Sur le terrain

La rubrique Sur le terrain va emmener une équipe de reporters éclairés par la psychanalyse à la rencontre des actrices et des acteurs de différentes institutions de France, de Navarre et de Belgique. Trois équipes (et plus si affinités !) seront à la manœuvre : Bordeaux, Paris et Belgique.

Notre moyen privilégié : de courtes interviews visant à cerner un ou deux points où « Faire couple » résonne dans une pratique, dans un lieu. Quelle est la nature de ce lien ? Quelles formes prend-il à l’heure de l’amour liquide (Zygmunt Bauman) ? Comment se manifeste-t-il dans la clinique ? Y seront interrogés le couple amoureux, amical mais aussi patron-employé, entraineur-sportif, et encore médecin-patient, éducateur-ado, enfant-institution …

Faire couple en politique, entretien avec Pascale Jurdant-Pfeiffer, élue au Conseil Départemental du Bas-Rhin

Pascale Jurdan-Pfeiffer, 61 ans, a été adjointe au maire de Strasbourg

La première chose qui me vient à l’esprit à la lecture de votre intitulé « faire couple », c’est mon engagement politique originel, aux côtés de mon père. J’avais 18 ans, il était candidat pour le Conseil général, et je me suis lancée avec enthousiasme dans sa campagne électorale. Bien des années plus tard, j’ai suivi ses traces. Il est aujourd’hui très fier de moi.

Pour quelles raisons, à votre avis, y a-t-il eu ce choix de proposer des binômes, aux dernières élections départementales de mars 2015 ?

On parle de listes « chabadabada », en référence à la chanson du film de Claude Lelouch Un homme, une femme. Ce mode de scrutin est la conséquence de la nécessité de parité dans les assemblées départementales, où elle faisait cruellement défaut.

Il y a 15 ans maintenant que la parité a été instaurée pour les listes municipales. Cela a permis l’arrivée des femmes dans ces bastions qui étaient essentiellement masculins. Elle est à présent obligatoire pour les élections municipales, régionales, sénatoriales et européennes. À ce jour, la parité n’existe pas encore pour les législatives, et de ce fait bien sûr, l’Assemblée nationale est encore majoritairement masculine.

De 1992 à 2004, il n’y a eu qu’une seule femme élue au Conseil général. En 2004, date de ma première élection, nous étions trois femmes sur quarante-quatre élus. Les pionnières… Pour les élections de mars 2015, afin d’introduire la parité dans les Conseils généraux, le législateur a eu l’idée saugrenue de créer des binômes homme-femme. Cela a fait hurler tous mes collègues masculins. Il devenait évident qu’une grande partie d’entre eux allaient perdre leurs sièges !

La carte des cantons de tout le pays a été revue, concomitamment au nouveau mode de scrutin – les cantons d’alors étaient inégaux d’un point de vue démographique. Le contour du canton où j’ai été élue en 2004, puis réélue en 2011 n’a pas été grandement modifié, si ce n’est qu’il a été accolé au canton voisin, celui dont Jean-Philippe Maurer était le Conseiller général depuis 1998. Pour représenter ce nouveau canton, la loi exigeant un binôme homme / femme, mais aussi le bon sens et le pragmatisme politique impliquaient que Jean-Philippe Maurer et moi trouvions un terrain d’entente.

Ce n’était pas mission impossible. Il est « Républicain », moi Centriste, nous avions de nombreuses valeurs communes et nous connaissions depuis une trentaine d’années. Au début de la campagne, lors des rencontres avec le public que nous tenions, il a fallu harmoniser nos modes de fonctionnement. Alors que j’ai une préférence pour le débat et les échanges, même vifs, avec le public, mon binôme est l’homme sage des exposés soutenus et charpentés, maîtrisant parfaitement les dossiers et les chiffres. Moi je serais plutôt animatrice. Mais après quelques réunions publiques nous avons trouvé un bon équilibre.

D’être plus rigoureux ou plus animateur, pensez-vous que ce soit des particularités masculines ou féminines ?

Non, le fait d’être homme ou femme ne me paraît pas avoir de rapport. Fabienne Keller, dont je fus une des adjointes alors qu’elle était maire de Strasbourg, était une femme rigoureuse, qui connaissait tous ses dossiers. Quant au côté animateur, je pense qu’il est tout aussi masculin, il y a des hommes qui sont très forts pour séduire et captiver un public, comme l’était mon père par exemple.

Mais attention, l’histoire de notre binôme nous est propre. Il faut se garder de généraliser aux autres binômes élus de notre département. Sur les 22 autres cantons du Bas-Rhin, parfois totalement redécoupés, la genèse des binômes aujourd’hui en place est d’une totale diversité.

Aujourd’hui nous partageons avec beaucoup de bonheur le même bureau. En termes de charge de travail, chacun a gardé son ancien fief. On continue de gérer chacun comme avant mars 2015 mais en nous tenant désormais informés. Nous avons toujours plaisir à nous retrouver. On se connaît depuis si longtemps. Je crois qu’on peut parler d’amitié mais aussi de respect mutuel. Nos tempéraments diffèrent ; notre façon de travailler n’est pas tout à fait la même. Nous nous enrichissons mutuellement.

Comment avez-vous réagi à cette proposition d’être élue en binôme ?

Au départ j’étais sceptique. Où allait-on trouver des femmes suffisamment compétentes ? J’avais peur que l’on nous amène des potiches que ces messieurs mèneraient par le bout du nez. Eh bien pas du tout ! J’ai été agréablement surprise. Celles qui ont été élues avaient déjà pour la plupart des responsabilités associatives, électives, aucun doute n’est possible quant à leur compétence et leur expérience du travail de terrain.

La nouvelle Assemblée départementale est tout à fait différente de celles dans lesquelles j’ai siégé jusqu’à présent. Détail amusant, maintenant il faut venir 5 minutes avant le début parce que tout le monde se fait la bise !

On sent aussi une solidarité féminine par-delà les nuances politiques. Il y a une vraie chaleur. Je pense que les femmes ont apporté quelque chose de plus vrai. Il y a moins de testostérone et plus d’authenticité dans les échanges. Attention, il y a aussi quelques grandes gueules parmi les femmes, heureusement, sinon l’ennui guetterait.

Que pensez-vous de la parité en général en politique ?

Si ça n’existait pas il n’y aurait pas beaucoup de femmes en politique. Les hommes, surtout dans les zones rurales n’étaient pas, ne sont toujours pas, contents de cette mesure : « Mais on ne les empêche pas d’y aller, celles qui veulent vraiment, elles y arrivent déjà ! » Quelle vaste blague, quand on sait les pressions familiales, conjugales, le poids des tâches domestiques qui pèsent sur les femmes au sein de la cellule familiale : l’éducation et le soin des enfants, la culpabilisation pernicieuse par les hommes de celles qui s’absentent du foyer pour une activité politique. Par ailleurs, au sein des partis les hommes renâclaient à donner l’investiture à des femmes, quand ils ne traitaient pas carrément par le mépris celles qui osaient faire montre d’ambition.

Pour ma part, si la loi sur la parité n’existait pas je ne serais pas là, malgré les aspirations qui étaient les miennes depuis que j’avais aidé mon père il y a plusieurs décennies.

