Foules à deux

Cette rubrique est ouverte aux anthropologues, sociologues, philosophes qui ont analysé ce qui fonde la nouvelle vigueur du « faire couple » dans la civilisation contemporaine. A l’aube du XXIè siècle, la focale du chercheur en sciences humaines s’est, en effet, déplacée. L’étude des structures sociales, a laissé la place à celles du quotidien, du rapport au corps, des relations intimes, qui sont désormais les modes d’entrée sur la modernité. Les terrains des sociologues rejoignent les objets classiques de la philosophie pour questionner les nouveaux espaces du vivre ensemble. Le couple est l’un de ces lieux, suscitant, depuis les années 90, une floraison de travaux qui convergent pour souligner à la fois le délitement du lien social et la vitalité du « faire deux ».

Comment s’articulent ces deux constats ?

Anthropologues et sociologues s’accordent, en effet. Il y a un effritement, une dissolution des formes de la tradition sous l’effet de la globalisation. D’une part, dans la société post-moderne, l’individu ne peut plus prendre appui, comme par le passé, sur les institutions familiales, les grands collectifs ; d’autre part, la globalisation a pour effet de détacher les relations sociales des lieux traditionnels où elles s’ancraient. Pourtant le couple, indiquent les données sociologiques, a la vie dure.

Alors, sur quoi se fonde l’étrange solidité du lien à deux ? Sous l’effet de la disparition des grandes identifications, se dessineraient de nouvelles formes de subjectivités ? Les sujets, dont les destins ne sont plus pris en charge par la tradition, seraient sans cesse soumis à des choix personnels, donnant lieu à de nouvelles inquiétudes. L’autre en miroir serait convoqué à se faire partenaire des affres dans lesquels est plongé le sujet contemporain, le regard du conjoint ayant pour effet d’apaiser une incessante quête identitaire. Cet effet du regard, mais aussi de la présence de l’autre dans un nouage à deux, nous l’interrogerons sur la scène même du monde contemporain, en présentant quelques échantillons du « faire couple » aujourd’hui, le phénomène du coaching, par exemple ou le faire deux avec son animal domestique….

Ce travail d’enquête sur la société contemporaine, sera mis en perspective avec la lecture de textes classiques.

Autant de pépites qui, par contraste, feront surgir tout à la fois le sel et l’utopie de ce qui fait couple aujourd’hui.

Agnès Vigué-Camus

Le désir est asocial, entretien avec Maurice Godelier, anthropologue

Directeur d’études à l’EHESS, Maurice Godelier, anthropologue de réputation internationale, est considéré comme l’un des chefs de file de l’anthropologie française. « Faire couple », est un sujet qui ne mobilise pas seulement une théorie de l’alliance, nous dit-il, mais suppose de parler de filiation…

Vous rappelez, dans votre ouvrage Métamorphoses de la parenté, que le couple ne suffit jamais à rendre compte seul de la conception d’un nouvel être qui puisse se faire sujet. Pensez-vous que la science occupe cette place en plus pour les couples occidentaux contemporains ?

Un homme et une femme par leurs rapports sexuels, en effet, n’y suffisent pas. Une conjonction d’éléments, sperme, sang menstruel, esprit-âme, vont faire qu’un enfant existe et ils varient d’une société à l’autre. Il y a donc une combinaison d’éléments et surtout un tiers qui intervient à chaque fois. La naissance est une conjonction d’éléments agis par des acteurs différents et la mort est une disjonction qui ne s’oppose pas à la vie mais à la naissance puisqu’après la mort, une autre vie commence. Il y a conjonction /combinaison/ disjonction.

Dans notre conception moderne, la science dissocie. Elle affirme qu’un homme et une femme suffisent à faire un enfant. Avec les innovations technologiques permises par les avancées de la science, il suffit même d’un ovule et d’un agent de fécondation. Il y a donc un désenchantement de la vie et du monde.

Pourtant, les croyances fantasmatiques résistent. La pulsion mythologique en nous ne disparaît pas. J’ai étudié beaucoup de religions et de systèmes de parenté qui commencent par de véritables coups de force. Ainsi, les systèmes patrilinéaires engendrent des sociétés où la descendance se fait exclusivement par les hommes. C’est un coup de force ! J’en suis arrivé à la conclusion que se combinent dans nos esprits deux logiques : l’une où l’impossible est reconnu, donc le possible et l’impossible s’excluent. Mais à côté de cette première logique qui est celle de la science, du champ des expériences concrètes vérifiables, il y a des domaines dans lesquels l’impossible est possible. Ce sont toutes les croyances religieuses et politico-religieuses car dans les systèmes politiques, il y a des dimensions totalement imaginaires comme, par exemple, la monarchie du droit divin, système politique dans lequel le monarque est choisi par Dieu… Deux logiques, c’est le terrain de l’élaboration imaginaire et non-imaginaire des faits de la vie. Je ne pense pas que la science occupe la place du soleil chez les Baruya, ou d’un ancêtre… La science refoule, détruit partiellement la place de ces imaginaires mais il n’y a pas d’éradication des représentations imaginaires du monde ni de soi.

Freud, puis Lévi-Strauss ont mis en avant l’inceste pour rendre compte des interdits sexuels fondamentaux qui encadrent le « faire couple ». Qu’en est-il pour vous actuellement et que recouvre désormais ce terme ?

Il faut revenir au problème de l’interdit de l’inceste qui est l’un des trois piliers de la parenté. Le premier pilier est le principe de descendance qui détermine l’appartenance des enfants naissant d’une union reconnue socialement.

Le deuxième concerne l’homme et la femme avec qui il est possible d’avoir un rapport sexuel et de se marier. Le troisième pilier concerne les tabous, les interdits sexuels, incestes homosexuels et hétérosexuels. Lévi-Strauss a vu l’inceste essentiellement comme une condition de l’alliance. Puisque certaines femmes me sont interdites, je dois m’unir sexuellement et/ou avoir une union sociale au-delà. Mais il a négligé le dommage que les rapports sexuels peuvent faire.

En fait le tabou des deux formes d’inceste au sein de la famille consanguine est une condition de reproduction aussi bien de la descendance que de l’alliance. Malinowski – qui a été ridiculisé par Lévi-Strauss – et Meyer Fortes, mettaient l’accent sur les dommages que la sexualité fait dans la famille. Si dans une famille consanguine nucléaire occidentale, un homme a des relations sexuelles avec sa fille, il met en rivalité sa fille et sa femme. Même chose pour une femme avec son fils qui installe une rivalité entre celui-ci et son mari. Donc, le désir a pour conséquence deux choses. D’une part, les générations s’effondrent les unes sur les autres, l’autorité des aînés sur les cadets est mise en cause, la solidarité entre les membres de la famille est menacée. Et les effets débordent la famille car ils endommagent tout autant les rapports d’alliance. Mon beau-frère peut-il accepter que je fasse souffrir sa sœur en couchant avec sa nièce ? Les mauvais usages du sexe à l’intérieur de la famille touchent les deux piliers de l’alliance et de la descendance.

