Sur le terrain

La rubrique Sur le terrain va emmener une équipe de reporters éclairés par la psychanalyse à la rencontre des actrices et des acteurs de différentes institutions de France, de Navarre et de Belgique. Trois équipes (et plus si affinités !) seront à la manœuvre : Bordeaux, Paris et Belgique.

Notre moyen privilégié : de courtes interviews visant à cerner un ou deux points où « Faire couple » résonne dans une pratique, dans un lieu. Quelle est la nature de ce lien ? Quelles formes prend-il à l’heure de l’amour liquide (Zygmunt Bauman) ? Comment se manifeste-t-il dans la clinique ? Y seront interrogés le couple amoureux, amical mais aussi patron-employé, entraineur-sportif, et encore médecin-patient, éducateur-ado, enfant-institution …

Lien et enchaînement

Interview de Katia Michel, intervenante en maisons communautaires

Vous et votre équipe intervenez auprès des résidents de deux maisons communautaires et d’étudiants en kots (colocation).

Dans votre lieu de travail, observez-vous l’élargissement contemporain de la conception traditionnelle du couple (parents-enfants, homme-femme, etc.) à une manière privilégiée de faire lien, éventuellement hors sexe ? Par exemple, on peut faire couple avec son voisin, son frère, son copain, ou son travail.

Couple vient du latin copula, qui signifie « lien » ou « enchaînement ». Ce n’est qu’au VIe siècle que le latin vulgaire lui donne son sens actuel d’union d’un homme et d’une femme, par le mariage. Le caractère duel n’apparaît donc pas immédiatement dans l’histoire du mot et l’expression « couple à trois » est peut-être plus légitime qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Qu’est-ce qui définit un couple aujourd’hui ? Si nous partons du mot « couple », nous remarquons que cette unité lexicale désigne deux (ou plusieurs donc) personnes liées l’une à l’autre. Le sens commun a surtout retenu, jusqu’à ces dernières années, l’idée du lien entre deux personnes. Le couple, ce n’est pas l’ensemble des éléments, mais ce qui les lie ou même, ce qui les enchaîne, avec toute l’aliénation que ce dernier terme porte avec lui. Je propose de garder nos deux sens étymologiques en les distinguant : le lien d’un côté, que nous pourrions décrire comme dynamique et créatif ; l’enchaînement, de l’autre, que nous connoterions plutôt d’un sens négatif, d’aliénation et de destruction des individus enchaînés. Dès le moment où il y a une unité, elle se différencie du reste du monde. Le couple, c’est donc aussi la création d’une entité qui a son identité et son fonctionnement propres, qui s’oppose en quelque sorte à tous les autres.

Dans l’IHP dans lequel je travaille, nous sommes une petite équipe de trois intervenants et de ce point de vue, je peux avancer le fait que nous fonctionnons peut-être comme un couple hors-sexe à trois. Nous avons nos codes de communication, nous essayons toujours de chercher un consensus et faisons en sorte que chacun puisse partager toutes les informations. Nous faisons « couple » au sein de notre institution en nous distinguant des autres et nous sommes d’ailleurs identifiés comme une équipe, au point que la responsable du personnel d’entretien de la clinique nous lance un retentissant « Bonjour les IHP ! » quand elle nous voit.

Nous formons une sorte de « couple parental » par rapport à nos résidents. En effet, dans les maisons communautaires, nous sommes souvent amenés à prendre un rôle d’éducateur. Nous veillons à ce que les résidents aient une bonne hygiène par exemple, ce qui implique qu’il faille parler avec eux de la question de la douche ou de la lessive. Nous leur apprenons à faire le ménage, etc.

En parallèle, nous devons également tenir compte de leur situation et des problèmes de chacun. Pour que tout cela fonctionne bien, pour que ce que j’appellerais un « transfert suffisamment bon » s’installe, nous devons jouer sur les différentes modalités du couple parental où chacun de nous, comme élément du couple, travaille dans la même direction, mais tout en instaurant des nuances, de sorte que l’un mettra plutôt en avant le versant « éducation », tandis que l’autre se montrera plus rassurant et que le troisième prendra un rôle plus thérapeutique.

Pour que cette alchimie complexe fonctionne, il est très important d’être du côté du lien, plutôt que de l’enchaînement. Chacun doit faire partie du couple tout en gardant une singularité et les rôles peuvent varier selon les moments, les résidents ou les affinités. Un couple ouvert donc, ouvert aux résidents comme sujets, ouvert au monde, ouvert aux changements et qui n’a pas peur des adaptations ou ajustements par lesquels il va nécessairement devoir passer.

 

Tel résident peut-il bénéficier d’effets thérapeutiques en faisant couple aux IHP ou peut-il être mis, de la sorte, en difficulté ?

Chez nous, chaque résident a un référent qui est la personne qu’il va rencontrer une fois par semaine et qui va suivre son évolution de façon plus détaillée que n’importe qui d’autre. Ce couple ne se choisit pas et il n’est pas toujours évident de construire un lien là où le système a créé un enchaînement. Parfois, construire ce lien demande beaucoup de travail et, une fois encore, nous nous appuyons sur notre fameux « couple parental à trois » pour y arriver, lorsqu’il faut se décharger du rôle éducatif sur un autre référent pour ne pas mettre en péril un lien déjà fragile avec un patient paranoïaque par exemple ; ou lorsqu’un autre prend le relais en réunion communautaire pour éviter que la relation référent-résident soit mise en difficulté par un ordre du jour particulièrement délicat pour ce « couple ».

Y-a-t-il des lieux qui favorisent le lien (vital, libidinal) entre résidents et intervenants, ou résidents entre eux ?