Merci à ceux qui ont introduit la parité dans la loi, mesure qui a permis que des femmes comme moi soient aujourd’hui aux affaires, même s’il faut encore se battre pour accéder aux postes stratégiques. L’évolution des mentalités nécessite parfois des actes forts de la part de ceux qui sont au pouvoir.

Propos recueillis par Isabelle Galland

La solitude face au pouvoir, entretien avec Philippe Bies, député du Bas-Rhin

Philippe Bies est député à l’assemblée nationale depuis 2012, adjoint au maire de Strasbourg, ancien conseiller général. Premier secrétaire de la Fédération PS du Bas-Rhin de 2000 à 2003.

Que vous évoque ce terme de « faire couple « en politique ?

Faire couple, si je me restreins à la sphère politique, c’est presque antinomique. La politique est un exercice très solitaire, quoiqu’en pensent les gens. On a beau être un homme public, le travail se fait seul la plupart du temps.

Faire couple, cela évoque la parité homme / femme qui est devenue le mode de scrutin des dernières élections, mais cela signifie aussi travailler ensemble, à deux, homme / femme mais aussi homme / homme, et, bien sûr, à plusieurs. Peut-on encore dire « faire couple » ?

Avec les progrès de la parité, qui est aujourd’hui attendue quelles que soient les élections, l’engagement progressif des femmes est de plus en plus marquant. On a beaucoup avancé mais il reste encore des progrès à faire. Avoir des femmes élues c’est une chose, leur permettre d’exercer des responsabilités importantes c’en est une autre. Le milieu politique, hélas, reste très machiste. A l’Assemblée nationale, on fait encore des remarques particulières aux femmes qu’on ne fait pas aux hommes. Même s’il y a plus de femmes, il n’y a pas eu énormément de progrès. Il faut continuer à y travailler.

Pouvez-vous nous dire, puisque l’Assemblée n’est pas encore au scrutin paritaire, ce qu’apportent les femmes ?

Il y a ceux qui disent que les femmes apportent quelque chose de différent en politique. Pour ma part je ne le crois pas. Une femme aguerrie en politique peut avoir la même brutalité qu’un homme. Le principe d’égalité ne tient pas au fait que les femmes vaudraient davantage ou agiraient différemment des hommes. Je suis pour le principe de l’égalité, et pas pour le fait de dire que les femmes doivent entrer en politique parce qu’elles sont différentes des hommes.

Aujourd’hui on peut comparer. Dans les assemblées municipales il y a plus de femmes parce que ce sont des élections de listes. Dans les assemblées nationales et au Sénat, il y en a moins, même si on oblige les partis à présenter des candidates. Il va y avoir une moitié de femmes candidates mais pas une moitié de femmes élues. De plus, dans la formation politique que je représente on envoie souvent les femmes dans des secteurs qui ne sont pas les plus porteurs pour nos idées.

Strasbourg est quand même un bel exemple, Catherine Trautmann a été la première femme maire d’une ville de plus de 200 000 habitants. Nous avons été précurseurs dans ce domaine. Eh bien, elle n’a pas agi différemment d’un homme, elle a peut-être même plutôt la réputation d’être une femme à poigne.

Que des femmes s’engagent et prennent des responsabilités, cela devient une certaine normalité. Cela ne choque plus personne. On a bien vu Ségolène Royal en 2007. On aurait pu avoir une femme Président de la république. C’est quand même quelque chose d’assez extraordinaire pour la cause des femmes. Lorsque nous évoquions cette hypothèse, dans notre milieu, pour certains ce n’était pas normal. A chaque étape la cause de l’engagement des femmes avance et cela se fait avec la parité.

Mais faire couple ce n’est pas seulement la parité. J’ai été élu au Conseil général avant la réforme introduisant les binômes, mais j’ai souvent travaillé avec des femmes. J’ai été conseiller technique de Catherine Trautmann quand elle a été maire de Strasbourg. J’ai aussi permis à des femmes d’avoir des responsabilités, en limitant le nombre de mandat que j’exerçais. Au moment des élections législatives, j’ai démissionné du Conseil départemental, et c’est une femme qui a repris mes fonctions exécutives municipales. La plupart du temps, ce sont des femmes qui m’ont succédé.

Il faut que tout le monde joue le jeu et que toutes les occasions qui permettent d’équilibrer les choses soient mises en avant.

Vous voudriez bien revenir sur cette notion de solitude en politique dont vous nous parliez au départ ?

Le monde politique est un monde brutal. Partout où il y a des enjeux de pouvoir les couples se font et se défont, que ce soit personnellement ou professionnellement. Certains pensaient que les femmes auraient pu adoucir ce monde. En fait non, pour ma part je considère qu’elles peuvent être pareilles, que certaines ne se caractérisent pas particulièrement par leur douceur. Le monde politique est un monde assez fermé : de l’extérieur on donne une impression de collectif mais on est relativement seul pour décider des choses. La notion de couple ici a tendance à s’effacer.

Propos recueillis par Isabelle Galland

Le couple en demande d’Aide Médicale à la Procréation, entretien avec Karima Bettahar, gynécologue dans un service d’Aide Médicale à la Procréation (AMP)

Pourriez-vous nous parler des couples que vous recevez en AMP ?

En ce qui concerne l’AMP, il y a une définition légale du couple : un homme et une femme qui vivent ensemble. Nous devons d’abord savoir si le couple qui vient en consultation est un couple qui correspond à cette définition.

Je ne pense pas que les couples qui demandent une AMP soient différents des couples qu’on voit dans la consultation gynécologique classique. Ils ont leurs questions, leurs doutes, leurs craintes, leurs moments de joie et de peine.

Je pense que ce sont les demandes qu’ils font qui sont différentes. Un couple qui consulte pour infertilité n’est pas dans le même état d’esprit qu’un autre. Il vient poser un constat d’échec et une demande d’aide. Le couple a essayé par lui-même d’obtenir la grossesse et de fonder une famille avec des enfants et il n’y arrive pas. Un couple qui vient pour un suivi de grossesse ce n’est pas du tout le même état d’esprit. Ils sont généralement plus sereins, cela se voit déjà à leur comportement.

Comment ce constat et cette demande se formulent-t-ils?

La manière dont ils peuvent dire le problème de l’infertilité est variable : « ça marche pas », « on n’arrive pas à avoir d’enfant », « j’ai arrêté la pilule, mais cela ne fonctionne pas », « on vient parce que c’est de sa faute », etc. Il y a mille et une façons de présenter cela, mais la question est intéressante parce qu’il est évident que si on n’est pas attentif à ce qui est dit à cet instant on peut passer à côté de messages importants. « Nous ça ne marche pas… »  peut correspondre en fait à « nous, nous n’avons pas de rapport et on en a jamais eu, mais on veut un enfant ». Si l’on ne cherche pas de ce côté, jamais les couples ne vont vous dire qu’ils n’ont pas de rapport. Il s’agit de ne pas se contenter d’un « ça marche pas ». Il faut travailler avec le couple pour savoir de quoi on parle. C’est très compliqué finalement de savoir où se situe l’infertilité. Les mots prononcés par les couples qui viennent en consultation sont importants.