Et cela veut dire que spontanément, le désir est asocial. C’est-à-dire que dans le psychisme, à un moment, apparaît le désir de sa mère ou de sa sœur ou de son frère ou de son père, désirs qui ont leur source dans les profondeurs du corps et dans l’inconscient. C’est ce que les psychanalystes explorent de leur côté.

Extraits des propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Michel Grollier.

les versions du couple, entretien avec Marie-Laure Vautrin, sociologue.

Marie-Laure Vautrin est chargée de mission départementale en Moselle et  travaille sur la thématique de l’égalité des hommes et des femmes.

Que signifie pour vous « faire couple » ?

Faire couple ce n’est pas s’enfermer dans des rôles déterminés, dans des normes que la société impose. C’est d’abord apprendre à communiquer. Or ces normes enferment les femmes et les hommes. Les hommes sont parfois en demande d’une place différente, à condition que les femmes leur laissent, et qu’elles apprennent à lâcher prise. D’où l’importance d’une éducation non stéréotypée des enfants. Mais nous sommes encore dans une société patriarcale, avec le poids de l’histoire, le poids des religions et même le poids du droit. Le pater familial est dans le droit romain par exemple, et le droit de la famille était encore sous le poids de la domination masculine. C’est moins le cas aujourd’hui mais, ce n’est que très récemment que les femmes sont passées de l’autorité du père à l’autorité du mari. L’autorisation des femmes pour travailler sans l’autorisation du conjoint c’était 1965. Nous constatons que même dans les couples où il y a une répartition sexuée plus égalitaire des tâches, certaines études montrent qu’il y a toujours une répartition sexuée. C’est-à-dire que les pères vont être, par exemple, plus sur l’accompagnement des enfants dans les loisirs. Et les mères vont être davantage sur le soin apporté aux enfants. Cependant, il y a aujourd’hui une demande des hommes d’être reconnus dans leur fonction paternelle. Votre question est même bien plus large que femme / homme, elle est aussi liée à la question des transgenres à prendre en considération. Et là on se rend compte qu’on en est loin quand même ! Quand on voit toutes les manifestations qu’il y a eu contre le mariage homosexuel ! Le couple, c’est un couple hétérosexuel, mais aussi un couple homosexuel. En même temps, ça m’interpelle parce que je me rends compte que dans la réponse que je vous fais, je n’imaginais pas être sur un modèle de couple avec enfants. Le couple peut aussi faire couple sans enfants, ce qui est encore très mal vu dans notre société.

Il y aurait plusieurs versions du couple ?

Il n’y a pas de modèle unique de couple, et chacun a ses normes et ses valeurs, les miennes sont du côté du couple homme / femme et parental. Mais il y a aussi le couple amoureux, le couple hétéro normé, le couple homosexuel, et le couple d’amants. Et un couple c’est d’abord une rencontre, une vie sexuelle avec son partenaire, et la recherche d’un fonctionnement entre guillemets, même si le terme n’est pas très joli en matière de sexualité. Il y a des couples qui acceptent d’avoir une sexualité libre en parallèle, sans remise en question de la relation. Cela suppose que les choses soient négociées et acceptées par l’un et l’autre. C’est possible et c’est compliqué. Répondre à votre question me renvoie aussi à mon expérience personnelle. Faire couple c’est aussi accepter la différence de l’autre, et c’est apprendre à accepter l’histoire familiale de chacun, parce que nous sommes tous issus de modèles éducatifs différents, d’histoires familiales différentes. Cela joue dans sa façon de faire couple. En ce qui me concerne, j’avais un père qui était très autoritaire, et à la fois très présent, et aimant. Ça donne des caractères, des tempéraments, et même des façons d’être que nous sommes contraints de confronter à un moment, et qui nécessitent d’être mis en mots. Pour moi c’est aussi prendre du recul et se remettre en cause par rapport à ce qu’on a vécu. Faire couple c’est aussi être en capacité de donner et d’exprimer ses émotions. Et ceci, on ne nous l’apprend pas. Nous sommes marqués par notre histoire de vie, ce qu’en sociologie on appelle les nœuds biographiques. La difficulté est de trouver sa voie, ne pas être en opposition ou en reproduction de la façon de faire ou d’être de nos parents. C’est compliqué de trouver son chemin à soi.

Qu’est-ce qui permet de trouver ce chemin ?

L’amour, qui se construit. Mais les filles et les femmes sont souvent éduquées et élevées dans l’idée du prince charmant, qui est du côté à la fois de la passion et du couple familial qui doit durer. La notion du temps est compliquée parce que l’amour s’érode. Il faut peut-être alors apprendre à s’aimer autrement. Pour moi, la passion se transforme en autre chose. Et faire couple c’est aussi de la tendresse. Et aujourd’hui un couple ne s’inscrit pas nécessairement dans la durée. C’est une réalité de l’époque. Faire couple c’est aussi des divorces et des familles recomposées, ce qui complique la chose, et ce n’est déjà pas simple ! La passion c’est le couple fusionnel, cela m’évoque la violence conjugale, notamment l’indistinction entre les conflits et les violences conjugales, dans lesquelles la situation est verticale, avec un dominant dans une position d’emprise sur son conjoint. Alors que dans un couple, on est dans une situation latérale. Même si un couple qui ne s’engueule pas, c’est presque bizarre ! Je ne vois pas comment il n’y aurait pas de conflits. Il y a nécessairement de la négociation, de la discussion et des paroles. Un couple sans parole finit pas vivre conjointement mais séparé. En même temps faire couple quand on a des enfants, c’est trouver des moments pour le couple, faire des choses rien que pour deux. Je me souviens de la première fois où nous sommes repartis en vacances tous les deux, pour trois jours, très rapidement ça a été très dur ! Ce qui est lié à ce que mes parents ont fait de moi, je me rends bien compte que la question de la famille est très importante pour moi. Nous étions quatre filles, j’ai trois garçons, et j’ai rarement vécu seule. D’où peut-être l’importance du côté grégaire qui implique que j’ai du mal à dissocier la notion de couple de celle de famille.

Propos recueillis par David Sellem et Djamila Ammar

Caroline Fourest et Inna, leader du mouvement Femen : un couple impossible ?, par Isabelle Buillit

Dans un ouvrage paru début 2014, Caroline Fourest dresse le portrait d’Inna Schevchenko, leader du mouvement Femen[i]. Ce que dévoile courageusement la journaliste, c’est aussi l’histoire d’une rencontre amoureuse.

Qui est Inna Schevchenko ? Une jeune fille brillante, née en Ukraine en 1990, très tôt déterminée à ne pas suivre le chemin tout tracé des jeunes femmes de sa génération, destinées au mariage et à la maternité… quand elles ne sont pas happées par la prostitution. Durant ses années de lycée, Inna milite contre Ianoukovith, alors candidat à l’élection présidentielle. Étudiante, elle est élue présidente du parlement des étudiants à Kiev. Elle occupe d’abord un poste prestigieux de journaliste dans l’équipe d’un jeune parlementaire. Elle y découvre l’envers du décor : propagande, crédits fictifs, articles mensongers, corruption… En mars 2010, Inna perd ce travail du fait de son militantisme au sein de Femen. Elle enrage, cependant que les espoirs démocratiques de la révolution Orange finissent de s’envoler.

