Sur le terrain

La rubrique Sur le terrain va emmener une équipe de reporters éclairés par la psychanalyse à la rencontre des actrices et des acteurs de différentes institutions de France, de Navarre et de Belgique. Trois équipes (et plus si affinités !) seront à la manœuvre : Bordeaux, Paris et Belgique.

Notre moyen privilégié : de courtes interviews visant à cerner un ou deux points où « Faire couple » résonne dans une pratique, dans un lieu. Quelle est la nature de ce lien ? Quelles formes prend-il à l’heure de l’amour liquide (Zygmunt Bauman) ? Comment se manifeste-t-il dans la clinique ? Y seront interrogés le couple amoureux, amical mais aussi patron-employé, entraineur-sportif, et encore médecin-patient, éducateur-ado, enfant-institution …

Lorsque l’institution fait Trait d’union Interview du Docteur Marie Laurent, psychiatre, psychanalyste, chef de service en addictologie.

Qu’est ce que cette notion de couple vous évoque, eu égard à votre pratique avec des sujets addicts ?

Le service d’hospitalisation dont je m’occupe dispose de 20 lits et reçoit des patients qui viennent juste après le temps du sevrage. C’est l’équivalent de ce qu’on appelait auparavant les post-cures. Les patients peuvent rester quelques semaines, voire quelques mois et certains d’entre eux bénéficient d’un système de dispositif séquentiel d’hospitalisations, non conditionné par des rechutes : les patients viennent une semaine par mois, pendant un certain temps, quelques années parfois. « Faire couple » m’évoque la manière avec laquelle l’institution essaie d’être le troisième larron dans le mariage réussi du patient avec l’alcool. Or il me semble qu’il y a deux paradoxes institutionnels. Le premier est que les patients arrivent tous avec le même mode de jouissance : ils ont tous un rapport avec un produit qui affecte leur corps. Or, si on veut espérer faire couple avec eux, il va falloir que quelque chose de singulier se passe. On essaye d’introduire une brèche dans l’identification « tous alcooliques », on cherche à se décaler de la raison commune pour trouver une raison singulière et voire même une demande singulière, ce qu’on n’arrive pas toujours à obtenir. La première chose qu’on entend c’est « je viens pour arrêter de boire » et puis s’il y a une rencontre au cours de l’entretien, un patient va pouvoir dire : « les autres m’oppriment », un autre par exemple « je bois pour dormir ». « Et pourquoi vous n’arrivez pas à dormir ? » « Parce que j’entends des bruits d’oiseaux. » « Et les bruits d’oiseaux ils vous disent quelque chose ? » « Oui, mais j’arrive pas à savoir quoi… »

L’autre paradoxe institutionnel est le suivant : on a l’idée que l’alcool a une fonction pour ces personnes, ne pas devenir zinzin, ne pas complètement déprimer, ne pas se tuer, pouvoir parler, tenir son corps… Or on leur demande de se séparer de ce truc-là sans qu’on ait a priori trouvé autre chose. L’enjeu de la consultation avant l’hospitalisation va donc se situer avec une aporie sous entendue dans la consultation de pré-admission : vous venez pour arrêter de boire, or boire vous sert à quelque chose. « Est ce que vous pensez que ça va être supportable pour vous de venir ici, de ne pas boire pendant la durée de l’hospitalisation ? ». Il y a d’emblée un décalage avec le discours soignant habituel en alcoologie.

Le service dans lequel vous travaillez s’appelle Trait d’union. C’est donc se séparer mais pas sans un trait d’union. Ce serait union entre quoi et quoi ?

Le service s’appelait déjà comme ça à mon arrivée. J’ai trouvé ça intéressant parce que le trait d’union c’est ce qui sépare et ce qui lie deux mots. Parfois l’institution sert à se séparer et parfois au contraire à s’aliéner dans le bon sens du terme. Elle va servir à se séparer quand par exemple quelqu’un est très envahi – je reprends l’exemple de la dame qui entendait des bruits d’oiseaux : elle n’avait jamais dit qu’elle entendait ces bruits, elle disait simplement qu’elle avait du mal à dormir. Une fois qu’elle a dit ça, elle a accepté de prendre des médicaments  mais ça n’a pas suffi. Lors d’un atelier journal animé par la psychologue, la patiente a décidé de découper toutes les images d’oiseaux qu’elle trouvait dans les journaux. La psychologue a remarqué ça mais ne dit rien. Puis comme la patiente ne savait pas quoi faire de toutes ces images, elle lui a proposé de peut-être leur donner un ordre. La patiente a finalement décidé de ranger ces oiseaux : les oiseaux sauvages, exotiques, domestiques… Ça a permis qu’il y ait un ordre dans ce magma des oiseaux. Elle a fait un autre travail dans les entretiens qui lui a permis d’aller encore un peu plus loin par rapport à ces bruits d’oiseaux. Puis elle s’est servie de l’institution un peu autrement. Elle a une fille qui était très présente pour elle, toujours là, et elle pouvait dire que la fille commençait à lui être aussi insupportable que les bruits d’oiseaux. D’ailleurs elle a cette formule pour évoquer les sms que sa fille passe son temps à lui adresser et qui sont « des noms d’oiseaux ». Quand elle parlait avec sa fille de 18 ans, si elle allait aux toilettes, sa fille allait aux toilettes avec elle. Dans l’institution, la première fois qu’elle est venue dans mon cabinet, sa fille s’arrêtait à un mètre de la porte et encore, parce que je fermais la porte. Cette dame s’est servie de l’institution en disant à sa fille : dans l’institution, à partir de telle porte, la famille ne rentre pas. Aucune loi évidemment ne dit ça mais elle a imaginé cette loi pour elle. Elle ne s’est pas séparée de sa fille mais elle a aménagé un espace dans l’institution et aussi chez elle. 

Qu’en est-il de la dimension du couple et de la sexualité dans l’institution ?

On a peu affaire à des couples qui se forment durant l’hospitalisation. C’est plutôt rare qu’un couple s’expose devant nous de manière indécente. Pour autant la dimension obscène, non voilée de la sexualité peut se manifester autrement. C’est difficile d’avoir une réponse à l’avance, ça nécessite toujours d’inventer. Par exemple, une jeune fille très jolie arrive avec un très beau décolleté, une jupe très courte. Elle affole un peu tout le monde. L’équipe se trouve même gênée. L’infirmière accueille la jeune fille et lui dit : « ça ici on le cache un peu », sans nommer son décolleté. C’était assez malin car cette jeune fille était persécutée par tout ce qui se disait, l’obscénité pour elle était dans les mots. Il y a eu comme un petit vent de pudeur pour elle. Elle a refermé un bouton, rallongé sa jupe, ça s’est réglé comme ça. Une autre jeune femme se présente avec à la fois un grand décolleté et une grande cicatrice sur le décolleté. Quelque chose vraiment se montrait. L’infirmière sans un mot a mis du temps pour ajuster le châle de la patiente de façon à cacher la cicatrice et le décolleté. Ces deux exemples n’ont pas la prétention de régler la chose une fois pour toute bien sûr.

Le sujet se présente, ravagé par l’alcool, mais peut aussi très vite être ravagé par un partenaire, amoureux entre autres. Comment travaillez-vous avec cette dimension du ravage dans la relation à l’autre ?

Lorsque l’alcool est mis de côté, la question du partenaire arrive assez vite et se présente d’une façon aussi goulue qu’avant avec la bouteille. Une demande sans limite, insatiable est faite au partenaire. Ça peut se présenter dans le rapport du patient à l’équipe. La manœuvre va être plutôt d’introduire un petit temps de réponse par rapport à la demande. La bouteille va être du côté d’une réponse toute mais là on laisse un petit trou, un petit espace. On ne peut pas répondre à tout de cette demande goulue.