Certains couples sont adressés par leur médecin, ils arrivent et posent la lettre sur le bureau sans rien ajouter d’autre. Pour ma part, j’ai pour habitude de prendre la lettre, de la mettre de côté et de dire : « On s’occupera du courrier après. Racontez-moi ce qui vous amène ». C’est là qu’on voit que ceux qui ramènent la lettre en disant qu’ils sont adressés par leur médecin ne sont pas du tout à l’aise pour mettre des mots là-dessus.

On a cette intimité du couple et on a le monde médical qui s’engouffre entre les deux. Ce n’est pas rien ! D’un homme et d’une femme qui veulent un enfant, on devient un homme, une femme et une équipe qui veulent un enfant. Il y a le gynécologue, le biologiste, les sages-femmes, les techniciens… Il faut tenir compte de l’impact que cela peut avoir. S’imaginer que la Fécondation In Vitro (FIV) fonctionnerait en mettant du sperme ou des embryons dans un utérus, c’est être loin du compte!

Dans le domaine de la médecine, de la FIV, on touche à de la technicité très évoluée. Il y a de constantes améliorations. Limiter la consultation d’infertilité à « vous venez demander de l’aide, on vous la donne, des questions ? », c’est faire moins de la moitié de notre travail. J’explique aux gens qu’il ne s’agit pas que de technique, parce que nous n’avons pas des taux de grossesse de 100 %. Pourquoi ? Est-ce que la technique mérite d’être améliorée ? Sûrement, mais est-ce qu’il n’y a pas une autre dimension ? Une dimension psychique ? Si l’on ne travaille pas les deux aspects ensemble, ça n’ira pas.

Nous sommes amenés à nous poser des questions sur ce que nous faisons et sur comment le faire quand nous sommes confrontés à des femmes qui font des FIV et qui, une fois enceintes, vont demander une IVG[1]. Cela existe.

Pourriez-vous nous parler de ces rencontres qui vous posent question ?

En AMP on peut être démuni, parce qu’avec la législation française on n’a le droit de faire de l’AMP que chez un couple, un homme et une femme qui vivent ensemble. J’ai l’exemple d’un couple qui est marié : madame vit à Strasbourg et monsieur à New York et ils veulent un enfant. Est-ce que c’est un couple ? Qu’est-ce qu’on fait ? C’est très compliqué, finalement où est l’infertilité ? S’ils vivaient ensemble est ce que cela ne marcherait pas ? On a très régulièrement des demandes qui nous font nous questionner sur ce qu’est un couple. Est-ce que c’est un homme et une femme qui ont signé un papier ? Est-ce un homme et une femme qui vivent ensemble et qui ont des rapports ensemble ? Ils y a des couples qui n’ont pas de rapports et des couples qui ont des rapports chacun de leur côté mais pas ensemble.

J’ai eu une patiente en AMP durant de nombreuses années. Quand elle a été enceinte, son conjoint a commencé à aller voir ailleurs. On a beaucoup parlé elle et moi. Il n’est plus venu en consultation de suivi de grossesse, je pense qu’il n’a pas osé. Une fois que le petit garçon est né, il n’a plus trouvé sa place et il est parti.

Je pense à un autre couple qui, après quatre échecs de FIV, décide d’arrêter et d’adopter. Quand ils adoptent, madame débute une grossesse spontanément. A partir du moment où l’on a des exemples de ce genre, il faut rester humble. Il s’est passé quelque chose pour cette dame, elle a adopté, mais de quel ordre est-ce ?

Je me rappelle d’une patiente, il y a 20 ans. Elle a fait trois inséminations, puis suite aux échecs est passée en FIV. La première ne marche pas. Elle est alors revenue en consultation, pour la première fois sans son mari, et là elle a explosé en me disant : « Je ne veux pas d’enfant, moi ! » C’était la pression des parents, du mari… Elle avait cédé, elle n’en voulait pas, elle a fini par se rebeller.

Quand un couple vient vous demander votre aide, parce que cela ne marche pas et, que deux ans plus tard, la femme vient vous dire qu’elle ne veut pas d’enfant, cela amène à se poser des questions sur tout ce qui a été fait, et sur les moyens mis en œuvre. Comment aurait-on pu améliorer les choses ? Est-ce que nous aurions dû moins mettre l’accent sur la technique et plus questionner le désir d’enfant, l’implication de chacun ? Est-ce qu’on aurait moins été dans le mur ? Parce que tout ce qui a été fait n’a pas servi. Elle n’a pas été enceinte et finalement elle s’est séparée de son mari.

Pour cette dernière femme, nous pouvons faire l’hypothèse qu’en passer par tout ce parcours lui a permis de se positionner ?

C’est vrai, il a peut-être fallu tout ça pour qu’elle prenne conscience que ce n’est pas ça qu’elle voulait. Elle a eu besoin de ce cheminement. Elle se marie, son mari exprime un désir d’avoir un enfant, de fonder une famille alors qu’on a l’idée que ce désir est féminin… Alors que pour eux pas du tout. Ils s’adressent à l’équipe d’AMP et l’issue c’est la fin du couple parce qu’elle n’en pouvait plus.

Le constat est que la médecine ne peut pas tout. J’insiste sur ce point avec les couples que je rencontre, car c’est aussi les préparer à ce que peut-être ça ne marche pas. Quand je vois des couples chez qui cela n’a pas fonctionné qui reviennent me remercier en disant qu’ils ont tout essayé et moi aussi, mais que ça n’a pas marché et bien je trouve que ce n’est pas un échec. On ferme ce chapitre et on peut en ouvrir un autre.

Interview réalisée par Valérie BISCHOFF et Amaury CULLARD

[1] Interruption Volontaire de Grossesse

Faire couple dans un collège de l’éducation prioritaire, entretien avec Sylvie Bodaine, psychologue et Barbara Vonfelt, médiatrice scolaire et sociale

Pourquoi évoquer le « faire couple » dans un établissement scolaire ? De quel établissement s’agit-il ?

Cette question s’est posée au collège Solignac, à Strasbourg, lors de la mise en œuvre d’une nouvelle modalité de prise en charge individualisée des jeunes en difficulté, durant l’année scolaire 2014-2015. Ce projet, subventionné par la Fondation de France, a offert la possibilité aux élèves et à leurs parents de rencontrer in situ une psychologue clinicienne, mais aussi d’enrichir le travail de l’équipe éducative. Il s’est inscrit dans un dispositif interne à l’établissement, l’« Espace de remise en forme scolaire » (ERFS), qui est coordonné par une médiatrice scolaire et sociale faisant le lien avec les jeunes et leur famille. Le projet a été porté dans un collège relevant d’une Zone d’éducation prioritaire (ZEP), qui couvre le quartier du Neuhof, lequel est classé en Zone de sécurité prioritaire (ZSP). Les élèves de ce quartier sont issus de familles marquées par la grande précarité : plus de 90 % des familles relèvent de catégories socioprofessionnelles (CSP) les plus défavorisées. Les jeunes proviennent majoritairement de la communauté des gens du voyage et de l’immigration.