Son engagement n’en est que plus vif. Alors qu’elle est poursuivie par les autorités ukrainiennes pour avoir tronçonné – torse nu – une croix de plusieurs mètres de haut en soutien aux Pussy Riot[ii], elle se réfugie à Paris.

« Inna, écrit Caroline Fourest, a tout sacrifié pour Femen. Sa carrière, sa vie personnelle, elle n’a plus rien, ni chez soi, ni futur. […] A 23 ans, Inna a déjà un passé. Elle a défié tant de services secrets, subi une centaine d’arrestations, et a même été kidnappée en Biélorussie, après une action devant le KGB. »[iii]

A propos du projet de ce livre, Inna confie à Caroline Fourest : « Je veux un livre révolutionnaire ! […] Pas pour dire que nous [les Femen] sommes des femmes comme les autres. Pour dire au monde que nous sommes prêtes à aller jusqu’au bout et qu’il a raison de trembler ! »[iv]

Elle même féministe, Caroline s’intéresse dès le début à cette nouvelle forme de militantisme. Elle soutient Femen et co-réalise le film « Nos seins, nos armes »[v]. Auparavant, elle avait accueilli Inna à Paris et avait déniché pour elle un petit logement et ce qui deviendra le quartier général de Femen, le Lavoir moderne. Elle l’aide à obtenir une carte bleue, un visa, le statut de réfugiée politique ainsi qu’un avocat efficace. Elles dînent souvent toutes les deux dans des restaurants chics, discutant de l’actualité et des actions à mener.

Caroline Fourest confie comment elle est tombée amoureuse de cette belle ukrainienne : elle admire sa détermination, sa verve et son intelligence. Toutes deux partagent un engagement politique très profond et mènent de violents combats contre l’extrême droite ou les intégristes religieux. Inna les défie dans la rue, à coups de messages et d’actions chocs. Caroline enquête, écrit et les affronte sur les plateaux télé. Au fil de la lecture, l’on devine entre elles une romance. Néanmoins Inna ne baisse pas la garde, ne se dévoile que très rarement, et lui cache certains projets d’actions.

Quand elle demande à Inna ce que lui coûte son engagement sur le plan personnel, elle répond : « Je suis 100 % activiste, 100 % Femen, et je ne pense jamais à ce qui peut m’arriver en tant que personne. Je suis plus une activiste qu’une personne. »[vi]

Dans les débuts de Femen, en Ukraine, les actions ne se faisaient pas encore seins nus. Lorsque l’idée a émergé, Inna y était tout à fait opposée. A présent, elle signale qu’ « Être nue dans la rue, utiliser son corps, pas dans un lit avec un homme, mais pour se battre, c’est un acte qui les rend fous »[vii]. Sous l’œil des caméras du monde entier, malmenée, frappée, emprisonnée, son torse arbore des messages choisis par elle, tel que « No religion, nudity is freedom » ou encore « My body, My rules »…

Jusqu’où ira-t-elle ?, se demande la journaliste. N’a-t-elle donc pas de limite ? Comment peut-elle tenir le coup ? N’a-t-elle jamais peur ? Dans les actions très risquées, on se demande si elle n’a pas perdu la raison.

Avec ce livre, intime et touchant, l’on perçoit que Inna habite son être de femme de façon énigmatique et extrême. En montrant ses seins, il y a autre chose que la seule visée médiatique et militante. Ne dévoile-t-elle pas ainsi qu’elle n’a rien à perdre ? Le temps d’une action, le corps de cette jolie femme est presque donné en pâture à ses ennemis. Son militantisme rejoint son être de femme du côté du sans limite. Dans une radicale solitude, son partenaire n’est-il pas cet Autre qu’elle vise et qui détient le phallus ? Cette logique semble exclure la question du couple, du deux.

Peu à peu, Innochka et Carolinka[viii] se distancient l’une de l’autre : un désaccord s’installe sur les stratégies de Femen. Là où Caroline prend le temps de la réflexion, Inna la trouve enfermée dans son confort voltairien. Elle ne veut rien entendre des enjeux autour de la laïcité en France et mène des actions que Caroline ne cautionne pas et juge maladroites, voire fanatiques. De toute façon, elle ne lui demande plus son avis.

[i] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, Paris, Le livre de Poche, 2015.

[ii]  Pussy Riot est un groupe de punk-rock féministe russe, formé en 2011.

[iii] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 7.

[iv]  Ibid., p. 9.

[v]  Avec Nadia El Fani, diffusé sur France 2, le 5 mars 2013

[vi]  Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 38.

[vii]  Ibid., p. 36.

[viii]  C’est ainsi qu’elles se nomment réciproquement dans une intimité complice

Aimer puis quitter la vie politique traditionnelle…, entretien avec Jean-Philippe Magnen

Y a-t-il, selon vous une incompatibilité, une rupture, un impossible entre être élu et avoir une sphère privée et une place dans la société civile ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait incompatibilité. L’engagement politique, c’est normalement pour l’intérêt général, collectif. Ce sont des hommes et des femmes qui ont des convictions et les mettent en débat et en pratique. Certains font le choix d’aller plus loin et d’occuper un poste d’élu. C’est-à-dire de représenter le peuple, d’être à son service.

Moi j’ai été élu et j’ai pu constater au fil des ans que le fossé était de plus en plus important entre la politique issue de la démocratie représentative et la participation de la société civile. C’est sans doute là qu’il y a un défaut du système. Il faut sans doute réguler autrement les coûts et gratifications de l’engagement politique. Dans le système des partis traditionnels, on se concentre trop sur l’occupation de postes et sur les questions d’argent et de pouvoir.

De façon générale, il y a une hypertrophie de l’ego dans toutes les sphères de décision. Elle est spécialement exacerbée en politique. Ça a des effets pervers. Le système d’accès au pouvoir est, selon moi, actuellement, incompatible avec la recherche d’intérêt général et de lien sain avec la société civile.

Je porte le projet écologiste. C’est ce qui prime dans mon engagement. Mais même dans la famille écologiste, qui se targuait de l’ambitieuse formule « faire de la politique autrement », on ne parle plus que des personnalités du parti et de leurs vicissitudes. On ne parle plus des idées. On ne sait plus ce que portent les uns et les autres. D’ailleurs, c’est devenu très difficile aujourd’hui de différencier la gauche de la droite dans l’échiquier politique.

Quelle action peut être menée pour soutenir l’intérêt pour les projets recouvert par l’intérêt des élus politiques ?

Il ne s’agit pas de nier la personne, car les projets doivent être incarnés. Cependant, il faut savoir, par moments, s’effacer. Mais dans le système politique actuel, dès qu’on s’efface, on perd. Gandhi disait : « soyez le changement que vous voulez pour le monde ». Il y a encore fort à faire pour cela. Si les personnalités politiques étaient conscientes qu’elles ont besoin, parce que leur fonction est en représentation, d’être accompagnées, de faire un travail sur soi pour se placer de façon juste, sans doute les projets seraient-ils davantage mis en avant que leurs porteurs, et beaucoup plus de politiques sauraient porter des idées au profit de projets à mettre en œuvre.

