Sur le terrain

La rubrique Sur le terrain va emmener une équipe de reporters éclairés par la psychanalyse à la rencontre des actrices et des acteurs de différentes institutions de France, de Navarre et de Belgique. Trois équipes (et plus si affinités !) seront à la manœuvre : Bordeaux, Paris et Belgique.

Notre moyen privilégié : de courtes interviews visant à cerner un ou deux points où « Faire couple » résonne dans une pratique, dans un lieu. Quelle est la nature de ce lien ? Quelles formes prend-il à l’heure de l’amour liquide (Zygmunt Bauman) ? Comment se manifeste-t-il dans la clinique ? Y seront interrogés le couple amoureux, amical mais aussi patron-employé, entraineur-sportif, et encore médecin-patient, éducateur-ado, enfant-institution …

Y’a d’la vie! Interview de Guénola Gaudaire, responsable d’un foyer de vie

 

Pouvez-vous nous présenter brièvement le foyer de vie de l’Hospitalité St Thomas de Villeneuve de Moncontour, les personnes qui y sont accueillies, et la fonction que vous y exercez ?

Je suis responsable d’un foyer de vie et éducatrice spécialisée de formation. Les personnes que nous accueillons sont des personnes de 22 à 64 ans, des hommes et des femmes, présentant diverses caractéristiques : des personnes dites « déficientes intellectuelles », des personnes souffrant de troubles psychiques, et d’autres qui présentent les deux. Certains résidants ont eu un parcours uniquement institutionnel depuis l’enfance, et d’autres ont eu un parcours en milieu ordinaire, et à un moment donné ont pu avoir des difficultés à vivre seuls, ont été hospitalisés, puis accueillis au foyer de vie.

L’établissement est un lieu de vie pour adultes. Il y a donc des couples qui s’y sont créés et, d’autre part, il y a des résidants qui étaient en couple avant d’entrer dans l’établissement.

Il y a eu un avant et un après dans les relations de couple au sein du foyer de vie. De par l’histoire religieuse de l’établissement, les services n’étaient pas mixtes, et il n’était pas concevable qu’il y ait des couples chez les personnes dites « handicapées ».

Le premier couple de l’institution date des années 2000 : un homme est arrivé alors qu’il était déjà en couple. Il savait que la jeune femme avec qui il était en couple allait arriver dans notre établissement et pour lui, il était logique qu’ils continueraient à être ensemble. Leur relation s’est effectivement poursuivie même si leurs deux services – hommes et femmes – restaient séparés.

De là, les relations se sont démocratisées entre les hommes et les femmes et des couples se sont formés. La mixité dans les services est arrivée vers 2007-2008.

Cette évolution est donc très récente et a été impulsée par les résidants, avant que l’institution ne suive. Aujourd’hui, comment se positionne-t-elle ?

Dans le règlement de fonctionnement, il ne figure pas d’article spécifique qui dirait ce qui est autorisé ou interdit : il est seulement indiqué que chacun doit être respecté et que la chambre, le lieu de vie, est un espace privé. L’institution s’est mise au travail par rapport à la question du couple, à partir de situations précises, notamment lors des réunions cliniques et avec un premier groupe de réflexion thématique. Cela a conduit à l’organisation d’une journée institutionnelle sur le thème de « la vie affective et sexuelle en établissement ».

Donc au départ de cette réflexion, il y a eu une situation particulière.

Oui. Ici la réflexion est partie d’une relation homosexuelle. Deux hommes se sont rencontrés dans l’institution. Ils ont commencé à se montrer de l’affection, ils se retrouvaient chez l’un ou chez l’autre… Puis la relation a évolué : par moments ils ne pouvaient plus se supporter, ça pouvait se terminer par de la bagarre. À d’autres moments, ils ne pouvaient plus se séparer l’un de l’autre, et n’arrivaient plus à participer à la vie de l’institution. Au sein du service, cela devenait compliqué à gérer.

Donc on s’est saisi du conflit pour aborder la situation. Et on s’est attachés à l’un des deux partenaires en particulier. On a alors repéré que le problème était sa relation à l’autre de manière générale, et que la séparation lui était impossible. À partir de là, il y a eu plusieurs essais d’accompagnement dans et hors l’institution, puis un traitement médicamenteux lui a été proposé. Ce traitement l’a apaisé et les relations se sont détendues entre ces deux hommes. La séparation est devenue possible, il y a eu moins d’agressivité, et chacun a pu, de nouveau, participer à ses activités, tout en continuant à faire des choses ensemble, mais de façon plus posée.

Cela nécessite un vrai travail des intervenants.

Cela ne se fait pas du jour au lendemain, c’est vraiment à force d’en parler, d’y réfléchir, et de se demander à chaque fois : est-ce que cela questionne le sujet ?

 

Entretien réalisé par Anne Colombel-Plouzennec

Vers un soutien mutuel,Interview de Mme Bosquet, Directrice de Maison de retraite

Mme Bosquet est Directrice de la Maison de retraite «  Les Vergers », Groupe Isatis.

Faire couple, qu’est-ce que cela vous évoque ?

C’est d’abord le couple « social », « marital », le couple de « compagnons ». Dans cette acception, faire couple en institution est plutôt exceptionnel, puisque nous n’accueillons qu’un couple marié. Dans « faire couple », on entend un soutien mutuel. Celui qui soutient prioritairement l’autre, nous l’appelons «  aidant principal ». Souvent, l’entrée en institution s’attache au fait que « l’aidant principal » est épuisé et la demande du couple à l’entrée est de mettre de la distance. Parfois, la demande du couple est au contraire de poursuivre un cheminement commun. Nous essayons alors de leur constituer un espace privatif en leur attribuant des chambres côte à côte, dont l’une devient leur séjour, si le couple fait lit commun.

Si le couple ne fait pas lit commun, chacun a alors sa chambre. Un couple qui a toujours dormi dans le même lit a parfois besoin d’être accompagné pour cette séparation qu’il demande car, dans les représentations sociales, faire chambres séparées, c’est être en désaccord.

Est-ce qu’il y a des couples qui se forment au sein même de l’établissement ?

Les couples formés au sein de l’institution seraient plutôt à mettre du côté du « carnet rose » de l’institution. Il n’y en a pas tant que ça.