Au fil des rencontres, la thématique du « faire couple » a trouvé un écho au collège Solignac, qui accueille plus de trois cents élèves répartis entre les classes ordinaires, celles de la SEGPA (Section d’enseignement général et professionnel adapté) et une classe d’ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire). Une déclinaison est apparue pour l’ensemble des acteurs intervenant à différents titres dans cette institution scolaire. Effectivement, le « faire couple » nous a semblé concerner de nombreux binômes, non seulement parce qu’ils représentent une paire, mais surtout parce qu’ils sont « opérants », en raison de conditions nécessaires et suffisantes. Il s’agit d’une forme d’alliance qui produit des effets. Le déploiement de ces « faire couple » nous amène à penser que selon la manière dont ils s’instituent, ils n’engendrent pas les mêmes effets.

Quels sont les couples que vous avez identifiés au départ ?

Dans le collège, nous avons repéré d’abord certains couples institutionnalisés dont l’efficience dépend de la qualité de la rencontre humaine qui s’y opère. Ces couples-là dépendent de la volonté intrinsèque de leurs acteurs et, plus particulièrement, de leur désir décidé de coopérer ensemble. Ils apportent une qualité de travail, ainsi que de la réflexion autour des enjeux que revêt l’institution.

« Binôme », « attelage », « paire », sont autant de nominations attribuées par le chef d’établissement pour définir son engagement auprès de ses collaborateurs internes et externes. Ces termes témoignent du travail de coordination qui le lie à l’un ou l’autre collègue. Faire couple, dans ce cas-là, c’est précisément ne pas faire « Un », ne pas s’instituer du côté de la toute-puissance. Ici, « faire couple » peut évoquer la volonté de travailler avec l’autre, qui est différent dans son positionnement statutaire, dans l’idée d’orienter la réflexion vers des objectifs communs. Ce n’est pas la quantité de temps passé en lien qui définit la notion du binôme, mais bien la qualité des échanges et la possibilité d’argumenter, de progresser dans une collaboration au service de l’institution, soutenue par un cadre déontologique commun.

Et lorsque cela « ne fait pas couple », que se passe-t-il ?

Être à deux permet d’offrir au jeune une ouverture à une autre forme d’échange… Pourtant, certains éducateurs ne s’inscrivent pas dans cette perspective, ce qui induit une certaine cristallisation, une dégradation, voire un enlisement de la situation. Cette posture duale peut conduire de façon récurrente au passage à l’acte violent, et / ou créer les conditions qui entraînent l’exclusion, temporaire ou définitive, du collège. En effet, s’il demeure isolé face aux provocations de certains élèves, les réactions de l’adulte ne sont ni temporisées, ni médiatisées, car elles répondent de façon frontale et en miroir.

Qu’en est-il des jeunes qui « font couple » ?

Dans cet établissement du quartier du Neuhof, situé au sud de l’agglomération strasbourgeoise, l’observation des couples formés par des collégiens est assez surprenante. Selon les cas, les liens affectifs sont de nature furtive, transitoire ou durable. Cependant, à leur âge, la notion de couple semble faire référence à une idée d’engagement et de durée au moment où ils le vivent. Même si ces jeunes couples sont parfois évanescents, le terme d’« ex » ponctue leur discours et semble témoigner d’une appropriation de l’un par l’autre (« mon ex »). En outre, le sentiment de jalousie peut être particulièrement exacerbé, même après la rupture. Par ailleurs, le couple que l’on pourrait qualifier de « mixte » d’un point de vue culturel paraît marginal ou peu visible.

D’autres formes de couples existent aussi entre les jeunes. Ainsi, il y a des paires parmi les pairs : copain / copain, copine / copine, copain / copine. Dans ce collège, les liens d’amitié filles / garçons ne sont guère affichés. Et pour cause ! Les filles affirment que, quels que soient leur âge et la situation, le simple fait de parler dans une certaine proximité à un garçon, ou un homme, provoque automatiquement chez les autres jeunes de la suspicion (« elle sort avec lui »). Ainsi, une jeune fille évite d’être vue avec son père – avec qui elle ne vit pas et qu’elle ne voit que rarement – pour ne pas qu’on pense qu’elle entretient des relations avec cet autre ! L’éventualité d’assumer une relation de couple homosexuelle ne semble pas être possible dans un tel environnement, sous peine d’être stigmatisé de façon très virulente et péjorative.

Avez-vous remarqué une sorte d’alliance « professeur / élève » ?

Un autre couple occupe parfois le devant de la scène en classe. Nous faisons notamment référence au couple élève / professeur qui, durant l’année, peut se trouver pris dans des relations conflictuelles.

Chacun semble entretenir un type de relation dans l’agacement face à ce qu’il considère respectivement comme insupportable, comme dans un jeu de miroir (« c’est l’autre qui… »). Pourtant, n’est-ce pas là une forme d’alliance qui est à l’œuvre ? De façon étonnante, les diverses punitions données par le professeur ne semblent pas infléchir le comportement de l’élève. Bien au contraire, elles matérialisent et renforcent les provocations de ce dernier.

Dans quelle mesure les sanctions ne viendraient-elles pas témoigner de la volonté de l’adulte d’insérer du tiers entre lui-même et l’élève ? Le fait de punir serait-il une tentative de « séparer » ? Dans le registre de l’argot scolaire, le signifiant utilisé est « coller » : « avoir une heure de colle », « être collé » ! Nous pourrions y entrevoir une sorte de contradiction : être séparés par une colle ! Pour effectuer cette sanction, le jeune sera astreint à rester davantage au collège. Lorsqu’une certaine limite est atteinte (laquelle ? pour qui ?), la punition devient plus tangible et la séparation peut s’avérer effective (l’exclusion temporaire ou définitive de l’établissement). Les questions sous-jacentes ne sont alors pas traitées. En revanche, la séparation est prononcée dans une forme relativement violente !

Avez-vous observé une autre déclinaison du « faire couple » pour un jeune ?

Nous posons l’hypothèse que certains jeunes « font couple » dans leurs relations symptomatiques avec certains professeurs. (Pourrions-nous d’ailleurs envisager que le jeune « fasse couple » avec son symptôme dans ces relations jeune / adulte ?) Prenons, par exemple, le fait de « se faire rejeter ». Au regard des témoignages collectés, les collégiens trouvent dans l’institution scolaire des partenaires avec qui « ça colle » pour jouer cette répétition ! Quelle « jouissance » retrouvée dans « se faire exclure » grâce à ce couple opérant avec l’un ou l’autre professeur, d’autant que cette forme agressive, pulsionnelle, fonctionne très facilement avec certains adultes ? Nous pourrions même nous demander si ce n’est pas une jouissance commune (élève / professeur) qui éclate sur cette scène, devant un public très friand de ce genre de « spectacles ».

Et que se passe-t-il au niveau familial ?

