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Mode, travestissement et couple, par Hector Gallo

 

Medellín : une ville colombienne qui aspire, selon les dires de ses gouverneurs, à devenir une des capitales de la mode. Elle connaît depuis quelques années un essor considérable et chaque année s’y tiennent les salons Colombia-moda et expo moda, des événements qui permettent aux corps de défiler et d’exhiber les dernières créations des stylistes locaux et internationaux.

Mais quel peut bien être le lien entre la mode et les différentes façons de faire couple dans notre société contemporaine ? La mode se caractérise par la présence d’hommes et de femmes attrayants mais la particularité aujourd’hui c’est que l’unisexe tend à s’imposer et ainsi la différence sexuelle semble se diluer. L’unisexe alimente la confusion des genres, question qui contribue au positionnement à notre époque d’un certain travestissement qui est accueilli à bras ouverts dans le domaine de la mode.

Le travestissement se caractérise par un paraître qui revêt une importance majeure dans les défilés de mode. Il s’agit en effet d’offrir le corps que l’on a au regard de l’Autre voyeuriste pour que ce dernier confirme son existence et sa vigueur. Le travesti répond au principe suivant : montre-toi et au lieu d’interroger le désir de l’autre qui te regarde défiler, promets-lui de le faire jouir au cas où il souhaiterait faire couple.

Le travesti défile déguisé en femme partant du présupposé qu’un autre le regarde. Si sous ses vêtements féminins il y a un sujet identifié avec une femme dont la particularité est la présence d’un phallus, la condition est que le phallus soit caché. Tandis qu’un homme décidé montre à une femme ce qu’il a pour la faire jouir, ce qui nous conduit à affirmer que l’exhibitionnisme est masculin, le travesti préfère cacher ce qu’il a. Il prétend faire croire à son éventuel partenaire que l’objet réel n’est pas présent dans son corps.

Le personnage qui incarne le travesti dans le film d’Almodovar Tout sur ma mère affirme : « On m’appelle Agrado[1] parce que toute ma vie ma seule préoccupation a été de rendre la vie agréable à mes semblables […] regardez-moi ce corps… »

Il voudrait faire couple avec un homme qui s’attend à ce qu’on lui rende la vie agréable. C’est à partir d’un trait pervers qu’il propose de faire couple, garantissant ainsi que le rapport sexuel existe. Le travesti aime jouir à l’idée de faire croire qu’il est une femme. Il s’agit donc pour celui qui en a, mais qui ne jouit pas d’en avoir mais du fait d’imaginer l’autre surpris d’en trouver un là où il ne devrait pas y en avoir. Cette position est en phase avec la civilisation contemporaine : se comporter comme un porteur qui ne craint pas d’être volé. Ceci ouvre une vanne qui peut le conduire avec son partenaire à ce que la jouissance a d’illimité.

Ainsi, si le travesti se sent à l’aise dans le domaine de la mode, cela est lié au fait que dans la mode, le regard de l’autre occupe une place importante et que c’est à cette condition que l’on peut faire couple. Reste une question en suspens : quel couple est-il possible de faire avec un travesti ?

[1] N.d.T : substantif qui en espagnol signifie affabilité, satisfaction, plaisir.

La dernière maîtresse de l’homme aux loups, par Marina Lusa

Au cours de l’hiver 1972, Sergueï Pankejeff avait atteint sa quatre-vingt-cinquième année. Il attendait avec impatience l’édition allemande du livre contenant ses souvenirs[1]. Peu de temps après sa parution, cet ouvrage tomba par hasard entre les mains d’une jeune journaliste viennoise, Karin Obholzer. Fascinée par ce riche aristocrate russe ruiné par les révolutions de 1917 et contraint d’assumer un statut d’émigré le reste de son existence, la jeune journaliste décida de rencontrer coûte que coûte « ce monument encore vivant de l’histoire contemporaine russe et de l’histoire de la psychanalyse »[2]. De cette rencontre naquit le livre Entretiens avec l’Homme aux loups.

En ce temps-là, l’homme aux loups était terriblement tourmenté par une liaison ambivalente avec une femme acariâtre, un peu cupide, dépensière et peu accommodante. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que Pankejeff était rivé à cette maîtresse insatiable qui n’avait de cesse de lui réclamer de l’argent. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme, nommé Louise, était son symptôme encombrant.

« Je vais vous avouer quelque chose d’affreux : j’ai une amie… — Et alors ? répondit son interlocutrice […] Seigneur Dieu, s’écria l’homme aux loups, c’est une femme impossible, très impulsive qui ne recule devant rien […] Cette femme n’a aucune compréhension. Elle ne comprend aucun de mes intérêts. Elle ne fait aucun cas non plus de la psychanalyse […] Je ne peux même pas lui expliquer ce que c’est une dépression ! »[3]

Seulement voilà, à présent c’est une femme malade, sans ressources, qui n’a pas de sécurité sociale et qui veut être habillée à la dernière mode. Il ne pouvait pas rompre. C’était une situation sans issue. « Tout cela est un cauchemar. C’est du Dostoïevski vécu »[4] affirmait Sergueï Pankejeff avec désolation.