Par contre, des gens qui se lient, qui ne sont pas forcément des couples sexuels sont courants. Ce peut-être des couples de dames qui se rencontrent et qui passent beaucoup de temps ensemble. On peut avoir des amitiés, des liens, des solidarités, qui se créent dans un duo. Cela peut être très soutenant et c’est ce que nous appelons la « re-sociabilisation ». Cela va à l’encontre de la désocialisation qui précède souvent l’entrée en institution. Nous encourageons ces liens en aménageant des rencontres autour des repas, des activités, des voisinages de chambres et nous constatons de belles histoires.

Est-ce que l’institution se doit parfois d’intervenir lorsque « le couple » peut paraître néfaste pour l’un des résidents ? 

Dans nos établissements, près de 60 % des personnes sont désorientées. Consciemment ou inconsciemment, des personnes appellent des relations de couples, et peuvent inciter quelqu’un à faire couple avec eux. Je pense à des personnes désorientées qui peuvent aller se coucher dans le lit de quelqu’un d’autre car elles n’ont jamais dormi seules et que c’est un problème pour elles. Nous sommes là dans une recherche de proximité, «  d’être avec ».

En tant qu’équipe, nous essayons de ne pas porter de jugement, mais plutôt de s’informer sur ce qu’il se passe. Nous posons des questions pour savoir si la présence de l’autre dérange, ou si, au contraire, elle apporte un confort. Nous constatons qu’elle repose parfois sur une invitation. J’ai en mémoire l’exemple d’un monsieur, qui n’était pas désorienté et qui a eu à plusieurs reprises la visite dans sa chambre, d’une dame désorientée. La psychologue est allée rencontrer le monsieur pour savoir si cette présence l’importunait et ce monsieur a été très clair : il lui a répondu que, pour sa part, il n’avait jamais refusé d’honorer une dame. C’est une belle histoire sexuelle, mais c’est difficile, parfois, de faire admettre à une équipe ce type de comportement. Se pose à l’équipe la position à tenir à l’égard de la famille : est-ce que cela doit-être tu ? Est-on complice ? Sommes-nous coupable de cautionner des attitudes que la « Morale » reprouverait ? Cela pose des problèmes éthiques. Quel est notre droit d’intervenir ? Cela pose aussi la question des enfants et de leur droit de regard. Certains se sentent en droit d’intervenir et de s’en prendre à «  l’intrus ».  « Que veut cette dame à mon père ? » Il ne faut pas oublier la notion de patrimoine, qui peut être mise en question par les enfants lors de la formation d’un couple au sein de la maison de retraite. Il y a parfois des suspicions d’intérêts, lorsque le couple formé fait fi des conventions sociales.

Comment pouvez-vous aborder la question de la dégradation de l’état de santé et de la mort d’un des conjoints à l’autre ? 

Nous essayons de dire ce que les gens peuvent entendre. Le souvenir que j’ai est celui d’un homme dont l’épouse était en fin de vie. Ce monsieur était très désorienté. Lorsque son épouse est décédée, je lui ai annoncé la nouvelle et il a eu cette répartie tout à fait surprenante. Il m’a dit «  on ne dit rien à personne, on fait comme si de rien n’était ». Ce que j’ai entendu, c’est qu’il essayait d’arrêter le temps. Face à la mort, la demande du conjoint ou de la famille est adressée au pouvoir médical : «  est-ce qu’il est en votre pouvoir de la garder encore un peu ? », une demande d’arrêter le temps avant cet événement qui survient. Les gens l’expriment avec leurs possibilités.

Il y a une dimension forte de la vie sociale dans votre établissement, vous faites en sorte de favoriser les liens. Vous me parliez d’emblée lors de notre conversation téléphonique du couple soignant / soigné, pourriez-vous nous en dire quelque chose ?

Notre association est très attachée au concept de «  vie sociale ». Favoriser le lien social, ce n’est pas le créer artificiellement. C’est permettre qu’il ait lieu et laisser la liberté aux gens de l’agir. Nous estimons que notre rôle ne se limite pas à des soins techniques, mais inclut une part de relation qui s’articule autour de «  prendre soin de l’autre, avoir égard à l’autre ». Cette position de soignant repose sur la notion d’ « empathie » qui pose un problème éthique : nous avons de l’empathie, mais sur quoi repose-t-elle ? Est-elle « innée » et «  féminine » ? Peut-elle s’acquérir par la formation ? Comment s’évalue-t-elle ?

Je suis très vigilante à faire en sorte que ces capacités d’empathie ne s’usent pas. Quand elles s’usent, la maltraitance est à la porte.

Pour moi, cette capacité à « faire couple » dans le soin porte sur l’empathie. Le couple soignant / soigné est un couple où le soignant doit venir en soutien du soigné. Il s’agit d’affronter ensemble cette part de la vie que l’on appelle la vieillesse, et qui conduit à la mort. Les soignants ont à affronter la question de la mort et cette dernière «  sur-sollicite » les capacités d’empathie. On doit être dans le ressenti sans se laisser happer par ce que vit l’autre. L’empathie ne dit pas «  vivre à la place de l’autre ». L’empathie, c’est comprendre ce que vit l’autre, avec son corps, avec son esprit, mais pouvoir aussi s’en détacher. Le « burn-out » des soignants, c’est souvent lorsque l’on s’est trop protégé et que l’on a travaillé beaucoup, pour ne pas regarder l’autre, ou au contraire, lorsque l’on a été dans une souffrance partagée telle, qu’a un moment, cela devient trop paralysant ».

La formation de ces couples soignants / soignés repose-t-elle sur un choix des résidents, des soignants, de la direction ? Car on peut être très empathique avec quelqu’un, moins avec un autre. 

Si on parlait de couples soignants /soignés qui se seraient choisi, chacun pourrait décider le matin «  qui fait la toilette de qui ? » et il y a fort à parier que certaines personnes seraient laissées de côté. Or, nous avons un souci d’équité et de justice. Chacun doit bénéficier des soins dont il a besoin.

Il y a donc forcément une répartition des tâches qui correspond à des compétences techniques et des référentiels qui sont très réglementés. Au milieu de tout cela, il faut organiser des « rencontres ». Cela veut dire qu’il faut que les capacités d’empathie des soignants s’appliquent au plus grand nombre et à des situations diverses.

Nous savons bien que parfois, un résident peut nous dire «  ah, c’est tel soignant ce soir, je vais passer une bonne nuit ». Dans ce cas, ça veut dire que la relation est satisfaisante. Il y a aussi des résidents qui ont cette faculté de faire naître l’empathie. Nous travaillons en ce moment autour de quelques résidents qui nous posent problème car ils manifestent en permanence une insatisfaction à l’égard des équipes soignantes. Ces résidents mettent à mal l’estime de soi des soignants et cela est très perturbant. Est-ce que pour autant, ces deux personnes qui sont très perturbantes, ne méritent pas notre égard à leurs difficultés ? Il y a donc un équilibre à trouver entre les obligations, les engagements de l’institution et les demandes ou refus du résident. L’empathie, au milieu de tout cela, fait lien.