Nous avons également repéré une autre configuration de couple qui se dessine au niveau familial : jeune / père, jeune / mère, voire jeune / grand frère ou jeune / grand-mère, etc. Au fur et à mesure des entretiens menés avec ces jeunes, d’étonnantes alliances sont perçues, du style « ma mère, elle m’aime trop »… Dans le quartier du Neuhof, la différence entre les générations est peu apparente. En effet, comme de nombreux jeunes deviennent parents vers l’âge de 16-18 ans, il ne semble pas y avoir véritablement de séparation générationnelle. Certains racontent également qu’ils ont vécu dans leur prime enfance avec l’un ou l’autre de leurs grands-parents, dénommé alors « papa » ou « maman ». Le souvenir de cette période semble relever « du paradis perdu ». Il n’est d’ailleurs par rare qu’ils ne connaissent pas les raisons pour lesquelles ils ont été séparés de leurs parents et ont vécu là. Pas de mots énoncés pour combler cette béance ! Qu’est-ce qui se rejoue sur la scène scolaire ?

Dans cette institution scolaire singulière qu’est le collège Solignac, relevant depuis peu d’un réseau d’éducation prioritaire (REP+), le couple formé par deux adultes tient lieu de référence pour ces jeunes gens en carence de repères classiques. Dans leur fonction professionnelle, les adultes opèrent une alliance au bénéfice de jeune. Il y a ouverture pour, sur… En revanche, les couples formés par ces jeunes semblent s’inscrire dans une fermeture, une connivence qui n’introduisent pas de tiers, mais qui les maintiennent dans une forme de jouissance mortifère. Les questions qui nous préoccupent sont : comment le désir de savoir et de connaissance peut-il trouver écho et opérer pour certains jeunes ? Qu’est-ce qui leur permet de consentir à s’orienter avec cette boussole ?

EDITO Spécial ACF-Est : Faire couple dans l’Est

À Strasbourg, nous nous sommes intéressés aux personnes politiques élues en « binôme » lors des élections départementales de mars dernier, et à la manière dont ils ont vécu le scrutin. Cela a-t-il « fait couple » pour eux ? Pascale Jurdant-Pfeiffer et Jean-Philippe Maurer, élus en binôme à Strasbourg, ont répondu individuellement. Même s’ils font tous les deux couples avec la politique, la première nous dit que c’est d’abord avec son père qu’elle fait couple, tandis que pour le second ce serait plutôt avec l’alsace ou l’alsacien. Françoise Bey et Serge Oehler ont accepté de nous répondre ensemble, à deux voix. Chacun exprime son idée du binôme. Légitimité pour la femme, concrétisation pour l’homme, ils font couple, depuis longtemps mais pas seulement à deux ! Enfin, Philippe Bies, député à l’Assemblée nationale, a bien voulu nous parler de la parité. Pour lui, faire couple en politique évoque plutôt la solitude de l’homme politique.

En médecine, nous avons interviewé deux gynécologues : Romain Favre, spécialiste de l’échographie, reçoit de nombreux couples pour l’annonce d’un diagnostic de pathologie grave du fœtus. Il nous expose, dans ses réflexions sur ces couples, sa relation avec la médecine. Karima Bettahar travaille dans un service d’Aide Médicale à la Procréation et questionne ce qui fait couple dans les demandes qui lui sont adressées.

Enfin, la question du couple en institution nous a conduit à interviewer une association accueillant les femmes de prisonniers pour savoir ce qui fait couple quand l’homme est en prison. Une psychologue et une médiatrice ont réfléchi ensemble à la notion de couple dans un collège de l’éducation prioritaire. Enfin, deux sociologues ont répondu à nos questions : Marie-Laure Vautrin interroge la norme du couple et Sylvie Merand questionne plutôt l’institution face aux couples et à la famille. Autant d’échos qui alimentent nos réflexions pour les toutes prochaines Journées…

Isabelle Galland

Faire couple quand l’un est en prison, rencontre avec l’Association Espace Accueil des Familles 

Dans le cadre de cette question de ce qui peut faire couple, nous avons tenté d’en savoir un peu plus sur la situation que vivent des personnes dont l’un des membres du couple se trouve en prison.
 Pour cela nous avons interrogé des bénévoles d’une association « Espace accueil des familles », située à quelques mètres de l’entrée de la maison d’arrêt où sont incarcérés – ou en attente de jugement – les compagnons de femmes auxquelles elles proposent de venir passer un moment de détente, éventuellement avec leurs enfants, avant ou après leur visite au parloir.

Elles souhaitent ainsi offrir un moment de détente et de chaleur humaine à ces femmes, ou ces familles, qu’elles décrivent comme très stressées et fatiguées par le déplacement. De ce fait, elles leur offrent un soutien et se situent sans doute aussi du côté d’un encouragement au maintien du lien avec leur compagnon.

Elles nous ont demandé de respecter leur anonymat et de tenir compte de leurs remarques, notamment en matière d’interprétations qui pourraient avoir pour effet de fragiliser leur action, tant auprès des familles que de l’administration pénitentiaire.

Que pouvez-vous nous dire de ces femmes ?

Les femmes, souvent jeunes, qui fréquentent ce lieu suscitent d’abord notre admiration. Elles se déplacent quelquefois de très loin, alors qu’elles affrontent seules le quotidien, avec des enfants, et qu’elles ont un, ou même deux emplois pour assurer leur subsistance.

Comment pensez-vous qu’elles vivent le lien avec celui qu’elles viennent voir au parloir ?

Lorsqu’elles sont jeunes, quelquefois accompagnées de très petits enfants, elles se trouvent dans une phase de leur histoire que l’on pourrait décrire comme « phase passionnelle » de la constitution d’un lien de couple. Certaines viennent à l’Espace accueil pour se changer et prendre ou reprendre une apparence pouvant les montrer comme toujours désirantes et désirables au compagnon incarcéré. Cela peut être une véritable transformation !

Le lien de couple peut être rompu ou en question, et elles viennent alors pour que leurs enfants voient leur père – accompagné d’un membre d’un service social ou d’un autre membre de la famille. C’est le maintien du lien familial qui est en jeu, alors qu’il n’y a plus, pour elles, de lien de couple.

Ce peut être aussi, pour elles, un lien auquel il n’y a pas d’échappatoire, sans qu’il soit pour autant vécu dans la souffrance, lorsqu’elles font partie d’une communauté, telle que les gitans, ou les yéniches. La prison fait souvent partie de leur histoire. Il peut y avoir un autre membre de leur famille qui est, a été ou ira, en prison. Le lien de couple est une variante des autres liens familiaux. Il est et n’a pas à se constituer ou à s’interrompre.

Elles peuvent aussi vivre un lien dans lequel elles se trouvent quasiment piégées. Certaines sont rejetées et coupées de leur famille, quand ce ne sont pas les deux familles qui les rejettent, les rendant quelquefois responsables de la situation, ou ne leur pardonnant pas qu’elles désirent maintenir le lien avec leur compagnon. Elles sont alors piégées dans ce lien de couple, comme seul lien existant et qu’il devient tout à fait impossible de questionner.

Chacune de ces femmes nous donne sa version de ce qui fait couple pour elle, de ce lien, qu’elles maintiennent, et même auquel elles s’accrochent malgré l’incontournable du mur de la prison, mur qui n’abolit pas, pour elles, ce lien.