 

La première chose que nous faisons, consciemment ou non, est de créer un transfert ou, en d’autres termes, de faire alliance avec le patient, c’est-à-dire que la première chose qui nous occupe est de créer ce lien, avec la collaboration de la personne qui vient nous consulter. Sans ce lien, le travail ne peut pas commencer et il m’est arrivé, voyant qu’il ne se créait pas, d’encourager délicatement la personne à aller rencontrer quelqu’un d’autre, pour éviter qu’elle ne renonce définitivement au travail qui aurait pourtant eu de bonnes chances d’aboutir avec un autre. Travailler avec le lien, c’est aussi, me semble-t-il, accepter ses propres limites comme psychanalyste. Je crois que le lien ne peut pas se créer avec n’importe qui. L’alchimie nécessitera parfois un genre ou un âge particulier pour se produire. Il me semble important que les psychanalystes se posent cette question du lien comme couple et surtout du couple comme lien qui libère et non comme enchaînement qui aliène.

Interview réalisée par Ginette Michaux

Faire bloc

Entretien avec Stéphanie Corneaux, éducatrice spécialisée dans un foyer pour travailleurs handicapés.

Stéphanie Corneaux est éducatrice spécialisée depuis 17 ans dans un service appartement où sont accueillies environ 30 personnes qualifiées de travailleurs handicapés.

Combien de couples y a-t-il dans votre service ?  

 

Au total nous avons eu 3 couples. Ils habitaient soit séparément au sein du même foyer, soit dans des appartements collectifs, et certains ont fait la demande de vivre ensemble. Ce qui faisait couple c’était le quotidien, faire les courses, s’occuper de la maison, s’organiser au niveau des tâches ménagères, de l’achat de petits matériels.

 

Que disent-ils du couple qu’ils forment ?  

 

Ils ne nous en disent pas grand chose. « Je l’aime, je ne l’aime pas » : je ne l’ai jamais entendu. A la question « pourquoi êtes-vous ensemble ? », la réponse est : « on est ensemble, on est en couple ». Aucun ne dit : « c’est mon amoureux, c’est mon mari, c’est ma femme ». Ils disent : « c’est mon copain ou c’est ma copine ».

Comment les couples que vous avez connu ont-ils évolué dans le temps ?

 

On avait un couple qui était là depuis un certain temps. Ils sont partis au sein de notre SAVS (Service d’Accompagnement à la vie sociale) et ils se sont mariés. Ils ont adopté un chien (on n’a pas le droit d’avoir des animaux dans notre structure).

Il y avait un couple où le monsieur est décédé et la dame est retournée vivre en appartement collectif. Le couple actuel du service est ensemble depuis plus 20 ans.

Qu’est-ce que le fait d’être en couple a-t-il changé, voire modifié pour ces personnes ?

 

Le fait d’être en couple permet de compenser une difficulté de chacun. Une dame présentait par exemple le souci de ne pas pouvoir vivre ni toute seule, ni en collectivité. Par contre elle arrive à vivre avec son compagnon qui compense ses difficultés. Elle ne sait pas lire ni écrire, elle est assez rigide et lui, il arrive à faire tout ça. Ainsi, ils font couple, ils font bloc dans leurs difficultés, ils s’entraident. Dans l’autre couple dont le monsieur est décédé c’était pareil.

Accueillir des couples a-t-il eu des conséquences sur votre manière de travailler ?

 

Généralement, cela nous amène à avoir une confiance réciproque qui se met en place avec le temps ; on intervient plus facilement auprès de chacun. Mais il arrive que cela soit différent. Je pense à un couple dont on connaissait un peu la résidente qui était en foyer et pas du tout le monsieur qui sortait de chez ses parents. C’était un accompagnement très difficile, car on ne connaissait pas leurs difficultés et ils n’avaient jamais fait l’expérience de vivre en couple. Même si chacun d’eux avait son éducateur référent, nous avions un bloc face à nous. Mais c’est justement ce faire bloc qui leur permettait de se mobiliser.

 

Et la sexualité ? Est-ce que cela pose un problème ?

 

Nous n’intervenons pas du tout là-dessus. Nous faisons de la prévention mais ils ne disent pas grand chose de leur sexualité. Pour eux, je ne sais pas si c’est de l’ordre de la sexualité, en tout cas c’est de l’ordre de l’attention. Quand ils ne vont pas bien, c’est que le monsieur n’est pas assez attentionné. Un exemple : un monsieur était excédé, car sa dame lui avait fait des réflexions. Il y avait un saucisson sur la table, et elle faisait des allusions sexuelles. « J’aimerais bien que tu en aies un si gros, ou lui il est dur, etc… » Cela lui était insupportable et il a demandé à voir son neurologue pour qu’il lui change son traitement parce qu’il se sentait impuissant. Elle disait qu’il n’était pas gentil, qu’il ne s’occupait pas d’elle…

Comment s’étaient-ils rencontrés ?

 

Au départ, chacun était dans un appartement différent. Le monsieur a décompensé et il a dû partir dans une autre région. Ils se téléphonaient très peu et la dame nous a demandé de l’aider à lui écrire. Elle disait : « Moi, je suis en couple avec lui ».

Ils ont maintenu leur couple à travers l’écriture ?

 

Oui, et à son retour ils se sont installés ensemble.

 

C’est une belle histoire. A côté du couple amoureux, y a-t-il d’autres modalités de faire couple entre les résidents ?

 

Pour eux, un couple c’est un homme et une femme qui vivent ensemble.

Parce qu’on peut faire couple entre amis par exemple.

 

Alors ce n’est pas un couple. Je ne connais pas de résidents qui sont suffisamment alliés pour faire couple en tant qu’amis. Il y a toujours quelque chose de l’ordre de la sexualité.