Il y a une notion émergente qui est celle du «  patient partenaire ». Tous les résidents chez nous sont les partenaires de leurs prises en soins et de leur accompagnement. Encore faut-il que nous puissions les reconnaître dans ce rôle et que nous ne les transformions pas en « objets de soins ». Nous devons renoncer pour cela à une part du pouvoir médical pour eux ».

 Souvent, c’est un trait de l’autre qui nous interpelle et qui fait que nous pouvons faire couple avec lui. Est-ce que pour vous, c’est le cas dans le couple soignant/soigné ? Est-ce que c’est un support ? Une limite ? 

Chaque soignant à ses propres limites et on entend parfois, dans les recrutements des soignants, certaines motivations qui leur sont personnelles. Souvent, c’est le cas de soignants qui ont eu une grand-mère, parfois au pays, avec le discours de leur société, que les personnes âgées sont respectables et qu’il faut s’en occuper… Mais la réalité de l’institution est tout autre, parce qu’il y a le nombre, parce qu’il y a la rationalisation et parce qu’il y a la personnalité de l’autre qui est différente de ce à quoi le soignant s’attendait. En soignant l’autre, on a un pouvoir sur lui, on attend une reconnaissance de cela. Mais si l’autre est dans une position où il nous dit «  je suis en droit d’exiger qu’on me serve de telle ou telle façon », certains vont s’y plier en demandant comment ils doivent s’y prendre pour satisfaire la demande, d’autres au contraire vont se dire «  c’est moi qui sait ce qu’il faut pour cette personne ». Il y a donc quand même cette notion de pouvoir de l’un sur l’autre. Toutes ces choses rentrent dans la relation, mais elles ne sont pas toujours identifiées lors des gestes d’accompagnements quotidiens.

C’est donc à nous d’essayer d’identifier ce qui peut se jouer, et de voir comment on va pouvoir lever ses verrous pour qu’ils s’acceptent l’un et l’autre. Parfois, les soignants sont dans le soin technique et dans le résultat, mais ont plus de mal à travailler dans la relation. Comme les professionnels sont pour la plupart féminin, avec une empathie quasi culturelle chez le féminin, il y a une certaine soumission à la volonté de l’autre. Ces équilibres-là se rejouent dans des soins qui sont apparemment simples, qui sont de «  faire manger quelqu’un ». Quand je dis «  faire manger quelqu’un », je ne dis pas «  aider quelqu’un à manger seul », les mots ont une importance. On sait pourtant que ce qu’on fait pour l’autre, si on ne le fait pas «  avec l’autre », on le fait «  contre l’autre », ce n’est pas moi qui le dit, c’est Gandhi ! Malheureusement, ce sont des notions qui sont trop peu au travail dans nos institutions.

Entretien réalisé par Caroline Manet

Un désir d’apprendre à deux, entretien avec Isabelle Knight, enseignante

Isabelle Knight est enseignante à l’Ecole de Reconversion Professionnelle Robert Lateulade de Bordeaux, un établissement médico-social qui accueille un public en situation de handicap qui vient se former en passant des diplômes de l’Education Nationale dans le cadre d’un projet de reconversion professionnelle.

Est-ce que selon-vous, on peut parler de couple enseignant-stagiaire au sein de cette institution au même titre qu’on peut parler classiquement du maître et de l’élève ?

La première fois que nous avons évoqué le thème de l’interview, la première chose qui m’est venue à l’idée c’est le couple amoureux, ce qui constitue un interdit dans ma profession, quelque chose qui ne se fait pas dans la pratique professionnelle. Après, effectivement, si le couple c’est le fait d’être deux, d’avoir une relation duelle, alors c’est tout à fait le sens de ma profession. J’essaie de transmettre des savoirs, des compétences, dans un cadre de classe, mais aussi dans une relation individuelle. L’institution me demande d’adapter ma pédagogie à chacun des stagiaires. Le couple ce n’est donc pas si éloigné de ma réalité professionnelle. Je crois que c’est peut-être encore plus vrai ici que dans l’éducation nationale, vu la taille des groupes réduits qui constituent les classes. On connaît mieux nos stagiaires. Les adaptations et les propositions pédagogiques que je peux faire sont plus proches d’eux. On crée et on adapte les cours en fonction du public à qui il sera proposé.

Il est possible que vous élaboriez un cours, au-delà du travail de la classe, en anticipant le travail à deux qui pourra s’y dérouler ?

Absolument. Je sais que par rapport à certaines thématiques, par rapport à certaines difficultés, j’adapterai mon travail. Le fait de connaître leur passé professionnel par exemple, les compétences qu’ils possèdent, ou encore d’avoir pour certains des pré-requis, me permet alors de m’appuyer sur cela. Le cours sera donc créé en fonction de chacun, pour que tous y trouvent quelque chose.

Vous évoquez une relation duelle mais qui cependant trouve toujours à se loger au sein d’un groupe ?

Toujours. Et pourtant il y a de plus en plus de situations à deux. Dans le cadre des entretiens de pré-accueil par exemple, des évaluations diagnostiques où l’on rencontre pour la première fois un stagiaire avant son entrée. Ça, c’est quelque chose qui change. Avant, en début d’année, on rencontrait d’abord un groupe, maintenant c’est un individu.

Habituellement, l’idée de la rencontre à deux dans ce champ professionnel est souvent liée au moment de l’examen, au temps de l’évaluation ?

Oui, c’est d’autant plus vrai dans une des matières que j’enseigne, l’anglais. Une matière qui est évaluée à l’oral. C’est un moment très important d’où va résulter la note.

Aujourd’hui, dans les établissements médico-sociaux, se fait de plus en plus présente une demande du traitement individualisé, notamment par le biais de la réalisation du projet personnalisé. Cela devient pratiquement une injonction mais uniquement du côté du Un, seulement pour le stagiaire. Reste-t-il une place pour apprendre, faire apprendre à deux ?

La façon dont je vois mon métier change. Depuis que je travaille, notamment ici avec des adultes, ma vision du travail s’éloigne de la notion « moi je sais et je remplis l’autre de mon savoir ». J’essaie plus de me considérer comme un guide. Je mets en place des outils dont le stagiaire va se saisir pour développer ses propres compétences. Je ne fais qu’accompagner en mettant à disposition des outils dont l’autre dispose. Après, c’est à l’initiative du stagiaire d’avoir envie d’étudier. Avec le désir d’apprendre, on en revient à la figure du couple.