Dans ce projet d’améliorer le vivre ensemble, comment remettre au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour ?

Ça a beaucoup fait réagir quand j’ai dit dans ma lettre de départ « il faut réintroduire du bonheur et de l’amour en politique ». Il y a une violence relationnelle qui gagne le monde politique. Les trois-quart du temps sont passés à des jeux de posture et rapports de force. Il y a beaucoup de haine, de ressentiment et plus on va vers le haut, plus c’est malsain. Moi j’arrête, j’ai dit « stop » parce qu’on m’a dit ou fait comprendre : « si tu veux monter (et je n’étais pas loin du haut), il va falloir descendre untel ! » Et bien non ! Je pense que le collectif doit trouver le moyen de réguler pour savoir qui est à la bonne place et à quel moment. Il faut absolument inverser la tendance. Et avant tout remettre du lien dans les collectifs de travail au sein des partis politiques. Il faut militer pour l’amour et la bienveillance. Il faut réussir à s’aimer plus. S’aimer plus soi-même, mais aussi les autres. Il n’y a que le collectif et ses règles de fonctionnement pour mieux réguler l’action et la répartition des responsabilités et des postes. Oser être leader n’implique pas de faire le vide autour de soi ou de battre tel ou tel.

L’homme politique, l’élu, fait-il couple avec la politique ? La chose publique ? Les idées ?

« Faire couple » en politique signifierait pour moi : redonner sa vertu à la politique. Car cet engagement est louable et utile pour le vivre ensemble. Couple avec ses valeurs, pour les garder comme repères, comme garantie de ne pas sortir de sa ligne de conduite.

L’autre élément qui me vient quand je pense à cette expression, c’est le couple important entre le « dire » et le « faire ». Trop souvent, pour poursuivre des ambitions autres, les politiques ne font pas ce qu’ils disent ce qui induit un discrédit considérable sur la classe politique au fil du temps. En ce sens, le politique ne fait pas assez couple, ce qui déséquilibre fortement l’espace public et politique et produit beaucoup trop d’inégalités sociales. Il est nécessaire de contribuer aux échanges et à la convergence entre, d’une part, l’engagement des citoyens dans la vie publique, démocratique, et d’autre part, l’investissement des individus dans un travail sur eux-mêmes. « Faire couple » ou interaction entre la transformation personnelle et la transformation sociale en quelque sorte ! Selon moi, le seul projet qui vaille à être porté aujourd’hui est celui d’une écologie du cœur qui réconcilie l’Homme et son environnement.

*Après 15 ans d’engagement chez les écologistes, 13 ans de mandats à Nantes, Nantes Métropole, après avoir été porte-parole national d’EELV et alors qu’il est vice-président de la région Pays de la Loire, J-P Magnen a annoncé dans sa décision de terminer ses mandats en cours et de ne pas se présenter de nouveau, et de reprendre son métier de psy. Cet acte personnel qui intéresse l’avenir du parti, part d’une déception, d’une insatisfaction de la vie politique. Il ne croit plus à la vie politique traditionnelle, déçu par le constat que le projet de faire de la politique autrement a échoué dans une politique de partis soumis aux règles du marketing, de la communication, et aux effets pervers des egos débordants orientés uniquement vers la conquête du pouvoir. Il réaffirme cependant sa passion pour la chose publique et une volonté de soutenir une définition de la politique comme action pour améliorer le vivre ensemble. Il déduit donc une nécessité d’inventer de nouvelles formes de l’action politique qui remettent au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

Écrire en couple, entretien avec Philippe et Catherine Nédélec

Vous incarnez la figure angevine du couple qui publie des livres. Comment vous est venue l’idée de ce duo ?

Philippe : On s’est rencontré en 1994. J’avais 34 ans et Catherine 33 ans. Nous avons eu l’opportunité d’être associés à l’écriture d’un guide touristique sur l’Anjou. Cela a été notre première collaboration. Par la suite, j’ai écrit un roman qui a été édité en 1998. Puis, les éditions Ouest France nous ont sollicités pour la Collection « Itinéraires de découvertes ». Catherine a écrit les textes, et j’ai personnellement assuré la partie photos. Le livre L’Anjou entre Loire et tuffeau est sorti en 2001.

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En 2000, notre vie s’est transformée : nous sommes devenus les heureux parents d’une petite fille. Notre couple s’est recentré sur le bébé. Durant cette période, j’ai tout de même publié un recueil de nouvelles et un roman. Le duo s’est reformé en 2006 avec l’écriture de la biographie d’Hervé Bazin, Président de l’académie Goncourt.

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Catherine : Il m’a paru intéressant de raconter la vie et l’œuvre de cette grande figure de la littérature.

Philippe : Pour cette biographie, on a tout fait ensemble : les interviews et les recherches à la Bibliothèque universitaire. On a épluché les archives et recueilli des témoignages. À la sortie du livre en 2008, la presse fut élogieuse. Les éditions « Ouest France » nous confièrent alors Le guide secret du Val de Loire. L’idée de ce livre a tout de suite enthousiasmé Catherine.

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Catherine : Oui, c’est l’histoire de l’Anjou à travers ses légendes, ses mythes et ses mystères. Ce qui m’intéressait, c’était leur importance dans des lieux divers.

Philippe : Ensuite, les éditions du Petit Pavé ont fait appel à nous pour un livre sur Brissac-Quincé, commune de la région angevine, ayant une riche histoire, avec ses Ducs et son château. C’est Catherine qui a conduit la recherche entièrement.

Catherine : Je ne suis pas historienne mais j’ai un grand intérêt pour l’écriture et la recherche… Avec Les Grandes catastrophes en Anjou, l’idée n’était pas de raconter des horreurs, mais d’expliquer l’évolution des choses, comme l’endiguement des épidémies à partir du Moyen Âge, avec notamment, la prise en compte de l’hygiène et la construction de fontaines dans les rues. C’est en cela que ce livre est un livre d’Histoire et non de faits divers.

Philippe : Catherine a en effet plutôt une logique d’historienne, et moi de journaliste ! Reste à savoir où mettre le curseur !

Rencontrez-vous des difficultés dans cet exercice en duo ?

Catherine : Cette collaboration nous oriente parfois vers de longues discussions parce que l’on n’envisage pas forcément la conception du livre de la même façon.

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Philippe : Malgré cela, Catherine et moi avons cette même sensibilité pour le patrimoine, l’environnement et le tourisme, et c’est très important pour nous.

Catherine : Oui, nous avons cette curiosité commune, cette envie de découvrir. On se complète parfaitement même si notre façon d’aborder les choses est différente.

Vous signez vos livres « Philippe et Catherine Nédélec », comment expliquez-vous ce choix ?

Philippe : Le projet est commun même si Catherine écrit et que je me charge des photos. Ce nom est notre marque de fabrique ; cela attire une certaine sympathie.