Entretien réalisé par Stathis Mermigkis

Interview d’Alexandre Stevens et Dominique Holvoet par Virginie Leblanc 

Faire couple au Courtil

Propos recueillis par Virginie Leblanc

Quel enseignement sur le couple tirez-vous de votre expérience au Courtil, et peut-on dire qu’il y a une spécificité du couple chez les jeunes en déprise subjective que l’institution belge, orientée par la psychanalyse lacanienne, accueille ? Je pense par exemple à cette expression de Lacan dans le Séminaire III, à propos de « l’amour mort dans la psychose »…

Alexandre Stevens : Cette question se rencontre depuis les débuts de l’institution. D’abord, avec les adolescents se pose la question du couple puisque notre institution est mixte. Mais j’ai davantage perçu la question du couple comme tel lorsqu’on a créé le centre jeunes adultes, avec ses essais de rapports, les mélange sexe / amour et la difficulté à s’y repérer comme partout mais sans cette stabilité, cette notion de « couple de force » en physique, le truc qui permet de « tenir ensemble ». Par rapport à cette notion « d’amour mort », du côté de la psychose, on pourrait penser que l’amour est problématique faute de dialectique, mais on a dans la littérature de grandes figures d’amoureux, je pense à Nerval, l’amour dans sa dimension idéale… Je n’ai donc pas l’idée que l’amour serait de nature différente dans la psychose, puisque ce qui y domine c’est quand même toujours la dimension de la contingence. Il reste que le rapport transférentiel à l’autre, même si cela dépend des psychoses, est touché par quelque chose de particulier quand c’est l’autre qui sait, et qui sait trop, mais combien de couples de névrosés n’organisent pas une paranoïa interne au bout d’un certain nombre d’années ?! Je n’ai donc pas du tout l’idée que la distinction couple névrotique / couple psychotique soit pertinente aujourd’hui.

Dominique Holvoet : « L’amour mort dans la psychose », cela pourrait apparaître comme une formule choquante et discriminante… Mais est-ce qu’on ne peut pas y voir quelque chose de l’amour nu, au sens où quand l’amour n’apparaît plus dans sa dimension de voile du réel, on a affaire à quelque chose qu’on pourrait alors nommer « l’amour mort » ? Dans l’expérience que j’ai pu connaître avec les résidents, on s’est prêté à accompagner, sans entrer dans la dimension imaginaire de la chose, la constitution de couples de jeunes adultes, et ça a été un appui productif, car y compris dans des institutions comme le Courtil, un sujet peut trouver un partenaire symptôme. Cela peut parfois aller jusqu’au ravage, mais également permettre de trouver sa tempérance, et constituer un duo qui sans doute est un amour mort en cela que chacun est renvoyé à sa solitude fondamentale ; et en même temps, cette fonction de voile de l’amour a pu se rencontrer à l’occasion dans divers couples qui se sont constitués et où manifestement l’un et l’autre trouvaient appui sur son partenaire pour avancer dans l’existence. Ainsi tel jeune schizophrène extrêmement ravagé par sa psychose qui, quand il se regarde dans le miroir, voit une moitié de cadavre. Il se trouve avec une jeune fille qui pratique une sorte de vidage de la langue lorsqu’elle parle, qui fait que ça ne s’arrête jamais, et l’un et l’autre arrivent à faire couple avec cette sorte d’« appui contre » que constitue l’autre, c’est-à-dire qu’il fait obstacle à une déliquescence du symptôme, quelque chose qui détricoterait le symptôme.

Ainsi, même si le tout dernier enseignement de Lacan remet en cause cette stricte opposition névrose / psychose, on pourrait dire que dans le couple psychotique, les phénomènes apparaissent de manière plus dénudée, on est tout de suite au fait du partenaire comme symptôme, et donc du ravage que cela peut constituer. C’est tellement singulier. Mais ce que j’ai appris ici, c’est que lorsqu’on a de grands préceptes sur ce qui serait bon pour un sujet, on méconnaît la force du lien, celui au partenaire, ou encore à l’enfant, comme dans les cas de ces jeunes filles qui veulent absolument devenir mères : il y a quelque chose que l’institution n’arrête pas. Et une institution telle que la nôtre ne doit pas s’ériger en maître de la sécurité sanitaire. Il s’agit plutôt d’accompagner de la meilleure façon, en étant le plus ouvert à tous les possibles. C’est-à-dire, et c’est la spécificité du Courtil, en analyste. La position de l’analyste n’est pas de choisir pour l’analysant, mais de mesurer ce que l’analysant peut supporter d’un choix. On ne peut choisir à la place de l’autre, bien évidemment, mais il s’agit de mesurer les petits coups de pouce de gauche et de droite pour voir si quelque chose est possible d’un choix. Tout cela est très enseignant d’un point de vue psychanalytique, et l’institution a encore beaucoup à faire pour se tenir à la hauteur de la psychanalyse.

Chaque groupe de jeunes résidents au Courtil est orienté par un duo, deux « directeurs thérapeutiques » : pourquoi un tel choix du deux ? Ces directeurs font-ils couple à leur manière ?

A. S.  Ce sont effectivement plutôt des duos, encore qu’on parle de couples de danseurs, de chanteurs, professionnels qui agissent dans un certain mouvement pour produire quelque chose. Certains marchent mieux que d’autres d’ailleurs ! L’idée était pragmatique au départ, au moment de la création. Il s’agissait de décompléter de façon simple : la direction de l’ensemble, exercée par Bernard Seynhaeve, et la direction thérapeutique, que j’assurais, était déjà double, donc il semblait logique que ce soit la même chose à l’intérieur de chaque groupe, pour donner également une présence sur le terrain suffisante. Je trouve que c’est important de pouvoir décompléter, trouver la manière à deux de trancher, de décider. L’inconvénient pourrait être qu’alors on ne décide plus. Mais ce n’est pas un inconvénient qu’on a rencontré. Et quand les couples marchent moins bien, ils se répartissent alors la tâche, ou animent les réunions une fois sur deux.

