tradition.

Fatima se souvient de ce moment où ses tantes lui font l’annonce de son mariage. Fatima a suivi le chemin tracé par la tradition. Les futurs époux se rencontrent pour la première fois, le jour du mariage, lors de la cérémonie, chose courante à cette époque. Elle quitte ensuite son pays, sa grand-mère, pour suivre son époux et s’installer de l’autre côté de la méditerranée.

De ce couple exilé naquît, un an plus tard, une fille : alliage subtil de deux cultures – choc des civilisations. À la différence de la mère, cette fille veut savoir :

« Comment as tu réagi à l’annonce de ton mariage ?

— J’ai accepté », répond simplement la mère.

« L’avais-tu vu avant de dire oui ? », poursuit la fille.

« Non.

— Vous vous étiez parlé ? »

— Non ».

La fille continue son investigation. Elle veut comprendre, quelque chose lui échappe dans sa grille d’occidentale :

« Quand l’as tu rencontré pour la première fois ?

— Le jour du mariage », précise la mère, un peu agacée.

La fille n’était pas sans savoir que la rencontre des corps a lieu le jour du mariage, comme le veut la tradition. Alors elle ose franchement :

« Tu as couché le premier soir avec un homme que tu ne connaissais pas ? », taquine-t-elle en faisant mine d’être outragée.

« Oui ! Et alors ? », lui répond la mère, légèrement énervée.

« Mais ça ne se fait pas ! » s’exclame fortement la fille, exagérant l’outrage.

« Donc, tu l’as rencontré le jour de ton mariage. Tu as accepté une demande d’un homme que tu ne connaissais pas. Tu l’as suivi à l’autre bout du monde. Tout cela dans un contexte d’exil ! C’est courageux ! », se surprend à dire la fille pour la première fois.

La fille se tait. Les clichés se fissurent. L’envers du couple traditionnel que forment ses parents lui apparaît sous un nouveau jour – celui du courage. L’amour, nous dit Lacan, est ce qui supplée au rapport sexuel qui n’existe pas. L’amour est ce qui unit deux êtres. Ce lien est énigmatique, car le choix du partenaire est régi par les lois de l’inconscient. Il n’est pas rare que l’analyse vous amène à découvrir que ce choix peut être déterminé par la tradition transmise par la névrose familiale. Là où vous pensiez être libre dans votre choix, vous découvrez qu’inconsciemment, il est déterminé par les signifiants de votre histoire. La tradition est ce qui permet de faire rapport entre les sexes. C’est une des solutions fantasmatiques au problème que tout sujet rencontre face au désir.

Le mariage arrangé de Yassine et Fatima plonge ses racines dans la tradition musulmane. L’amour est venu avec le temps. Les qualités de Fatima qu’il avait mises en avant – chaste et sans histoire – se sont évanouies derrière l’histoire qui l’avait touché à son insu. Car Yassine était détenteur d’un bout de savoir concernant le père de Fatima, ignoré à elle-même. Et il lui parlera de celui qu’on surnommait, dans ce petit village d’Orient, le « français ».

A mood for love, par Nathalie Charraud

Trois films chinois où lire les expressions du désir

La jeunesse chinoise est-elle vraiment à ce point prise entre une tradition qui veut que l’on se marie pour prouver sa piété filiale, et un souci financier qui fait prévaloir le contrat juteux à la question du désir qui resterait tout à fait voilé ?

La littérature et le cinéma apportent me semble-t-il un autre éclairage à ce constat résolument sociologique et économique.

Le récent festival du cinéma chinois qui s’est déroulé à Paris puis dans quelques villes de province nous a proposé par exemple le dernier film de la star Xu Jinglei Somewhere only we know, adapté d’un roman de Wang Shuo, qui raconte la naissance d’un amour entre une jeune femme récemment arrivée de Chine à Prague et d’un jeune homme, père célibataire qui vit avec sa mère et sa petite fille, amour qui entre en résonnance avec l’histoire d’un autre amour, celui de la grand-mère de la jeune femme pour un médecin praguois peu après la dernière guerre.

Le contexte de l’après-guerre rendra impossible la réalisation d’un départ rêvé vers une Chine idéalisée par le médecin : sa femme, qu’il pensait morte en déportation, est retrouvée amnésique dans un hôpital. Il ne songe pas à échapper à son passé et renonce au départ.

Puis, surgiront la fermeture aussi bien de la Tchéquie que de la Chine, ce qui n’est pas explicité dans le film, mais qui, en filigrane, explique que les deux amants ne pourront plus jamais se donner de nouvelles après le retour de la grand-mère en Chine, (jouée de façon exquise par Xu Jinlei elle-même), où elle élèvera celle qui est considérée selon les usages de filiation chinoise comme sa petite fille.

Cette dernière, au XXIè siècle, rencontre donc ce jeune Chinois hors-norme, qui vit à Prague avec une mère folle et une enfant qu’il a eue avec une jeune européenne de passage qui lui a laissé l’enfant. Il s’attache à cette jeune femme sensiblement plus âgée que lui. Quelque chose est à inventer dans ce couple où le désir s’appuie sur une certaine transmission.