À la lecture de ces entrevues, il semble toutefois que durant un certain temps, les relations de l’homme aux loups avec Louise se passèrent sans heurts. Sergueï ne voyait Louise que lorsqu’il le souhaitait et dans les conditions qui lui convenaient. Tout se passait très bien. Après la mort de sa mère, en 1953, se sentant de plus en plus seul, il commença même à imaginer une vie dans laquelle Louise jouerait un plus grand rôle, tout en craignant qu’elle ne devint exigeante car elle voulait absolument se marier. Or, pendant les vacances de Noël 1955, il eut des grandes difficultés avec elle. « Les choses les plus horribles sont arrivées dans ma vie privée. J’ai dit et fait des choses déraisonnables, qui m’ont conduit dans une impasse. »[5]

Soudain, Louise changea complètement d’attitude. Elle estimait qu’elle avait un droit moral sur son amant. Vingt-cinq ans les séparaient. Comment un homme si vieux pouvait-il avoir une liaison avec une femme si jeune ?[6] Il avait le devoir de l’épouser ! Dès lors, elle le menaça de mettre un terme à leur relation. Médusé par cet ultimatum, Sergueï articula quelque chose qu’il n’avait aucunement prévu, soit une promesse de mariage.

L’immense joie de Louise fut à la hauteur du désespoir de l’homme aux loups. Mais il ne pouvait pas l’épouser et décida de ne pas tenir sa promesse en le lui faisant savoir sans tarder. Il passa aux aveux. Une explosion d’injures et des scènes effroyables s’en suivirent. Accablé par les remords de cette promesse de mariage non tenue, une idée lui traversa l’esprit, « une pensée absurde » : accorder à Louise une part de ses revenus[7]. Il se rendit donc chez un avocat et s’engagea par écrit à verser à sa maîtresse un tiers de ses revenus chaque mois. Il va sans dire que toute cette affaire avait grandement affecté physiquement et émotionnellement l’homme aux loups. Il se trouvait dans un tel état d’épuisement que la Krankenkasse, la sécurité sociale, l’autorisa à faire un séjour au sanatorium pour maladies nerveuses Rosenhügel[8].

Après l’épisode de Noël 55, les relations de Sergueï avec Louise connurent des périodes de paix relative et continuèrent parfois à être satisfaisantes. Mais, vers la fin des années 60, ses difficultés avec Louise devinrent permanentes, au point qu’au cours des dernières années, il ne vit Louise que le dimanche et passait les jours suivants à se remettre de cette « épreuve ». A la fin de la semaine, il se préparait de nouveau au prochain dimanche[9].

Jusqu’à son dernier souffle, Sergueï Pankejeff, versa à sa maîtresse non seulement l’argent de sa retraite (il travailla trente ans dans une compagnie d’assurances), mais aussi celui de la pension des Archives Freud ainsi que le montant correspondant à ses droits d’auteur.

Peut-être avait-il le désir de s’acoquiner avec des folles, s’interrogea l’homme aux loups face à la jeune journaliste[10].

[1] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, éd. Muriel Gardiner. Coll. «  Connaissances de l’inconscient », Gallimard, Paris, 1981.

[2] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, 1981, p.38.

[3] Ibid., p.98-99 et p. 164.

[4] Ibid., p. 229.

[5] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 378.

[6] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op. cit., p. 228.

[7] Ibid., p .235-236.

[8] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 379.

[9] Ibid., p. 381.

[10] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op.cit, p. 158.

Le couple de Sigmund et Martha Freud, par Christine Maugin

Le couple que formait Sigmund avec Martha n’est certes pas le visage le plus connu de l’inventeur de la psychanalyse. Cependant, dans son Séminaire, Lacan indique : « Nous savons l’importance extrême du rôle que sa femme a joué dans la vie de Freud. Il avait pour elle un attachement non seulement familial, mais conjugal, hautement idéalisé. Il semble bien pourtant à certaines nuances qu’elle n’ait pas été sans lui apporter, sur certains plans instinctuels, quelque déception. »[1]. Les lettres de Sigmund Freud à Martha Bernays nous montrent l’amour freudien sous un autre angle que celui du transfert à l’analyse : l’amour à l’être aimé. On y apprend la singularité de sa position d’homme aimant.

Sigismund Freud rencontre Martha en avril 1882. Il est alors âgé de 26 ans. Leurs fiançailles sont annoncées le 17 juin 1882. Le 19 juin, Martha part auprès de ses parents et Sigmund lui écrit qu’il savait bien « que toute la grandeur de mon amour comme […] toute l’étendue de ma privation ne me deviendraient conscientes qu’après ton départ »[2].

Pendant quatre années, Sigmund et Martha vont être séparés. Ils se marient le 14 septembre 1886. Tous les jours ou presque, voire plusieurs fois par jour, Sigmund lui écrit. Sa correspondance passionnante montre un Sigmund très amoureux de sa Martha qu’il nomme de pleins de petits mots affectueux : ma Martoune, ma petite princesse, mon trésor, ma petite fille chérie, ma douce chérie, ma bien aimée. Il lui écrit son amour et le manque qu’il éprouve : « Ma petite Martha, notre bonheur réside pour toujours dans notre amour… Je suis comme une montre qui depuis longtemps n’a pas été réparée… comme ma misérable personne a pris une importance si grande […] depuis que je t’ai conquise … pourquoi suis-je de bonne humeur aujourd’hui ? parce que ta lettre ne m’a pas seulement mis de bonne humeur, elle m’a rendu heureux ». Ce sentiment d’amour le transforme et il signe « ton fidèle Sigmund, qui est de nouveau heureux de travailler et de vivre ».

Il lui fait part de ce que ce sentiment cause en lui de bien belles pensées : « on devient moins vulnérable quand le bonheur habite votre maison… si tu m’aimes malgré tout, alors je pourrai être heureux… en pensant à toi, je ressens un calme bonheur… toutes les choses ne prennent de la valeur pour moi qu’à partir du moment où tu y participes… J’aimerai mieux t’écrire toute la journée, mais malgré tout, je préfère travailler tout le jour, pour avoir le droit, plus tard, de te caresser tout au long des années… ta petite lettre et ton paquet m’ont apporté une joie indicible ». Mais aussi de la soumission : « je suis tout prêt à me soumettre à la tutelle de ma Princesse : on se laisse volontiers dominer par l’être aimé».

