Cybercouples

Faire couple via le numérique (les e-lettres d’amour via mails, textos, etc, les sites de rencontres, les nombreux forums et réseaux thématiques, etc…)

Faire couple avec l’objet support du numérique, l’i-pad, l’i-phone ou encore la voix de son OS conçu par le personnage principal du film « Her » (2013) de Spike Jonze incarné par Joachim Phoenix, lequel s’est doté d’un logiciel, une voix de femme, celle de Scarlett Johansson avec laquelle il converse et dont il tombe amoureux…de la voix !

Dominique Pasco

« Internet est plein du corps ! », rencontre avec Xavier De La Porte, rédacteur en chef de Rue 89

Qu’est ce que « faire couple » vous évoque ?

Cela évoque une relation durable sur la base d’un lien amoureux entre deux personnes, qui repose sur des critères plus ou moins discutés comme la fidélité, l’exclusivité, la priorité.

Je n’emploierais pas ce terme pour parler d’autre chose que d’amants, sauf peut-être pour les enfants : je pense que je suis amoureux de mes enfants, je n’en suis pas amoureux sexuellement et je n’excuse pas du tout les conduites incestueuses, mais je peux être ému, énervé, jaloux. D’ailleurs il n’y a pas tellement d’êtres dont on aime la peau hormis ses amoureuses et ses enfants. Et j’ai du mal à imaginer qu’on puisse faire couple avec un objet, un animal, une pratique artistique.

En quoi et comment l’arrivée du numérique a-t-il modifié le lien amoureux ?

Pour aborder ce sujet, je me méfie des analyses « macro » à l’échelle d’une génération, on en apprend bien plus en évoquant avec les gens leur rapport singulier au numérique ou en lisant « Vie de baise » que nous publions sur Rue 89. Les applis et les usages des applis évoluent si vite et varient selon les lieux et les âges. La façon dont les nouvelles technologies comme le texto ou skype interviennent dans le rapport amoureux en dehors des sites de rencontre est aussi un sujet passionnant. Et puis, cela a bouleversé le champ des pratiques sexuelles, concernant la masturbation par exemple !

Aborder cette question relève donc d’une approche impressionniste : entre ville, province, grandes villes et petits villages, ce n’est pas la même chose.

Plutôt que les statistiques ou les grandes études de sondage ou de sociologie, il faut rencontrer les anthropologues, les ethnologues, les ethnographes, les « psy » dans leurs cabinets, les romanciers, les journalistes de terrain, etc.

En fait chaque appli s’approprie de manière différente par les usagers…

Dans le cas des rencontres, il y a les applis qui permettent d’aller droit au but, par exemple « JHBM (jeune homme bien monté) cherche plan ce soir à Périgueux ». La réponse c’est « PIC » (picture) et trois secondes après apparaissent trois photos : un cul, un sexe, un torse, puis l’heure et le lieu du rendez-vous. Ça a commencé avec les sites homos mais ça gagne du terrain chez les hétéros.

Pourtant, appli par appli, personne par personne, le moment de la rencontre amoureuse diffère de la question de la relation à distance, des plans sexes, du maintien d’une relation ou du jeu à l’intérieur d’un couple. En fait, le numérique fait émerger des choses qui ont toujours été là, mais qui tout à coup s’écrivent et il n’existe pas encore d’outils pour les analyser.

Cette masse de données ne permet pas de mieux comprendre l’amour.

Pour cela, il faut des poètes, des philosophes, des psychanalystes.

Les applis utilisées par les générations d’après 68 distinguent plus nettement le sexuel de la rencontre amoureuse, laquelle reste une affaire de hasard. Les critères de choix ordonnent, classent pour répondre à l’exigence informatique de constructions de bases de données. Comme le classement d’images reste difficile, cette classification se fait par les mots, ce qui oblige à donner des noms à tout. Par exemple, dans ce que l’on appelle « les tubes » pour classer les milliards de vidéos de sexe, les gens taguent et font des associations de mots de plus en plus compliquées. D’où l’appellation du site de « culture porn » en français : « le Tag parfait ».

Ces modalités numériques laissent-elles une place au hasard, à la surprise ? Car même si elles facilitent la mise en relation y compris sexuelle, dans la rencontre amoureuse quelque chose échappe…

Je le pense fondamentalement. Ça ne fait que repousser les questions, on parle de choses tellement fines ! Ces classements sont inopérants, mais il s’y invente de nouveaux codes langagiers ou de présentation de soi. Dans le cas de PIC dont je parlais tout à l’heure, le type a sélectionné ces trois photos comme présentation de lui-même: ce qu’il donne à voir c’est son torse, son cul et son sexe qui bande ! Ça m’amuse beaucoup, on pourrait mettre autre chose, non ?

Je lisais récemment Jane Austen, dans ces romans du XVIIIe aux sociétés ultra codifiées, les personnages font la même chose avec d’autres outils que ceux d’aujourd’hui. Une ethnologue, Elisabeth Schneider, a travaillé sur les pratiques scripturales des adolescents pendant deux ans et s’est intéressée à ce qu’elle a appelé le syndrome Cyrano. Il désigne le fait qu’on délègue l’écriture du texto amoureux à celui ou celle qui est le plus doué pour le faire. De toute les pratiques exégétiques, le texte du texto court, donc très allusif, a été ré-investi par l’épistolaire amoureux récemment, après avoir été quasiment épigrammatique. Alors que le mail d’amour ne marche pas très bien, les gens s’excusent d’envoyer des mots d’amour par mails comme si ce canal-là ne convenait pas.

