Flashs lacaniens

Just Divorced, Par Hervé Damase

À l’époque moderne, le mariage venait officialiser dans le symbolique l’union de deux êtres parlants. La réalisation d’un destin… Ce moment de franchissement était immortalisé par la fameuse photo de mariage que l’on gardait, précieusement encadrée, sur la commode ou la table de chevet, parfois au fond de l’armoire, c’était selon…

En 2013, pour 100 mariages célébrés, 46 divorces étaient prononcés. Serait-ce là la vérification patente de l’inexistence du rapport sexuel ? Un échec en somme… Eh bien que nenni ! Ne reculant pas devant l’impératif à faire exister ce rapport, un phénomène viral est récemment apparu sur la toile : sous le hashtag #Selfiedivorce, des (ex)couples heureux s’affichent ensemble dans un autoportrait sous titré Happy Divorce ou encore Just Divorced.[1]

Car ce n’est tout même pas parce que l’on ne peut plus se supporter, ou que tout simplement le démon de midi nous a rattrapé, que nous allons renoncer à cette croyance que l’on était fait l’un pour l’autre, pour la vie ! En voici la preuve.

Désormais, mariage rime avec divorce, les deux font la paire, et ce serait dommage de ne pas faire partager son bonheur dans un cas comme dans l’autre. Car pour se séparer, il faut aussi être deux ! Perdre sa moitié, une expérience à (faire) partager ?

[1] Lire : http://www.elle.fr/Love-Sexe/Mon-mec-et-moi/Articles/Selfiedivorce-le-phenomene-viral-des-divorces-heureux-2992659

Votre couple est-il crédible ? Par Solenne Albert

Dans une publication récente de la Réserve Fédérale américaine, trois économistes s’intéressent au lien qui existe entre les relations de couple « sérieuses » et les scores de crédit des consommateurs.

Plus précisément, sur les liens entre le credit score, le score de crédit, et la longévité d’un couple. En effet, aux Etats-Unis, le credit score est une note à trois chiffres attribuée à tous les Américains. Elle est censée refléter la capacité de chacun à payer ses factures et rembourser ses dettes. Plus le chiffre est élevé, plus la personne est considérée comme une personne fiable, capable de tenir ses engagements. Si le credit score est faible, l’interlocuteur pensera qu’il a affaire à un mauvais payeur. Cet indicateur est donc vital dans la vie quotidienne puisqu’il détermine le taux de chaque crédit.

Or, selon la banque centrale Américaine, qui effectue une corrélation « scientifique » entre la solvabilité d’un couple et sa longévité ; le taux d’intérêt de votre crédit est un indicateur de la fiabilité de votre vie amoureuse ! « Les bons comptes font les vieux couples » sous-titre le journal « Les Échos » qui publie les conclusions de cette étude[1]. Plus le score est élevé pour l’ensemble du couple, plus la stabilité de la relation est forte… Par ailleurs, les chiffres de cette étude indiquent que les Américains ont tendance à rechercher quelqu’un qui a la même note de crédit qu’eux-mêmes. « Autrement dit, l’adage « les opposés s’attirent » ne marche guère en matière de crédit. » relaie un journaliste de BFM Business[2]. Si le score diffère trop, ils ont plus de chance de rompre. L’étude conclut que la note de crédit est un bon indicateur de la fiabilité d’une personne en règle générale.

Le rêve des statistiques et de l’évaluation, c’est de colmater le trou du désir, de la surprise, du non savoir. Qu’il serait doux de savoir à l’avance si cet homme tient parole, si cette femme est fidèle… Et d’éviter ainsi le ratage… Hélas ! – et heureusement pour la psychanalyse ! – rien ne peut prédire les conséquences d’une rencontre ! L’inconscient interprète de travers, et le désir se trompe tout le temps… « Nous ne viendrons jamais à bout du rapport entre ces parlêtres que nous sexuons du mâle et ces parlêtres que nous sexuons de la femme. Là les pédales sont radicalement perdues. C’est même ce qui spécifie l’être humain. Sur ce point, il n’y a aucune chance que ça réussisse jamais, c’est-à-dire que nous ayons la formule, une chose qui s’écrive scientifiquement.»[3]

[1] http://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/021392841031-votre-couple-va-t-il-durer-la-fed-a-la-reponse-1164137.php

[2] http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/cette-etude-de-la-fed-qui-va-interesser-votre-couple-921193.html

[3] Jacques Lacan, Le triomphe de la religion, Seuil, p.94

Fait divers en couple, par Luc Garcia

Il existe depuis toujours une rubrique de la presse régionale qui assure les ventes et polarise les regards : celle des faits divers. Cette rubrique traite quasi exclusivement des faits criminels et délictueux de la petite délinquance quotidienne où les voleurs, presque toujours, se font rattraper deux rues après leurs hésitants méfaits par une Gendarmerie à la botte ferme et aux aguets.