La rudesse de cet homme qui travaille éperdument et attend de sa belle le réconfort apparaît et il craint de perdre son amour. Une lettre qui n’arrive pas provoque chez l’amant une crainte. Sigmund se livre à Martha sans ambages : « Sais-tu que j’ai passé deux jours entiers sans nouvelle de toi et que je commence à être inquiet ? Serais-tu souffrante ou fâchée contre moi ? […] Ma petite Martha, il faudra que tu écrives plus longuement tous les deux jours sans quoi je risque de souffrir d’une faim trop dévorante de tes nouvelles… je ne veux pas que mes lettres restent sans réponse et je cesserai tout de suite de d’écrire si tu ne me réponds pas… mon cher trésor, alors tu me délaisses ? Deux jours sans lettre de toi et cela pour la seule raison que moi aussi j’ai gardé le silence pendant deux jours ? »

Il lui fait part de ses soucis financiers qui ne lui permettent pas d’offrir des cadeaux à son anniversaire ou de venir la voir. Elle est aussi la destinataire de ses avancées scientifiques : « Je suis en train de lire quelque chose sur la cocaïne… je vais l’essayer dans des cas d’affections cardiaques et aussi de dépression nerveuse… du travail, de la science, bref tout va bien ! »

Lorsque Martha et Sigmund se retrouvent et partagent leur vie, leur correspondance s’amenuise. Freud raconte surtout à sa femme ses voyages et prend des nouvelles de sa famille. Il continue d’écrire pour annoncer les naissances de ses enfants. On y apprend que « Martha a éprouvé une grande joie à voir la petite créature [Mathilde] ». Ou encore l’émotion de Sigmund à cette occasion : « Voilà déjà treize mois que je vis avec elle [Martha] et je ne cesse de me féliciter d’avoir eu la hardiesse de me déclarer, alors que je la connaissais très peu ». Freud poursuivra sa correspondance avec ses collègues et l’on connaît particulièrement le rôle de ses échanges épistolaires avec Fliess dans ses avancées théoriques, mais aussi avec ses enfants et plus particulièrement avec sa fille Anna.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Seuil, 1978, p. 185.

[2] Toutes les références proviennent de Freud S., Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 2011.

Couples dans la Grande guerre, Entretien avec Clémentine Vidal-Naquet

Agrégée et docteur en histoire, Clémentine Vidal-Naquet est l’auteur de Couples dans la grande guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal[1].

Que retenez-vous des millions de lettres que s’échangent des couples durant la guerre de 1914 ?

J’ai repéré dans ces correspondances une forme d’accommodement à la guerre qui s’installe au sein du couple. Le rituel épistolaire, avec la fréquence et la régularité des lettres, installe une certaine normalité au sein d’un évènement paroxystique, une guerre extrêmement meurtrière.

Vous écrivez que ce travail « s’inscrit dans les gender studies ». Comment pourriez-vous présenter la relation que les épistoliers entretiennent avec la manière d’écrire l’intime selon qu’il sont homme ou femme ? 

J’ai travaillé sur 75 correspondances de couples séparés par la guerre. A cette échelle, il me semble difficile de distinguer une façon féminine ou masculine d’écrire l’intime. J’ai surtout été frappée par la grande convergence dans la façon d’écrire au sein d’un même couple. Plus que des distinctions de genre, j’ai donc plutôt repéré des ressemblances et des différences d’un couple à l’autre. Je ne peux donc dresser ici un panorama de ce que serait une façon féminine ou masculine de parler de la sexualité. Certains conjoints n’évoquent absolument pas cette question tandis que d’autres, au contraire, explicitent le désir sexuel ou apprennent, au fur et à mesure des lettres, à l’exprimer : et dans tous les cas, l’expression est construite au sein du couple. C’est à l’échelle du couple, en effet, qu’on ajuste non seulement ce qui peut être dit, mais aussi le vocabulaire. C’est à cette échelle, aussi, que se joue l’équilibre fragile entre ce qui peut être dit et non-dit, entre ce qui est de l’ordre de l’impudeur et ce qui est permis. Le dicible et l’indicible au sujet de la mort, de la guerre mais aussi autour de l’intime se négocie donc sans cesse, se construit d’une lettre à l’autre. 

Comment, à votre avis, le quotidien peut-il avoir un poids alors que l’horizon de la mort est si proche ?

Les correspondances sont par moments très émouvantes. Mais, dans leur ensemble, elles sont aussi très répétitives, presque ternes parfois. Je trouvais gênant l’ennui que je ressentais à la lecture de certaines lettres, jusqu’au jour où j’ai compris que c’était dans l’ennui que se situait peut-être une part essentielle de ces correspondances. En commençant mon travail, je cherchais le paroxysme de l’amour, le paroxysme de la mort, je me trompais. L’essentiel se situait dans le banal, dans le quotidien. Bien entendu, à l’omniprésence du quotidien se superpose l’omniprésence de la mort. Le quotidien permet de conjurer la peur de la mort, tout comme la violence du conflit que le combattant perçoit dans ses aspects les plus crus, les plus obscènes. Par correspondance, les couples partagent tous les détails du passé, des détails qui font espérer que la vie va reprendre. Ces couples se situent entre trois temps : un passé qui est illusoire car toujours parfait, un présent insoutenable qu’on essaie pourtant de partager et un lendemain qu’on espère pouvoir vivre. Mais finalement, le partage est illusoire et il est difficile, de part et d’autre, de partager son présent. Ce sont donc deux solitudes qui construisent cet objet que sont les correspondances.

Comment avez-vous fait couple avec ces lettres ?