Catherine : Oui, le manque de distinction entraîne souvent un amalgame. Nous y perdons un peu notre identité. Et cela, je ne pense pas que ce soit bénéfique. Les gens croient que l’on écrit à quatre mains, ils ont l’impression qu’on fait tout ensemble. Or ce n’est pas le cas. On se complète seulement et je pense que c’est très important. Mais, il existe une grande différence entre nous : on n’écrit pas pour la même raison.

Que vous évoque cette notion de « Faire couple » ?

Catherine : De toute évidence, notre couple est au-delà de la création littéraire. Nous aimons être ensemble. La naissance de notre fille a été essentielle, et plus importante que tout le reste. Nous souhaitons lui transmettre notre enthousiasme, notre envie de créer. Être en couple, c’est une forme de soutien. C’est important dans la vie.

Philippe : Notre couple est solide. Il a un côté durable avec ou sans création littéraire. Si Catherine veut faire un parcours plus personnel, je peux aussi laisser la photo et me remettre à écrire d’autres genres d’ouvrages… Notre couple a pu cheminer à travers les livres et il peut continuer autrement.

Catherine : Oui totalement ! Pour nous, l’écriture est une somme d’expériences qui fait la richesse de notre couple. Mais notre couple repose sur autre chose, sur des valeurs encore plus fortes.

Propos recueillis par Nathalie Morinière

L’infra-couple. Entretien avec Christophe Giraud, sociologue et maître de conférence à l’université Paris Descartes.

 

C Giraud blog

Votre article publié dans Sciences humaines n° 234 s’intitule « être en couple sans se prendre la tête ». Y aurait-il de nouvelles façons de faire couple chez les 18-25 ans[1] ?

Cet article rend compte d’un travail réalisé depuis 2007 sur le processus d’entrée en couple. Parler d’entrée en couple, cela veut dire qu’avant d’être en couple, il y a autre chose et cet « autre chose » nous intéressait car c’était difficile à nommer. La première question qu’on se posait était de savoir à partir de quel moment ces jeunes se sentaient en couple. On pourrait parler d’une étape préalable où ils sortent ensemble sans cohabiter, sans faire couple, pas encore, une situation « infra couple ». Dans cette période d’incertitude qui peut être très longue, la seule projection dans le futur c’est l’envie de continuer à partager des choses ensemble, sans savoir jusqu’à quand. La fatigue, la lassitude ? Dans le meilleur des cas l’amour. C’est une période où les jeunes adultes se testent mutuellement, apprennent à se connaître, sans savoir exactement ce qu’ils éprouvent pour leur partenaire. Le rôle du temps est central. Plus on est depuis longtemps ensemble, plus les sentiments ont le temps de se cristalliser. Le rôle des confidents, des amis est, alors, central. Ils aident à mettre des mots sur la relation, et à verbaliser les sentiments à l’égard du partenaire, à se dire : ben oui, finalement, je suis amoureux. Certains jeunes expliquent ainsi qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient en couple au moment où ils en ont parlé à leurs amis. Se dire en couple crée une césure, un avant et un après, dans l’histoire en train de s’écrire. Avant tout est frappé d’incertitude. Après, les projets deviennent enfin possibles.

Ils ne se laissent pas emporter ? Le coup de foudre n’est plus en vigueur ?

Les jeunes adultes essaient plutôt de tempérer leurs sentiments, de calmer le jeu, de ne pas aller trop vite. Les jeunes de mon corpus ont 20 ans environ et déjà un passé amoureux, bref mais néanmoins réel et agissant. Le fait d’avoir connu une histoire dans laquelle ils ont cru et qui s’est terminée les rend un peu plus prudents pour leur deuxième ou troisième relation. Le scénario culturel qui a été suivi lors de la première grande histoire (on s’est reconnus, on s’embrasse, on forme un couple qui va durer longtemps) devient douteux car il a déjà échoué. Les sentiments qui se sont emballés une première fois ont montré leur capacité d’illusion. Désormais ils doivent être gagés sur la connaissance intime du partenaire. Et cette connaissance suppose un processus long, une étape de fréquentation pourrait-on dire. Pas comme au XIXe siècle où l’on se faisait la cour – hormis pour celles et ceux pour lesquels la religion est une dimension importante, les jeunes couchent ensemble assez rapidement. Donc, l’enjeu n’est pas, comme par le passé, d’accéder au mariage et à la sexualité. Mais par le temps passé ensemble, les activités faites à deux, les amis présentés, les jeunes essayent de s’assurer que les sentiments à l’égard de leur partenaire sont fiables, stables, authentiques.

Au début de ces relations infra-conjugales, on ne parle pas de futur, on ne parle pas des sentiments (trop instables, trop illusoires) qu’on ressent. Le fait de se déclarer amoureux au bout d’une semaine peut être vu comme un mensonge, une manipulation, ou une légèreté du partenaire qui ne connaît la portée de ce genre de déclaration. Si on ne parle pas du futur, ou alors seulement sur un mode humoristique, on pense cependant en permanence à la perspective de faire couple. L’entrée en couple est relativement inconfortable, mais l’on peut difficilement se passer de cette fréquentation longue et sans promesse, avec l’espoir incertain que l’on partagera à terme des sentiments forts et positifs. Être en couple est toujours un objectif important dans la vie de ces jeunes adultes, mais c’est une situation qui a perdu de son évidence et qui doit être construite dans la durée.

Propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Angèle Terrier

[1] Christophe Giraud est sociologue et statisticien, au CERLIS et Maître de conférences à l’Université Paris Descartes. Il est spécialiste de la sociologie de la vie privée.

Liaisons philosophiques : René Descartes et Elisabeth, princesse de Bohême.

Entretien avec Véronique Le Ru, philosophe.

« si j’osais vous demander plus de lumière… » Élisabeth

En quoi Elisabeth est-elle élue par Descartes ? Utiliseriez-vous la notion de couple pour évoquer leurs relations ? Leurs échanges font-ils conjonction ?

Descartes, quand il a rencontré sur son chemin de vie Elisabeth, a trouvé l’alter ego dont il rêvait depuis longtemps. Descartes est entré dans un véritable dialogue philosophique avec la Princesse palatine, dialogue qui l’a conduit à publier un traité de morale que la Princesse a permis à Descartes de développer.

La Princesse palatine, dans tout ce qu’elle exprime et questionne, ébranle en effet les lignes intentionnelles de la philosophie cartésienne qu’elle contribue à infléchir et à nourrir : quel est le statut de la médecine dans la philosophie cartésienne ? Comment articuler la première et la troisième preuve de la méditation sixième, comment passer de la distinction réelle de l’esprit et du corps à leur union substantielle ? Enfin : qu’est-ce que sentir ? Ce sont par les questions qu’elle pose à Descartes et qu’il prend très au sérieux jusqu’à leur donner pour réponse une forme de traité publié en 1649 Les Passions de l’âme, que leurs échanges font conjonction. Je n’utiliserai pas pour autant la notion de couple pour qualifier leurs relations mais plutôt de dialogue philosophique hors du commun.