Pas de risque de routine alors ?

A. S. Au fil du temps nous avons changé pas mal les couples, ce sont aussi des duos qui changent régulièrement, avec chaque nouveau projet, on défait des couples, on en recrée. La longue habitude a parfois quelque chose de problématique, par exemple, au centre adulte, ils se sont adjoint un troisième directeur ! Mais je pense néanmoins que l’idée importante, c’est que le couple donne une certaine stabilité même si je n’ai pas l’idée d’idéaliser le duo. Il est vrai toutefois que ça fonctionne bien, sans « vieux couple », à cause de la réinvention permanente que nous insufflons dans les équipes.

D. H. . Ce qui est intéressant, c’est que cette forme du deux s’est donnée d’elle-même, ça n’était pas du tout un principe. Le duo, d’abord créé dans le groupe des jeunes adultes si je me souviens bien, a d’emblée bien fonctionné parce que nous sommes très différents, et il y avait un intérêt de chacun à accueillir la différence de l’autre. Pour le dire rapidement, j’étais le pragmatique, Philippe Bouillot le théoricien, il y a donc une dialectique qui s’est installée et ça a fait flores dans les autres groupes. Je pense qu’il y a une tendance, qu’on pourrait appeler la tendance de l’escabeau pour reprendre les derniers développements de Jacques-Alain Miller, celle de se pousser du col et d’y aller tout seul : je pense donc que le duo permet de descendre de son escabeau, et alors de vraiment se mettre à la tâche du symptôme, de voir quel nouage on peut faire avec le symptôme de chacun.

C’est important ce que vous évoquez car cela va contre l’idée reçue de la complémentarité du duo…

Il s’agit en effet plutôt d’un certain affrontement, mais un affrontement productif, il s’agit d’avoir en face de soi un interlocuteur « valable » en cela qu’il résiste et fait réel si je puis dire. Comme deux symptômes qui jouissent suffisamment de s’affronter pour rester ensemble, et créer du neuf, un bricolage singulier, comme dans le couple amoureux d’ailleurs !

Un tandem au chevet de l’enfant -interview de Nelly Crokart, logopède au sein du Gerseau

Propos recueillis par Katty Langelez

Nelly Crokart, logopède, intervient au sein de l’équipe du Gerseau, qui propose des interventions cliniques à partir du lieu de vie de jeunes enfants (crèche, maternité, domicile…), en lien avec le réseau concerné (travailleur médico-social, pédiatre, justice…)

Le terme de « couple » a-t-il une résonance dans l’approche de votre équipe ?

En partant de l’enfant, il y a plusieurs fils à suivre. Il y a le couple sexuel dont l’enfant est issu, le couple parental et le couple mère-enfant dans le temps de la grossesse et des premières semaines de vie. Dans notre pratique, nous sommes confrontés à une grande précarité symbolique, accompagnée ou non par une précarité socio-économique. Nous n’avons pas toujours beaucoup d’éléments sur l’enfant pour lequel le réseau s’inquiète et sur ce qui a précédé sa venue au monde. Le couple dont il est issu est souvent défait – ou ne s’est jamais vraiment constitué. C’est en quelque sorte un travail de tissage qui consiste à mettre des mots sur un début de vie, pour pouvoir faire des liens ou en défaire certains.

Parlons du couple mère-enfant…

Quand ce premier lien est mis à mal, souvent des manifestations de souffrances de l’enfant vont faire signe. Il s’agit principalement d’événements de corps : refus alimentaires (régurgitations, vomissements, anorexie), troubles du sommeil, retards de développement psychomoteur… Il peut aussi s’agir de manifestations « à bas bruit » : un bébé trop calme qui se fait oublier, ou qui évite le regard. Ces troubles ont très souvent déjà fait l’objet d’une intervention de première ligne (travailleur médico-social, pédiatre, service hospitalier), et c’est lorsqu’ils se complexifient ou perdurent que nous sommes interpellés.

Et du côté des pères ?

Cela peut poser problème quand le père est complètement absent, ou qu’il est présent, mais sur un mode de revendication pas toujours adapté à un tout jeune enfant (par exemple lorsque le père d’un nouveau-né exige un droit de garde réparti équitablement alors que la mère allaite son enfant). Les situations sont donc à prendre au cas par cas !

Et le transfert dans tout cela ?

Nous avons la particularité de travailler en tandem, pour permettre à la fois le transfert et sa diffraction. Celle-ci opère à plusieurs niveaux : dès la première demande, c’est l’équipe qui détermine le choix du tandem. Après la première visite, une analyse en réunion permet d’orienter les axes de travail. Ce travail d’équipe, élément primordial de notre dispositif, est d’ailleurs explicité lors de nos entretiens autour de l’enfant.
Le lien transférentiel se réalise de manière préférentielle entre l’enfant et un clinicien ou entre le parent et l’autre clinicien du tandem. Dans le cours de l’accompagnement, il peut aussi advenir une séparation du tandem, soit l’enfant avec un clinicien, soit le parent avec l’autre. Il peut arriver ponctuellement que l’autre du tandem ne soit pas là ; il s’agit dès lors pour nous de présentifier son absence dans la parole.
Le tandem est-il un couple ?