Avec la passation des examens, c’est une aventure qui est amenée à devoir s’arrêter. Il y a alors séparation. Y-a-t-il une façon ou des façons de conclure ?

Cela fait plusieurs années que je voudrais qu’on organise une cérémonie de remise de diplômes. Je trouve que ce serait un moment symbolique important. Ils doivent être présents jusqu’au 30 juin et quand le moment de partir est venu, certains n’arrivent pas à partir. Ils sont dans la cour, ça dure une après-midi. Certains reviennent le lendemain, on sent alors que c’est une séparation difficile.

Propos recueillis par Yann Le Fur

 

Lorsque la violence s’installe dans le couple. Entretien avec Jeanne Fouilleul-Daniel.

Jeanne Fouilleul-Daniel, assistante sociale, travaille dans une association, dans le service « Accueil-Écoute-Femmes » créé pour les femmes, avec ou sans enfant, confrontées notamment à des violences dans le couple. Cette association gère également, pour ce même public, un hébergement d’urgence en lien avec le 115 et un service téléphonique 24 / 24 h.

Même si chaque histoire est singulière, qu’est-ce qui faisait couple pour ces femmes, qui un jour ne le fait plus, pour qu’elles décident de partir du foyer conjugal ?

Je ne rencontre pas uniquement des femmes qui décident de partir du foyer conjugal. Certaines demandent un hébergement immédiat ; d’autres, bien qu’en grand danger, ne veulent pas quitter leur conjoint. En grande majorité, ces femmes nous disent que c’est l’amour qui faisait couple pour elles, avec le désir d’avoir des enfants et de fonder une famille. Pour ces femmes, c’est pourtant l’horreur et parfois le drame qu’elles vont vivre dans cette aventure, cette passion humaine.

Certaines restent au nom de l’amour : « j’ai pensé que comme je l’aimais, il allait changer ». Quelquefois, des proches les avaient mis en garde avant de se mettre en couple avec l’homme choisi, comme nous le dira cette jeune fille : « mes parents m’avaient prévenue, mais je ne voulais pas entendre ». Pour d’autres, c’est un choix décidé. Une femme me dira : « moi je cherchais le bad boy ». Ou bien encore une mauvaise rencontre, contingente.

Pour certaines femmes, l’amour est encore très présent au moment où je les rencontre. Tout en étant dans la peur de leur compagnon, elles les aiment encore. D’autres, comme cette femme, peuvent nous dire : « je ne l’aime plus, mais je n’arrive pas à le quitter ». Ou encore : « il n’était pas comme cela au début, c’est à la naissance de notre enfant que les violences ont commencé ». Elles ont quasiment toutes honte de parler des violences vécues.

Au-delà de saisir la justice, c’est tout un travail d’élaboration, de subjectivation, qui, si elles s’en saisissent, va pouvoir leur permettre de faire arrêt du côté du pire. Au début, ces femmes ne peuvent faire arrêt à cette jouissance mortifère. Dans l’après-coup, certaines ne se reconnaissent pas dans ce qu’elles ont pu supporter, se posent des questions : « comment se fait-il que j’ai vécu cela ? »

Ce qui ne fait plus couple pour qu’elles décident de nous contacter d’elles-mêmes, d’envisager ou d’acter une séparation, c’est un insupportable, un réel, pour elle ou des autres, mais là encore, c’est au un par un.

En tant que mère, « il s’en est pris aux enfants, je ne peux plus supporter », quand ce n’est pas l’enfant qui est intervenu, ou a appelé la police. En tant que femme, avoir frôlé la mort a fait arrêt : « il a failli me tuer, j’ai cru que j’allais mourir ». C’est aussi le fait que « ça rate » grandement du côté de l’amour. Ou encore, cette femme a retrouvé un homme sur lequel elle a pu s’appuyer pour partir. Une bonne rencontre donc. Bien souvent elles n’ont pu se confier à personne avant de nous rencontrer.

Mais ce n’est pas parce qu’elles ont quitté le foyer familial qu’elles ne vont pas y retourner. Pour certaines, le couple ne pourra se défaire, il faudra faire avec, inventer certains bricolages pour pouvoir tenir. Quelquefois, c’est au prix de la séparation d’avec les enfants qui vont être placés, ou même de leur propre vie.

À travers l’aide que vous apportez à ces femmes, certaines d’entre elles arrivent-elles à faire couple avec l’institution qui les accueille ?

Oui clairement, certaines femmes gardent contact avec nous très longtemps. J’ai souvenir d’une personne qui est venue nous voir pendant onze ans. Auparavant, elle m’avait appelée de manière anonyme pendant deux ans. La première fois qu’elle a pu franchir la porte de notre service, elle a juste traversé la salle d’attente, je l’ai vue quelques secondes, m’a dit « je ne fais que passer », et je l’ai invitée à revenir si elle le souhaitait. Elle est effectivement revenue ; je lui ai posé un premier rendez-vous et un accompagnement a pu se faire à son rythme. C’était essentiellement les autres du social qui étaient choqués par les violences physiques qu’elle subissait et qui la conduisaient régulièrement à l’hôpital pour des soins. Auprès de l’institution, j’ai soutenu qu’elle puisse être hébergée deux fois avec ses enfants à sa demande. Un atelier « photo » a permis que cette femme fasse couple avec l’institution. Entre ses 2 passages au CHRS et sa sortie définitive, elle revenait me voir. Un relai a pu être construit vers un suivi psychologique pour cette femme qui jusqu’alors refusait les soins.

Propos recueillis par Damien Botté

La jonquille et le réverbère [1], Entretien avec le Dr Martine Girard

Propos recueillis par Marie-Christine Bruyère

Martine Girard est psychiatre des hôpitaux, membre de la Société psychanalytique de Paris, responsable de l’Unité de soins ambulatoires (usa) du Service de psychiatrie, psychothérapies et art-thérapie du chu de Toulouse.

Vous écrivez dans les remerciements de votre livre[2] : « Si je propose ici ma version d’une pratique institutionnelle d’accueil et d’accompagnement des psychotiques, c’est à l’évidence d’un travail partagé dont je témoigne, au sein de l’Unité de soins ambulatoires du Service de psychiatrie. » Pouvez-vous nous dire un mot sur ce travail partagé ? Votre pratique nécessite-t-elle des couples de fonctionnement à l’intérieur du service ?