Quand j’ai commencé à travailler dans le service, j’avais l’idée qu’il fallait plutôt chercher à séparer un couple qui se formait dans l’institution. Quand un couple se forme, c’est souvent sur un mode de ravage, sans limite, mais je crois qu’on aurait beau dire : « vous êtes là pour vous soigner », quelque chose du couple reste, nous dérange. Aujourd’hui on essaye de travailler différemment et de voir comment on peut accueillir le couple en se glissant dedans pour essayer qu’un petit travail puisse se faire. Le couple là n’est pas forcément le couple amoureux ; c’est le couple mère-enfant par exemple.

Il y a des surprises :  on a reçu ainsi un monsieur très en proie avec la méchanceté de tout le monde. Il arrive dans le service et on s’aperçoit qu’il a une mère extrêmement envahissante. Je reçois sa mère une première fois parce que je n’ai pas le choix, elle s’assoit précipitamment dans mon bureau sans que je puisse dire ouf et elle me parle de son fils : « il finira dans le caniveau, je ne veux plus en entendre parler ». Je ne dis rien, à moitié sidérée par la violence de ce qui s’est dit, j’arrête très vite l’entretien. Ce patient fait un certain travail, il repère qu’il a sa part pour déclencher la méchanceté de l’autre. L’alcool est toujours plus ou moins là mais ça se tempère. Il déménage, il vient vivre à côté du service, il y a quelque chose d’un couple qui se forme. Sa mère revient me voir car elle a été chez lui et elle a senti à son haleine qu’il avait bu. « A quoi ça sert ? On en est encore là, rien n’a changé. » Elle recommence sur le même mode sauf que là je fais une espèce de moue. Je montre, là encore sans dire. Elle s’arrête dans sa phrase et elle dit : « oui c’est vrai, il boit encore mais maintenant, il a récupéré une dignité ». J’étais assez surprise. Du temps passe. Cet homme continue un peu à boire mais il a une vie sociale, il va à des ateliers thérapeutiques, il a quelques amis et il continue à venir nous voir régulièrement. Cette femme revient nous voir errant dans les couloirs du service un soir. Elle me dit : « je viens de chez lui, il était sur son canapé, il avait bu, ça m’est insupportable ». Elle s’entend parler et elle finit par dire : « il y a quelque chose d’insupportable pour moi là dedans, je vais aller en parler à quelqu’un ». Je vous raconte une belle histoire, ça ne se passe pas toujours comme ça. C’est parfois très compliqué comme lorsqu’on travaille avec un couple ravagé, ravageant et on ne sait pas très bien comment on va faire pour l’instant. On sait qu’il se passe quelque chose avec l’institution mais pour l’instant ça n’arrête rien. Qu’est ce qu’on va faire ? Jusqu’où on va ? Il y a aussi une limite à mettre à un certain moment, un impossible institutionnel qui se découvre au-delà de l’impuissance !

Propos recueillis par Morgane Le Meur

Un atelier de lecture sur le thème des Journées, par Pascale Rivals

Le thème des Journées, son Journal, son Blog, les interviews de la rubrique « Sur le terrain » ont des échos dans des Institutions du Sud de la France !

Les témoignages nourrissent des questions qui ne manquent pas dans notre vie au jour le jour auprès de sujets en souffrance. On y pressent que vivre n’a rien d’une évidence…nul mode d’emploi en la matière. Une fois par mois des professionnels (éducatrice, infirmière, assistante sociale, psychologue, psychomotricienne, enseignant) se sont laissés portés par le souffle des Journées et ont lu des textes de la rubrique « Sur le terrain ». Pascale Rivals nous livre quelques témoignages rapportés lors de cette soirée.

Consentir à ne pas tout comprendre…

Une jeune fille et un jeune homme se sont rencontrés dans un service d’hospitalisation psychiatrique. La jeune fille est plutôt agitée habituellement, envahie par des pensées qui la dépassent. Là elle passe du temps à chuchoter prés de lui, tout en dessinant, très posément. Ils ont bien un centre d’intérêt commun repéré, des effets sont notés sur l’un et l’autre mais il n’en demeure pas moins que ce qui fait leur lien reste une énigme pour l’équipe… Mystère de la rencontre, interrogation de l’équipe : que se passe t-il ? S’agit-il d’intervenir ? Consentir à ne pas comprendre…pour accueillir l’obscur de la rencontre et ses effets ?

Moi c’est l’autre ?

Une petite fille dit à un éducateur qu’elle est la « Chouchou » de la maîtresse. Alors que celui-ci lui demande à quoi elle voit ça,  la réponse ne se fait pas attendre : « Je l’aime ». Comment accueillir l’immédiateté et le transitivisme de sa façon de faire couple avec l’autre dans l’amour ? Dans la haine aussi qui habille en un instant celui qu’elle adulait le temps d’avant ? Quel partenaire pouvons-nous constituer pour tempérer l’unilatéralité de la dimension qui la saisit ?

Faire couple avec l’image 

Un jeune garçon se fait une existence avec des images de personnages prélevés dans les dessins animés ou le showbizz. Ces images l’accompagnent dans son cartable, sur son ordinateur. Il en imite les attitudes physiques et parfois leur voix. Il les imagine dans son univers familier. Il est également très sensible aux autres souriants et peut s’effondrer en leur absence. Son copain est parti, on le voit perdu, errant : « On se regardait avec X., on rigolait. On disait un mot, on était heureux. »

L’image de l’autre ne lui donne t-il pas un point à partir duquel se voir ? Une sorte de gain de vivant ! Comment faire pour qu’il ne disparaisse pas avec l’autre ?

Faire couple avec l’équipe !

Cette jeune fille dévoile son corps aux regards des garçons, sans même y penser. Il ne s’agit pas d’une transgression, encore moins d’une provocation. Elle peut répéter les formules de l’autre : « ça ne se fait pas », « c’est mon corps » mais si un garçon s’approche, la touche, elle ne réagit pas. La langue ne semble pas entamer son corps. Elle n’habille d’aucune mascarade son lien à l’autre. Par contre, elle se sert de son corps, joue à des sports collectifs avec les garçons. Ainsi elle fait couple avec l’équipe et trouve une place. Pour elle, faire couple avec l’équipe, plutôt qu’à deux paraît une solution moins mortifère.

Mon couple n’est pas le tien !

Une jeune fille tombe amoureuse d’un homme de 30 ans son aîné et en fait part. On s’inquiète de ce qui pourrait se passer et on le lui indique délicatement. Elle s’offusque alors, mais pas dans le semblant de celle qui comprend à quoi il est fait allusion. Être amoureux ne relève pas du sexuel pour elle. A contrario, pour ce jeune garçon, il en relève trop ! Il arrive un jour, dans une rage folle, envahi par l’idée qu’une fille de l’école veut mettre la main dans son slip. Elle lui a dit qu’elle était amoureuse de lui…il reçoit le cru à vif.

Pas de mode d’emploi du couple, aussi nous tentons jour après jour, à travers un dialogue orienté sur ce qui paraît si incompréhensible, de saisir ce qui soutient chaque sujet dans cette expérience avec l’autre.

Faire couple dans l’exil Interview de Maria Karzanova, psychologue.

 Vous êtes psychologue dans un centre de consultation qui a pour particularité de se spécialiser dans l’accueil, dans leur langue maternelle, des réfugiés politiques et des personnes en demande d’asile. Pourriez-vous nous dire un mot de cette particularité de votre institution ? Et de quelle manière le thème des journées résonne-t-il au regard de votre pratique ?