C’est un couple fictif mobilisé par un désir bien orienté. Il s’agira de deux écoutes particulières et complémentaires. Les couples de parents que nous rencontrons ont souvent affaire à une perte d’accès réglé à la parole autour du discours commun qui permet l’échange entre humains. Par le fait d’être deux, nous allons pouvoir opérer des moments de séparation à l’intérieur de ces discours pour permettre un deuxième temps qui sera celui du savoir de l’enfant.
L’enfant est en effet le sujet supposé savoir de l’opération. Et comme nous l’enseigne Lacan, il n’est pas sans savoir ce qui lui arrive. Il peut faire de sa précarité un levier mais seulement s’il le veut. La parole réglée vient alors « inter-dire » le corps à corps et l’indifférenciation de l’enfant avec ses autres, et lui permettre une vie plus compatible avec la vie sociale.

Entre règlement et désir, Interview de Charlotte Strousser-Damême, Directrice d’appartements thérapeutiques.

L’hébergement temporaire, au risque d’évacuer la vie intime et amoureuse.

 

Interview réalisée par Rodolphe Adam.

 

Charlotte Strousser-Damême est directrice d’une structure à Bordeaux qui propose des appartements thérapeutiques à des personnes sans domicile, également atteintes d’une maladie et sujettes aux addictions, ainsi qu’un suivi par une équipe de travailleurs médico-sociaux.

Comment la question du couple se présente-t-elle au sein de votre institution ?

 

Nous recevons des sujets qui ont souvent un parcours d’errance et d’isolement. Or, notre règlement intérieur stipule que l’usager n’a pas le droit d’accueillir une personne pour la nuit. Le bénéficiaire est donc un « être seul » responsable de son appartement ou de sa chambre. Ce n’est généralement pas bien vécu. Parfois, ils le font quand même. L’institution se réjouit pourtant de l’existence de relations affectives.

 

Paradoxe ?

 

En effet. Il y a à mon sens quelque chose d’infantilisant là-dedans. Certaines structures ont accepté de mettre des lits doubles. Cela m’évoque ce moment où pour des parents, la question se pose de savoir comment accueillir le fait que leur enfant grandisse et demande à recevoir sa copine dans la maison parentale. L’interdiction institutionnelle ne donne pas la possibilité à l’usager de le reconnaître comme un être qui a droit à la sexualité. Nous nous posons juste la question de la mixité pour les appartements collectifs. Une fois, pour une femme étrangère, ça a été très violent de devoir vivre en présence de deux autres bénéficiaires hommes. Nous avons pu l’entendre et lui trouver un appartement individuel.

Ces personnes en parlent-elles ?

 

Lors des entretiens d’admission, ils peuvent dire par rapport à cet interdit qu’ils ne le supporteront pas. Donc je suis partagée. A chaque fois que la situation se pose, j’ai l’impression de n’avoir rien compris, d’être à côté du service à rendre. J’ai de l’admiration pour ces personnes qui disent vouloir être considérées comme des adultes. Mais on fait comme si cette question n’était pas prioritaire. La question technique de la santé et de la sécurité serait censée être suffisante à tout régler. Et la sexualité ou la vie affective ne serait qu’un temps d’après, dans le projet de relogement lorsque nous nous séparerons. L’hébergement temporaire nous exempte de penser la globalité d’un sujet, la « vraie vie » comme disait Rimbaud. La question de la vie intime et amoureuse est évacuée Ce paradoxe me donne l’impression parfois de rater la rencontre.

Pourquoi ?

 

On se dit que cela va nous déborder. Certains acceptent mais on voit que cela reste incompréhensible pour eux. Alors on essaie d’élaborer une solution qui compose entre règlement et désir en les poussant à sortir un peu. En même temps, les choses sont complexes parce que nous avons aussi vu des hébergés se servir de leur chambre pour en faire un hôtel où l’on ne savait pas trop ce qui s’y passait.

Le couple avec l’institution, comment cela résonne-t-il pour vous ?

 

J’ai l’impression que la rencontre avec ces personnes habituées à un grand isolement, commence par le fait que ces solitaires viennent en étant forcés par les travailleurs sociaux qui s’en occupent. Ils leur disent : « Si vous ne voulez pas mourir, allez demander un appartement ». Il est vrai que ces sujets ne demandent souvent rien à personne. Donc, il est vrai que nous essayons de les forcer un peu à « faire couple », sinon ils restent dans leur solitude.

Comment réussissez-vous à obtenir cela puisque vous dites que c’est la demande sociale qui les amène à vous ?

 

Je crois qu’on leur signifie qu’on a un désir pour eux. Et je crois que ça les séduit d’une certaine façon. On cherche à les attirer en leur rappelant qu’on ne veut pas les changer. Mais on leur dit qu’avec nous, ça va marcher ! Au fond, quand ça marche et qu’ils acceptent, c’est parce qu’on s’est choisi.

Les mots des adolescents, entretien avec Geneviève Cloutour-Monribot

 

Inventer le couple

 

 

Audrey Cavernes : Qu’est ce qui amène les adolescents à consulter au CPCT[1] Rive Droite ?

Geneviève Cloutour-Monribot : Souvent, il y a un mode d’angoisse qui surgit pour ces adolescents d’une façon assez imprévue et qui a l’avantage de les déconcerter. Quelqu’un ou quelque chose va « exploser ». On a l’impression qu’il s’agit d’une précipitation en fonction d’un événement tout à fait récent, déclenchant une sorte d’urgence subjective, d’où l’importance de répondre de suite aux appels.

Comment le thème des 45èmes journées de l’ECF, « Faire couple, liaisons inconscientes » résonne-t-il avec cette pratique ?

Chez les ados, « faire couple » s’entend d’abord sur le mode d’un collage au partenaire. Comme un amour très narcissique : « il est comme moi », « on a les mêmes goûts », et l’ennui guette. Le mot couple n’est pas tellement relié à la rencontre sexuelle, laquelle est souvent banalisée.

