Cybercouples

Faire couple via le numérique (les e-lettres d’amour via mails, textos, etc, les sites de rencontres, les nombreux forums et réseaux thématiques, etc…)

Faire couple avec l’objet support du numérique, l’i-pad, l’i-phone ou encore la voix de son OS conçu par le personnage principal du film « Her » (2013) de Spike Jonze incarné par Joachim Phoenix, lequel s’est doté d’un logiciel, une voix de femme, celle de Scarlett Johansson avec laquelle il converse et dont il tombe amoureux…de la voix !

Dominique Pasco

Tribulations sur un site de rencontre

 

Mode d’emploi pour geek (mais pas que…)

Premier pas

Faire couple, c’est éventuellement se rencontrer. Dès lors, soyons contemporains, connectons-nous à un site de rencontre.

Rien à voir avec les agences matrimoniales de jadis. Aujourd’hui, ça n’a plus rien d’extraordinaire, c’est fun, ça clignote rose-bonbon. Un site a choisi la carte de l’humour. Son appellation est en soi tout un programme et sonne comme une illustration du Girl Power. L’homme est ici un produit, il se présente sous l’étiquette « Description du produit », tandis qu’il décrira son idéal féminin sous l’écriteau « Shopping list ».

L’humble mâle ne pourra entrer en contact avec une demoiselle que si celle-ci l’y autorise. Pour cela, il devra cliquer sur le gros bouton rose « Charmer ».

Et patientera. En visitant d’autres profils (une description, 8 photos)…

Ou en « charmant » (10 charmes possibles par jour inclus dans le tarif de base)…

La demoiselle dispose de techniques d’approche plus élaborées : ouvrir sa messagerie sans mot dire, envoyer un message, mettre monsieur dans son… panier de courses, lui proposer un kidnapping volontaire (s’il y consent, le kidnappé ne pourra plus « charmer » pendant les 24 heures).

Last but not least, c’est gratuit pour elle, pas pour lui.

Le succès de l’endroit ne se dément pas auprès des 20-40.

Cœur de cible : les trentenaires. Plus on grimpe dans la quarantaine, plus ces dames doivent envisager de changer de site : l’homme s’y raréfie. Du coup, les délaissées se rabattent sur les jeunes quarantenaires, lesquels n’ont d’yeux que pour les trentenaires, et découvrent que la cinquantaine les rattrape plus vite que prévu (car ces dames sont les plus proactives en matière de panier, de kidnapping, etc.)

Pour certains messieurs peu au fait de leur âge réel, un premier week-end sur ce site ne se traverse pas sans un léger traumatisme…

Comme il se doit, ce site est truffé de mouchards : toute visite sur votre profil vous est aussitôt signalée, votre présence est dénoncée par un clignotant rose, s’affiche aussi votre nombre de messages échangés, de charmes reçus/envoyés, de paniers engrangés.

Et toute une comptabilité mystérieuse vous attribue des points, des badges, des brevets (Taupe Modèle, Shoppeuse…)

Attention particulière pour ces demoiselles : la rubrique « Rivales », qui les informe des minois en orbite autour du produit convoité. Rien de tel chez ces messieurs, qui sont d’ailleurs, comparés à leurs homologues féminines, très peu prolixes sur eux-mêmes.

Il n’est pas facile être femme en ces lieux : il faut composer avec, je cite « les faux profils, les trop beaux, les pas libres, les gros lourds, les obsédés du sexe » sans compter « la vacuité des propos, ponctués d’innombrables LOL, mdr, ptr, assaisonnés d’une jaunisse de smileys ».

Les photos de ces demoiselles parlent beaucoup du rapport à leur corps : soit il en est totalement absent (juste une tête, une âme), soit il n’est que postures (selfies de sylphides). Ou encore, photo et description se contredisent (une prétendue « pulpeuse » arbore la taille mannequin…)

Au final, le moment auquel beaucoup ça coince, c’est la rencontre. Dans la vraie vie.

Verbatim (après de longs échanges) : « Je ne sais pas… c’est difficile de rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas, enfin… seulement en virtuel ». Le voilà, le grand absent, ce diffuseur de personnalité que texte et photo peinent à traduire.

Si les mots dévoilent, ils ne s’incarnent durablement qu’au travers du corps. Comme quoi, ce corps n’est pas seulement une affaire de physique… Et la rencontre, loin de se suffire de mots.

Maxence Roland

Second pas

D’abord, la rapidité de la rencontre : inscription sur le site un samedi, premier rendez-vous galant le dimanche, premier rendez-vous sexuel le jeudi.

Mon corps a joui, mais mon esprit, dubitatif, s’interrogeait sur la présence incongrue de cet inconnu au fond de mon lit, un inconnu sympathique, au demeurant, avec qui j’avais eu plaisir à converser.