Qui dit travail institutionnel dit travail partagé, travail à plusieurs. Le présupposé fondamental est qu’ « un seul » ne suffit pas – à commencer par le psychanalyste – quel que soit son métier et sa qualification. On s’y met donc à plusieurs pour fabriquer des espaces d’aération et de circulation psychique et non pour combler les manques supposés du patient.

Dans cette perspective, pour faire institution au plan thérapeutique il faut être au moins deux : un couple emblématique est celui des co-animateurs d’ateliers thérapeutiques. Jamais seul pour animer un groupe de patients si petit soit-il numériquement.

Un autre niveau de travail en couple est le principe, pour chaque patient, d’un couple référent infirmier-médecin, désigné au moment de la confirmation de son inscription au terme de sa période d’essai. Les noms en sont d’ailleurs indiqués dans la lettre adressée au psychiatre traitant. Institué depuis la création de l’usa, il représente l’un des pivots du dispositif institutionnel, l’une des conditions non négociable du cadre : participer au moins à une demi-journée hebdomadaire autour d’un atelier thérapeutique collectif ET rencontrer ses référents, selon un rythme et des modalités singuliers établis et évoluant au cas par cas – entre hyper-investissement d’une demande exclusive pluri-hebdomadaire auprès de l’infirmier et échappement au médecin, consultation à trois, rencontres parallèles, etc. C’est l’institution hôpital de jour dans son ensemble dont le patient se saisira (ou pas).

Ainsi par exemple avec certains patients englués dans la répétition d’un discours fleuve qui paraît ne s’adresser à personne cela peut prendre des années de sortir du « copier-coller ». Répétition, mais pas strictement à l’identique. A l’intérieur de cet espace psychique se creuseront au fil du temps et à petite dose, des micro-écarts, des micro-différences d’adresse, incarnée par les deux membres du couple référent. A nous de soutenir ce délicat travail de différenciation. C’est là l’essentiel et l’essence même de notre travail de pensée et d’élaboration.

Recevez-vous des couples de patients à l’Unité de soins ambulatoires ? Des patients, à l’intérieur du service se mettent-ils en couple, et alors qu’elle est votre position thérapeutique à l’égard de ces alliances ?

Nous ne recevons pas plus de couple à l’usa qu’un psychanalyste ne pratiquerait de cure en couple, même si notre dispositif d’entretiens de famille peut être sollicité ponctuellement pour traiter d’une problématique de couple.

Il est essentiel de rappeler que l’hôpital de jour n’est pas un lieu de vie : la vie est ailleurs. L’usa fonctionne sur la base de séances d’une demi-journée de trois heures, configuration qui n’a rien à voir avec une institution résidentielle dans laquelle la revendication à une vie de couple a toute sa légitimité. Est donc clairement énoncée dans le règlement « l’interdiction, au sein de l’unité, de toute relation physique (agressive, tendre ou érotique) entre les différents membres de la communauté institutionnelle ».

Que des relations de couple se nouent à partir de l’usa, cela arrive : couples amoureux, couples amicaux ou d’autres formes de relations plus groupales mais qui ne nous concernent pas directement. Et si les patients se donnent rendez-vous sur le parvis de l’hôpital de jour il n’est pas question de passer se chercher au sein de l’usa.

Auriez-vous un ou deux exemples pour illustrer cette tension entre espace de soin et espace de vie privée ?

Je pense à un couple assez exemplaire dans sa stabilité contre vents et marées, dont le membre non inscrit à l’hôpital de jour mettra des années à investir pour lui-même un suivi psychiatrique tout en réclamant dans ses nuits d’insomnie et d’ivresse un suivi par le référent médical de l’heureux inscrit.

Un autre exemple est celui d’un couple qui s’est constitué à partir d’une rencontre à l’hôpital de jour. L’un des membres du couple a quitté l’usa mais a souhaité très vite reprendre. Nous avons été confrontés à une situation extrêmement délicate puisqu’il était difficile de traiter ce patient de la même manière que n’importe quel ancien patient, c’est-à-dire de l’accueillir à nouveau. Nous avons posé comme seule condition la fréquentation de demi-journées différentes du conjoint, ce qui a été refusé. Et qui témoigne de l’ambivalence de la demande : pour ses propres soins ou pour rester en prise et en emprise directe avec le conjoint.

Faire couple, liaisons inconscientes. La référence théorique qui guide votre pratique avec les psychotiques est D. W. Winnicott : de quelle façon vous a-t-elle permis de penser et d’organiser votre service ?

Winnicott oui, mais pas exclusivement ! Pour répondre en deux mots par rapport à une œuvre que je fréquente assidûment depuis 25 ans, je marierai deux métaphores empruntées à Winnicott : celle de la jonquille et celle du réverbère. Nous nous contentons de fournir les conditions d’une subjectivation sans prétendre faire sortir la jonquille du bulbe, encore faut-il avoir fermement la situation en main, être vraiment là, en personne, comme un solide réverbère, et présenter clairement le théâtre des opérations au patient pour lui permettre de se saisir éventuellement de l’hôpital de jour comme objet subjectif.

[1]  Titre emprunté à un article à paraître dans le Journal de la psychanalyse de l’enfant, automne 2015 : Girard M., « La jonquille et le réverbère. Actualité de Winnicott pour un psychiatre d’adultes. »

[2] Girard M., « L’accueil en pratique institutionnelle, Immaturité, schizophrénies et bruissements du monde », Nîmes, Champ Social éditions, 2006. CF http://www.champsocial.com/book-l_accueil_en_pratique_institutionnelle,480.html

En prison, Interview du Dr Valérie Pera Guillot

Propos recueillis par Guillaume Roy

Valérie Pera Guillot, vous êtes psychiatre, et vous exercez une partie de votre pratique au sein d’un établissement pénitentiaire pour hommes. Concernant le couple, que vous apprennent les sujets que vous rencontrez ?

Travailler dans une prison pour hommes conduit à travailler avec des sujets pour lesquels la rencontre avec la part d’intraitable du partenaire féminin les a conduit derrière les barreaux. Il n’est pas rare de retrouver des hommes mis en accusation par la mère de leurs enfants et écroués sur fond d’allégation d’abus sexuels sur leur progéniture. Ces accusations émergent au moment d’une rupture ou d’un conflit sur la garde des enfants. Dans les cas que j’ai eu à rencontrer, cela se passe quand l’homme a rencontré une nouvelle compagne. Certaines femmes sont prêtes à tout sacrifier, jusqu’à leurs enfants, à condition que leur homme ne soit à aucune autre.