La première correspondance que j’ai lue est celle de Maurice et Yvonne Retour. C’est une correspondance splendide. La famille avait retranscrit toutes les lettres et avait déposé le tapuscrit à la Bibliothèque François Mitterrand. J’ai passé un mois avec Maurice et Yvonne Retour. Je suis entrée dans la correspondance sans aucune forme de retenue. Sans doute était-ce nécessaire et je ne suis pas contre le fait que les historiens puissent faire corps avec ce qu’ils lisent ou étudient. Je pense que l’on peut, d’ailleurs, composer avec sa propre émotion mais là, c’était un peu fort. J’étais avec les épistoliers, dans leur quotidien et le soir, j’évoquais ma lecture comme si je racontais ma journée : « aujourd’hui Michel a fait ses premiers pas ». Mais Maurice Retour meurt en septembre 1915. Yvonne écrit alors une lettre bouleversante à son frère : « Je me sentais si sûre à son bras, si vaillante sous son regard, si heureuse dans notre intimité d’âmes que je me sens perdue sans lui. […] Quand je songe aux longues années qui s’ouvrent devant moi, je suis prise de vertige. » Bouleversante, cette correspondance – et sa fin tragique – a transformé, profondément, mon approche d’historienne. Elle m’a attachée immédiatement non seulement à ce couple-là mais à tous les autres, et elle m’a, surtout, donné une clé de lecture. J’ai compris alors que mon travail sur les couples pendant la guerre avait pour objet central non seulement le lien, mais aussi la mort.

Propos recueillis par Daphné Leimann et Agnès Vigué-Camus

[1] Vidal-Naquet C., Couples dans la grande guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal, Paris, Les belles lettres, 2014.

Athlètes et entraîneurs, d’incomparables duos, par Françoise Labridy 

Des duos étonnants se nourrissent du frimas et de la lumière des stades1. Là se bâtit l’étrange association de ces couples dont les relations sont mystères et pudeur, rudesse et tendresse, exigences folles ou compréhension totale, relation unique et assez proche de l’indicible quand ça marche, conflictuelle et passionnelle quand les conflits en sont le liant. Les témoignages concordent sur l’intensité de cette rencontre qui dure des années et qui prend leur vie. C’est au nom de cette constante présence que les sportifs prétendent reculer les défis incessants des performances à renouveler. L’athlète s’éprouve comme manquant et attend de son autre, l’entraîneur, quelque chose qui lui permettra d’outrepasser les performances déjà réalisées. La force de la « dyade sportive » est l’effet du lien social extrême qu’est la logique de la compétition de haut niveau qui pousse incessamment les corps à se dépasser eux-mêmes. Les péripéties de la relation masquent, pour le sportif, le réel de la non-garantie ultime de son acte performant, car aucun entraînement moteur du plus sophistiqué au plus scientifique ne peut prévoir qu’il s’agira non pas d’ajouter encore quelque chose de plus mais de l’amener à produire une extraction de ce qui l’empêche de porter son corps à un endroit qu’il ne connaît pas. Toute nouvelle performance est un saut dans l’inconnu que la parole de l’entraîneur essaye d’élancer.

En 1968, Lee Evans est en finale du 400 m, et le Black Power interdit aux athlètes noirs de concourir. Il pleure et dit à son entraîneur : « si je cours, je suis un traître, si je ne cours pas, je renonce à l’objectif de ma vie : champion olympique ». Son entraîneur lui dit : « Tu vas faire un truc exceptionnel, que tu ne referas plus jamais. » Il établit le record du monde qui durera vingt ans.

En 1995, pour Diagana et son entraîneur Hurtebise, « Champion du Monde », ça ne voulait rien dire, ils n’en avaient ni image, ni idée. Ils construisent une préparation spécifique et singulière ensemble. « En 1995, je n’avais pas les mots » et en 1997, Hurtebise dit à Diagana avant la finale : « Hier on a découvert ton nom, demain, on va s’en souvenir. » La geste du corps sportif fait trace entre le fini et l’infini du possible à venir de la performance et la fonction de parole de l’entraîneur contribue à border, cerner, nommer, cette place vide où chaque sportif aura à porter son corps.

Les sports entrés dans la sphère marchande deviennent un des appuis de la logique économique et financière ainsi que des sciences et des techniques quant à la recherche des limites corporelles humaines. À partir de 1980, le profit devient la valeur majeure, il tend à effacer la dialectique gagner / perdre et le réel de l’incertitude qui définissaient la logique du sport, ou à la recouvrir par un management gestionnaire. Ce sont maintenant des coachs qui assurent la préparation sportive, associés à de multiples partenaires centrés sur une rationalisation extrême. Ils proposent des « similis contrats » qui sont rompus dès que les résultats ne se réalisent pas. La modalité de parole que chaque entraîneur invente pour cerner les points d’extrême singularité des performances de chaque sportif s’appuie elle sur une longue expérience du transfert, elle rend leur relation incomparable.

1 Cf. Labridy F., Hors-corps « Actes sportifs et logique de l’inconscient », Paris, L’Harmattan, 2014.

À propos du Diable probablement amoureux, Entretien avec Anaëlle Lebovits-Quenehen

Dans Le Diable probablement amoureux, vous avez choisi de donner la parole à des acteurs. Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a intéressée dans le « faire couple » du point de vue de l’acteur ?

Ce qui m’a plu dans le fait d’interroger des acteurs et des actrices sur le couple en tant qu’il est ordonné par l’amour, c’est d’abord qu’on leur suppose un certain savoir sur la chose. Est-ce parce qu’ils prêtent leur marionnette à des personnages passionnés ? Quoi qu’il en soit, les couples des stars suscitent une telle curiosité sur ce point, qu’il m’a semblé amusant d’en partir pour tâcher d’aborder le réel du couple, c’est-à-dire l’impossible qui en fait le cœur, mais également la façon dont acteurs et actrices font face à cet impossible, en tiennent compte et composent avec lui, tant dans leur vie privée que dans leur art.