« les traces de vos pensées sur un papier [ … ] elles ne paraissent pas seulement ingénieuses à l’abord, mais d’autant plus judicieuses et solides qu’on les examine. » Descartes

Cette relation privilégiée influence-t-elle la pensée et l’élaboration philosophique de Descartes ? Qu’apporte de nouveau la correspondance avec Elisabeth dans l’oeuvre de Descartes ? Le philosophe a entretenu des échanges épistolaires avec d’autres correspondants… Quelle est, selon vous, la spécificité de ceux-ci ?

Sans la correspondance avec Élisabeth, Descartes n’aurait probablement pas approfondi les questions de morale, car son orientation à l’époque (1643) où leur correspondance a commencé était l’étude de la médecine ; mais Élisabeth, en mettant l’accent sur les problèmes de l’union de l’esprit et du corps et sur la question du sentir, a fait prendre conscience à Descartes que la morale et la médecine étaient les deux faces d’une même médaille.

1643, c’est aussi l’année où les rapports entre Descartes et Regius commencent à se tendre et à devenir extrêmement difficiles (la rupture sera consommée en 1645). Et on peut penser qu’Élisabeth a pris la place de Regius dans le coeur et dans la vie intellectuelle de Descartes. Car Regius était le fils spirituel de Descartes jusqu’au moment où il a voulu faire de l’être humain un être par accident et non l’union substantielle de l’esprit et du corps, comme le conçoit Descartes.

Autrement dit, il a cherché à infléchir la conception cartésienne de l’être humain dans un sens matérialiste : si la distinction entre l’esprit et le corps est réelle, alors l’union que représente l’être humain ne peut être substantielle mais seulement accidentelle. Descartes, fort de l’incompréhension de son disciple, remet l’ouvrage sur le métier avec les questions d’Elisabeth.

Et il y répond patiemment en inventant de nouveaux concepts éclairants comme celui de la troisième notion primitive qui dit ce qu’est l’union : l’union ne se connaît qu’obscurément par l’entendement seul, ni même par l’entendement aidé de l’imagination, mais se connaît très clairement par les sens, c’est-à-dire par le fait de vivre et de sentir ; alors que la notion primitive de l’âme ne se connaît que par l’entendement pur et que la deuxième, celle du corps, se peut aussi connaître par l’entendement seul mais se connaît beaucoup mieux par l’entendement aidé de l’imagination.

La spécificité des échanges de Descartes avec Elisabeth tient à la grande admiration intellectuelle qu’il a vis-à-vis de la Princesse, doublée sans doute d’une attirance pour cette jeune femme si intelligente, si judicieuse dans ses questions, si philosophe en un mot. Les autres correspondants importants de Descartes (Mersenne, Regius, Bourdin, auteur des septièmes objections, etc.) sont des hommes avec qui il n’hésite pas à couper court quand il est agacé. Avec Élisabeth, aucun signe d’agacement ne se manifeste mais, au contraire, un intérêt intellectuel profond pour ses questionnements qu’il fait siens.

« vous m’avez montré les moyens de vivre plus heureusement que je ne faisais. Il ne me manque que la satisfaction de vous pouvoir témoigner combien cette obligation est ressentie » Élisabeth.

La relation entre Descartes et Elisabeth interroge la place du féminin et du masculin comme signifiant : peut-on dire que Elisabeth conquiert une place d’homme en argumentant pied à pied et philosophiquement et que Descartes se rapproche d’une position féminine en usant de détours et en se rangeant du côté de ce qui s’éprouve, en toute simplicité sans pouvoir être théorisé ?

Descartes avait déjà écrit en 1637 Le Discours de la méthode en français pour pouvoir être lu par les femmes à qui on n’enseignait pas le latin ni les mathématiques en France. En ce sens, il veut universaliser le destinataire de la philosophie jusque-là réservée, dans l’institution et en raison du choix du latin, aux hommes.

Quand il rencontre Élisabeth, il découvre une Princesse palatine qui parle parfaitement le français, le latin et le langage des mathématiques, parce qu’elle est une Princesse, fille du Roi déchu de Bohême et qu’elle a eu une éducation exceptionnelle (comme plus tard au 18ème siècle la Marquise du Châtelet). La Princesse a une très grande culture philosophique ; en ce sens elle a en effet un rôle social masculin dans la société du XVIIème siècle mais elle est une jeune femme de 25 ans en 1643, alors que Descartes est un homme mûr de 47 ans, subjugué par la beauté physique et psychique de la Princesse. Et Elisabeth ne cesse de se confier à Descartes qu’elle appelle le meilleur médecin pour son âme de manière intime : leur correspondance pourrait en ce sens être considérée comme une psychanalyse, puisque la Princesse ne cesse de soumettre à Descartes ses malaises d’ordre psycho-physiques. Descartes garde bien un rôle social masculin même si les questions d’Elisabeth le conduisent à approfondir la question de l’union de l’âme et du corps et celle du sentir, qu’il ne traite pas de manière féminine mais morale.

« de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur, Descartes »

« Votre affectionnée amie à vous servir, Élisabeth »

Élisabeth refuse que les lettres soient publiées et les emportera au lieu où elle se retire, l’abbaye d’Hartford. Cet échange épistolaire peut-il suppléer à ce qui ne fait pas rapport, prendre entre eux la place de trait d’union ?

Si l’on accepte ma proposition de considérer la correspondance comme une psychanalyse avant l’heure, on comprend pourquoi la Princesse n’a pas voulu que les lettres soient publiées. Sa position sociale est sans doute une autre raison de ce refus : sa famille et elle sont en quelque sorte des SDF qui demandent asile dans les cours de l’Europe qui veulent bien par compassion les recevoir. Elle ne peut sans doute pas s’afficher comme la correspondante privilégiée de Descartes qui est un philosophe controversé à l’époque (qui vit en Hollande par peur des persécutions qu’il aurait à subir en France). Descartes est un philosophe mobile pour ne pas dire errant, il change très souvent d’adresse, ce qui explique aussi que le mode de relation qu’il privilégie est l’échange épistolaire, ce qui convient aussi à la Princesse accueillie ici ou là dans les cours d’Europe jusqu’à son choix de retraite à l’abbaye d’Hartford.

« La faveur dont votre Altesse m’a honoré [ … ] est plus grande que je n’eusse osé l’espérer ; et elle soulage mieux mes défauts que celle que j’avais souhaitée avec passion, qui était de les recevoir de bouche [ … ] Car j’aurais eu trop de merveilles à admirer en même temps [ … ] Ce qui m’eût rendu moins capable de répondre » Descartes

Christine de Suède, rivale de Elisabeth de Bohême ?

Descartes n’a pas tenu la promesse de garder secrète la correspondance en ce qui concerne quelques lettres échangées avec la Princesse Elisabeth autour de la question du Souverain Bien. En effet, quand Christine de Suède lui pose la question de ce qu’est le Souverain Bien, plutôt que d’expliciter à la Reine sa conception, il pare au plus pressé par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de Suède Chanut et il lui adresse les lettres échangées avec la Princesse sur cette question. C’est une première trahison.