Tout autre est le parcours sentimental et professionnel d’un groupe de cinq étudiants dans le film Fleet of time de Zhang Yibai. Adaptation d’un roman populaire de Jiu Yehui, adapté également en série télévisée, le film a connu un succès immense en 2014.

Plus réaliste que le précédent, il joue de flashbacks à l’occasion du mariage de l’un d’entre eux en 2014, mariage qui obéit à tous les stéréotypes du potlach nuptial chinois. Caméra au poignet, une jeune femme convoquée pour immortaliser l’événement, interroge les protagonistes sur leur passé, sur leurs amours, les couples qu’ils avaient formés au lycée, puis à l’université, les raisons des séparations… Elle veut tout savoir et les poursuit de sa recherche de vérité sur leurs désirs, où les préceptes confucéens semblent tout à fait absents. Un hommage au cinéma en tant que révélateur possible de vérité.

Le film plus ancien Une jeunesse chinoise de Lou Ye met également en scène un groupe d’étudiants et leurs histoires amoureuses, avant et après les événements de 1989 place Tien An men.

L’héroïne Yu Hong découvre les ressources infinies de la jouissance féminine. Dans son journal elle note : « Il y a quelque chose qui surgit comme le vent un soir d’été. Impossible de s’en défendre ni de la contrôler. Elle nous suit comme une ombre, on ne peut s’en défaire. J’ignore ce que c’est, je ne peux que l’appeler « amour ». »

Le lien entre jouissance et écriture est clairement montré dans ce film à travers l’évocation constante du journal de la jeune fille. Ce journal soutient Yu Hong dans ce qui est exploration de sa jouissance, lui permettant de mettre des mots, sinon des paroles difficiles à faire entendre à ses partenaires, à son savoir. Les petits bouts de savoir sur le réel de la jouissance féminine qu’offre ce film nous confirme que la Chine est certainement le plus lacanien des pays d’Asie.

Ces œuvres, parmi beaucoup d’autres qui explorent les expressions du désir, démontrent ce que la psychanalyse peut offrir en Chine aujourd’hui : un lieu où pouvoir tout dire, bien dire, à quelqu’un qui vous écoute, ce dont les jeunes Chinois sont à la recherche, au-delà de l’angoisse de devoir se marier à tout prix !

Faire couple, liaisons inconscientes ——Passage inévitable ? par Xu Dan

La Chine actuelle affiche un taux important de divorces, le nombre de jeunes couples qui se séparent s’accroît en effet d’année en année. Ces jeunes appartiennent à la génération des années 70 et 80, celle de l’enfant unique.

Dans le confucianisme traditionnel, la famille constitue le noyau vital, la filiation est essentielle. Chacun a une place bien définie au sein de sa filiation, chaque membre de la famille a une tâche spécifique. La relation de couple est secondaire puisqu’elle ne prend de valeur qu’au regard de l’intérêt familial. L’homme est représentant de communication avec l’extérieur, tandis que la femme s’occupe des affaires du foyer et du soin des enfants. Cette différenciation de rôle pourrait conduire à un privilège masculin extrême. L’homme constitue le centre de la relation conjugale.

La Chine s’est confrontée à une forte modernisation au début du XXe siècle. La reforme économique et l’ouverture du pays ont transformé la relation de couple. La génération des années 50 maintient l’idée de couple, mais cherche une issue hors du mariage. Fréquenter des maîtresses ou amants constitue un phénomène social actuel. Pour la génération des années 70 et 80, la liaison ne se maintient plus par la force, les problèmes relationnels se répètent. Cette génération se perd dans la recherche de l’amour, la relation de légèreté et l’esprit matérialiste.

Plusieurs raisons expliquent ces phénomènes et le fort taux de séparations : l’accès au travail et l’indépendance financière des femmes exige un nouvel équilibre des rôles et de partage des tâches; la rencontre homme-femme est plus ouverte, tandis que le mariage reste figé comme finalité des rencontres. Le choix de l’époux ou épouse n’est plus formellement imposé par les parents, mais leur désir compte énormément et leur avis influe bien souvent sur le quotidien du jeune couple…

La Chine actuelle doit faire face à la confrontation entre modernité et tradition. La nouvelle génération est chargée de retrouver un « juste milieu » entre les deux. Les éléments multiples sont remis en question. Les actions sont commises avant une stabilité de décision. Ainsi, dans la société actuelle il y a le terme courant utilisé « Zaodong » (Zao, « maniaque » ; Dong, « agité ») pour décrire l’état de l’être et la manière de se conduire des personnes dans le cadre d’une relation.