Si nous avons pu aborder la question du couple amoureux avec certains, il est vrai que dans les entretiens que j’ai menés, je me suis surtout intéressée aux différentes manières de faire couple dans le travail propre à l’acteur. La relation entre l’acteur et le metteur en scène ou le réalisateur m’a ainsi spécialement arrêtée. J’ai aussi cherché à saisir d’où venait la nécessité de jouer, pour chacun des acteurs rencontrés. Je ne peux évidemment les citer tous, mais Denis Podalydès a pu faire valoir sa jubilation du babil, de lalangue et la façon dont cette jouissance éminemment solitaire trouvait à se transcender dans le dialogue interprété. Il faisait ainsi clairement découler la possibilité même du couple de ce que nous appellerions la jouissance de l’Un et spécialement sous la forme de celle de lalangue.

Vous écrivez dans votre éditorial : « on n’aime pas aujourd’hui comme on aimait hier », pouvez-vous nous dire quelques mots sur ces manières contemporaines de « faire couple » ?

Il me semble que ce qui marque notre époque est un hiatus entre l’amour d’une part, et le désir et la jouissance, d’autre part. Ce hiatus, Freud en prenait déjà acte dans ses considérations sur le ravalement de la vie amoureuse lorsqu’il notait par exemple que certains hommes pouvaient chérir une femme, la mettre sur un piédestal et pour cela même avoir la plus grande difficulté à la désirer.

Mais ce qui marque le monde contemporain, et pour peu que nous puissions faire une généralité en la matière, c’est que le désir et la jouissance semblent aller de soi dans une certaine déconnection d’avec l’amour. Qu’on songe seulement à tous les sites de rencontres homo et hétéro qui vendent le désir et la jouissance sur le mode d’un bien de consommation quelconque. Ils vendent le « droit au but », font croire qu’il y a du rapport sexuel pour peu qu’on débarrasse la jouissance de l’amour. Et ils ont un succès phénoménal, momentanément au moins. Toujours dans le sens de cette disjonction amour-désir : un certain nombre de sujets se disent asexuels – ce qui ne les empêche pas d’avoir des partenaires amoureux sérieux auxquels ils sont d’une grande fidélité. Il y aurait bien d’autres points à relever, mais celui-ci me semble prépondérant.

Vous parlez de la version sacrificielle de l’amour à propos de laquelle vous écrivez : « l’amour peut se faire ravage, et faire signe tout autant que la haine, d’une passion de l’ignorance décidée ». C’est particulièrement d’actualité en 2015 ?

Au début du Séminaire XX, Encore, Lacan note que « les sentiments sont toujours réciproques »[1]. Non pas qu’il suffise d’aimer pour être aimé, mais que l’amour porte à s’assurer d’une certaine réciprocité. Pour cela, tout est bon, y compris le sacrifice du désir et ce jusqu’au ravage dans certains cas. Quand ils font fi du réel du non-rapport sexuel, l’amour et la haine sont deux passions de même nature. Lacan peut d’ailleurs les renvoyer dos-à-dos et faire de la haine le prolongement d’un certain type d’amour[2].

L’amour donc, en tant qu’il exige les signes de cette réciprocité, quel qu’en soit parfois le prix, peut bien avoir des accents kamikazes. Et sans doute les kamikazes pourraient-ils justifier la sombre jouissance qui les habite par l’amour qu’ils portent à Dieu et par la nécessité de s’assurer de sa réciprocité par la haine qu’ils portent à certains hommes en particulier. Faire Un avec un Autre, à fortiori avec un Dieu féroce et obscène peut être le programme d’une vie jusqu’à la mort. Plus l’Autre avec lequel on s’accoquine est puissant, et plus aisément oublie-t-on sans doute, dans son commerce, l’Un d’existence qui nous marque et nous condamne à une solitude irrémédiable quoi qu’habitée par l’Altérité la plus radicale qui soit, mais plus on est aussi captif de sa jouissance. Une analyse est faite pour passer de l’abord de l’être à l’abord de l’existence en ce point où l’amour se rencontre moins vrai, c’est-à-dire moins menteur. C’est depuis ce point, je crois, que l’amour peut accéder à une nouvelle dignité.

Propos recueillis par Daphné Leimann

[1] Lebovits-Quenehen A., « Editorial », Le Diable probablement, n°10, Paris, Verdier, 2013, p.10-11

[2] Ibid., p. 133.

« Les inséparables » de la psychanalyse : Rosine et Robert Lefort, par Fatiha Belghomari

Rosine et Robert Lefort ont fait couple indéniablement[1]. Ils ont fait couple dans la vie privée mais aussi dans le mouvement psychanalytique d’orientation lacanienne. Ensemble, ils ont écrit une œuvre considérable sur la clinique de l’enfant en soutenant une thèse majeure : « L’enfant est un analysant à part entière »[2].

Rosine Tabouis[3] rencontre Robert Lefort en 1950[4], au dépôt de l’Assistance Publique, à Denfert Rochereau, où elle exerce sous la responsabilité de Jenny Aubry. Cette dernière mène des travaux de recherches et s’entoure de collaborateurs dont Robert Lefort, médecin conseiller technique, sous l’égide de la Fondation Parent de Rosan.

Ils se marient en 1952 et auront cinq enfants : Laurent (1952-1953), Sophie (née en 1953), Béatrice et Damien (nés en 1955) et Emmanuel (1956-1964).