Je travaille depuis bientôt quatre ans comme psychologue dans un Centre médico-psychologique et social qui aujourd’hui fait partie de l’association Élan Retrouvé. C’est une institution où travaillent des praticiens orientés par la psychanalyse lacanienne.

Les consultations au CMPS sont gratuites et nous recevons des personnes se trouvant en situation socialement difficile, voire précaire. Par ailleurs nous sommes souvent contactés par les CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile) qui souhaitent orienter leurs résidents chez nous. Il s’agit des personnes qui, d’après eux, auraient besoin de parler de leur vécu difficile et souvent traumatique.

Le deuxième point à souligner, c’est l’arrivée d’un grand nombre de stagiaires et de bénévoles qui viennent de pays du monde entier. Cette spécificité permet l’accueil des patients dans leur langue maternelle. Ce n’est que petit à petit que nous nous sommes rendu compte de la place que nous avons pris par rapport à différentes structures engagées dans l’accueil de demandeurs d’asile et de réfugiés politiques. En effet, aujourd’hui nous recevons un nombre important de demandes pour rencontrer un psychologue parlant une langue étrangère, notamment l’espagnol, le chinois, l’arabe, le russe, etc.

D’origine russe, j’interviens surtout auprès des patients russophones ne parlant guère français. Il s’agit surtout des personnes en situation de demande d’asile d’origine tchétchène, russe, ukrainienne, géorgienne, arménienne, yézidie (kurde), etc.

Le plus souvent, l’immigration pour les demandeurs d’asile ne concerne pas une seule personne, mais toute sa famille. Le passage transculturel devient donc une épreuve pour toute la structure familiale et cela, on l’entend sans cesse dans le discours des sujets. Les disputes infinies allant jusqu’à de la violence conjugale deviennent souvent le motif apparent de demander à voir un psy. Comment refaire un couple quand le changement de l’Autre l’a, en quelque sorte, défait en faisant transparaître tout ce qui n’allait pas mais restait plus ou moins voilé ? Renfermés dans leur foyer coupé de l’Autre culturel et social, les couples sont amenés à se rencontrer différemment.

Recevez-vous beaucoup de couples et si oui quel type de couples (amoureux, parent-enfant, amicaux etc…) ? Recevez-vous des célibataires ?

En effet, nous recevons beaucoup de couples conjugaux mais dans le cadre de rencontres individuelles. Souvent, d’autres membres de la famille d’un patient déjà suivi au CMPS nous adressent une demande pour rencontrer un psychologue. Ainsi, un patient dont la femme est déjà suivie me dit : « Ma femme rentre à la maison en volant, moi aussi, j’ai envie de voler un peu ». Nous sommes plusieurs psychologues russophones au sein de l’équipe et nous pouvons donc répondre à la demande de recevoir plusieurs membres de la même famille.

Le couple parent-enfant est un autre type de couple que nous voyons souvent. Bien que nous ne recevions pas d’enfants en-deçà de 16 ans, le CMPS devient, en quelque sorte, le lieu d’accueil parent-enfant : pour de diverses raisons, les patients arrivent régulièrement avec leurs enfants et la salle d’attente se transforme en espace de jeux pour les enfants en attendant que leur mère ou leur père sorte de la séance.

Il est plus rare de rencontrer une personne célibataire. L’immigration chez les personnes ressortissant de l’ancien bloc soviétique se fait, le plus souvent, en famille.

Quelle fonction votre institution peut-elle prendre pour celles et ceux qui se séparent de leur pays ?

Pour chaque sujet, pour chaque couple, notre institution s’inscrit d’une manière singulière. Difficile donc de répondre d’une manière générale.

Disons que le CMPS comme lieu d’accueil des sujets en rupture avec leur pays, joue le rôle d’une institution qui établit un lien avec l’Autre : l’Autre culture, l’Autre langue, mais aussi avec l’Autre sexe ou l’Autre qu’est l’enfant pour ses parents.

Je pense à un patient en particulier qui vient toujours accompagné par sa femme. Lui – d’origine yézidie, elle, d’origine géorgienne. Tous les deux de confessions différentes, ils n’auraient jamais pu prononcer leur mariage en Géorgie. A la recherche d’un pays laïc où ils pourraient vivre en couple, ils sont arrivés en France. Le monsieur a été amené par sa femme car il souffre depuis plusieurs années d’hallucinations menaçantes, et depuis son arrivée en France, il est hanté par la présence du diable et de plus en plus persécuté. Détentrice d’un savoir médical sur le monsieur, sa femme l’a amené voir le psychiatre avec tout son dossier médical. Au début je ne faisais que la traduction mais assez vite nous nous sommes rendu compte que le monsieur hallucinait pendant les pauses de la traduction : il les vivait comme une véritable coupure avec l’Autre. Il a été donc convenu que je mène les séances seule (pendant ce temps, le psychiatre reste à côté et fait autre chose, et sa femme attend dans la salle d’attente). Sa femme est reçue dans un second temps par notre psychiatre, et je garde toujours mes fonctions de traductrice pour elle. Ce dispositif inhabituel fonctionne depuis longtemps et apaise ce couple peu commun. Pour que le couple puisse tenir dans le contexte de rupture de ces deux sujets avec leur pays, ils ont recours à un tiers : notre institution. Ils viennent pour « faire couple ».

Propos recueillis par Guillaume Roy

Des enjeux de séparation, Interview du Dr Hervé Girard, psychiatre, praticien hospitalier et chef de service en psychiatrie adulte.

Qu’est-ce que votre pratique de psychiatre praticien hospitalier vous a appris sur le fait de « faire couple », de quelle manière faut-il en tenir compte dans les prises en charge ?

Il me semble que d’une certaine façon il faut toujours en tenir compte, que quelqu’un fasse couple dans l’opposition, dans la fusion, etc. Cela participe de ce qui s’exprime dans la pathologie psychiatrique aiguë qui arrive en hospitalisation. Cela participe de la crise et peut participer aussi des soins.

De quelle manière diriez-vous que cela participe de la crise ?

Cela peut être des situations de patients pour qui la modalité de couple était une façon de compenser des troubles et de ne pas décompenser, et c’est quand le couple commence à aller mal pour diverses raisons que l’on va avoir une décompensation pathologique.

Dans des situations névrotiques, le conflit de couple peut venir forcément interférer d’une façon ou d’une autre, parfois de manière très conflictuelle, comme étant l’expression de la pathologie névrotique. Dans la dépendance, dans l’alcoolisme entre autres, il y a des relations de couple où la dépendance du couple est vraiment une des dépendances et là aussi cela vient décompenser à un moment où quelque chose ne tient plus au niveau du couple. Donc c’est quand même assez central.

Par rapport à l’alcoolisme, de quelle manière entendez-vous le « faire couple »? Parce qu’on peut entendre le « faire couple » avec l’alcool justement.

Une relation très particulière avec l’alcool peut en effet s’instaurer dans une relation de couple. D’ailleurs parfois il ne faut pas aller toucher à certaines situations de ce type où il y a une espèce d’équilibre à trois entre alcool et conjoints. Mais il va falloir en tenir compte de toute façon. Et avoir une lecture de ce qui se passe dans le couple.

Voilà, de quelle manière le patient fait couple, ça n’est pas forcément toujours avec le conjoint déclaré disons.