Cependant, un aperçu sur Google (mieux, un recensement via une Google Alerte) permet un constat supplémentaire : les faits divers qui impliquent des couples tiennent le pavé bien haut dans le top trois de ces évènements.

En réalité, ces faits-là font entendre le divers autrement : celui de la diversité. Et manifestement, rien de mieux que des affaires qui impliquent des couples pour ne pas être déçu en matière de pluriel, donc de singulier. Un criminel qui tue un bijoutier est un chenapan, un malotru, un hors-la-loi, appâté par le gain immédiat. Et s’il travaille pour un réseau, ses motivations sont vénales. Fermez le ban.

Mais, un couple qui tue, qui assassine, qui torture aussi, montre une facette que ne montre par le petit (ou même le grand) trafiquant de quartier. Les catégories usuelles (manque d’argent, envie du luxe, etc.) ne suffisent plus, ne fonctionnent pas, pour éclairer un crime commis en couple. Certes, à l’intérieur du couple, chacun décline son style propre. Il tient le couteau, elle bâillonne. Il ouvre le fourgon, elle conduit, etc. Mais on fera l’hypothèse qu’une condition, toujours, est nécessaire : qu’au-moins-un croie solidement à l’existence du rapport sexuel. Et ce n’est pas nécessairement celui qui tient le fusil qui y croit le plus.

C’est le ressort de cette croyance en ce qui n’existe pas qui rend les affaires criminelles impliquant des couples saisissantes – s’entend qu’on est saisi par. Par ceci notamment que cette croyance fait entrer la question du sexuel par la grande porte là où ailleurs elle est le plus souvent diluée.

« Comment vous vous êtes-vous rencontrés ? », par Omaïra Meseguer

Qui a échappé à cette question récurrente? Face à l’assemblée (parents, enfants, amis…) d’abord silence, parfois embarras, puis, accord ou désaccord. Deux versions, et toujours l’attente d’une petite histoire à se mettre sous la dent. Encore mieux si elle est croustillante. Elle peut être romancée, drôle ou décevante. En quelques mots, les deux interrogés broderont autour du mystère de leur rencontre. Un article paru récemment dans le Journal Libération a attiré mon attention : « Sites de rencontre : pourquoi tant de honte ? »[1] D’après l’article, la banalisation des rencontres sur Internet ne suffit pas à effacer un sentiment de honte chez les utilisateurs ayant « trouvé le petit pot à [leur] couvercle »[2] dans un des nombreux sites sur le marché.

« On dira qu’on s’est rencontré dans un musée – dans un bar – chez des amis communs »[3] c’est la formule à l’emporte-pièce proposée par les sites pour aider les couples à sortir du malaise. Honte et mensonge vont de pair. Côté femmes, c’est « l’humiliation ». Côte mâle, le risque d’« écorner l’image du mec qui assure ». Jusque là c’est du classique. L’imaginaire amoureux bouleversé en Amérique résisterait-il dans la vieille Europe ? Honte de bafouer le trépied mythique de l’amour, dit l’experte[4] : Le hasard, l’amour aveugle et la noblesse du sentiment amoureux, on y tient ? « La fiction qui par excellence supplée à ce qui n’existe pas, c’est l’amour »[5] nous dit Jacques-Alain Miller. Honteux du manque de fiction ?

[1] http://next.liberation.fr/culture-next/2015/10/01/sites-de-rencontres-pourquoi-tant-de-honte_1394233

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] http://www.liberation.fr/ecrans/2013/05/02/rencontres-les-sites-ont-tendance-a-decupler-nos-nevroses_953235

[5] Miller, J-A, « L’Un tout seul », séance du 23 mars 2011.