 

C’est en 1953, lors du premier Séminaire de Jacques Lacan, que Rosine Lefort expose le cas d’un enfant, Robert, dont Lacan souligne que « c’est un de ces cas graves qui nous laissent dans un grand embarras quant au diagnostic, dans une grande ambiguïté nosologique »[5], « un cas où nous touchons du doigt sous sa forme la plus réduite, le rapport fondamental de l’homme au langage. C’est extraordinairement émouvant. »[6]

Ce travail est présenté à la suite d’une étude et commentaire de Jacques Lacan sur les travaux d’Anna Freud et Mélanie Klein. L’exposé de Rosine Lefort sera fondamental. Il montrera clairement que l’enfant peut être pris en analyse car il est avant tout un sujet, au sens où sa position ne peut se déduire d’une façon logique de celle qu’il occupe à l’endroit de sa mère. Ce travail s’inscrit dans « la loi même et la tradition du séminaire que ceux qui y participent y apportent plus qu’un effort personnel – une collaboration par des communications effectives. »[7]

 

Ainsi, Rosine a poursuivi cet « effort » avec Robert et, tous deux, « ont commencé à faire des communications et puis un jour, ils se sont mis à écrire. Ils discutaient et écrivaient en même temps. Ils faisaient tout ensemble et jamais l’un après l’autre »[8]

De cette écriture à deux est née une œuvre qui comprend plusieurs ouvrages[9] mais qui demeurera « le véhicule d’une parole »[10], une écriture dans laquelle « la première personne du singulier renvoie à Rosine […] qui réfléchit avec Robert sur les enseignements [du] cas »[11].

Une élaboration à deux, certes, mais avec des pairs, toujours. Avec ceux qui suivent et s’orientent de l’enseignement de Jacques Lacan, à l’Ecole de la Cause freudienne assurément. Ainsi, après deux années de recherche dans un cartel avec Jacques-Alain Miller, Judith Miller et Eric Laurent, ils publieront leur deuxième livre et seront cofondateurs[12] du CEREDA en 1982 avec les autres membres du cartel.

 

Leur travail sera connu et apprécié à travers le monde, partout où l’enseignement de Lacan et son orientation transmise par J.-A. Miller sont présents. Pendant plus de deux décennies, ils auront aussi à cœur de transmettre, en chœur, la psychanalyse via des conférences, des séminaires et par leur travail d’analystes et de contrôleurs jusqu’à ce que le réel les surprenne, le 13 février 2007 pour l’un, et le 25 février pour l’autre. Quelques jours après Robert, Rosine n’était plus.

Même dans la mort, ils auront été « inséparables ».

 

[1] Le titre est emprunté à Judith Miller dans son « Entrée en matière » du recueil de textes dont elle assure la direction et qui rend hommage aux travaux de Rosine et Robert Lefort  L’avenir de l’autisme », Editions Navarin, 2010, pp. 10 et 11.

[2] Lefort R. et R., « L’enfant est un analysant à part entière », entretien réalisé par Marie-Hélène Brousse et Dominique Miller paru dans L’Âne n°16, mai 1984, republié dans L’avenir de l’autisme, op.cit., pp. 129-142.

[3] Née le 17 août 1920, Rosine était la fille de Geneviève Tabouis, journaliste dont la renommée internationale s’est étendue de par ses chroniques radiophoniques qui se caractérisaient par des « phrases fétiches » telles que : « J’ai encore appris… », « Attendez-vous de savoir… » ou « Vous saurez que… », Cf. Les Archives nationales, Fonds Geneviève Tabouis (1818-1984), 27AR 1-129, Paris , 2010.

[4] Nous adressons nos remerciements les plus vifs à Sophie Lefort pour nous avoir communiquée quelques informations précieuses pour notre recherche.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 107.

[6] Ibid., p. 119.

[7] Ibid., p. 13

[8] Communications personnelles de Sophie Lefort.

[9] Cf. La naissance de l’Autre (1980), Les structures de la psychose (1988), Maryse devient une petite fille (1995), La distinction de l’autisme (2003), parus aux éditions du Champ Freudien.

[10] Miller J.-A., « Référence. La matrice du traitement de l’enfant au loup » in Quelque chose à dire à l’enfant autiste. Pratique à plusieurs à l’antenne 110, Paris, éditions Michèle, 2010, p. 24.

[11] Cf. Note de bas de page, La distinction de l’autisme, Paris, Seuil, Le champ freudien, 2003, p. 11

[12] Cf. L’hommage à Robert Lefort par Eric Laurent, paru sur le blog de l’AMP, le 17 février 2007.

http://ampblog2006.blogspot.com/2007/02/hommage-robert-lefort.html

Diego et Frida, le mariage d’une colombe et d’un éléphant, par Myrtille Birghoffer

Diego et Frida : voilà un couple qui, malgré son incongruité, lui l’ogre dévoreur de femmes, elle la jeune colombe blessée, sonne à nos oreilles comme allant de paire.

Diego ne va pas sans Frida, quelque chose les lie, les rassemble, les confond… à deux, ils font Un.

S’il est pourtant une relation qui ne cessa de ne pas s’écrire, butant sur, se confrontant à, et venant magistralement illustrer le non-rapport sexuel, c’est bien celle qui unit ces deux artistes. Liaison, ô combien dangereuse pour ses protagonistes, et peut-être plus particulièrement encore pour Frida, qui, parlant de sa rencontre avec Diego, disait qu’elle était « le deuxième accident de sa vie »[1] (le premier étant l’accident de bus qui, très jeune, vint la mutiler dans son corps, au plus profond de son être, modifiant à jamais son parcours de vie).