Les Chinois de la nouvelle génération suivent en quelque sorte machinalement les étapes de la vie programmées collectivement : scolarité, travail, mariage… sans s’interroger sur leur propre subjectivité. Ce temps collectif enveloppe une continuité des premières relations familiales constituées avec l’Autre et prolonge le temps de l’adolescence. Il manque un

temps ralenti et un temps de passage pour s’interroger individuellement, pour s’arrêter et redemarrer. D’où le prix fort des séparations actuelles. Faire couple suppose aujourd’hui de redéfinir sa position entre être traditionnel attaché à l’idéologie confucianiste et être moderne séduit par la liberté et la variation. Il s’agit d’une coordination entre le moi idéal et l’idéal du moi. Ce fait renvoie à la problématique de séparation avec l’Autre parental, voire l’Autre maternel. Comment chaque individu assume son désir, sa disposition est remise en question. Par ailleurs, la transformation des rôles de la femme ainsi que celle de l’homme demande également de reconnaître le statut de la maternité et interroge sur le devenir père.

La difficulté de faire couple dans la Chine actuelle témoigne d’un passage inévitable dans le cadre de la transition historique que vit le pays. Néanmoins, un temps de passage singulier s’interpelle chez chaque individu. La création d’espaces intrapsychiques, pour que chaque sujet retrouve sa frontière et se situe plus confortablement vis-à-vis de sa relation de couple, est primordiale.

Faire couple en Chine, c’est d’abord un contrat !, par Hélène de La Bouillerie

Les arrangements matériels entre époux constituent le socle du mariage.

En Chine, la question de l’argent est primordiale dans le couple. Quand une fille a 25 ans et qu’elle est célibataire, ses parents lui mettent une pression énorme pour qu’elle se marie, même si les mariages traditionnels arrangés se font plus rares. Aujourd’hui, comme les femmes travaillent beaucoup, elles sont souvent célibataires et n’ont pas le temps de rencontrer un homme. Alors c’est leur mère qui part en quête d’un mari.

Dans les jardins publics de Pékin ou de Shanghai sont organisés de véritables marchés de célibataires, avec des panneaux où sont affichées des petites annonces de célibataires à la recherche d’un conjoint [1] ! Ce ne sont jamais les jeunes qui passent les annonces, ce sont leurs parents souvent à l’insu de leur enfant. Pour les parents, c’est essentiel que le gendre ait une bonne situation, car c’est lui plus tard qui devra les assumer financièrement, le système de retraite ne fonctionnant pas en Chine. Sur les petites annonces figurent principalement des informations financières : le salaire, la marque de la voiture, le logement (est-ce que l’emprunt est remboursé ?), la provenance, les conditions attendues… C’est ça qui compte d’abord.

Même pour les actrices célèbres, la mode c’est d’épouser des riches business men. Tant pis s’ils sont affreux ! En cas de divorce, c’est le pactole ! Ainsi, la ravissante actrice Chexiao s’est mariée à un jeune héritier obèse propriétaire de mines de charbon. Elle avait tout prévu. Un an et demi plus tard elle a divorcé et elle a récupéré plus de 3 milliards de yuans (500 millions de USD)[2].

Les émissions de téléréalité qui pullulent, reflètent bien cette dimension mercantile du couple. On voit une célibataire choisir entre une dizaine de prétendants au mariage. Elle ne pose que des questions financières et d’organisation, la séduction n’intervenant pas du tout dans ses critères : combien tu gagnes ? As-tu ton propre logement ? Si l’on se marie, qui s’occupera des enfants ?… Ainsi, lors de l’émission de téléréalité Fei cheng wu rao, une candidate a envoyé paître un célibataire au chômage qui lui proposait un tour en vélo par cette phrase qui a fait scandale : « je préfère pleurer dans une BMW qu’être heureuse sur un vélo ».

Le couple en Chine, c’est d’abord un contrat fondé sur des arrangements matériels. Et le mariage reste une obligation sociale[3]. Le concubinage est toléré mais jusqu’à un certain âge (environ 30 ans). Même si elle est amoureuse, une fille qui a un petit ami gagnant mal sa vie, lui préférera un bon parti et n’hésitera pas à le quitter pour se marier.

Un jeune homme fauché, qui n’a pas les moyens d’avoir un logement, devra accepter de se déclasser. Ainsi, de nombreuses agences permettent de trouver des femmes provinciales qui veulent se marier pour rester à Pékin car elles n’ont pas les papiers nécessaires. Le mariage est souvent un moyen pour prendre l’ascenseur social. Pourtant, de plus en plus de couples vivent ensemble sans se marier, notamment pour ne pas supporter d’avoir ensuite leurs parents qui viennent s’installer chez eux, ce qui est classique. De même, de nombreux couples refusent d’avoir un enfant pour rester plus libres et avoir plus de moyens. En Chine, il est encore obligatoire d’avoir un certificat de mariage pour pouvoir accoucher !

[1]                http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2013/11/29/chine-le-grand-marche-des-celibataires/

[2]                http://www.wantchinatimes.com/news-subclass-cnt.aspx?id=20130223000003&cid=1303

[3]                http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/05/en-chine-le-mariage-arrange-disparait-progressivement_1567854_3232.html