Au troisième rendez-vous, l’inconnu me dit qu’au premier rendez-vous, il avait pensé que j’étais une fille coincée, parce qu’on ne s’était pas embrassés. C’est tout de même un drôle de monde que celui où l’on passe pour une fille coincée si l’on ne roule pas une pelle au premier rendez-vous…

C’est très pragmatique comme type de rencontre, simplifié, accéléré : on sait pourquoi on est là. Mais on perd en charme ce qu’on gagne en efficacité. Le charme, c’est le hasard, la surprise, l’attente, l’espérance, l’incertitude. Et la lenteur.

J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit sur ma rencontre avec un autre homme, et il illustre exactement ce qui précède :

« La première fois qu’elle le vit, elle le trouva franchement désagréable. Séduisant, mais arrogant. Lui, de son côté, ne semblait même pas s’être aperçu de son existence. Ils passèrent ainsi de longs mois à se croiser et à s’ignorer. Mais plus elle le croisait, moins elle pouvait l’ignorer.

Un jour, alors qu’elle parlait avec une de ses amies des hommes intéressants qu’elles croisaient chaque jour sur leur lieu de travail, elle le cita, mais pour ajouter aussitôt qu’elle le trouvait déplaisant. L’amie le lui répéta : il s’aperçut enfin de son existence. Plus tard, elle réaliserait qu’elle avait peut-être mis en œuvre, inconsciemment, une stratégie efficace pour qu’il s’intéressât à elle : piquer la vanité pour éveiller la curiosité. »

En toute transparence ? par Daphné Leimann

Le robot Mother, un partenaire omniscient et sans limites.

« Faire couple » avec un robot ? Telle est la proposition faite par la campagne promotionnelle du robot Mother[1] présenté et primé en janvier 2014 lors d’un salon consacré à la haute technologie[2]. Mother est polyvalent autant qu’omniscient, comme l’indique le bandeau promotionnel : « Mother knows everything »[3]. En effet, l’objet dispose de motions cookies définis comme des capteurs fins et légers assurant, selon leur emplacement, toute une série de surveillances. Par exemple, l’application Walk mesure les calories brûlées dans la journée, Expresso comptabilise le nombre de cafés distribués par la machine et Drink envoie des rappels pour veiller à se réhydrater. Le site spécialisé humanoïdes décline les multiples effets – alerter, mesurer, surveiller – à attendre de cet appareillage, et les condense dans une formule pas sans résonance avec la version mère-crocodile de Lacan : « Mother ne connaît pas de limite et c’est à son utilisateur de déterminer ce qu’il veut en faire ».

Faire couple avec Mother prend donc la forme de l’expérience d’un monde sans parole ouvrant sur un réel, au sens du « réel sans loi » dont parle Lacan, laissant le sujet disparaître sous les injonctions illimitées de Mother. Car si le sujet a certes le pouvoir de dire non, il est néanmoins branché sur un partenaire aux propositions sans limites.

Et s’il ouvre bien sur un monde sans limites et sans parole, Mother dessine aussi un monde sans intimité. En effet, le lien à Mother témoigne du refus de l’intime tel que Gérard Wajcman l’aborde : « l’intime est le lieu où le sujet se fait énigme, où se manifeste sa part d’ombre »[4]. Par cette manière de faire couple, il s’agit de nier l’opacité que chacun rencontre en lui-même pour lui opposer un idéal de transparence. Le robot donc prend place dans la catégorie des « technologies du regard », partageant « le mot d’ordre de l’idéologie scientiste : à bas l’ombre ! »[5]

[1] Ce texte reprend un point abordé dans l’article « Les robots ou la haine de l’ombre » paru dans Le diable probablement, n° 11, Paris, Verdier, 2014.

[2] Le CES-Consumer Electronic show, qui s’est tenu à Las Vegas.

[3] Cité sur le site : http://www.humanoides.fr/2014/01/06/le-robot-mother-veille-sur-vous-et-vos-proches

[4] Gérard Wajcman, L’oeil absolu, Paris, Denoël, 2010, p. 45.

[5] Ibid.

Parle avec « elle » par Sylvette Perazzi

Her, c’est « elle » dans sa forme objectale. C’est la voix du système d’exploitation « de compagnie » que, dans ce film de Spyke Jonze[1], Théodore achète pour meubler sa solitude. Cette voix n’a rien de métallique et encore moins de mécanique, puisque c’est celle de la très sexy Scarlett Johansson.

Dès qu’elle se nomme Samantha « parce qu’elle aime cette sonorité », elle se rapproche de « She » – elle comme sujet. Même si elle indique qu’elle l’a trouvé en lisant en 2/100e de seconde les 180 000 noms de « Comment appeler son bébé ? »

Avec ce couple dissociant radicalement le corps de l’objet, on assiste à une transposition inversée et actualisée de « La voix humaine » de Jean Cocteau. Berthe Bovy, seule en scène, y criait son amour désespéré à un partenaire présent uniquement par téléphone.

La fonction du partenaire est programmée en trois questions par le responsable du système. Une première, « Êtes-vous sociable ou anti-sociable ? », dont il n’écoute quasiment pas la réponse, mais plutôt le son de la voix qu’il trouve hésitante. Puis : « Voulez-vous que votre système ait une voix masculine ou féminine ? » Là, Théodore n’hésite pas longtemps. Enfin : « Comment décririez-vous votre relation avec votre mère ? » Théodore confie alors que lorsqu’il tentait de lui parler de lui, elle ramenait tout à elle.