Liaison qui se conjugua aussi bien au pluriel – tant dans la multiplication des aventures extra-conjugales, d’un côté comme de l’autre, l’insatiable Diego allant jusqu’à tromper sa femme avec sa propre sœur Cristina, Frida multipliant ses amants et ses maîtresses, que dans un effet de répétition ; qu’au futur antérieur, dans un éternel retour vers cet Autre, partenaire symptôme, si familier, si reconnaissable et pourtant à jamais atteignable -, et qui malgré les ratages, les ruptures, les trahisons, tout ce qui fit autant de déliaisons, traversa les années et vint s’inscrire dans la durée, faisant paradoxalement que de cette rencontre, qui n’était pas que mirage, quelque chose pût finalement s’écrire.

Ou tout du moins se peindre, se dessiner, exister en images… à n’en pas douter, faire trace.

Malgré les déchirements, malgré la douleur, malgré les malentendus, la contingence était elle aussi au rendez-vous, et les tableaux réalisés par Frida, débordant d’un trop de réel, viennent témoigner de la béance laissée par cet amour dévastateur.

Vient y répondre en écho, ce terrible énoncé de Diego, qui, à la mort de Frida, écrivit dans son autobiographie : « Le 13 juillet 1954 a été le jour le plus tragique de ma vie. J’ai perdu ma Frida chérie à jamais […]. Trop tard désormais, je me suis aperçu que mon amour pour Frida avait été la plus merveilleuse partie de ma vie. »[2]

Outre le tragique, outre le ravage, nous relevons ici tout ce qui fit ratage dans cette histoire d’amour, car si l’on considère, comme l’a souligné Lacan, que : « L’amour supplée à l’absence du rapport sexuel »[3], c’est bien de ça, d’amour, dont il était question entre Diego et Frida.

Leurs œuvres, mais aussi leurs écrits, leurs infidélités, leurs séparations et leurs retrouvailles, furent autant de suppléances, de tentatives pour trouver un signifiant pouvant venir combler cette absence. Si « l’amour prend son élan à partir d’un impossible »[4], alors le recours à la poésie semble nécessaire.

Et ici, « le mariage d’une colombe et d’un éléphant »[5], comme le qualifièrent les parents de Frida, prend tout sons sens.

Arrêtons-nous un instant sur ces deux signifiants, colombe et éléphant. Nous savons que Frida, reconnaissable à jamais par ses sourcils-ailes, signature qui vint la singulariser, ailes appareillages qui lui permirent d’atteindre son horizon d’être, eut recours, tant dans ses œuvres que dans ses écrits au signifiant aile, qui lui apporta un appui imaginaire.

Or, elle raconte que lorsqu’elle était petite, atteinte de poliomyélite, alitée pendant plusieurs mois, elle s’était inventée une amie imaginaire, qu’elle retrouvait régulièrement : « […] je m’échappais en rêve, avec une grande joie et urgence, je traversais toute l’étendue visible qui me séparait d’une laiterie qui s’appelait “ PINZÓN ”… par le “ Ó ” de PINZÓN j’entrais et descendais intempestivement à l’intérieur de la terre, où mon “ amie imaginaire ” m’attendait toujours. »

L’oiseau, le petit pinson, qui plus tard deviendra colombe, était déjà là. Nous pouvons le mettre en regard, pour l’équivoque sonore qu’il peut avoir avec le surnom par lequel Frida affubla son amant, amour et mari, Diego, qu’elle appelait Panzón (ventru), où seule une voyelle diffère, et qui peut nous interroger sur le caractère bordant de ces deux mots. Outre le petit oiseau, dont les ailes donnèrent à Frida un étayage pour son être de sujet, nous voyons dès lors comment déjà, dans les signifiants, se joue l’union entre la Colombe et l’Éléphant.

[1]  Freund Gisèle, Frida Kahlo par Gisèle Freund, éditions Albin Michel, 2013.

[2] Rivera Diego, My Art, My Life, p. 285-286 in Herrera Hayden, Frida, Une biographie de Frida Kahlo, éditions Flammarion, 2013, p. 513.

[3]  Lacan Jacques, Séminaire Livre XX, Encore, éditions du Seuil, 1975, collection Points, p. 51.

[4] Naveau Pierre, Ce qui de la rencontre s’écrit, éditions Michèle, 2014, pp. 179-180.

[5]  Le Clézio J. M. G., Diego & Frida, éditions Stock 1989, p. 75.

Faire couple, avec la Métis, par Monique Variéras

Légende illustration : Ulysse et Pénélope, vers 1545, Le Primatice, (Toledo, Ohio, Toledo Museum of Art)