Un bref exemple : un homme d’un milieu aisé, bourgeois bien inséré socialement, marié une première fois et divorcé de sa première femme avec laquelle il a eu trois enfants, refait sa vie avec une autre. Il a un enfant de ce deuxième lit. Les relations avec sa première femme sont difficiles mais possibles jusqu’au jour où il se marie avec sa compagne actuelle, la mère de son dernier enfant. A partir de ce mariage, sa première femme n’aura de cesse de lui rendre la vie infernale, tentant par tous les moyens de le priver de ses enfants auxquels il est très attaché. Elle parviendra à le faire emprisonner par un stratagème que l’enquête dévoilera au bout de plusieurs mois durant lesquels cet homme reste incarcéré. Durant tout ce temps, les enfants sont interdits de visite à leur père, le juge n’a pas autorisé les parloirs aux enfants. Les trois enfants ont fugué de chez leur mère et les deux plus âgés ont choisi l’ase plutôt que le retour au domicile de la mère. Cet homme a rencontré des psys en prison pour la première fois de sa vie pour cause de « choc carcéral avec menace de passage à l’acte suicidaire » à son arrivée. Cette rencontre avec des psys en prison lui permettra d’interroger le couple que sa première femme a fait pour eux, et celui qu’il a construit avec sa deuxième femme, qui répond à un tout autre modèle. Une fois sorti de prison, c’est à l’avocat qu’il a choisi de continuer à s’adresser pour obtenir la garde de ses enfants.

Dans ces couples, l’homme découvre en prison la part d’illimitée de celle qu’il croyait connaître. C’est cette rencontre avec le sans limite de la femme auquel ils ont affaire qui les conduit à poursuivre les entretiens avec un psy, bien plus que le choc que peut représenter l’entrée dans l’univers carcéral.

Ces hommes emprisonnés, comment traversent-ils leur incarcération du point de vue d’une vie de couple ?

Les femmes ne sont pas rares qui se mettent en couple avec des détenus qu’elles rencontrent durant le temps de leur incarcération. Il me semble que l’on peut dégager quelques propositions générales qui conduisent ces femmes à choisir un partenaire prisonnier.

La dimension de la castration : elles aiment un homme privé, privé entre autres de liberté par la loi. Et dans le même temps, le prisonnier est marqué d’une certaine aura de virilité. C’est une condition de l’amour pour ces femmes : un homme viril mais qui doit être marqué du sceau de la castration. Suivant le même principe, il s’agit pour certaines de remettre le voyou dans le droit chemin grâce aux vertus de l’amour.

Dans les cas des crimes passionnels, comment envisagez-vous le rôle du psychiatre qui peut être amené à recevoir le sujet qui a commis le crime ?

Le crime passionnel n’est pas un diagnostic psychiatrique. Cependant, dans certains cas, nous pouvons souhaiter que le crime soit reconnu comme passionnel : une telle cause émeut les jurés, elle trouve crédit auprès du public, elle met celui qui l’a commis à l’abri de la vindicte des autres détenus, on le respecte. Mais derrière le crime passionnel il n’est pas rare que le psychiatre reconnaisse une pathologie mentale. Je pense au cas d’un homme rencontré il y a plusieurs années. Il était incarcéré pour acte de barbarie : il avait tué sauvagement l’ex-amant de sa femme. Cette compagne, plutôt paumée, toujours soumise à cet amant, avait plusieurs fois provoqué des rencontres entre notre patient et cet homme. Lors de leur dernière entrevue, c’est muni d’une matraque pour lui faire peur qu’il était allé lui rendre visite. Mais lorsqu’il l’a approché, un vide absolu l’a envahi, et déconnecté de toute pensée, il a levé la matraque et son bras a frappé de nombreuses fois. Pour les médias, le crime avait trouvé sa cause : notre patient, manipulé par la femme qu’il aimait et par amour pour elle, avait cherché à la protéger. Pour le psychiatre orienté par la psychanalyse, il s’agit de dégager les coordonnées de l’acte.

Notre patient, enfant, avait vu son père se noyer, et depuis il se reprochait de ne pas l’avoir sauvé. A partir du drame, il avait vécu avec une mère déprimée qu’il avait toujours eu peur de perdre. Adulte, il avait choisi une profession où il pouvait sauver les personnes. Son métier lui donnait un statut social, il était apprécié et reconnu. Le crime avait transformé et précipité en un acte barbare l’ordre de sauver l’autre auquel ce patient obéissait, à son insu, depuis la mort du père : sauver la femme aimée et plus fondamentalement sauver la mère.

Dégager la logique du cas m’est nécessaire, en tant que psychiatre, pour mesurer la dangerosité potentielle du patient, mais aussi pour cerner la traduction de cette logique dans le corps, dans les pensées et ainsi orienter ma prescription. Le psychiatre est à l’interface entre la pénitentiaire, la justice et le système hospitalier. Ces conditions de travail imposent un travail à plusieurs où c’est le plus souvent avec un psychologue que le patient poursuit les entretiens.

Le couple et l’armée, Interview du Docteur Gilles Thomas

Propos recueillis par Guillaume Roy

Le Docteur Gilles Thomas est psychiatre au sein du Service de Santé des Armées.

« Faire couple », qu’est ce que cela vous évoque ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est le binôme. Le binôme, c’est quoi ? C’est l’unité élémentaire du combat. Lorsqu’on conceptualise le combat, l’attaque, l’emploi d’une force armée, la plus petite unité c’est le binôme. Une équipe de voltige est composée de 9 hommes. Un chef de groupe, un chef de bord, un pilote et deux trinômes. Une section est composée de quatre binômes et d’un chef de section. Le binôme ce sont deux combattants qui vont progresser ensemble dans un milieu hostile, qui vont se couvrir mutuellement, qui vont s’appuyer l’un sur l’autre en cas de confrontation armée. Ce sont deux personnes qui vont partager ensemble un certain nombre de choses dans des situations qui les mettent à l’épreuve, et mettent à l’épreuve les liens qui les unissent. Cette dimension du couple me paraît tout à fait adaptée au binôme.

Ce binôme se crée-t-il uniquement sur une zone de conflit ou bien est-il constitué avant le départ en opérations ?

Il est constitué avant le départ, dans le régiment. Si la section part dans son ensemble, les binômes sont constitués. Par contre, si quelqu’un part comme « personnel isolé », en renfort, ou bien dans une section qui n’est pas la sienne, il sera binomé avec quelqu’un pour la circonstance.

Ce fonctionnement à deux a-t-il une importance particulière ?