Il y a une certaine pression dans les collèges, notamment dès la 6ème, à trouver celui ou celle avec qui on va faire couple, surtout chez les filles. L’intérêt, si c’est pris dans les intrigues, c’est que ça se défasse, puis que ça se refasse. Le couple c’est un rempart, une petite sécurité, quand le collage à l’autre vient faire une petite bulle d’isolement à deux.

Les ados viennent aussi pour maintenir un espace de rêve quant à la découverte du sexuel et de l’amour, rêves dont l’écrasement est parfois source de révolte. Il arrive que quelque chose des « liaisons inconscientes » se dévoile un peu, l’ado peut en avoir une petite idée, surtout quand il y a une répétition d’un même amoureux, avec lequel il y aura les mêmes déboires. Une interrogation émerge, il y a alors une légère vacillation quand ce terme « couple » est énoncé et entendu comme insolite.

Votre expérience dans ce lieu a-t-elle modifié l’idée que vous vous faisiez du couple ?

Absolument ! Cela a considérablement diversifié les choses pour moi. À notre époque, ce qu’on entend chez les ados et les jeunes majeurs, c’est qu’ils cherchent aussi à faire couple avec d’autres personnes que l’aimé, l’unique, ce qui ferait enfermement et suscite une certaine crainte. Ils ont cette facilité à la fois déconcertante et réjouissante de pouvoir faire couple avec divers partenaires, sans que ce soit pris dans la loi du mariage, ou de la famille. Il me semble que c’est une façon de contrer le discours sécuritaire actuel, et aussi la pression parentale, qui barrent un peu l’avenir : vite avoir un travail, un CDI, un copain… Cela peut être chaotique aussi, mais ces espaces donnent parfois la possibilité d’y mettre un petit peu d’ordre, tout en maintenant cette souplesse de partenaire.

Il y a aussi les ados qui viennent avec un objet avec lequel on peut se demander s’ils ne font pas couple. Récemment j’ai reçu une ado qui, me semble-t-il, faisait couple avec son sac. Ce n’était pas un appareillage, comme c’est souvent le cas du portable. C’était un sac pourri, déposé ostensiblement devant moi, qui l’a accompagnée longtemps.

Faisait–il couple avec une image d’elle-même ? Elle a pu s’en séparer au cours du traitement pour en apporter un autre.

Elle a fait couple également un certain temps avec son chat. Ce « deux » du couple avec le chat n’était pas une fermeture de bulle mais un « deux » articulé qui lui a permis une ouverture vers un autre monde, un autre chat, les voisins (allaient-ils supporter le chat ?), la loi (a-t-on le droit d’avoir un chat dans un appartement thérapeutique ?). Et la temporalité propre à cet espace permet de le noter sans s’y appesantir.

Prendre le couple du côté des « liaisons inconscientes » ouvre vers une variété extraordinaire.

[1]   Centre psychanalytique de consultation et de traitement.

L’entraîneur et le sportif : drôle de couple ! Entretien avec Patrice Ragni

Cet espace du temps passé avec l’entraîneur, c’est parfois dans le corps vivant de l’athlète que s’en réalise l’intensité.

Propos recueillis par Françoise Labridy

Patrice Ragni[i], vous êtes entraîneur depuis de nombreuses années, si je vous dis : « l’entraîneur et le sportif : drôle de couple », que me répondez vous ?

Le couple, c’est d’abord ma relation à ma femme Karolle, ensuite les athlètes un par un. Ma liaison à Karolle a été qualifiée de sacerdoce par l’intendant du collège où j’ai commencé à travailler comme professeur d’éducation physique au lendemain de notre mariage. Elle pouvait apparaître pour une part totalement irrationnelle compte tenu des écarts entre nous (milieux familiaux, principes éducatifs, centres d’intérêts politiques et culturels, différence de façons d’être…). Deux commentaires possibles pour éclairer ce qui reste largement énigmatique pour moi : soit c’est la différence sexuelle qui nous sépare et m’attire vers elle, soit c’est la caractéristique de l’amour, cet objet qui s’offre et ne se possède pas. Lire Jacques Lacan m’a fait apparaître cette impossible mise en équation de l’amour, et j’ai accepté cette miraculeuse incertitude.

Du côté des dyades entraîneur / athlète, il y a l’incertitude du côté du résultat sportif et quant à la durée de la relation. J’ai rencontré mon premier athlète en juin 1978, j’avais vingt-huit ans et aucun palmarès d’entraîneur. Je l’ai entraîné dix ans. Puis les athlètes-phares, champions à un niveau régional, voire internationaux, médaillés européens, rencontrés à quarante, cinquante ans. À soixante-cinq ans, je continue à créer de nouvelles relations ou à raviver les anciennes. L’expérience des réussites et des échecs fait que les athlètes m’accordent un supposé-savoir-gagner dont je reconnais maintenant la fonction et que j’ignorais au début. J’entraîne plutôt des hommes et la relation des athlètes à un père absent ou défaillant a souvent pesé dans mes collaborations. J’ai eu moi-même une relation conflictuelle à mon père. Cette dimension se répète et je ne la maîtrise pas. Dans mon groupe d’entraînement actuel, j’ai un ado de dix-neuf ans qui vit avec un beau-père (son père a quitté sa mère quand il était bébé), d’autres vivent dans des familles recomposées.

Les athlètes me vouvoient, je les tutoie, je donne du relief à leurs efforts, je les amène à prendre appui sur leurs sensations corporelles que je ne connais pas et dont ils me parlent, je commente techniquement, je donne des images, je leur trouve des noms, le primus, le king, le too much… Cet espace du temps passé, donné aux athlètes, c’est parfois dans le corps vivant de l’athlète que s’en réalise l’intensité, dans l’après-coup de l’absence.

Ainsi pour vos athlètes, vous préférez le terme de dyade à celui de couple ?