Oui cela n’est pas toujours avec le conjoint déclaré, cela peut être de plein de façons différentes, cela peut être effectivement avec un symptôme, avec l’alcool, avec un enfant – on a des situations avec des structurations fusionnelles mère/enfant ou père/enfant d’ailleurs. Et en tous cas la psychiatrie vient souvent se poser au moment où il y a des enjeux de séparation, c’est-à-dire d’individuation de l’un et l’autre. On est très souvent aux prises avec ces questions-là.

Et justement est-ce que la psychiatrie ne vient pas prendre le relais et constituer un nouveau couple avec le patient parfois ?

Oui c’est le risque, c’est forcément le risque.

Et en même temps cela peut aussi venir soutenir un patient.

Oui c’est intéressant de voir que la psychiatrie peut être là dans un moment de crise, qu’elle peut porter cela pendant un temps, mais aussi ne pas se réinstaller totalement dans la relation fusionnelle qui s’était instaurée. C’est-à-dire qu’on peut être un lieu de passage, un lieu qui va aider un peu cette émergence du sujet, cette individuation qui peut se faire.

Propos recueillis par Nathalie Leveau

L’enfant se tient toujours à la hauteur de la considération qu’on a de lui, entretien avec Catherine Thomas coordinatrice d’une classe-relais à Bordeaux rive droite.

Vous êtes enseignante en classe relais, une classe qui accueille des élèves qui ne font plus couple avec l’institution scolaire classique. Pouvez-vous nous dire un mot des raisons des ruptures avec l’institution ? Et nous présenter par la même occasion votre classe ?

La classe relais accueille 10 collégiens pour une durée variable qui ne peut excéder une année scolaire, en tout 15 à 20 élèves par an. Ils ont un lourd passé d’exclusions scolaire, sociale. Ils sont souvent laissés en plan. 90% sont des garçons. En effet, pour eux, la rupture avec l’école se manifeste plus bruyamment que chez les filles, parfois même violemment. L’individualisation de l’échec scolaire les a confrontés à des séances de remédiation, de compensation, de rééducation qui évacuent la dimension du sujet. Ayant échoué malgré tout, ils se présentent sur le mode du refus du savoir et de l’autorité.

J’avais choisi une implantation de cette classe hors collège afin d’offrir un lieu d’accueil ouvert, aux élèves comme aux parents, et de bénéficier d’une grande liberté dans la gestion du temps et de l’espace. Nous sommes dans un parc arboré riche de découvertes et de rencontres, lieu de repli quand le jeune ne supporte pas la classe où il va seul ou accompagné. Le portail n’est jamais fermé, les parents peuvent venir à l’improviste.

Comment vous y prenez-vous pour tenter de reformer le lien entre l’élève et l’Ecole ? Vous appuyez-vous sur le lien à deux ?  

Pour répondre à votre question, je voudrai faire et commenter trois propositions.

L’enfant se tient toujours à la hauteur de la considération qu’on a de lui

Pour ces jeunes, mais pas qu’eux, le savoir constitué n’est pas légitime. Il s’agit de rendre les objets du savoir désirables, plutôt que d’exiger la disponibilité du sujet. Par ailleurs, des élèves, même dits en difficulté, entendent bien plus que ce qu’ils comprennent. C’est ainsi que j’ai proposé un texte de Pascal Quignard dont la langue poétique est difficile, mais qui a résonné avec un conte drôle, facile d’Amadou Hampâté Bâ déjà étudié. Il s’agit de gagner en compréhension sur ce qu’on ne faisait qu’entendre sans comprendre, faire un lien qui est une intelligence accrue des choses. La joie éprouvée lors de ce travail confirme que le surmoi est contraignant et l’idéal du moi exaltant.

Faire couple avec le symptôme

L’institution scolaire se veut adaptative. En classe relais, on essaie de l’adapter au sujet.

Au collège, Nacéra refuse de s’asseoir, erre et se cache, fait des doigts d’honneur dans le dos de camarades et surtout ne parle pas. En classe relais, elle suivra les cours correctement et assidûment. Je suis la seule à qui elle parle, mais uniquement dans mon bureau. Un jour, elle crie : « On dit que je parle pas, mais je parle là ! » Surprise des autres qui ont entendu, mais respect de sa position. On plaisante : quand on ne sait pas répondre, on peut dire : « demande à Nacéra » ; elle rit de ce bon mot. Ils supportent ses bizarreries, par exemple elle cache les différents objets prélevés sur les tables, surtout ceux de Victor. On parle à Nacéra en s’adressant à Victor : « Nacéra est embêtante » et on soutient Victor.

Trouver le goût de la parole et faire confiance à ce qui surgit de son inconscient suppose que ce surgissement soit authentifié par le pouvoir discrétionnaire de l’auditeur, c’est là même que se situe son autorité. 

En raison de leurs comportements, ils ont souvent été convoqués par la vie scolère (orthographe fort juste de Nicolas) où, comme le disait Jacqueline Dhéret, « on les somme de s’exprimer ; il vaut mieux parier sur une présence, soutenir une parole qui ne soit pas du côté de l’échange, mais fasse échange. Ne pas parler à quelqu’un mais avec quelqu’un ». Parfois aussi se taire. C’est ainsi, un matin où Amélie est allée dans son collège et non en classe relais, je la convoque par le biais de la CPE. À son arrivée, je ne fais aucun commentaire, l’envoie en cours. En échec sur un exercice, elle vient dans mon bureau. L’exercice fait, je m’occupe à ranger des papiers ; nous restons silencieuses. Soudain, elle dit « C’est drôle, je suis bien ici et pourtant je n’arrive pas à venir »

Je souligne la pertinence de ce dire qui la surprend elle-même. Dès lors elle dépliera quelques coordonnées de son histoire et trouvera une issue au lien ravageant à sa mère.

La classe relais est une classe unique, tous niveaux et âges confondus. La coopération entre pairs est de mise, particulièrement dans les ateliers, mais aussi en cours. On a pu le voir plus haut avec le cas de Nacéra. Cette année, Jonathan, refusé par trois ITEP et deux MECS, réfractaire aux apprentissages a souvent servi de tuteur, notamment dans l’apprentissage de la lecture d’un élève rom.

Le couple, dans sa dimension amoureuse, est-il présent dans la parole des adolescents de votre classe ? Pouvez-vous nous apporter votre éclairage sur cette langue amoureuse quand elle se manifeste dans l’espace de la classe ?  

La parole amoureuse n’existe pas pour ces garçons qui considèrent la femme comme objet. Il y a confusion entre amour et sexuel. À l’atelier paroles, lors de la projection d’un petit film, où une femme morte flottait dans une piscine, l’un d’eux dit : « Elle est bonne ». Question de l’adulte : « Bonne à quoi ? ». Réponse : « À niquer ». Même morte, on peut abuser de son corps. Le « Elle est bonne » s’accompagne parfois de masturbation. La présence de jeunes femmes intervenant en classe relais les excite ; ils les malmènent, notamment en leur adressant des grossièretés à caractère sexuel. L’une d’elles, professeur d’anglais, demande si l’un d’eux veut aller écrire une phrase au tableau à propos d’un point de langue abordée. Jason écrit : « Suck my dick ! » Puis à la demande des autres, traduit. La collègue ne se démonte pas : « Jason, tu écoutes trop de rap américain ». Un court métrage de l’atelier paroles montrait une mère réellement maltraitante avec son fils aîné tout en favorisant le puîné. Lors d’une scène, l’aîné en colère repousse sa mère qui chute au bas de l’escalier. Les réactions ont montré leur parti pris pour cette mère, toute puissante. À la fois on la respecte, mais on en a aussi un peu peur.

Propos recueillis par Guillaume Roy

En couple avec son médecin, entretien avec le Christèle Le Gouill-Jaijarat, médecin d’hôpital de jour de chimiothérapie en cancérologie

Est-ce que vous rencontrez les patients seuls, sans leur conjoint ?