Le concept de force armée, à mon sens, ne fonctionne que par la dimension du groupe. L’armée, c’est l’emploi réglementé de la violence. Cet emploi réglementé nécessite des décisions politiques, militaires et une réglementation qui autorise l’emploi des armes au niveau individuel. Le binôme est la plus petite unité du groupe : cela permet que l’emploi de la violence se fasse dans un cadre réglementaire. La fonction du binôme est avant tout d’éviter à quelqu’un de se retrouver seul dans une situation d’employer des armes. C’est une unité élémentaire du lien afin d’éviter la confrontation à la solitude dans des situations de conflit. Il arrive quoi que ce soit, on peut compter sur le binôme. Le combattant n’est jamais seul dans l’adversité. Personne ne fait sa guerre.

Est-ce que les militaires que vous recevez parlent de leur binôme ? Peut-il être un appui dans un moment où cela ne va pas ?

Au-delà de cette fonction de régulation, dans le binôme vont se tisser des liens forts, et un certain nombre de liens familiaux vont être projetés. Le binôme c’est le frère d’arme. J’ai un exemple clinique qui me vient en tête. Un membre des forces spéciales déployées en Afghanistan, lors d’une mission d’éclairage, est confronté avec son binôme à des ennemis très supérieurs en nombre, lourdement armés. Ils sont seuls face à une vingtaine d’ennemis qui leur tirent dessus. Ils vont faire repli en se couvrant mutuellement, c’est ce qu’on leur apprend. Un se lève et couvre le repli de l’autre, et ainsi de suite. Cette situation va durer 30 à 40 min avec à chaque fois pour lui l’impression d’une mort imminente. Ils vont réussir à s’exfiltrer. Cette situation fait trauma pour le patient que j’ai reçu. Ce qui va lui permettre de tenir et de faire suppléance pendant un certain temps jusqu’à ce que les choses se révèlent sur un plan symptomatique, c’est le lien qu’il a pu maintenir avec son binôme, le soutien de ce chainon élémentaire du groupe, et ensuite son adhésion à l’institution.

A-t-il pu terminer sa mission ?

Il a tenu plusieurs années sur cette mission et sur d’autres.

C’est par la suite que les choses se sont aggravées ?

Comme souvent dans ces cas-là, c’est quand quelque chose entraîne une rupture avec le groupe ou avec l’idéal de l’engagement que va se révéler ce qui est de l’ordre du subjectif et qui avait été mis de côté. C’est là que les choses se révèlent, et souvent dans une trajectoire de désadaptation.

Il y a donc la fois le lien du binôme et le lien à l’institution.

Ce qui reste c’est le binôme. C’est à dire que ce qui relève du lien à l’institution se travaille, se remet en cause, et généralement est remis en question lors de l’effraction traumatique. Par contre les liens d’amitié, de camaraderie, tout ce qui s’est noué dans les missions, cela reste et va rester.

Dans les cas où le binôme ne fonctionne pas, est-il possible d’en changer ?

Oui, les binômes peuvent se changer, et les chefs de section sont d’ailleurs particulièrement attentifs à ce que les binômes fonctionnent. C’est un élément de commandement.

Comment le couple amoureux traverse-il le départ de l’un ? Quid de ces séparations qui sont le lot du métier de militaire ?

C’est un sujet très vaste ! Le départ en mission pose la question de l’absence : comment la préparer, vivre l’absence et se retrouver après une absence. Le départ en mission pose aussi la question du deuil, car dans certains cas l’engagement va jusqu’au sacrifice de sa vie, et en fonction des missions le risque est plus ou moins important.

J’ai l’impression que l’attitude des militaires évolue avec l’âge. L’engagement est différent qu’on ait 20 ou 50 ans, qu’on ait ou non des enfants, qu’on soit installé dans une vie avec un emprunt ou pas. Dans mon expérience, cette question de la séparation se joue différemment, chez un sujet de 20 ans qui est avec une compagne depuis 6 mois qu’avec quelqu’un qui a 30 ans installé dans une vie de famille. Ce que je note, c’est qu’il y a une susceptibilité individuelle sur ce poids du lien et du couple dans le fonctionnement du militaire. Chez certains, il y a un besoin d’étayage qui va se trouver dans le couple, et la séparation d’avec le conjoint sera très mal vécue. Une rupture précoce avec l’institution peut avoir lieu pour ce motif. Parfois, ce n’est pas le conjoint, mais le père ou la mère qui joue ce rôle d’étayage et s’en séparer peut être déstabilisant.

S’engager au sein de l’institution militaire, cela implique d’assumer une séparation ?

L’institution militaire est une institution exigeante. Y entrer va au-delà d’entrer dans une institution quelle qu’elle soit et au-delà de trouver un travail. Le statut de militaire comporte des prescriptions qui touchent à la vie privée. Un militaire est censé être disponible en tout temps, tout lieu, tout moment. Un militaire ne peut pas adhérer à un parti politique, ne peut pas être sur une liste électorale. Etre militaire cela impose un impératif de disponibilité et en ce sens l’engagement armé prend le pas sur les autres engagements.

Qu’en est-il d’une autre séparation celle d’avec l’institution lorsqu’un militaire termine sa carrière ?

C’est une question qui se pose pour tous les militaires. Ceux que je suis amené à rencontrer sont ceux pour lesquels cela se passe mal. Pour la plupart, cela ne passe pas si mal. Depuis deux ans environ, je constate une clinique particulière. Dans le cadre de la reconversion, très régulièrement les centres de formation m’adressent des jeunes qu’ils accompagnent, qui sont dans un processus de séparation de l’institution, et qui déclenchent à ce moment là un état de stress post-traumatique. Pourquoi en voit-on plus? Sans doute parce que c’est plus et mieux dépisté. Le moment où le lien à l’institution se distend, où la personne se retrouve seule avec elle-même peut être propice au déclenchement de symptômes post-traumatiques. Et ce sont souvent des symptômes qui répondent assez bien à la prise en charge. Il y a des éléments de deuils qui se jouent à ce moment là : quand on prend en compte cette dimension du deuil de l’institution, souvent la symptomatologie post-traumatique se résorbe et les gens peuvent poursuivre leur chemin.

Un couple en péril, par Valentine Dechambre

Lors d’une supervision dans un service social de psychiatrie, une intervenante présente le cas d’un patient psychotique suivi depuis trente ans par le même psychiatre et les mêmes équipes soignantes, alternant les hospitalisations de jour et les séjours en service fermé. Trente ans que le personnel soignant fait face à un accompagnement qui le met à rude épreuve, ce patient ne cessant d’incriminer sa prise en charge.