La deuxième est que, pour se justifier de cet impair, Descartes propose à Élisabeth d’intervenir auprès de la Reine pour la faire venir à la cour de Suède. Et, sur ce point aussi, c’est un drame car la mère de Christine de Suède, catholique, refuse de recevoir Élisabeth, très attachée à la religion protestante. Descartes écrit à Élisabeth que la première fois qu’il rencontre la Reine, elle lui demande des nouvelles de la Princesse Élisabeth et il emploie le mot jalousie pour dire qu’il n’y en a aucune ni d’une part ni d’une autre… On se demande qui il cherche à convaincre sinon lui-même.

« D’avoir des passions ; il suffit qu’on les rende sujettes à la raison, et, lorsqu’on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d’autant plus utiles qu’elles penchent plus vers l’excès. Je n’en aurai jamais de plus excessive, que celle qui me porte au respect et à la vénération que je vous dois. » Descartes

En quoi votre thèse se démarque-t-elle des travaux antérieurs ? Vous a-t-elle ouvert d’autres perspectives ?

L’étude de la correspondance et du dialogue philosophique entre Descartes et Élisabeth m’a convaincue définitivement que Descartes n’était pas un penseur dualiste, à l’encontre de ce que toute une tradition de commentaires et d’enseignement de Descartes a fait croire jusqu’à la fin des années 1980, mais qu’il était un penseur de l’union substantielle de l’âme et du corps et qu’il s’était beaucoup intéressé à la thèse du sentir. Le dialogue avec Élisabeth m’a fait découvrir derrière le philosophe un être humain parfois faible et lâche (comme lorsqu’il reconnaît qu’il a classé la procrastination comme une passion excusable parce que lui-même était sujet à remettre l’ouvrage au lendemain ou comme lorsqu’il adresse à Christine de Suède les lettres échangées avec Élisabeth sur le Souverain Bien) mais toujours passionnant et émouvant. Les perspectives que ces recherches m’ont ouvertes, c’est un approfondissement de la question du sentir comme question contemporaine.

Interview réalisée par Pierre Falicon et Sylvie Goumet.

LOUIS XVIII ET DECAZES, Préfet de police, ministre, président du Conseil, favori, fils spirituel et idole du roi par Déborah Gutermann-Jacquet

« Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? (…) Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués : ce préféré puise une double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître ». Ainsi Chateaubriand évoquait-il, dans ses Mémoires d’outre-tombe, la particularité du lien qu’entretenait Louis XVIII à ses favoris. C’est avec eux qu’il faisait véritablement couple, là où avec ses maîtresses, comme avec feu sa femme – la délicieuse Marie-Joséphine de Savoie, réputée pour sa laideur et dont le manque de grâce n’avait d’égal que l’odeur putride – il s’agissait davantage de pastiche.

            Des favoris, Louis XVIII, en eut plusieurs, hommes et femmes confondus, mais pour nul autre il ne ressentit autant d’amitié, de tendresse, d’amour même que pour Élie Decazes. Cette affection débordante, du vieil homme obèse et impuissant pour cet éphèbe digne des gravures antiques fut diversement interprétée : d’un côté, on se demanda si Louis XVIII était gay et on le décréta parfois, de l’autre, on exaltait la tendresse toute filiale du roi pour celui qu’il nommait dans ses lettres « mon fils », « mon Élie », qu’il tutoyait, et qu’il assurait de tout son amour dans le même temps qu’il lui confiait aussi ses peines. Les adversaires de Louis XVIII, à l’image de Chateaubriand, ont fustigé cette relation ardente dont certaines chansons et poèmes satyriques de l’époque ont exploité la veine, en en dénonçant parfois implicitement la dimension homosexuelle. Celle-ci semble cependant simpliste pour interpréter les sentiments que Decazes inspirait au roi. Comme le note l’historien Michael Sibalis, il est bien difficile et réducteur de vouloir faire entrer un homme du passé dans une case ou l’autre. Revenant aux accusations formulées par Chateaubriand, celles qui ont le pouvoir de « faire rougir » visent par ailleurs tout aussi bien une modalité du couple jugée nuisible à l’État. L’écrivain ultra hostile à Louis XVIII comme à Decazes qui illustre l’option libérale, revisite alors le duo du maître et de l’esclave pour faire ressortir son piège : le jouet du maître devient son tourment et sa prison dès lors qu’il en détient les secrets, tandis que l’État en deviendrait l’otage.

Les confidences et serments que Louis XVIII adresse à son favori, comme les critiques que cette relation passionnée suscite, doivent cependant se lire dans le contexte de la crise ministérielle qui affecte la France entre 1818 et 1820. Celle-ci voit s’opposer le courant libéral et réformateur incarné par Decazes au courant ultra et conservateur. Durant cette crise, à l’hiver 1818, les Ultras n’auront de cesse de demander la tête de Decazes. Le président du Conseil, le Duc de Richelieu, pose alors son éloignement comme une condition à son maintien en fonction. Le roi, effondré, écrit à Élie : « Je croyais, mon cher fils, avoir épuisé la coupe du malheur. Je me trompais ; la lie restait au fond, et plus amère que tout le reste. Je puis, si je l’exige, faire rester le duc de Richelieu (…) Vois l’alternative qui s’offre à moi. D’un côté, renoncer à mon bonheur et à celui de mes enfans (sic) ; de l’autre, paraître avoir sacrifié le duc de Richelieu à ma tendresse pour mon fils et être, par le même motif, jeté dans les bras du prince de Talleyrand. Voilà mes premières pensées. (…) Mon physique est un peu mieux. Mais je voudrais être mort, ô mon fils ! »

Ernest Daudet relate, en 1898, dans la Revue des Deux Mondes, l’épisode complet de cette crise : les conditions de Richelieu qui exige le départ immédiat de Decazes et de sa jeune épouse enceinte pour la Russie, le chagrin et les larmes du roi, qui écrit alors à cette dernière pour lui confier son fils : « Ma fille, je vous lègue mon fils. Remplacez-moi auprès de lui. Sans doute, une tendresse aussi vraie, aussi pure, aussi légitime que la vôtre est bien faite pour remplir tout un cœur ; cependant le sien éprouvera un certain vide. Lorsqu’il est devenu le plus heureux des époux, il avait, depuis trois ans, la douce habitude de venir tous les soirs passer une heure environ avec moi. Là, tout était commun entre nous ; discours sérieux, plaisanterie, joie, tristesse ; et, je le connais bien, ce ne sera pas un peu d’agrément qu’il trouvait dans ma conversation qu’il regrettera, ce ne seront même pas les adoucissemens (sic) que j’ai été quelquefois assez heureux pour porter à ses peines, — vous lui rendrez tout cela au centuple ; — ce sera le bonheur ineffable pour une âme comme la sienne de verser du baume sur les plaies de mon cœur, et ce regret sera d’autant plus vif qu’il sentira combien la peine de son père sera cuisante (…)»

La situation du gouvernement est fragile et cet accord de fortune l’est tout autant. Richelieu ne tient pas. Il démissionne et Decazes ne part pas. Louis XVIII pousse de nouveau son favori, jusqu’à la présidence du Conseil. Mais les Ultras obtiennent sa chute en 1820.