Pas toujours. Si je sens que le patient a besoin que je fasse sortir le conjoint, je trouve un prétexte : « Je vais l’examiner. C’est intime ». Mais quelque fois, c’est le (la) patient(e) qui me dit préférer que le conjoint reste. Je ne peux pas m’y opposer. Effectivement, ça biaise la relation. Quelque fois, ils ont besoin de dire les choses en présence du conjoint. Quand il s’agit de troubles sexuels notamment. Des patientes me posent des questions sur les effets secondaires de la chimiothérapie, et elles ont besoin que le conjoint entende ces réponses-là. Il peut y avoir une perte de libido. Le mari n’est pas forcément demandeur à ce moment-là, parce qu’il est compréhensif. Elles ont l’impression que je vais leur donner une justification de leur manque de libido. Je leur donne d’ailleurs, parce que c’est ce qu’elles me demandent.

Le partenaire tel que le parle le patient serait donc presque une extension de son corps sur laquelle le médecin est appelé à faire une opération ?

Des patients n’ont pas envie de tout dire au médecin et certains doivent attendre inconsciemment que leur conjoint le dise à leur place dans une relation un peu fusionnelle. Certains conjoints sont gênés et proposent de sortir pour laisser la situation propice aux confidences. Mais parfois le patient demande à ce qu’il reste. Est-ce que c’est un garde-fou ? Un témoin ? Est-ce que c’est la peur d’affronter seul(e) le médecin ?

Le médecin serait-il convoqué à prendre une part dans le lien établi avec le partenaire ? Se substitue-t-il pour une part à ce partenaire du couple ?

Il se peut que le médecin soit manipulé à ce moment-là. Je le sens parfois. Mais ça peut avoir un effet aussi. Certains patients me disent : « Docteur, j’avais tel et tel symptôme. Et bien le seul fait de vous voir et vous parler suffit. Vous ne m’avez rien prescrit, mais ça va mieux ». Je réponds en blaguant : « oui ma présence est thérapeutique ».

C’est le médecin médicament !

Oui.

Manipulé. Mais y a-t-il la possibilité de manœuvrer ?

Oui… On se laisse un peu manipuler pour pouvoir manœuvrer. Parfois j’enfonce des portes ouvertes. En matière de nutrition notamment. J’ai parfois l’impression de dire des banalités mais qui ont un effet important car le patient se déculpabilise. Je dis par exemple : « Buvez un verre d’alcool, si ça vous fait plaisir ! » Parfois, je ne sais plus si je suis médecin ou si je ne suis pas simplement un lien social. A maintes reprise, en permettant ainsi de lever des interdits, des restrictions que le patient se pose de lui-même, je me suis dis, en mesurant les effets : bingo ! C’était le bon moment pour le dire. Il y a quelques patients comme ça qui viennent en traitement qui n’ont plus besoin, médicalement, de me rencontrer, mais que j’ai juste plaisir à saluer.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

Ce sur quoi ils s’étaient mis d’accord au départ, entretien avec Catherine Joncheray, assistante sociale dans un service de médecine.

Du point de vue de votre expérience et de votre pratique, repérez-vous des effets directs de la maladie grave sur les couples ?

Les personnes que je rencontre viennent rarement pour des questions directement liées au couple. Le plus souvent, cette question n’est pas première mais elle est régulièrement présente dans un second temps. C’est abordé plutôt en fin d’entretien après avoir parlé de choses plus terre à terre : argent, emploi, démarches administratives, aides à domicile… liées à la vie quotidienne. C’est souvent une petite remarque. Ça vient si l’on « gratte un peu », autour de la question des enfants par exemple ; si l’on demande « comment les enfants vivent tout cela ? » alors vient la question du conjoint. Bien entendu la maladie bouleverse. Et ça touche le conjoint aussi. Je questionne sa présence aux rendez-vous médicaux par exemple, mais, face à la maladie, conjoint présent ou pas, on est seul(e).

Remarquez-vous une différence de réaction entre les hommes et les femmes ?

Je remarque qu’il y a une plus grande affinité des femmes avec la parole sur le couple. Elles en parlent plus facilement. Chez les hommes, c’est plus rare. Et plus violent. Ils sont plus pudiques, exposent moins facilement leurs difficultés. Ils parlent plus facilement de l’aspect économique. Il y a toute la dimension de l’acceptation qui est en jeu. Peut-on vraiment accepter ? Le conjoint est mis à mal par cette épreuve aussi. Il faut prendre en compte la souffrance des deux partenaires du couple, sans négliger l’un en faveur de l’autre. Il y a aussi la question de l’aspect physique, du corps. Le mari qui ne reconnaît plus sa femme ; ou bien elle qui ne se reconnaît plus dans son regard. Elle est différente. Le conjoint se sent souvent inutile et impuissant.

Libérer la parole n’est pas toujours aidant pour la paix des ménages. Les tentatives d’approche peuvent donner lieu à un mutisme aussi, ou à une colère.

Vous recevez les couples ensemble ?

C’est plutôt rare. Quand ça arrive, ce sont plutôt les hommes malades qui viennent avec leur compagne. Quand elles sont accompagnées, les femmes viennent souvent avec une amie, une sœur, leur mère, une autre femme plutôt.

La maladie provoque-t-elle des séparations ?

La maladie fait remonter plein de choses. Le couple est déjà une chose fragile à la base. La façon dont il va traverser la maladie dépend de la façon dont il existe avant. Si les liens sont solides ou fragiles. Si les bases sont bonnes. C’est très subjectif. Ça dépend de ce sur quoi ils se sont mis d’accord au départ sur leurs attentes respectives.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

« Faire couple » en gynécologie, entretien avec Romain Favre, gynécologue obstétricien.

Pouvez-vous nous dire quelle définition vous donneriez des couples que vous rencontrez en échographie ?

L’échographie est une situation assez singulière pour les couples. Ils sont dans une salle noire et c’est un moment très particulier de la découverte du fruit de la relation.

Il y a toute sorte de couples, ceux qui d’emblée laissent transparaître quelque chose de profond entre les deux, avec une prise de conscience de ce qui va se passer. L’homme est près de la femme, la touche. Pour d’autres, ce n’est pas vraiment ça. La femme découvre la grossesse mais on n’a pas l’impression que son conjoint participe à l’histoire. Elle l’a ramené, ou il a pensé que c’est bien qu’il soit là, mais il ne se sent pas vraiment concerné par ce qui est en train de se passer.

Ce qui me frappe d’emblée, c’est combien la femme est terriblement centrée, préoccupée par son ventre. Le mari vient secondairement, il n’a pas la place centrale.

Pourrait-on dire que la femme fait couple avec son enfant ?

Oui, c’est un moment de fusion. La préoccupation centrale de la mère est sur son ventre. Il y a une triangulaire où le mari est un peu une pièce rapportée. Certains s’adaptent et restent en contact avec elle, mais sont quand même en retrait. Il y a aussi le quatrième personnage, c’est le médecin. Mais le couple principal, c’est la mère et son bébé.

D’autres hommes sont absents totalement. Il n’y a même pas de triangle. Il n’y a que la mère et son enfant, et toute la discussion est centrée sur eux. Pour ma part, je réalise que dans ce cas-là, je regarde plus la femme, je m’adresse plus à la future mère.

C’est quand même une situation spéciale, cette chambre noire, ce n’est pas anodin. L’obscurité laisse émerger plus facilement les émotions. Les postures sont différentes. La femme est allongée, déshabillée, l’homme est debout. Il y a l’exploration endocavitaire qui touche à l’intime de la femme qui se trouve du coup plus à fleur de peau. Cela pourrait expliquer que ce que les femmes expriment est plus profond, plus fin que ce que l’homme laisse transparaître.