Le programmateur n’en demande pas plus et lui concocte la partenaire idéale de son fantasme : un objet voix qui l’écoute et s’intéresse uniquement à lui.

Le discours amoureux se met alors en place entre Samantha, dont on oublie très vite qu’elle est virtuelle, et le personnage incarné par Joaquin Phoenix. Au sein de ce couple d’un nouveau genre des embrouilles surgissent, la jalousie fait son apparition, comme dans les autres couples…

L’acteur y est d’une grâce et d’une tendresse désarmante ; son métier n’est-il pas d’écrire des lettres d’amour pour les humains de ce futur proche qui n’en ont plus le loisir ? Mais est-il vraiment amoureux ? Oui, si l’on s’en tient à une définition que donne de l’amour Jacques-Alain Miller : « Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. » [2]

Toutefois, alors que le plaisir onaniste est très présent, la rencontre des corps s’avère impossible avec l’être de chair et de sang envoyé pour incarner la voix. « Je ne la connais pas » dit Théodore, avouant par là qu’il pensait « connaître » Samantha, l’objet a de son fantasme mais aussi celle à qui il suppose un savoir sur lui (« Comme tu me connais ! », dit-il lors de leur premier échange).

De fait, Théodore s’accommode plutôt bien de la situation, et c’est Samantha, programmée pour une autre rencontre, qui le quittera, le laissant terriblement malheureux.

Le film, qui débutait par un monologue de notre héros en une lettre d’amour écrite par lui à la place d’une autre, s’achève sur sa présence sur le toit de leur immeuble avec sa voisine, tous deux regardant ensemble dans la même direction… Une autre image du couple, beaucoup plus classique celle-là.

[1] Her est un film réalisé par Spike Jonze avec Joaquin Phoenix, (2013),

[2] Miller J.-A., « On aime celui qui répond à notre question : « Qui suis-je ? » », Entretien avec Hélène Fresnel, Psychologies Magazine, n° 278, octobre 2008.

Partenaire sur mesure par Sylvie Goumet

Invisible Boyfriend (qui existe aussi sur le mode Girlfriend) est une application mise sur le marché américain cette année et pourrait gagner les côtes européennes dès l’été prochain. Elle ne consiste pas, contrairement à ce dont certain(e)s pourraient rêver, à faire disparaître les partenaires encombrants mais à se faire accompagner virtuellement par un qui n’existe pas.

Projection de tous les fantasmes, cette application permet de créer le profil idéal ; l’utilisateur peut tout choisir : prénom, photo, personnalité, profession. Ce partenaire de substitution envoie SMS, messages vocaux, lettres d’amour, fleurs et petits cadeaux… Un partenaire idéal donc, qui se rappelle même les conditions rêvées d’une rencontre qui n’a jamais eu lieu mais que l’utilisateur aura pris soin de renseigner sur la fiche initiale. Pourtant, l’application a ses limites : une journaliste du Time Magazine, Charlotte Alter, qui a testé l’application, s’est étonnée de n’avoir pu soutenir une conversation sérieuse avec l’homme qu’elle a créé de toutes pièces . Sans doute s’est-elle prise au jeu malgré l’inexistence avérée de son partenaire idéal…

Il faut bien croire que ce simulacre a son usage puisqu’en deux mois, plus de 50 000 utilisateurs s’en sont emparés aux États-Unis. De quoi s’agit-il ? De cacher son célibat en jouant du subterfuge. Mais pourquoi cacher son célibat ? Selon le créateur de cette application, Matthew Homann, l’idée est née de son embarras personnel : « À cette époque, j’étais sur le point de divorcer. Au boulot, j’étais sous pression. On me faisait comprendre qu’être célibataire était mal perçu. Et puis mes parents me demandaient s’ils devaient garder une place pour ma femme à Thanksgiving… » Il s’agissait donc pour lui de préserver un statut social conformiste et de couper court aux intrusions parentales dans sa vie privée.
Selon les premières études, certains cherchent quelqu’un avec qui discuter car, au bout du fil, un salarié, voire plusieurs, se relaient pour échanger avec l’abonné. Il faut croire que l’exigence de crédibilité du faux amoureux est plus convaincante que celle des vrais candidats sur les sites de rencontres. Pour d’autres, le professionnalisme des interlocuteurs semble en faire des partenaires idéaux pour tester une technique d’approche et de séduction.
Enfin, l’application est vivement recommandée à toutes celles et ceux qui ne supportent plus l’insistance de leurs amis à vouloir les caser ou encore qui veulent convaincre les autres de leur orientation sexuelle.
Faire croire à l’autre que dans son désert amoureux se loge une oasis inaccessible aux intrus, est-ce une façon de jouer de la transparence, du tout-dire, pour restaurer l’illusion de préserver un peu d’intimité ? Ce partenaire sur mesure pourrait tout autant n’être qu’un voile discret masquant la jouissance du célibat.