Dans la présentation qu’elle fait du cas, l’intervenante remarque pourtant comment malgré la plainte du patient, et des équipes, un lien s’est créé au fil du temps, arrimant le patient au dispositif institutionnel. Elle relève la position essentielle du psychiatre, qui jamais n’a cédé sur la nécessité de cette prise en charge, et les effets de ce désir sur le personnel soignant. « Une boussole pour la pratique de chacun» précise-t-elle.

Je souligne combien ce désir s’entend dans le fait que les équipes parlent, se parlent de ce patient, lui parlent, bref, la parole circule, et véhicule une présence incarnée.

Et puis il y a la parole du patient lui-même, ces mots furtivement glissés à l’un ou l’autre dans l’équipe, des petits riens teintés d’ironie dont je ne manque pas de relever le sel et la façon dont ils font signe d’un attachement évident du patient au personnel soignant.

Un jeune stagiaire a alors cette parole lumineuse : « Ce patient parle de la psychiatrie comme d’une compagne : il s’en plaint mais ne peut s’en passer. Il fait couple avec elle ! »

La formule fait mouche. Les intervenants se demandent avec inquiétude si précisément ce « couple » n’est pas en train de se « défaire ». Ils évoquent la pression des chiffres et des résultats, la mise en place de protocoles de soins standardisés, qui ne sont pas sans effets sur la pratique de chacun. Ces conditions d’exercice ne risquent-elles pas de dévitaliser peu à peu l’institution ?

Comment « faire tenir le couple » avec des procédures qui ont tendance à abraser la dimension de la parole qui fait lien, et avec elle, le désir qui soutient la pratique ? On peut se demander aussi le sort qui pourrait être réservé aux patients, ceux, en particulier, qui se montreraient peu enclins à suivre tel ou tel parcours de soin défini par les protocoles. N’y a-t-il pas là un risque de les laisser tomber ?

In fine, ne risquons-nous pas d’assister à la disparition progressive du couple patient/institution et de glisser inéluctablement vers des noces autrement plus sombres, celles des Uns tout seuls avec ce que Lacan nomme dans son séminaire vi « l’intolérable douleur de l’existence » dès lors que toute forme de lien social a déserté la vie d’un sujet ?

Le couple symptôme, Entretien avec Nicole Borie

 

propos recueillis par Audrey Cavernes

Quelle pratique au CPCT Lyon[1] ?

Le Centre, ouvert depuis 2007, reçoit toute personne de plus de 18 ans en situation de précarité. Nous avons présenté le dispositif du CPCT, avant même son ouverture, aux travailleurs sociaux présents dans les Maisons du Département et accueillant les situations les plus précaires ainsi que les bénéficiaires du RSA. Actuellement, ce lien avec les travailleurs sociaux est toujours très important et particulièrement précieux pour faire circuler le terme de psychanalyse et parler de notre pratique dans des instances de la ville ou de la Métropole et jusqu’à l’ARS. Ils nous adressent des personnes très éloignées du soin, mais qu’ils connaissent souvent depuis des années. Nous recevons des sujets très isolés, désarrimés du travail, des liens sociaux, présentant fréquemment des ruptures familiales sévères avec leurs propres parents et leurs enfants. Nous n’avons pour seul principe que la personne qui souhaite être reçue en fasse la demande elle-même.

Sous quels aspects se pose la question du couple pour les sujets qui s’adressent à vous ?

Le couple fait symptôme. Il est souvent au cœur des premiers entretiens, soit par ses aspects passionnels, soit par sa singulière impossibilité. Autrement dit, il est omniprésent. Nous recevons des jeunes, qui ont depuis des années le même partenaire. Les 17-23 ans, quand ils sont en couple, le sont depuis de nombreuses années. L’incertitude de l’avenir proche, le passage à la vie professionnelle, se font ensemble. Souvent dans ces couples, l’un travaille pendant que l’autre fait des études.

Nous recevons de nombreux « couples d’infortune », où les partenaires étayent plus ou moins leurs difficultés à vivre dans une relation chaotique. La recherche de l’« affection » à donner ou à recevoir d’un autre reste en filigrane de ces demandes. On peut entendre la polysémie de ce terme : affecté par cette rencontre qui s’avère si souvent impossible, les patients déploient les multiples affections avec ce qui devient leur partenaire ravage.

Il existe aussi des couples qui ne cessent pas de se séparer, éternisant une plainte sur l’infortune d’un tel partenaire et sur l’impossibilité de faire sans cet autre.

Quelles incidences la modernité produit-elle sur le couple conjugal ?

La question du couple est une sorte de chambre d’écho des modes de jouir de celui qui parle. Il y a le couple et le partenariat avec l’objet de jouissance comme l’alcool, la drogue, les jeux vidéos, la pornographie. Certains jeunes adultes, homme ou femme, tentent de s’inscrire dans une tradition familiale en essayant de concilier les attentes parentales et les déceptions amoureuses. Ils se veulent libres de leur choix amoureux tout en étant respectueux de la tradition, en souhaitant faire famille. Alors, lorsque la rupture amoureuse dévoile l’échec de « faire couple », elle peut se présenter comme un symptôme.

La question de « se mettre en couple » ne se présente plus sous la forme de la permission ou de l’interdit. On voit mieux comment le souhait de trouver un partenaire pour faire couple est non seulement plus difficile, mais accentue l’impasse subjective devant l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel.

[1] Nicole Borie est vice-présidente du Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement de Lyon.

Vies en institution par G. Roy

Le couple amoureux est un défi apporté au groupe, qu’il soit familial ou amical. Il extrait chaque sujet de son milieu pour créer un nouveau lien qui lui est externe.

Certains sujets sont amenés à passer une partie de leur vie dans une institution et quand un couple s’y forme, il n’est pas rare qu’il y ait un parfum de scandale.

Ces trois entretiens, à travers trois lieux de soins et de vie (institution psychanalytique pour adulte, foyers de vie, appartements thérapeutiques), vont vous faire découvrir différentes manières d’accueillir cette question épineuse du couple en institution.

 

Cliquez sur les titres pour lire les interviews !

 

Faire bloc, entretien avec Stéphanie Corneaux, éducatrice spécialisée dans un foyer pour travailleurs handicapés.

 

Lien et enchaînement, interview de Katia Michel, intervenante en maisons communautaires.

 

Faire couple au Courtil, interview d’Alexandre Stevens et Dominique Holvoet.