Il y a aussi le cas particulier des couples homosexuelles. Il y a une osmose entre les deux femmes, la femme qui est le partenaire non gravide est très présente. Elle s’investit et est proche de sa compagne. Je sais tout de suite que c’est un couple homosexuel. Ce n’est pas du tout pareil quand une femme vient avec sa mère ou une amie. Est-ce qu’elle peut mieux imaginer ce que vit sa compagne ? Puisque elle peut s’imaginer ce qui se passe dans son corps qui est comme le sien ?

Comment réagit le couple lorsqu’il y a une annonce de mauvaise nouvelle ?

Il y a une réaction immédiate. Lors de l’annonce d’une pathologie, certains couples se rapprochent tout de suite, de manière flagrante, et à l’inverse, des couples présentent une dissension très rapide où le mari prend du recul.

Néanmoins c’est toujours l’homme qui prend la parole le premier pour parler de l’IMG[1]. Il n’y a pas de demande maternelle à ce moment-là. Elle est en pleine sidération. L’homme va émettre l’idée de l’IMG sans qu’il y ait de discussion préalable du couple. C’est tellement lourd pour la femme que l’homme prend la main en disant : on ne peut pas avoir un enfant comme ça.

Au moment de l’échographie, pourriez-vous dire que la femme fait couple avec vous ?

Il y a quelque chose de très fort qui se passe entre celui qui s’occupe de la prise en charge de l’enfant et la femme qui voit son ventre grandir. Par exemple, certains jumeaux présentent une pathologie que l’on nomme « le syndrome transfuseur/transfusé » : le sang du placenta n’est pas partagé équitablement entre eux. Le jumeau « transfusé » risque de recevoir trop de sang et de souffrir d’insuffisance cardiaque alors que le jumeau « transfuseur » peut manquer d’apport sanguin, ce qui provoque chez lui une anémie et une hypotrophie. Il y a une opération intra-utérine qui est pratiquée pour coaguler les vaisseaux et permettre aux deux enfants de grandir normalement. La femme vit une grande angoisse. On change complètement l’histoire de la grossesse. La femme sera reconnaissante qu’on permette que cet enfant vive alors que l’histoire naturelle aurait été la perte de la grossesse. Elle ne l’oubliera jamais et aura une relation privilégiée à ce médecin tout le reste de sa vie.

Pourrait-on dire que c’est parce qu’il y a l’implication du désir du médecin qui est là pour donner la vie ?

Il y a aussi une relation forte avec le médecin quand ça échoue. On peut assister à un vrai transfert. Je me souviens de l’histoire assez terrible de ce couple qui attendait des jumeaux. On échoué, a perdu le petit malgré l’opération, le geste devait être insuffisant et l’autre bébé a fait une thrombose iliaque, il y a eu une nécrose et il perdu sa jambe. J’ai vu le couple très souvent pendant la grossesse. Là, ce n’était plus possible pour eux. Ils ont fait le choix de l’IMG, on les a accompagnés.

Vous dites « on a échoué, on a perdu ce bébé ». Il y a une implication de votre part dans cette grossesse ?

Quand je m’engage, je m’engage complètement. Soit le couple décide de garder la grossesse et je vais faire tout ce qui est possible pour sauver le ou les enfants. Soit ils décident d’interrompre et là je ne peux pas les pousser.

En 30 ans de carrière, l’échographie a beaucoup évolué, avez-vous constaté des changements dans les couples que vous recevez ?

Non, on est dans ce qui se noue, dans les scènes qui se produisent au cas par cas. Les choses qui changent au niveau des couples, c’est que je reçois de plus en plus de couples musulmans qui ont des difficultés à avoir affaire à un médecin homme, et que je ne peux entrer en contact directement avec la femme quand le conjoint est présent. Il m’est difficile d’évaluer le degré d’autonomie de cette femme tant elle est soumise à son mari. C’est lui qui parle. Cette notion du couple est très complexe pour moi, J’arrive à leur imposer ma présence parce que je suis soignant et pas seulement homme, et que j’ai des compétences qui peuvent être utiles pour eux, mais il m’est difficile d’intégrer cette limite qu’ils choisissent : en aucun cas le corps de la femme ne doit être vu par un autre homme, ils préfèrent plutôt limiter l’accès aux soins.

Je me demande ce qu’ils pensent, comment peuvent-ils imaginer qu’un médecin peut avoir du désir pour leur femme ? La majorité des soignants ne sont pas sexués quand ils s’occupent de la femme d’un autre.

Vous dites que vous n’êtes pas un homme en consultation. Comment fait-on, quand on est médecin homme, pour ne pas être sexué, face à une femme que l’on examine gynécologiquement ?

 Ce métier est particulier, puisqu’il ne touche qu’à la sphère de l’intimité d’une femme. Il n’y a qu’une seule option, c’est mettre sa propre sexualité à distance. Il n’y a pas de place pour le désir dans la consultation médicale. On ne peut pas faire ce boulot-là sans une inhibition complète de son propre désir pour pouvoir s’occuper sainement d’une femme. Pour ma part je ne demande jamais aux femmes de se déshabiller complètement. On peut tout à fait effectuer un examen gynécologique en gardant le haut.

Vous nous dites que pour être gynécologue il faut un certain cheminement…

J’ai voulu être gynécologue à 16 ans. On nous a montré le film d’un accouchement, j’ai été bouleversé et je me suis dit : « je veux faire ça » ! Après, j’ai trouvé que c’était limité et qu’il y avait aussi les hommes et les enfants et je suis devenu généraliste. Mais je suis revenu à la gynécologie, et ce n’est pas seulement pour les accouchements, même si c’est un moment vraiment particulier, un moment magique qui me fait encore facilement pleurer malgré mes 30 ans de carrière.

Ce qui est particulier aussi dans mon métier, c’est que les femmes ne sont pas malades, je ne m’occupe pas de la partie lourde des soins des femmes. C’est le bébé qui est malade. Ma patiente c’est la femme mais je soigne le futur bébé.

Gardez-vous des liens avec les enfants qui sont nés ?

Oui, je reçois plein de mails, de messages de mes patientes. Par exemple, je reçois une lettre d’une mère, à tous les anniversaires de sa fille, écrite comme si c’était cette dernière qui l’écrivait : je vais bien, je grandis… Une autre mère voulait que je sois le parrain de son enfant… Pour les jumeaux, les parents viennent avec eux très régulièrement. On leur adresse des questionnaires, ils pourraient nous les renvoyer par la poste, mais ils viennent montrer leurs jumeaux : regardez comme ils grandissent bien…

On est à des moments clés dans l’histoire d’un couple. Ça peut échouer complètement, mais si on est bien avec eux, les gens n’oublieront jamais, c’est indélébile. Et si ça va mieux, si ça évolue bien, il y a aussi un lien très important.

Propos recueillis par Valérie Bischoff et Isabelle Galland

[1] Interruption Médicale de Grossesse

Faire couple avec l’Alsace ? Entretien avec Jean-Philippe Maurer, élu au Conseil Départemental du Bas-Rhin

Jean-Philippe Maurer, 55 ans, élu au Conseil Départemental du Bas-Rhin ancien député et conseiller général du canton de Strasbourg

Comment définiriez-vous le couple d’élus que vous formez avec Pascale Jurdant-Pfeiffer ?