Propos recueillis par Marie-France Stoesslé et Sébastien Grethen

Quand l’institution et la famille font couple, entretien avec Sylvie Merand, chargée de mission Parentalités

Que signifie pour vous « faire couple » dans les orientations de la politique familiale ?

Si faire couple veut dire se rencontrer, alors oui, l’institution rencontre les familles et crée l’occasion de la rencontre. On fait couple quand on a besoin l’un de l’autre, quand on trouve un intérêt à se retrouver. Mais l’institution ne se livre pas comme on peut se livrer dans le couple, elle reste relativement neutre. Elle ne peut pas toujours répondre à l’autre.

L’institution est un concept, dans un rôle de soutien à la parentalité. L’institution devient l’outil des parents, des familles, là où elle se doit d’être à la hauteur des attentes et, comme dans un couple, il y a des déceptions. Institutionnellement, on ne peut pas dire que l’on va faire couple, qu’on est lié à tout jamais, mais c’est peut-être ça l’idée de faire couple, d’être lié à un moment donné, pour un moment. Le couple, ce serait deux entités ou deux personnes, deux catégories qui se choisissent. On affiche « en couple » sur Facebook. Pour se définir on dit « être en couple ». Ce peut être aussi un groupe nommé, par exemple groupe de parents et intervenants sociaux au sens large. On se connaît ou pas, on s’apprécie, on a envie de se revoir, plus tard de rester ensemble, puis parfois on se sépare…

Dans les responsabilités professionnelles que vous exercez au sein de l’institution, dans les rencontres que vous organisez avec vos équipes, « faire couple » existe-t-il ?

Si faire couple signifie la relation amoureuse, je n’oserais pas dire que l’on fait couple. Le public que nous rencontrons, ce sont des familles – suivies dans le cadre d’insertion sociale, professionnelle –, des parents qui sont amenés à rencontrer des intervenants sur le thème de la parentalité au sens large dans la libre adhésion. Le moment de rencontre commence par une phase de découverte, avec une certaine méfiance. Il s’agit de les rassurer. Après intervient la construction relationnelle qui aide à faire couple, communication, démarche, découverte des besoins et des intérêts.

Professionnellement, on nous a toujours enseigné qu’il ne fallait pas avoir de relation affective avec nos publics. Ce serait notre mort de professionnels que de dire nous aimons, nous faisons couple, nous avons besoin l’un de l’autre. On n’a pas le droit, alors on fait couple autrement.

La relation que vous avez avec les familles est conditionnée par les aides, les subventions. Peut-elle être pensée autrement ?

L’institution est construite dans un contexte politico-économique. La politique a besoin de nous pour exister, et nous on a besoin de l’économique pour survivre. Le fait de créer le besoin, on voit que ça marche. Il faut se rendre indispensable, se rendre important quand on est une institution. On peut se demander qui a le plus besoin de l’autre finalement. L’institution a ses lois, ses codes, son fonctionnement, elle va l’expliquer, elle va le faire entendre à l’autre entité que sont les familles. Il faudra que ce soit donnant-donnant, avec des concessions. La contrepartie, c’est avoir des réponses. Besoins et concessions sont alors liés. Mais on n’a pas forcément envie de faire des concessions. C’est se rabaisser, c’est une humiliation, le prix à payer, mais ça permet de construire aussi. C’est un pari, le fait de faire des concessions. On n’a rien sans rien, ça met en place les valeurs et permet parfois le changement.

Quand l’institution s’adresse à des familles, elle a des directives, une demande de résultats. Depuis la loi Landry, qui date de 1932 et a mis en place la politique familiale, l’institution est là pour que ça aille mieux, avec l’objectif de savoir ce qui ne va pas et d’alerter les structures concernées. On dira par exemple que la famille est en crise d’autorité jusqu’à être démissionnaire. Ensuite il s’agit de garder le lien.

La famille interroge l’institution et l’institution interroge les familles. À partir du moment où se posent ces questions on peut continuer à cheminer ensemble et faire couple au sens large. Garder le lien, la famille n’en a pas forcément envie. Si la famille sort de l’institution – je pense au contrôle social, à l’Aide Sociale à l’Enfance en danger, à la PMI ou autres – elle peut se marginaliser, devenir un électron libre avec les conséquences que l’on connaît de manques de repères. Si la famille n’est plus en lien avec l’institution, cela peut engendrer des comportements dont on n’aura plus la maîtrise, donc il nous faut ne pas perdre le contact.

L’institution s’est toujours posé la question de la maltraitance mais il faut aussi continuer à donner aux familles l’envie de faire des enfants. Quand une jeune fille demande à faire une IVG, les services sociaux sont capables de tout mettre en place pour la persuader de garder l’enfant. C’est institutionnel, il y a l’assistante sociale, le psychologue, le médecin, qui vont convaincre du côté de la vie.

Depuis 1970, depuis que le droit à l’avortement est accepté, il y a, en parallèle, des services sociaux qui sont là pour aider à élever l’enfant. Dans cet exemple, le rôle de l’institution est capable de préserver la famille. La famille construit l’institution par ses besoins, ses demandes et ses commandes. L’institution accompagne la famille de manière aussi existentielle.

Une politique sociale, c’est accompagner, être avec, c’est faire couple ?

C’est une rencontre, un échange, c’est un « binôme », deux entités qui coexistent avec peut-être des objectifs communs. Faire couple c’est être deux et différent. S’il n’y a pas de différence on ne fait pas couple, on est avec soi-même juste pour faire des gargarismes. Oui faire couple, c’est partager, c’est accompagner.

Propos recueillis par Jean-Claude Weisdorf

« Une génération de l’expérience », entretien avec C. Oger, D. Olive et M. Le Masson.

Ce que les étudiants cherchent et trouvent au Bureau d’Aide Psychologique Universitaire (BAPU) de Rennes

Claude Oger, Danièle Olive et Michelle Le Masson Maulavé sont intervenants au BAPU.

Que propose le BAPU aux étudiants qui s’y adressent ?

Danièle Olive : Les étudiants qui ont affaire à des angoisses parfois majeures, qui sont dépassés par leurs inhibitions ou leurs excès, ou qui, plus simplement, se trouvent face à une décision impossible à prendre, peuvent s’adresser au BAPU pour rencontrer un praticien orienté par la psychanalyse. Ces rendez-vous sont pris en charge par la sécurité sociale étudiante. Dans les années 50, les premiers syndicats étudiants ont fondé les BAPU de façon à avoir accès à des psy sans en passer par un financement personnel ou par celui de leurs parents. Au BAPU, la durée n’est pas limitée en soi, mais elle l’est souvent du fait de la mobilité étudiante. Il y a donc à effectuer un recentrement autour d’une question plus précise qu’il s’agit de traiter. Quelques séances suffisent parfois pour que s’accomplisse la séparation d’avec les idéaux parentaux qui freinaient une orientation. Pour d’autres, il faudra le temps nécessaire à la relance du désir ou à la restauration d’un lien social sur le point de se déliter. Nous sommes parfois, pendant un temps, les seuls partenaires d’étudiants très isolés.

Quelles sont les particularités des étudiants en couple au 21ème siècle ?