Faire couple avec un cerveau cryogénisé, par Jean-Charles Troadec

Le cancer a frappé Kim à l’âge de 23 ans.1 Mais elle avait décidé de confier son cerveau à la science afin de le conserver par le froid, en espérant pouvoir « revivre » un jour grâce aux nouvelles technologies du futur. Il revient maintenant à son ami Josh de la suivre, toute sa vie, dans ce projet de congélation de son cerveau. Au-delà d’un pari sur l’avenir de la science, c’est avant tout une opération signifiante. S’exprime ici le fantasme d’un amour éternel et absolu, en-dehors du temps. Mais que deviendrait leur amour, sans le support du corps, lieu de la jouissance ?

Kim était étudiante en neurosciences cognitives. Josh en sciences politiques. Kim a étudié Ray Kurzweil, chercheur en Intelligence Artificielle et tête pensante de Google. Ce dernier affirme que lorsque Kim et Josh auront atteint leurs 50 ans, des nanoparticules intelligentes injectés dans le système sanguin, seront capables de scanner le cerveau et de télécharger ses données. Lui-même, avait annoncé récemment collecter des informations sur son père en attendant le couplage futur de la cybernétique et de la génétique afin de le ressusciter.2

Cependant, un ordinateur, fût-il programmé avec les données d’un cerveau, deviendrait-il pour autant un « corps parlant », support de l’amour ? L’imaginaire n’a-t-il pas sa juste place dans l’amour par le biais de « l’a-natomie »3  — avec ce petit a, que Lacan qualifie en 1973 de « semblant d’être » et qui « semble nous donner le support de l’être » ?4

  1. Harmon, A., «A Dying Young Woman’s Hope in Cryonics and a Future » in The New York Times, sept 12 2015, disponible sur internet : http://www.nytimes.com/2015/09/13/us/cancer-immortality-cryogenics.html?smid=nytcore-iphone-share&smprod=nytcore-iphone&_r=0
  2. Lequeux, E., « Nouvelle ère, nouvel art », Le Monde, vendredi 28 novembre 2014.

3. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Le Seuil, Paris, 197

Couples : le test IKEA, par Valentine Dechambre

La presse nationale s’est largement faite l’écho[1] récemment d’une étude menée par le mensuel américain The Atlantic sur un étonnant phénomène: faire ses courses en couple chez IKEA, la célèbre enseigne suédoise de meubles à monter soi-même, engendrerait la zizanie dans les couples. Plus étonnant encore : pour certains, l’expérience servirait à vérifier l’incompatibilité de leur couple. La journaliste du mensuel américain Corinne Purtill a fait appel à des psychologues comportementalistes pour comprendre cet effet IKEA briseur et évaluateur de couple. Ainsi, d’après M. Chou Chaffin, basée à Londres  «les couples ont tendance à extrapoler les petits conflits qui naissent en faisant les courses ou en montant les meubles et à se dire que, tout compte fait, ils ne sont peut-être pas faits l’un pour l’autre.» D’autres psychologues se penchent sur les effets de la frustration occasionnée par le montage des meubles, pas si aisé que la marque l’affirme… Selon S. Stanley, professeur de psychologie à l’université de Denver « L’assemblage des planches peut carrément prendre des tournures de lutte de pouvoir »… Face à l’ampleur du phénomène, IKEA édite cette année un catalogue en « Guide de sagesse moderne » pour tenter de recoller les morceaux… Pas sûr que cela suffise à réenchanter les ménages ! Il semble que quelque chose de plus structural soit ici en jeu. On se souvient de la campagne publicitaire, survitaminée, que la marque lançait pour fêter ses trente ans. NJUT ! (prononcez Niout !) clamait-elle, ce qui signifie: « Jouissez ! ». Trois films TV de trente secondes déclinaient l’impératif dans de surprenants couples sémantiques, sensés promettre le bonheur dans les ménages : « Njut ! dans 27m2 », « Njut ! en cage », « Njut ! en chambre ».

Lacan, au début du séminaire Encore[2], fait de l’impératif de jouissance le corrélat de la castration. C’est Achille qui court après la tortue sans jamais parvenir à la rejoindre.   Le surmoi exige l’infinitude d’une course qui jamais n’atteint son but tout en en maintenant le leurre…

CQFD : jamais un achat IKEA n’abolira la castration !

[1] http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/09/21/comment-ikea-se-transforme-en-cauchemar-pour-les-couples/

[2] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 13.