Un couple est-il vraiment un binôme en matière électorale ? Le couple me semble plus intime. La notion de binôme est très disparate dans la mesure où, en ce qui concerne Pascale Jurdant et moi-même, nous sommes deux élus sortants qui avions besoin d’avoir une légitimité sur nos territoires respectifs. La raison recommandait que nous fassions ce binôme sur ce nouveau canton qui est l’agrégation de deux cantons qui préexistaient. Il me semble que nous sommes dans une relation assez facile à penser et à mettre en œuvre dans la mesure où il était convenu, et c’était la bonne idée, que chacun préexistait déjà sur son canton.

On se connaissait déjà bien avant. Pascale Jurdant avait été élue en 2001, moi en 1998. Le terme binôme, là, est à mon avis une notion équilibrée, avec une façon de fonctionner simple à penser, ce qui n’empêche pas que chacun garde ses envies de faire, ses particularités, sa manière d’avancer. Elle a sa façon d’entrer en relation avec les habitants et moi aussi. Les choses fonctionnement comme ça, je ne prendrais aucune initiative sur son territoire sans lui en parler.

À vous lire dans la presse, à mesurer votre activité épistolaire et la manière dont vous interpellez régulièrement votre gouvernement, vous semblez prendre fait et cause pour votre département. Avez-vous le sentiment de faire couple avec l’Alsace ?

Je suis natif de Dorlisheim. J’ai appris le français à l’école, ma langue maternelle est l’alsacien. Vous dites ça à Paris, c’est invraisemblable ! Mais le problème de la langue c’est la transmission. En Alsace, nous avons gagné du temps sur l’histoire puisque le changement de nationalité a légitimé, chaque fois, la résurgence de l’alsacien. Mais forcément la source se coupe à un moment… elle se tarit. À quelle date l’acte de décès de la langue sera-t-il effectivement prononcé ? Chacun a son appétence et sa richesse, c’est ce qui fait sa propre histoire. Tout récemment, c’est vrai, j’ai écrit au président de la République pour lui demander pourquoi l’alsacien Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix, n’était pas au Panthéon. J’ai organisé un dépôt de gerbes sur la place Albert Schweitzer à Strasbourg-Neudorf devant une stèle à son effigie, pour le 140e anniversaire de sa naissance. Ce sont des choses importantes en Alsace.

Les cimetières alsaciens ont, ces dernières années, fait l’objet de nombreuses profanations. Vous semblez très impliqué.

S’attaquer à des morts, je trouve ça particulièrement lamentable. Et j’ai peur qu’on s’installe dans un fatalisme, qu’on laisse filer. Au risque de ne pas reparler des valeurs, de la notion de respect, du vivre ensemble parce que c’est trop embêtant, parce qu’on considère que c’est marginal par rapport à d’autres manifestations, à d’autres dérives. Peu de gens sont interpellés pour ce type de délits et, selon les policiers et les gendarmes, la motivation idéologique, voire satanique, reste très faible. J’ai récemment fait un courrier à l’Association des Maires du Bas Rhin pour demander que soit rappelé dans les cimetières ce qui est prévu par le code pénal.

Être homme politique pour vous ne se découple pas du terrain ?

Je reçois entre 200 et 250 personnes par an. Et je vous assure qu’il ne s’agit pas de personnes qui ont des problèmes d’impôts sur les grandes fortunes. Alors qu’on ne vienne pas me dire que les hommes politiques sont coupés des réalités. L’investissement en temps est considérable. Pendant le Ramadan, je suis invité à cinq ou six Iftars – qui sont les repas pris le soir après le coucher du soleil par les musulmans qui font le ramadan.

Être alsacien ne signifie pas nier toute la diversité des personnes qui vivent en Alsace. Ma grand-mère maternelle était allemande, et en 14-18 mon grand-père a vécu cette ambivalence. Parmi mes oncles maternels, un est devenu « malgré-nous »[1] et un a été dans le maquis. Tout est respectable. Être politique, c’est être ouvert sur la vie, le monde, ne pas s’encroûter. Dans un tout autre genre, j’ai mis en place à La Meinau un café littéraire qui fonctionne depuis trois ans.

Votre engagement politique est très ancien. Avez-vous le sentiment de faire couple avec la politique depuis toujours ?

Forcément, le fil rouge provient de l’enfance. J’avais un grand-père Conseiller municipal. Mais qui ne veut pas changer le monde ? En 1978, j’ai adhéré à l’UDF et pendant un an il ne s’est rien passé. Et puis à un congrès, Pierre Pflimlin est arrivé. Par hasard il s’assied à côté de moi et me serre la main… On marche sur l’eau dans ces moments-là. Ensuite j’ai suivi tout le cheminement jusqu’à la création de l’UMP en 2003. L’idée d’être candidat m’est venue en 1998, lorsque j’étais chef du bureau des élections à la Préfecture à Strasbourg. En fait, ou vous êtes spectateur et critique, ou vous faites. À un moment il faut se jeter à l’eau. Vous connaissez l’histoire de la parabole des talents dans la bible ? Chacun a un petit talent, la question est de savoir ce qu’il en fait.

Que signifie pour vous la parité en politique ?

Ce binôme en politique, c’est une forme d’accomplissement de cette parité demandé. Parfois, il faut des coups de force pour que les choses se fassent. Les binômes ont trouvé leur manière de fonctionner. Cela dit, il faut sortir de cette répartition simpliste qui disait « aux femmes, le social, aux hommes, l’économie ». Les nouvelles assemblées ne doivent pas rester dans cette répartition stéréotypée. Mais de toute façon, si les gens ont une symétrie parfaite, personne ne s’enrichit de l’autre.

Propos recueillis par Isabelle Galland et Micky Boccara-Schmelzer

[1] « Malgré-nous » désigne les Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale,

Être élus en « binôme », entretien avec Serge Oehler et Françoise Bey, élus au Conseil Départemental

Élus au Conseil Départemental en mars 2015 en binôme. Adjoints au maire depuis 2008

Pouvez-vous nous dire ce que vous évoque ce terme, « faire couple » ?

Françoise Bey : Faire couple, c’est tout d’abord travailler en synergie, soit avec quelqu’un, soit avec une institution mais tout en gardant son autonomie. C’est profiter de l’apport de l’autre, des moyens de l’autre pour s’enrichir.

Serge Oehler : Dans ma carrière politique, j’ai eu l’habitude de faire plusieurs postes, soit seul, soit à deux. Seul, on ne peut pas partager alors que parfois cela serait un soulagement de pouvoir le faire et à deux, ce n’est pas toujours facile, il s’agit de mettre des règles en place et de négocier de la manière de le faire. Mais en politique, il n’y a rien qui est simple : il faut avant tout travailler ! La question de « faire couple » est vraiment secondaire.

FB : Plus qu’un binôme, nous sommes surtout une équipe qui travaille sur un territoire. Nous sommes élus au Conseil départemental, mais nous sommes aussi adjoints au maire, en collaboration constante avec deux autres élus municipaux. Nous nous retrouvons très souvent tous les quatre. Le fait d’avoir été élus en binôme donne une légitimité à mon travail – que je faisais déjà avant en tant que suppléante. Ce qui a été une nouveauté de ces dernières élections départementales, plus que le scrutin en binôme, c’est surtout un remaniement des territoires. Pour les habitants, le fait d’avoir deux référents permet de manier le territoire d’une meilleure façon.

SO : Ceci dit, nous ne sommes pas le meilleur exemple, nous sommes les seuls à n’avoir pas changé de territoire. J’étais déjà élu sur ce territoire mais tout seul, avec Françoise comme suppléante.