La mécanique profonde du couple, Interview de Jean-Claude Kaufmann par Agnès Vigué-Camus

Sociologue spécialiste de l’intimité, J.-C. Kaufmann dépeint savoureusement quelques apories de la vie conjugale…

Jean-Claude Kaufmann est sociologue. Spécialiste des questions de couple et de l’intimité, il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet et, notamment, La Trame conjugale, analyse du couple par son linge (Nathan 1992) et Un lit pour deux, la tendre guerre (J-C Lattès 2015).

Dans votre ouvrage La trame conjugale, analyse du couple par son linge, vous avez choisi d’aborder la vie du couple par le linge sale, donc sur le versant du rebut, du déchet. Pourquoi ce choix et qu’en tirez vous ?

Être propre c’est être en propre (ce n’est pas par hasard si l’on dit « nom propre ») distinct du non-soi radical qu’est la saleté. La propreté (qu’elle soit celle du corps, du linge ou de la maison) n’est donc pas une simple question d’hygiène, elle se rapporte aussi aux fondements de l’identité. Chaque individu a une définition particulière de la propreté, inscrite très profondément dans des évidences non conscientes. Le couple est un laboratoire d’analyses exceptionnel, dans la confrontation de ces différences. Car tout couple se doit de construire une nouvelle identité (le soi conjugal), sans effacer pour autant les soi individuels. La piste du linge permet de suivre concrètement cette métamorphose. On apprend par exemple que le plus exigeant des deux se trouve amené à prendre en charge les tâches de la propreté et du rangement, pour résorber les agacements et se retrouver en cohérence avec ses évidences intimes. Tel est le mécanisme qui explique le maintien d’un partage des tâches ménagères très inégalitaires entre hommes et femmes (80 % effectuées par les femmes). Pourtant l’idée d’égalité et de partage s’est installée dans les mentalités. Mais il faut plonger dans la mécanique profonde et non consciente pour comprendre la force des résistances au partage, qui se situe à un autre niveau que celui des idées conscientes.

A. V. : Dans Un lit pour deux, la tendre guerre, paru en 2015, vous écrivez que le lit est un symbole de fusion conjugale et en même temps le lieu de l’aspiration au bien-être personnel. Or, cela semble difficilement compatible, pourquoi ?

Parce que ces deux aspirations sont les deux grandes utopies de notre époque, grandioses mais contradictoires entre elles. La première est fille du romantisme, le grand romantisme du XIXe siècle. Aujourd’hui nous ne voulons plus de la souffrance du romantisme, encore moins de la mort, nous ne rêvons que de bien-être et de plaisirs. Mais nous continuons à être les héritiers du romantisme dans l’idée de créer un petit monde rien qu’à nous, par la grâce des sentiments et des émotions. Ce n’est pas simple à mettre en pratique. Il y a notamment une condition essentielle : entraînés par l’élan amoureux, nous devons réussir à briser la carapace, à nous dépasser, à nous oublier, nous et nos manies étroites, nos calculs dérisoires, nos intérêts mesquins. La seconde utopie est fille des mouvements les plus récents de la modernité, quand l’individu, jusque-là simple élément de l’ensemble qui l’englobait, lui dictant sa morale et lui conférant une vérité, devint le centre de tout (du moins en théorie). Comme si nous assistions à un approfondissement de la démocratie dans la vie personnelle et quotidienne, chacun désormais pourrait (et devrait) décider en tout. Être soi, incroyablement soi, maître absolu de son existence, de ses rythmes et de ses espaces. Il peut suffire de cinq minutes, étendu en « étoile de mer » dans le lit, pour en avoir l’impression. Ces deux rêves sont opposés en tout. Et le lit est juste au milieu, dans les plis de l’intime, ligne de faille de cet affrontement tectonique.

À vous lire, on a l’impression que c’est l’expression du corps vivant qui serait une source de dérangement pour l’autre. Par exemple, la respiration, le ronflement vécu comme « la mort du couple » et qui peut donner « l’envie de commettre un meurtre ». Les fictions du couple trouveraient-elles là leurs limites ? 

C’est le corps vivant des gestes ordinaires, inscrits dans les profondeurs du quotidien qui pose problème. Car au-delà de la parole, des discours conjugaux qui peuvent s’entendre pour définir une culture commune, une manière de penser ensemble et de parler d’une seule voix, ce corps-là révèle une altérité irréductible, qui peut amener à aménager des moments et des espaces à soi (jusqu’à décider d’une chambre séparée par exemple) pour vivre un bien-être personnel sans entraves dans sa relation à l’être aimé. Mais il ne faut jamais oublier que la clé de la vie conjugale reste l’acceptation de l’altérité, notamment au plus intime.

Aloïse Corbaz et le « ricochet solaire » par Philippe Lienhard

Du ravage érotomaniaque à la résurrection.

Faire couple avec les déchets afin de produire une œuvre fait, pour certains artistes de l’art brut, solution.

Aloïse Corbaz s’éprend du Kaiser Guillaume II. L’amour est dévastateur. Sans la brillance phallique de l’image, se dévoile le statut réel du sujet comme objet. Aloïse devient une misère, un déchet. Elle écrit être « cette matière, cette boue, cette terre noire, un épouvantail à moineaux presque infirme, une terre endormie unique ». Internée, le diagnostic retenu est schizophrénie. Immobile, indifférente, le regard figé, elle se tait ou murmure un discours interminable dont le sens ne peut être saisi.

Une dizaine d’années passe avant de commencer, d’abord cachée dans les toilettes, à griffonner sur des papiers furtivement ramassés dans les ordures. Puis s’autoriser à peindre en public, dans des moments frénétiques où cette femme d’ordinaire soignée, se tâchait allègrement avec les produits utilisés (dentifrice, feuilles et pétales de géranium …), a permis une sortie de l’autisme. Elle parle aux infirmières, elle repasse contre pécule le linge, elle lit des journaux, elle joue le dimanche de l’harmonium à l’église.

Aloïse écrit et peint l’amour, la saga des grandes amoureuses de l’histoire. Là, la femme n’y est pas détruite, elle y est prépondérante. Aloïse délire sur sa « résurrection ». Le « ricochet solaire », explication qu’elle donne à ses hallucinations cénesthésiques, la ravive elle, terre morte, et la projette sur les toiles qu’elle dessine, véritable morcellement qu’elle fait tenir grâce à une autre certitude délirante, un principe qu’elle nomme « Trinité en cosubstentialité alternative » qui permet d’être plusieurs choses à la fois.

Une trentaine d’années passe avant qu’une intervention extérieure vienne briser ce faire couple original. L’état de Vaud a l’idée de rationnaliser sa production picturale afin d’en tirer profit. Les dessins obtenus par contrainte quant au choix des couleurs ou au libellé des légendes, perdent toute substance. L’effet sur Aloïse est immédiat. Elle s’affaiblit, perd son appétit et son entrain et elle meurt quelques mois après.

À Lausanne, au château de Beaulieu, allez rencontrer la tapisserie à mille volets d’Aloïse dont Dubuffet disait que c’est la seule manifestation vraiment resplendissante dans la peinture de la pulsation proprement féminine.