Faire trouple, c’est légal, par Silvia Elena Tendlarz De Lacan Quotidien

Un fait sans précédent s’est produit le 23 avril 2015 en Argentine : l’état civil de la province de La Plata, Buenos Aires, a autorisé une « triple filiation », en l’occurrence celle de deux mères et d’un père[1]. Valeria et Susana se sont mariées en 2012, selon la loi du « mariage égalitaire » en vigueur en Argentine ; Hernán était un ami du couple. Antonio, maintenant âgé d’un an, est né par procréation assistée, pratiquée par l’une des deux femmes qui est médecin.

Actuellement en grande expansion, la coparentalité – définie comme un accord pour avoir un enfant en commun entre personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles, ne formant pas couple – implique l’inscription légale de deux personnes comme parents d’un enfant. La configuration de liens parentaux multiples existe depuis longtemps dans les cas de recours à un donneur. La nouveauté, c’est l’inscription légale reconnaissant ce type de famille élargie à trois parents.

Dans la législation argentine, on ne peut avoir plus de deux liens de filiation, quelle que soit la nature de celle-ci : une mère et un père, mariés ou pas, deux mères ou deux pères si elles/ils sont uni(e)s par le mariage. Par mariage, un homme ou une femme peuvent devenir parent légal en tant que conjoint – qu’ils soient homosexuels ou non.

Si la mère est celle qui en passe par l’accouchement, le père – qui peut être uni par une alliance amoureuse ou légale avec la mère, ou ne l’être pas – le devient soit par une reconnaissance de paternité, soit par une analyse d’ADN requise par la justice. Dans ce dernier cas, le critère biologique ou génétique de la filiation prévaut légalement sur le lien du couple.

Avant le « mariage égalitaire », les couples homosexuels pouvaient contracter une union civile en déclarant leur relation de couple à l’état civil, ce qui leur octroyait une série de droits et d’obligations, mais ne leur offrait aucune possibilité de coparentalité. Le mariage entre personnes de même sexe a évidemment modifié cet état de fait, mais maintenait le nombre de parents à deux. Comment cette coparentalité a-t-elle pu alors se réaliser à trois ?

Les législations internationales imposent en général l’anonymat dans le cadre de la donation de gamètes ; le donneur de sperme signe une renonciation au droit de reconnaissance de sa filiation avec un enfant conçu par procréation assistée.

Dans le cas ici évoqué, Hernán a accepté d’être le donneur sans pour autant renoncer à son droit de devenir père, puisqu’il voulait l’être et souhaitait participer à l’éducation de l’enfant, les deux mères étant d’accord. Ainsi se trouvent réunies deux conditions légales rendant possible la triple filiation. Premièrement, les deux femmes sont mariées, l’une est mère car elle a accouché, l’autre l’est aussi en tant que conjointe. Deuxièmement, l’homme dont le sperme a permis la conception de l’enfant n’ayant pas signé de renoncement à la reconnaissance de paternité, contrairement à ce qui est habituellement établi par les établissements pratiquant la donation de sperme, est donc père par filiation biologique.

Les autorités provinciales ont édicté une résolution spéciale pour inscrire l’enfant sous trois noms, ceci malgré l’absence d’antécédents légaux. Elles se sont appuyées sur le fait que la « réalité familiale » mérite la protection, la tutelle et l’abri de l’État. Le père, au même titre que les deux mères, aura des droits et des devoirs relatifs aux soins et à l’entretien, à l’héritage, aux voyages à l’extérieur et autres questions.

« Nous configurons un nouveau modèle de famille », a affirmé l’une des deux femmes. L’extrait de naissance d’Antonio va certainement constituer un antécédent légal pour les nouvelles familles du XXIe siècle, basé sur ce qu’on appelle la « volonté de procréation » du couple et du donneur. Le lien amoureux des deux femmes et le désir d’enfant de ces trois sujets a été pris en compte dans la reconnaissance d’une famille, c’est-à-dire que l’alliance et le lignage interviennent sous une forme jusqu’à présent inédite. Il est ainsi mis en évidence, comme l’affirme Éric Laurent, que c’est l’enfant qui distribue dans notre monde contemporain les places de mère et de père et qu’il est, sans nul doute, le centre de ces nouvelles configurations familiales[2].

Traduit de l’espagnol par Anne Goalabré

[1] Lire l’intégralité de l’article dans Lacan Quotidien 508 : http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2015/05/LQ508.pdf

[2] Cf. Laurent É., « L’enfant à l’envers des familles », La Cause freudienne, n° 65, Navarin, 2007, p. 49.