Michelle Lemasson : Les étudiants que nous recevons au BAPU sont souvent en couple, et pourtant ils n’en parlent pas forcément. Ce n’est pas leur question. C’est plutôt au détour d’une question qu’ils peuvent en parler tout à coup. Ce que j’entends cependant assez régulièrement, c’est ce qu’ils nomment un « plan cul » qui viendrait contrer l’idée de « faire couple ». Côté homme, il s’agit plutôt d’un procédé pour mettre à distance ce qui pourrait venir les ravager, alors que côté femme, ça les amène à se poser la question de la manière dont elles se font objet. C’est une bipartition entre désir et jouissance qui renvoie, il me semble, à la manière dont Freud parlait de la sexualité du côté homme.

Danièle Olive : Aussi, les étudiants viennent parler de la question de l’orientation sexuelle, qui n’est pas toujours décidée pour eux. C’est la rencontre qui fait l’orientation. En effet, ils témoignent d’une variété dans les modes de relation : avec le même sexe, avec l’autre sexe, sans que ça se décide complètement et sans provoquer de conflits intérieurs. C’est plutôt la question du « qui suis-je ?» Non pas sous la forme de la faute, de la culpabilité, ni même de la norme, mais plutôt une recherche autour de « comment s’y retrouver avec sa jouissance ».

Claude Oger : Il me semble que les jeunes d’aujourd’hui représentent une « génération de l’expérience ». On essaie tout sans honte, sans division. C’est cela qui est très nouveau ! C’est un peu le « monde des possibles », à partir notamment de ce que proposent les écrans (internet, pornographie). On le retrouve dans leur sexualité autour de la contingence de la rencontre, on essaie avec l’un ou l’autre sexe.

Danièle Olive : Oui, il y a un usage particulier de l’écran par les jeunes, du côté d’une certaine exposition de leur sexualité, sur internet notamment. Une certaine banalisation de l’acte sexuel… Des sujets en couple peuvent finir une soirée de fête avec un inconnu. Certains sujets se retrouvent dans des situations où ils se mettent eux-mêmes en danger, mais ils n’en font pas symptôme immédiatement, ça demande un travail pour le clinicien du BAPU d’en faire quelque chose qui puisse se problématiser.

Claude Oger : Quelquefois, on est amenés à sur-jouer la surprise pour que ça fasse un peu effet !

Danièle Olive : En même temps, l’espoir de l’amour est toujours présent. Ils recherchent la parole d’amour, le signe d’amour, le contact permanent avec l’autre, ou encore sont en quête de l’âme sœur, du partenaire idéal, sur internet. Il y a donc à la fois la présence de la figure idéalisée et puis le côté consommable, le partenaire jetable.

Claude Oger : De l’agalma au déchet très rapidement… pour le sujet lui-même.

Michelle Lemasson : Oui, beaucoup de jeunes filles notamment se font l’objet sexuel de l’autre alors que c’est l’amour qu’elles espèrent, elles ne mesurent pas d’emblée la dimension de ravage pour elles.

Danièle Olive : On trouve aussi un couple qui peut en cacher un autre, avec le frère, le père, avec un objet, la nourriture.

Avec le clinicien ?

Claude Oger : Oui, il y a aussi le couple avec le clinicien du BAPU. Dans certains cas, c’est même le seul partenaire de lien social. Je rencontre un homme au BAPU qui ne rencontre personne d’autre. Au moment de la fermeture estivale, cet étudiant s’arrange pour que ça ne compte pas vraiment alors que cela l’angoisse. Il a mon numéro de téléphone dans la poche.

Quelle influence du couple parental pour les étudiants ?

Danièle Olive : C’est très fort, mais pas forcément en tant que modèle. Ce qui compte c’est la façon dont ils ont été marqués par les conditions de rencontre des parents, les coordonnées de leur propre existence, et aussi la place qui leur a été faite dans les moments de séparation du couple, mais ils ne s’y résument pas. Le travail au BAPU leur permet d’entrevoir comment ils y ont répondu et que dans cette modalité de réponse, leur jouissance est engagée.

Auriez-vous un exemple clinique ?

Claude Oger : Par exemple, un jeune homme est venu parler de sa relation ravageante à sa mère depuis sa toute petite enfance. Au détour de ce qu’il pouvait dire de sa mère, surgit la figure de la compagne qui est exactement choisie sur les mêmes traits. C’était tout à fait étonnant.

Quels ont été les effets du traitement ?

Claude Oger : Finalement, il est parti assez rapidement, suite à une petite résolution de l’angoisse. C’est une particularité de la clinique du BAPU, qui m’a déroutée au début : elle est scandée par des départs suite à un petit gain thérapeutique.

Danièle Olive : Pour conclure, les étudiants viennent souvent pour prendre des décisions. Ces décisions impliquent des séparations. Le parcours effectué au BAPU, vise à leur permettre un premier accès à l’inconscient dont ils sont les sujets.

Claude Oger : Mais il faut que ça aille vite : « Je m’en vais dans cinq semaines, il faut que mon problème soit résolu ! » C’est une clinique moderne.

Propos recueillis par Audrey Cavernes

Un travail de médiation, entretien avec Thierry Perrigaud, Directeur général de l’association Rénovation.

 

L’association Rénovation regroupe plusieurs institutions des champs médico-social et sanitaire en psychiatrie en Aquitaine.  

Comment le thème des prochaines journées de l’ECF résonne-t-il pour vous ?

Je trouve la notion de couple presque provocatrice parce que ceux qui accompagnent les personnes vulnérables sont avant tout des professionnels qui ont des compétences qui font appel à des diplômes auxquels nous sommes très attachés. La notion de couple dépasse cette notion de professionnalisme. Ceci dit, elle me parle particulièrement quand on va évoquer la profession d’assistant familial : les familles d’accueil sont prises dans des relations journalières, continues, avec des jeunes placés chez elles.

De manière plus globale, je voudrais souligner ce qui a évolué au sein du couple soignant-soigné : c’est la présence d’un troisième terme, la famille. Ce qui a changé c’est la place que l’on peut accorder aux familles des personnes que l’on accompagne.

Il pouvait arriver que l’on évacue la question avec le sentiment qu’elle n’était pas pour rien dans le fait que le sujet soit chez nous. Il faut qu’on travaille avec les familles et pas seulement dans le champ de la protection de l’enfance. Travailler avec le sujet ne veut pas dire ne pas prendre en compte cet entourage social ou familial.

Quel est votre point de vue sur la question du couple dans les institutions qui sont devenues mixtes ?

Nous devons permettre la construction de relations amoureuses entre patients accueillis par une même institution. Nous n’avons pas le droit de l’interdire. Après, toute la difficulté est de savoir comment y répondre quand cela arrive.

Rénovation a participé à la création de la Maison des adolescents à Bordeaux. On connaît la difficulté pour les professionnels de créer un lien de confiance avec l’adolescent. Quelle est la mission de la Maison des ados ? Pensez-vous qu’elle puisse jouer un rôle sur cette question ?