Le couple, pour moi, présuppose le sexuel. Dans la relation aux athlètes, le sexe au sens usuel est en principe interdit, mais il s’inter-dit, se dit, se met en acte entre les lignes, à travers une relation d’amour à transférer à la technique. La durée du temps passé en présence, aux entraînements, en compétition et en stage provoque une grande intensité affective qui parfois passe dans la vie. Mon premier athlète, international, entraîné de ses quinze ans à ses vingt-quatre ans est devenu le parrain de ma fille, née quand il avait vingt-deux ans. Nous continuons toujours à nous voir. Ma meilleure athlète féminine a épousé un des athlètes, après l’avoir accompagné à une compétition sur ma demande. Je suis invité au mariage de sa fille. Marie-Josée Perec, triple championne olympique qui changea souvent d’entraîneur, avait pu dire de François Pépin : « c’était comme un couple marié, et un jour ça ne va plus, on se sépare ». Elle quittera Dach pour Piasenta dans un fracas médiatique, avant de choisir un coach allemand de l’est, puis un autre californien avant Sydney et le renoncement au Jeux Olympiques.

[i] Patrice Ragni est entraîneur au Club Athlétisme Metz Métropole, cadre de la Fédération Française d’Athlétisme.

Interview avec le Dr Pascal Feinte

Propos recueillis par Francesca Biagi-Chai

 

Docteur Feinte, vous êtes psychiatre en institution, praticien hospitalier au Groupe hospitalier Paul Guiraud de Villejuif, responsable d’une unité d’hospitalisation de jour « intra-muros »[1] et par ailleurs vous y assurez des consultations externes, ce qui n’est pas si fréquent. Vous vous trouvez ainsi dans un lieu carrefour, dans la vie des patients, entre l’hôpital et leur vie à l’extérieur, en société.

De cette place, que pouvez-vous nous dire des liens qui se tissent ? Comment, d’après vous la libido circule-t-elle ? Pensez-vous que cette modalité particulière favorise un certain type de relations, assure un continuum, soit une forme de libido qui réunit ?

Il s’agit bien d’un lieu qui fait lien. L’hôpital n’est plus un lieu menaçant, il devient familier, autrement dit quelque chose de libidinal se développe de fait à travers les rencontres régulières, rendez-vous ou bien activités de l’Hôpital de jour. Celui-ci est connu des patients par son nom Pavillon Nord : il s’agit d’un ancien logement de fonction transformé à peu de frais, qui a gardé une dimension modeste et accueillante. Le temps des activités, des pauses cigarettes ou du café permet ces liens, des goûts communs se rencontrent. Et puis les jardins de l’hôpital ne sont pas loin !

Les patients connaissent ce lieu par les soignants mais aussi entre eux par le bouche à oreille.

Le bouche à oreille, dans sa spontanéité, ne relève t-il pas ce pas d’une dimension libidinale de bon aloi ?

C’est un lieu d’échanges par excellence, un carrefour où les patients parlent aux thérapeutes mais aussi parlent entre eux, se retrouvent, etc. Les patients viennent de chez eux, d’autres sont en « accueil », parfois en état plus aigus, venant des pavillons d’hospitalisation temps plein. Les liens se font ou se défont suivant la logique de chaque sujet. Ce qui fait de chacun d’eux quelqu’un de tolérant susceptible de parler à d’autres qui vont moins bien. Ainsi des liens se nouent entre patients avec ces histoires ordinaires ou moins ordinaires.

 

Ce que vous venez de dire laisse supposer que des couples se forment dans l’institution. Est-ce le cas ? Si oui, on peut penser que ces couples ne s’en cachent pas. C’est l’institution comme lieu d’un discours, pas les murs de jadis.

Oui, des couples se font et se défont… et ni plus moins que dans la vie ordinaire. Ils évoluent et se présentent à nous, ils ne s’en cachent pas. Chaque unité d’hospitalisation a son règlement intérieur, c’est une obligation légale. Pour l’ensemble du service, nous n’avons pas mentionné de réglementation du comportement amoureux ou sexuel ! Pour autant le droit civil et pénal comme ailleurs s’y applique.

 

Qu’en est-il des couples eu égard à la dimension du soin ?

Si les couples se forment, un principe est de rester vigilant sur les conséquences pour chaque sujet sans pour autant empêcher ou favoriser leur formation, bien entendu. A titre d’exemple, il y a quelques années, une de nos patiente est partie vivre en MAS (Maison d’Accueil Spécialisée). Elle avait noué une relation avec un pensionnaire. Cette institution avait cru bon au nom d’un droit à la vie sexuelle de les mettre dans un studio prévu pour des couples. Avoir un petit ami ne signifie pas automatiquement être en couple. La patiente s’était mise à devenir violente et à délirer.

Je pense aussi à une histoire plus récente. Un patient, de l’hospitalisation de jour, avait, dans sa mission de vouloir sauver l’autre, pris sous son aile une jeune patiente en difficultés sociales. Celle-ci ne voulait plus habiter chez ses parents. Tous les jours ce patient venait nous expliquer qu’il faisait cela en tout bien, tout honneur et puisque les services sociaux ne faisaient pas leur travail, lui le ferait. Là, ce n’est pas tant sur sa vie amoureuse qu’il a fallu intervenir que sur sa mission de vouloir sauver l’autre, un nom de sa mégalomanie.

Enfin, ce lieu carrefour apporte-t-il quelque chose de plus ou de différent au lien transférentiel ? Qu’en est il du couple patient-psychiatre dans ce contexte ?