Le couple en couplets Par Christine Maugin

Roméo et Juliette, revisité par Grand Corps Malade [1], voilà une belle traduction, actualisée et d’actualité. Même si Shakespeare avait écrit une fin plus triste, ne laissant pas vivre cet amour dit impossible, ces Roméo et Juliette ne se laissent pas freiner par les interdits parentaux. L’amour, dans sa dimension où le désir donne des ailes et permet l’invention, l’ouverture des possibles, donne le courage de laisser vivre leur liaison.

« Mais Juliette et Roméo changent l’histoire et se tirent

À croire qu’ils s’aiment plus à la vie qu’à la mort

Pas de fiole de cyanure, n’en déplaise à Shakespeare

Car l’amour a ses horizons que les poisons ignorent. […]

« Alors ils mentent à leurs familles, ils s’organisent comme des pros,

S’il n’y a pas de lieux pour leur amour, ils se fabriquent un décor

Ils s’aiment au cinéma, chez des amis, dans le métro

Car l’amour a ses maisons que les darons ignorent »

 

Tout autre est la version du couple dans « Brandt Rapsodie » de Benjamin Biolay [2]. Alors que le couple y est décrit comme enflammé, passionné dans les premiers instants …

« Il faut qu’on se revoit.

Tu sais depuis mardi j’ai beaucoup pensé à toi.

J’ai passé une nuit délicieuse même si j’ai un peu la migraine.

Tu es belle quand tu es odieuse…

Parce que je t’aime, parce que tu me rends heureux.

Parce que des fleurs dans une cuisine c’est joli. ».

…l’annonce de l’arrivée de l’enfant fait tourner l’affaire vers une fin programmée. À partir des objets partagés, les choses se gâtent, deviennent plus fades.

« Hier soir j’ai oublié de te parler d’un truc important, est-ce que tu peux m’appeler ? Dès que tu te réveilles à n’importe quel moment (important mais pas grave). […]

Mon amour ne m’attend pas ce soir, j’ai pas mal de boulot, je risque de rentrer tard. Je crois qu’il doit rester une demie pizza quelque part, mais vérifie la date sur la boîte. […]

À payer: EDF/Orange/Abonnement Canal. […] Je trouve plus le chéquier c’est toi qui l’as, non ? Si oui mets-le en évidence dans le salon. »

Pour finir, inexorablement par une séparation du couple – comme les Rita Mitsouko [3] l’avaient chanté précédemment « les histoires d’amour finissent mal en général » -.

« Je te rappelle que tu as un fils qui va à l’école tous les matins et qui aimerait bien prendre son petit déjeuner avec son père de temps en temps. Salut.

La visite est à 16h, il y a encore plein de trucs à toi dans le bureau du fond, tu veux sans doute les récupérer ? »

Maître Gims [4], quant à lui, repère qu’aimer n’est pas toujours partagé mais réciproque, comme Lacan nous l’enseigne, et pose la question de ce que l’on aime en l’autre :

« J’étais censé t’aimer, j’ai cligné des yeux, tu n’étais plus la même … tu me trouvais ennuyeux si je t’aimais à ta manière »

Aimer, être aimé, se faire aimer, l’éternelle ritournelle où deux se lient mais se heurtent à l’impossible du rapport sexuel.

  1. Grand Corps Malade, « Roméo kiffe Juliette », https://youtu.be/RcxRMikZrbY
  2. Benjamin Biolay, « Brandt Rapsodie », https://youtu.be/_mdhpDc4zvM
  3. Rita Mitsouko, « Les Histoires d’A », https://youtu.be/PJs9Ac6CTuM
  4. Maître Gims, « Est-ce que tu m’aimes ?», https://youtu.be/6TpyRE_juyA

Living apart together Par Camilo Ramirez

Sous le titre « Couple : ils s’aiment mais vivent séparément »[1], L’Express nous apprend, données récentes de l’Insee à l’appui, que 2,8 millions de Français déclarant vivre en couple, préfèrent naviguer entre deux chez-soi plutôt que de partager un douillet chez-nous. Voilà un dispositif hypermoderne qui semble mettre en acte, à sa manière, cet écart de structure que Lacan faisait valoir avec humour, même pour les couples les plus collants : « Les hommes et les femmes – on peut aussi un peu rigoler –, ils sont ensemble eux aussi. Ça ne les empêche pas d’être chacun de leur côté. » [2] .