Ulysse et Pénélope, un couple étrange et séparé qui tient pourtant le récit jusqu’au temps retrouvé. Dans l’éloignement spatial et temporel se répond ce qu’ils ont en commun : la métis. Ruse du non rapport sexuel, fil ténu mais solide, il retient sur la rive du désir l’irrésistible dérive que commande la pulsion de mort. Dans cette longue et périlleuse Odyssée, Ulysse, le prométhéen, arrime son désir à sa ruse qui conduira son retour. Pénélope met en écho sa propre ruse par son activité tisserande qui ne connait pas de produit fini. Son pré-texte à l’assaut insistant des prétendants est le tissage d’un linceul pour Laërte. Rivés sur son retrait, sa navette, ses mêmes fils qu’elle tisse et détisse, certains commentateurs ont pu la dire inutile au récit. Mais son impopularité est le signe d’une intimité menacée. Elle s’inscrit comme symptôme dans la cité qui promeut un bonheur illusoire assurant à tous une jouissance dont les débordements gardent leur actualité.
C’est dans une texture toute particulière que prend place la toile de Pénélope. Homère en a défini les limites, elle ne sort pas de son rôle. Evitant le péril en sa demeure, à cause des séductions intéressées, elle transmet l’image d’Ithaque en pleine crise. Garante du texte à s’écrire, Pénélope dérationalise le discours justifiant la double avidité des prétendants, du pouvoir et du sexe, par le prétexte d’un nouvel ordre. La position est inversée lorsque qu’Ulysse se fait attacher au mât de son navire pour résister au chant des sirènes. C’est une rationalité indirecte ou secondaire qui met en lumière la stratégie du héros lorsqu’il reconnait sa faiblesse.
Leur Métis convoque l’endurance et la résistance. Ulysse, l’avisé, résiste aux chants des sirènes car il refuse une immortalité qui le jetterait dans l’oubli. Il tient à sa condition d’humain et préfère souffrir, vieillir, plutôt que de renoncer à sa gloire. Pénélope résiste aux prétendants et au désordre d’Ithaque. C’est le même Kléos (réputation maintenue), qui fera dire à Homère « qu’il existe entre eux une identité de pensée, rare entre un homme et une femme. »
La boucle se ferme sur un présent épais, accentué pour Ulysse par « La descente aux enfers ». L’Odyssée homérique, qui, entre autres, a pu inspirer l’écriture proustienne, donne sa pleine actualité au fait que nous portons tous le poids de nos tourments et de nos épreuves. Le tissage de Pénélope, délesté du pré-texte, enroule la toile jusqu’au temps retrouvé. La chair fait place à l’écriture tenue par les épithètes homériques qui insistent au long du périple. La lecture peut se faire alors non pas sur le fil de la signification mais par le signifiant et le mode de jouissance. Les exploits héroïques d’Ulysse, son errance dans les eaux piégées de nymphes et de sirènes qui le retiennent, indiquent le rapport à sa jouissance. Fidélité, attente, hésitation, dont Pénélope serait l’antonomase, livrent une figure fade et pâle du récit. C’est de fait un réveil de la mémoire. L’arc, les flèches, le lit, la blessure d’Ulysse, traits reconnaissables de leur alliance, font le motif de la toile. Mais son attente trace un bord au-delà duquel les frontières se brouillent, où il n’y a ni temps et espace, ni jours et nuit, mais un lieu indéfini, sans loi. Ce réel aspire le sujet dans une jouissance indicible débordant le référent phallique : la jouissance féminine.
Grande ruse, astuces, ou petits arrangements, la Métis est empreinte d’une pointe d’humour et d’ironie. En résonance chez Pénélope et Ulysse, elle relie leurs solitudes. Si les modes de jouissance sont inconciliables, la rencontre se joue dans une intermittence qui peut faire consistance. N’est-ce pas le pari du couple ? Hier comme aujourd’hui, que l’amour dure trois ans ou jusqu’au terme de la vie, en-deçà de l’illusion ou de l’idéalisation, un bel amour pourrait se concevoir et se moduler dans une poétique d’accords provisoires.

B.B King et sa guitare, Lucille, par David Sellem

Il y a un rapport charnel dans ce qui lie le musicien à son instrument. Quelque chose qui l’engage au-delà de sa création, et qui laisse une empreinte indélébile dans la musique qu’il offre et partage avec les auditeurs. Ce lien, singulier entre tous, est toujours le produit d’une rencontre, un de ces hasards de la vie qui, d’un bon heurt, peuvent produire quelque chose d’unique, quelque chose de vivant et incarné.

C’est dans un dance hall en 1949 que se sont rencontrés Lucille et Riley alors que ce dernier y donnait un concert. Ils ne se sont alors plus quittés, jusqu’au 25 mai dernier, date à laquelle Riley est décédé à l’âge de 89 ans. Avant sa rencontre avec la belle Lucille, il jouait de la guitare et chantait du blues, mais l’entrée de Lucille dans sa vie aura été décisive, et c’est avec elle qu’il connaîtra un succès mondial jusqu’à son dernier souffle, la laissant depuis seule et muette. Tous deux ont voyagé plusieurs décennies à travers le monde pour distiller un blues chaud, claquant, et émouvant. Riley c’est B.B. King, et Lucille sa légendaire guitare.

Ce duo mythique est né comme toute rencontre d’une mise en jeu du corps. Cette dernière ne peut se produire qu’à la condition d’un réel qui précipite un sujet dans la surprise, et en l’occasion au plus près de l’acte. Celui de B.B. King ne fût pas seulement de courir sauver sa guitare des flammes d’un incendie provoqué par deux hommes se bagarrant à propos d’une femme. Ce fût également de baptiser sa guitare du prénom de la femme cause de la rivalité, Lucille. L’anecdote ne dit pas ce qu’il est advenu de la dite Lucille qui s’est vue emprunter son patronyme pour une guitare.

Pour autant, pas tout les musiciens nomment leur instrument ? Il y faut donc autre chose, cet acte de nomination, ici comme un pied de nez à l’infortune, et un signifiant qui reste et insiste, vestige de l’échappée belle face à la mort, sociale ou réelle de Riley Ben King. Cette nomination est aussi la marque après-coup de l’au-delà de la mise en jeu du corps, ce signifiant vient entériner un acte devant un réel. Évidemment, cette mise en jeu du corps était déjà présente, comme elle l’est toujours dans le rapport à un instrument, ce corps-à-corps à partir duquel opère l’alchimie de la musique et du talent. Mais concernant ce duo, peut-être pouvons-nous poser l’hypothèse que Lucille est une marque singulière, la trace d’un réel pour un corps-à-corps qui n’aura cessé qu’avec la disparition du roi du blues. Lucille était pour B.B. King un nom, le nom d’un « oui » à la vie, pas sans sa guitare.