C’est un accueil inconditionnel des jeunes de 11 à 25 ans sous forme de permanences. Inconditionnel veut dire que l’on peut accueillir des personnes qui passent une porte d’un lieu qui n’est pas affiché comme un lieu de soin. Cela permet à des ados de venir un peu librement, à des familles aussi. Une famille qui rencontre des difficultés éducatives classiques. Une famille avec un ado qui n’y arrive plus et qui voudrait avoir un conseil personnalisé, une écoute. Mais la mission disons cachée de la Maison des Ados, c’est justement de pouvoir accueillir des situations un peu plus lourdes, de plus grandes détresses. Par exemple, un jeune qui s’alcoolise massivement régulièrement qui n’est pas inscrit dans des réseaux de soin, qui se trouve en rupture familiale, peut passer cette porte de lui-même ou être orienté par l’école. Il pourra avoir une écoute et une accroche vers les soins. Il s’agit d’une structure de soin qui avance masquée sans l’étiquette psy affichée.

Ce qui nous intéresse avant tout c’est de raccrocher des jeunes et de pouvoir les orienter vers des réseaux spécialisés. La Maison des ados ne va pas remplacer les structures existantes. Son rôle est surtout de s’articuler, de se mettre en lien avec les partenaires pour faire un travail essentiellement de médiation. Par exemple, un jeune en rupture qui échappe à tous les circuits traditionnels, de la protection de l’enfance au soin dans les CMP ou en libéral, pourra passer cette porte de la Maison des ados et peut-être que quelques heures de rencontre vont faire qu’on va arriver à le faire cheminer et à l’orienter vers un CMP plus rapidement grâce à notre intermédiaire.

Propos recueillis par Stéphanie Morel

Tu parles d’un couple ! Entretien avec Marie Planet, éducatrice de rue.

Pouvez-vous nous parler de votre travail d’éducatrice de rue ?

La rencontre entre un jeune et un éducateur de rue se déroule dans le cadre d’une association de prévention spécialisée, laquelle se caractérise par la pratique du travail de rue, c’est-à-dire une présence de l’éducateur dans les lieux informels où se trouvent les jeunes, et par des principes fondateurs : la libre adhésion, l’absence de mandat nominatif de la part d’un Juge ou du Conseil général, et l’anonymat. Les jeunes concernés par la prévention sont ceux qui sont en rupture avec l’environnement : familial, scolaire, social. L’éducateur est aux côtés des jeunes en difficulté, il les accompagne en leur apportant un étayage pour leur permettre de faire des choix et de les mettre en œuvre.

Quelle conséquence a le principe de libre adhésion dans le lien avec l’adolescent ?

Cela implique la nécessité d’aller accrocher les jeunes, de leur donner envie d’entrer dans ce qu’on leur propose, avec une liberté donnée au sujet d’entrer dans la relation de la manière qui lui convient. Dans le premier contact, je suis prudente. J’essaye de laisser au jeune le temps de me dire qui il est et de ne pas avoir de réponse toute faite. Je m’intéresse à son histoire mais aussi à des petits détails : ses goûts, la musique qu’il écoute…

C’est vous qui êtes à l’initiative du « couple » si l’on peut dire. Comment résonne l’expression « faire couple » par rapport à votre travail ? Vous paraît-elle dire quelque chose du lien que vous engagez avec l’adolescent ?

Pour moi, faire couple, cela implique un sentiment amoureux, une fréquentation dans la durée. Je ne parlerais pas de couple pour parler de la relation que j’ai avec le jeune. Être deux, faire à deux me paraît une formule plus adéquate. Ça définit bien le principe du travail de rue où l’éducateur et le jeune ne sont que tous les deux, même si l’éducateur, quand il est sur le terrain, a intériorisé un cadre, une armature (les réunions cliniques, d’équipe…) Parfois la relation va passer par quelque chose de directif et parfois avec certains, on ne va même pas essayer de faire bouger quelque chose. Je sens qu’il faut leur laisser un certain nombre de défenses.

Je crois que cette expression « faire couple » m’agace parce que chez les jeunes, c’est l’expression à la mode. De plus en plus, de très jeunes filles me disent « je suis en couple » alors qu’elles ont rencontré un garçon depuis trois jours. La dernière adolescente qui m’a dit ça a 11 ans, elle a trouvé un chéri par internet et elle dit qu’elle est en couple alors qu’elle ne l’a jamais rencontré. Cette jeune est atteinte d’une maladie génétique transmise par son père. Elle est en soins donc elle ne devrait pas développer la maladie comme son père. Face à sa situation et son environnement de vie, quand elle dit « je suis en couple », je pense qu’il y a une recherche de normalité, c’est peut-être une tentative pour que les choses soient dans les petites cases.

Avant, les adolescentes parlaient de sortir avec un garçon, maintenant elles sont en couple. Elles sont d’emblée sur cet horizon-là. Les jeunes filles qu’on rencontre ne misent plus sur l’émancipation, le travail, l’insertion sociale. Elles rêvent plutôt du prince charmant, de la belle maison et du beau bébé. Ça me paraît régressif.

Cette expression « être en couple » qu’on entend beaucoup chez les très jeunes filles est aussi liée au fait que le rapport aux mots des adolescents n’est pas le même que le nôtre. Certains ados parlent de relations amicales en disant « mon collègue ». Récemment, une jeune fille me disait qu’un garçon de sa classe avait traité une fille de « pute » et d’ajouter : « Vous les adultes ça vous surprend mais pour nous c’est normal ».

Y a-t-il une évolution dans votre manière de faire lien avec les ados ?

Il y a vingt ans on pouvait, avec un certain nombre de jeunes, pas tous, n’être que dans l’échange verbal. Aujourd’hui si on n’a pas à proposer un service, ça ne marche pas : un accompagnement à Pôle emploi ou à la CAF, une sortie ou même un Mac Do. C’est comme si la relation était plus fonctionnelle, pour autant elle n’en est pas moins authentique. Quand je suis arrivée, j’avais identifié que les jeunes avaient besoin d’adultes cohérents entre ce qu’ils disaient et ce qu’ils faisaient, d’adultes suffisamment solides. Aujourd’hui j’ai l’impression que les jeunes ont moins besoin des adultes. Si on leur est utile, tant mieux mais on n’est plus tellement le point d’appui comme on pouvait l’être. Ils trouvent plus cet appui avec leurs pairs. Pour autant, j’essaye toujours de développer la relation avec le jeune au-delà de l’utilitaire. J’essaye de la faire vivre autrement qu’à travers un seul prisme. Offrir une certaine considération en étant attentif à ce qui se dit permet souvent déjà de faire bouger les lignes et d’avoir parfois des répercussions sur la vie de famille sans qu’on soit réellement intervenu dans la famille. On offre une existence – c’est le mot qui me vient – différente de ce qu’ils trouvent à la maison où ils peuvent se sentir négligés, abandonnés, parfois à juste titre, parfois à tort. Pendant ma formation, j’ai rencontré une éducatrice qui disait à propos des jeunes : on n’est pas là pour les aimer mais si on ne les aimait pas, on ne serait pas là. En me posant la question du lien avec les jeunes, je me disais qu’il y a des rencontres étonnantes qui ne sont pas des rencontres d’attachement mais qui nous font évoluer nous aussi.

Propos recueillis par Morgane Le Meur