La sociologue Laura Merla[3] a épinglé cette nouvelle forme de faire couple ayant le vent en poupe, sous les signifiants « couples non-cohabitants » ou « living apart together ». Faut-il lire dans ce nouvel arrangement de la vie amoureuse la prévalence de la culture de soi, une revendication des espaces de jouissance privés, la crainte de reproduire des échecs ou encore le refus de consentir aux contraintes et autres automatons peu libidinaux du partage quotidien ?

Pas seulement. Ayant souvent éprouvé précédemment, en chair en os, le délitement des idéaux fusionnels et parcouru à perdre haleine les étendues du malentendu et de l’inexistence du rapport sexuel, ces couples ont envie de parier sur des termes qui ne sont pas étrangers à la psychanalyse : réintroduction de la fonction du manque, réveil autour de l’impossible conjonction du deux dans l’Un, priorité au désir, celui de se retrouver pour être ensemble autant qu’on veut, quand on veut…

Ce n’est pas prendre trop de risques que d’avancer que ceux qui s’aventurent dans ce semblant novateur, en voulant traiter intelligemment l’absence de prescription pour faire couple, ne manqueront pas de se frotter à ce qui, par petites doses ou au jour le jour, fait symptôme, invitant chaque partenaire à répondre du réel le concernant dans cet extime chez-soi qui n’est jamais un chez-nous, et qui a pour nom l’inconscient.

[1] Par Leslie Rezzoug, publié le 31/08/2015 dans l’Express.fr.

[2] Lacan, J. Le Séminaire, Livre XIX, … Ou pire, Paris, édition du

Seuil

[3] Aurore F. et Merla L. Distances et Liens, L’Harmattan, Paris, 2014.

Faire couple avec un chapeau Par François Ansermet

 

Oliver Sacks est mort à New York le 30 août 2015 des suites d’un mélanome oculaire avec des métastases hépatiques. Dans The New York Times du 19 février 2015, il avait annoncé sa situation sous le titre « My own life »[1] – le même que celui donné par David Hume à sa courte autobiographie testamentaire rédigée en un seul jour d’avril 1776. C’est déjà Hume qu’il avait cité à propos du Marin perdu, ce patient « prisonnier d’un moment unique de son existence… avec un fossé… d’oublis tout autour »[2]. Cet homme, pour lequel le temps s’est arrêté, ne pourra jamais dire comme Sacks ce qu’il a goûté de la vie avant sa maladie

Mais il ne s’agit pas de comparer. Pour Sacks d’ailleurs – qui revendiquait, non sans humour, pour lui même, le record de la plus longue psychanalyse en cours (45 ans) –, aucun patient ne ressemble à un autre. Chacun est unique, différent. Il sait les rencontrer au-delà de leur déficit, s’intéressant plutôt aux bizarreries qui les affectent, aux traits de singularité qui les caractérisent. Comme le Dr P., qui souffre d’une agnosie visuelle, prenant des objets pour des visages et des visages pour des objets, ce qui lui fait attraper la tête de sa femme lorsqu’il veut saisir son chapeau.

Ce qu’il en déduit, c’est une série de non-rapports : pas de superposition entre structure et fonction, pas de traduction d’un registre à l’autre, pas d’analogie – ces dimensions ne font pas couple, contrairement à ce que veulent prétendre les sciences cognitives actuelles qui selon Sacks « souffrent d’une agnosie fondamentale analogue de celle du Dr P »[3].

Sacks laisse volontairement irrésolue la question de ce que l’on peut inférer d’un champ à l’autre, rejoignant d’une certaine manière l’assertion stupéfiante de Claude Bernard, qui fait d’ailleurs aussi référence à la musique, si présente dans l’œuvre de Sacks : « On ne ramènera jamais les manifestations de notre âme aux propriétés brutes des appareils nerveux, pas plus qu’on ne comprendra de suaves mélodies par les seules propriétés du bois ou des cordes du violon qui sont nécessaires pour les exprimer »[4].

 

[1] http://www.nytimes.com/2015/02/19/opinion/oliver-sacks-on-learning-he-has-terminal-cancer.html?_r=0

[2] Oliver Sacks. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Point, Seuil, Paris, 1988, p.48

[3] Ibid, p.38

[4] Claude Bernard, Lettres beaujolaises, Villefranche en Beaujolais, Editions du Cuvier, 1950 (Lettre à Mme Raffalovich)