Quelque chose de plus ? Certainement, dans la mesure où cette unité fait exister un lieu de soins en tant que passage articulé entre le monde des autres et le monde intime. Et c’est là, dans ce passage, que le psychiatre prend une place. Il fait couple avec le patient comme un partenaire « décomplété ». Avec la psychanalyse, le psychiatre en effet, se passe d’une position de maîtrise. Ici, a fortiori, l’espace offert par l’accueil institutionnel majore cette décomplétude. En ce sens il rejoint la position de « secrétaire de l’aliéné » avec la possibilité d’offrir un temps et un espace diversifié pour celui qui se présente comme anxieux, délirant…

Chaque fin de mois une patiente prise en charge dans l’unité était mise en difficulté par les excès de jeux d’argent de son mari. Elle a pu trouver un apaisement dans ces moments difficiles. Elle arrivait agitée, tremblante, prête à rompre avec son mari. Quand l’argent et le mari étaient de retour, elle pouvait, en ce lieu, vociférer à la cantonade, tout en envoyant balader le psychiatre devenu à son tour l’incapable et le pas gentil. Le lieu a permis d’espacer ces moments de crises et maintenant les fins de mois sont plus légères.

Après un parcours socio-éducatif plutôt violent, un jeune homme a pu trouver dans l’institution une manière d’appliquer sa trouvaille « être un artiste sérieux ». Alors qu’il est devenu quelqu’un de plus sérieux, sa famille fait pression pour qu’il se marie avec une fille de pays et devienne ainsi à leurs yeux un homme accompli. La présence en creux du psychiatre dans ce couple avec le patient permet d’atténuer la volonté féroce de la famille de faire de lui un homme : un homme, « un vrai » répondant aux critères supposés classiques, femme, travail, enfant… Il peut continuer d’échanger sur son art, le rap, mais aussi d’envisager une vie d’homme marié sans retomber dans la violence de ses débuts.

[1] Cf. Biagi-Chai F., « Tordre l’institution », Quarto, n° 84, juin 2005, p. 65-67.

Interview exclusive avec Guillaume Roy

Vous avez accepté d’animer une chronique intitulée Sur le terrain, quelle est sa visée ? 

Notre terrain, pour en donner une définition minimale, c’est l’institution comme lieu d’adresse d’un sujet quand il fait l’épreuve d’une difficulté ou d’une souffrance dans son existence. Ce lieu a un nom, il est reconnu socialement, et le praticien qui y exerce a une fonction, une place, un savoir-faire à partir desquels il reçoit cette adresse. Ce que je souhaite, c’est que nous allions à la rencontre des femmes et des hommes de terrain pour découvrir comment le thème journées « Faire couple, liaisons inconscientes » résonne avec leur pratique.

Dites nous ce qui s’y prépare ? 

Une équipe de reporters éclairés par la psychanalyse, avec le soutien de Solenne Albert, Audrey Cavernes, Sarah Abitbol et Katty Langelez, va sillonner la France et la Belgique et recueillir de précieux témoignages qui seront publiés dans un format court et percutant. Je peux d’ores et déjà vous dire que des médecins (psychiatre, addictologue, gynécologue), des éducateurs (de la rue au foyer), des enseignants, des responsables d’institutions dans le médico-social ont déjà accepté de répondre à nos questions… Mais chut… J’en dis trop !

Le couple et l’institution : une vieille antienne ou du très actuel ?

A mon avis, c’est un sujet d’actualité. J’en veux pour preuve l’épineuse question de la sexualité dans les établissements de soins psychiatriques. Il faut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, les hôpitaux n’étaient pas mixtes. Et aujourd’hui, dans le règlement de certains services, la sexualité est proscrite, au nom de la protection des personnes vulnérables. Mais cela sera sans doute de moins en moins le cas. En témoigne un jugement récent de la Cour administrative d’appel de Bordeaux1 qui a donné raison à un patient hospitalisé sans son consentement, qui demandait le retrait d’une disposition du règlement intérieur du service où il était hospitalisé interdisant « les relations de nature sexuelle ».
En dehors de l’aspect juridique, une telle interdiction pose question. Et Sur le terrain va nous donner l’occasion d’apprendre comment certaines institutions accueillent et traitent cette facette du « Faire couple ».

Vous même, travaillez dans un établissement de soin, y aurait-il une vignette/une anecdote qui a éclairé pour vous la circulation particulière de la libido dans l’institution, entre un patient et l’institution, ou encore entre deux patients ?

Le cas d’une patiente m’a interrogé sur la force du lien du couple. Elle était hospitalisée pour un état dépressif sévère. Dans le service où j’exerce – qui reçoit des patients demandant à être hospitalisés – les visites sont autorisées sur avis médical. Il est assez rare que les patients reçoivent des visites quotidiennes : d’une part, peu de membres de la famille ou d’amis ont la possibilité matérielle de venir tous les jours ; d’autre part, je suis attentif au fait que le patient ait le temps de participer aux ateliers et de rencontrer les membres de l’équipe soignante. Lors de l’entretien d’admission, la séparation avec son mari touchait un point particulièrement douloureux pour cette patiente. Elle demandait avec force de pouvoir recevoir des visites quotidiennes. J’ai accédé à sa demande, tout en veillant à ce que les horaires des visites soient compatibles avec les soins. Si je ne l’avais pas fait, elle aurait quitté l’établissement sur le champ. « Faire couple » avec l’établissement et donc se soigner, n’était possible pour elle qu’à condition d’une présence quotidienne – mais limitée – de son mari.

En quoi, selon vous, nos journées s’adressent-elles particulièrement aux intervenants d’un large panel d’institutions, au-delà des psychanalystes ?

Contrairement à un préjugé encore largement répandu, beaucoup de psychanalystes travaillent en institution. A travers les cas présentés et discutés aux Journées, un large public sera intéressé de découvrir comment ces psychanalystes accueillent, écoutent et répondent à la souffrance psychique, en particulier quand le couple est concerné.