FB : Et je suis élue au conseil municipal, comme adjointe au maire sur ce territoire, donc déjà connue par les gens du quartier, cela a facilité mon élection. Et depuis les élections municipales de 2008 où nous avons été élus tous les deux, nous avons formé un binôme que l’on pourrait dire « naturel » au niveau du sport.

SO : C’est nous qui l’avons mis en place.

FB : Mais aujourd’hui, j’ai une légitimité que je n’avais pas avant. C’est tout de même une élection particulière.

SO : Pour les élections départementales, nous sommes élus sur notre nom. Les gens nous connaissent et votent pour nous. Notre canton a 60 000 habitants, ce n’est pas un grand canton au niveau superficie mais il est important au niveau démographique.

FB : Et on ne va pas le séparer, le partager. Donc on travaille ensemble. Pour d’autres territoires c’est très différent. Il y a eu rapprochement de deux cantons existants avec parfois les anciens élus des cantons qui sont restés mais en binôme. Ils continuent à travailler chacun sur son territoire. On pourrait dire que ce ne sont pas véritablement des binômes.

Que pensez-vous que cette forme d’élection en « binôme » a apporté à la politique ?

SO : C’est le seul scrutin qui existe sous cette forme. Pour ma part, je n’en sais rien, j’attends de voir.

FB : En ce qui concerne la parité, comme je suis une femme je n’ai pas le même regard que Serge. Je trouve que c’est dommage d’avoir été obligé d’en arriver là mais que c’est un plus. Ça a permis, tout d’abord, de rajeunir l’assemblée, et même indirectement au niveau des hommes, puisque les anciens élus ont dû partir. Et puis les femmes sont là, à elles de prendre leur place maintenant – et elles ne la prennent pas toutes…

SO : Il y en a quelques unes qui ont déjà pris la grosse tête, comme certains hommes ! C’est vraiment une histoire de personnes, plus que de différence hommes / femmes.

FB : Ce qui est bien, c’est d’avoir eu des femmes qui n’étaient pas forcément déjà élues, et de voir comment elles vont progresser là-dedans.

SO : Mais j’insiste, si cela avait été des hommes je ne suis pas sûr que ça n’aurait pas été pareil. On en fait tout un fromage… Pour l’Assemblée nationale, qui est très masculine, ça pourrait changer les choses de modifier le mode de scrutin. Mais sinon, ce n’est pas tant le fait qu’il y ait plus d’hommes ou plus de femmes qui change avec le binôme, mais le fait que les gens sont obligés de réfléchir à deux.

La parité ça a permis aux femmes d’arriver en politique, parce que, historiquement, elles s’occupaient de la famille. Françoise est un exemple type, quand les enfants étaient petits, elle ne s’est pas présentée. Et c’est moi qui suis allé la chercher. Il y avait trop d’hommes, je travaillais avec son mari, président d’association…

FB : J’étais depuis longtemps dans le milieu associatif avec mon mari, mais pas présidente…

SO : C’était l’occasion de demander à Françoise. J’avais vraiment envie de travailler avec le couple – pas ou Guy ou Françoise, le couple –, et quand on m’a demandé mon avis, j’ai proposé une liste avec les noms de Françoise et Guy. J’essaye de mettre en avant des gens avec qui j’ai envie de travailler.

FB : Je travaille aussi en couple de l’autre côté (rires). Je travaille en équipe avec mon mari qui est très impliqué dans le monde du sport et des syndicats. Depuis que je suis élue, j’ai beaucoup de contacts professionnels avec lui. On a une relation de couple aussi professionnelle.

SO : Avec les deux autres élus à la ville pour le quartier, qui sont également un homme et une femme, on travaille à quatre. On fait corps, et on est souvent très jalousés parce qu’on a réussi. On a une ambition commune ; au début ce n’était pas évident, mais on y travaille. On est tous très fier de ce que font les autres. On est à l’affût de ce qu’ils font et on se soutient. Le fait qu’il y ait deux femmes, c’est le hasard. Ce qui compte c’est d’apprécier l’autre avec ses qualités et ses défauts.

FB : C’est un exercice différent de ce qu’on voit en politique, qui est en général assez individualiste. Si j’ai accepté d’être élue avec Serge, c’est que je ne conçois pas de travailler seule, dans mon coin. Pendant la campagne électorale, j’ai eu l’impression que le regard des habitants avait changé et que le binôme créait un équilibre. On me disait : « Ça valorise le travail que vous faites avec M. Oehler ». Pour moi, en tant que femme, c’est important de se faire soutenir par un homme, on n’est pas en concurrence.

Qu’est-ce qui vous a fait venir à la politique ?

FB : C’est venu naturellement. Quand on est dans l’associatif, on travaille aussi pour les autres, mais la politique, c’est une autre façon d’avoir une action sur ce qui se fait. Cela donne des clés que l’on n’a pas dans le monde associatif, des passerelles, cela permet de prendre des décisions.

Le monde politique était un monde que je ne connaissais pas du tout, avec ses règles particulières qui ne me convenaient pas particulièrement. Le fait de retourner sur un quartier, de travailler à plusieurs et de manière concrète pour des citoyens, c’est de la politique directe qui a tout son sens. Faire couple avec la politique pour moi c’est ça, c’est travailler pour les citoyens et avoir un pouvoir de décision sur leur qualité de vie.

SO : Pour moi il y a deux aspects : je suis un élu depuis 1989, avant j’étais responsable du parti. Je fais de la politique depuis 16 ans, mais à 10 ans je distribuais déjà des tracts pour mon papa qui a commencé comme ouvrier, puis Conseiller général et enfin député. Maman était aussi dans le monde associatif. J’ai toujours vécu dans ces milieux.

Faire couple avec la politique, ce n’est pas une bonne image : on fait de la politique tout le temps. Je suis président d’associations, qu’elles soient revendicatives ou culturelles, et c’est aussi faire de la politique. Quelles que soient les responsabilités qu’on puisse avoir, on fait de la politique. La démocratie nous permet de faire de la politique…

On peut entendre « faire couple » avec la politique au sens où c’est votre partenaire depuis longtemps

SO : Depuis 26 ans oui, mais je ne ferai pas ça toute ma vie. J’aime ce que je fais, j’ai la sensation d’être utile dans mon quartier et on nous le dit. Mais c’est beaucoup d’engagement. On a peu de vie de famille. On fait des sacrifices. C’est une passion, mais c’est plus un plaisir individuel. Mon père a 78 ans et fait encore partie d’associations.

Et pourtant chaque mandat est différent. Le premier mandat c’est la découverte. Pour le deuxième on définit la stratégie de la politique pour du long terme et le troisième, c’est aussi vivre la réalisation de ce qu’on a mis en place. On sait qu’on va laisser une trace. C’est important de faire trois mandats parce qu’on peut faire un bilan. En politique, on a le droit de se tromper mais on n’a pas le droit de ne rien faire.

FB : Au départ, j’étais également salariée à La poste. On me disait « comment tu fais ? ». De rentrer dans la politique avec mon mari m’a permis d’avoir du temps avec lui en dehors de notre vie familiale. Ça m’a permis de m’affirmer et de progresser. Il y a une ouverture complètement différente. Pourtant, ce n’est pas simple. Quand on travaille, on a une relation avec ses collègues, mais avec des citoyens la relation est différente. L’image que l’on veut donner de soi est importante. Au départ c’est très compliqué, mais ça s’apprend, et ça doit rester du plaisir.

SO : Pour conclure sur le regard extérieur, avant les élections en binôme il arrivait que l’on fasse de Françoise ma maîtresse…

FB : Et surtout son assistante ! Là je suis élue, les mentalités changent.

Propos recueillis par Isabelle Galland