C’est tout à fait juste : avec le portable il y a une évidence…

C’est un objet qu’on porte sur soi, il est dans la poche, c’est intime, et cette étude montre aussi que le texto remet la voix en circulation : on cherche toujours sur quel ton ça a été écrit. Elle raconte que deux jeunes-filles hésitaient entre un point et trois petits points pour terminer un texto, elles trouvaient qu’un point c’était trop assertif et trois petits points trop suggestif. Du coup elles ont mis deux points ! Comme ça le destinataire pouvait penser que c’était un point doublé ou trois petits points qui n’étaient pas allés jusqu’au bout. C’est une façon de remettre à l’autre l’interprétation, c’est magnifique !

Ces usages ré-interrogent le rapport à la langue, à l’interprétation et à ce qui s’écrit

On invente de nouvelles codifications, ce sont des petites normes qui changent extrêmement vite, parce que chaque appli les reconfigure. Il y a vingt ans, appeler quelqu’un sur son portable et avoir son numéro étaient signe de rapport intime. Aujourd’hui, c’est inversé. Auparavant, on se sentait le devoir de répondre quand son portable sonnait ; aujourd’hui, les jeunes ne répondent pas. Les codifications changent selon l’usage. Il faudrait un jour raconter ce que c’est que de réussir à faire se déshabiller devant skype pour la première fois quelqu’un qui ne l’a jamais fait, il faut des trésors de rhétorique ! Il faudra qu’un écrivain se penche sur le sujet !

Des couples vivant éloignés géographiquement témoignent avoir maintenu leur désir et leur lien sexuel via skype.

Via skype, les sextos, les textos coquins, sexys, ou carrément pornos, avec images ou sans images. Qu’est-ce que ça veut dire envoyer une photo érotique en terme de mise en scène, qu’est-ce-qui est montré et comment l’envoyer ? Choisir le texto ou par snapchat ? Sur snapchat, la photo disparaît au bout de quelques secondes. Envoyer une photo pose une question de confiance, celui ou celle qui la reçoit peut en faire ce qu’il ou elle veut : on connaît le revenge porn !

Il y a l’image que l’on voit, le texte que l’on lit, mais la voix que l’on écoute manque-t-elle ?

Non parce que les gens continuent à s’appeler, à se dire des choses même si chez les jeunes générations, l’usage de la voix diminue au profit du texto. Mais on a oublié les subtilités des pratiques antérieures par exemple, concernant la lettre amoureuse, le choix du papier était essentiel. Odeur, qualité du papier, pliure, etc. Tous ces signes matériels disaient l’importance de cette lettre-là. Tout ça a disparu mais on a ré-investit d’autres champs, créé de nouvelles complexités. Par exemple, l’usage des photos, de formules percutantes produisant un effet sur le corps, les smiley, les émoticônes, tout ce qui permet de donner un ton, parce que plus l’objet est froid, plus il faut lui donner du corps. Internet est plein du corps !

Et puis on a un rapport très physique à nos objets. C’est amusant de voir en réunion comment les gens touchent leur téléphone !

Certains font couple avec !

Oui, d’une certaine manière. La façon dont ils le regardent. Il y a ceux qui le déverrouillent avec le pouce, avec le majeur, de manière très sensuelle, ce sont des objets évidemment investis corporellement. 

Quoi de nouveau lié à l’usage de ces outils sur les modalités de faire-couple ?

Ce qui a changé tient au fait d’avoir beaucoup d’informations sur la personne qu’on rencontre, juste après l’avoir rencontrée, voire avant. Auparavant, ce n’était le cas que dans les rencontres arrangées, mais une fois le mariage arrangé disparu, on a vécu sur cette mythologie de la rencontre spontanée. Avoir une masse d’informations sur une personne c’est un retour en arrière…

Pour l’instant, chacun le fait selon sa maîtrise des outils. Mais l’avenir c’est ce que Google va proposer avec les lunettes : à partir d’une reconnaissance faciale, un portrait s’affichera. Ainsi, dans une soirée, chacun viendra avec son graphe social répertorié, et il n’aura plus qu’à classer, comme sur Facebook : en couple, célibataire, etc.

Il y a un coté ludique dans ces interfaces : ce sont des jeux où certains jouent, d’autres souffrent, comme dans un bal.

C’est intéressant de l’aborder ainsi, mais les applis fomentent le rêve de maîtriser le hasard de la rencontre comme dans la série Osmosis sur Arte.

Osmosis pose une question du point de vue de l’industriel qui réussirait à inventer le truc parfait : il s’agit de stratégies industrielles. Meetic par exemple vendait la promesse d’offrir le match parfait. Après, il y en a eu d’autres. Tinder est arrivé pour vendre plutôt la proximité. Mais chacun achoppe sur l’individu qui en fera l’usage qu’il va imaginer. Les plates-formes qui fonctionnent le mieux sont les plus ouvertes dans leurs usages. Twitter par exemple. Ce sont les twittos qui ont créé les codes, le # a été inventé par un twittos et non pas par twitter ! Aujourd’hui, on fait des prédictions de durabilité des couples à partir des échanges sur Facebook. Une étude montre que la durée moyenne est de trois à quatre ans, donc courte.

Et puis, dans les applis, il est aussi promis d’éviter « de se prendre une veste ». Car cette peur du ratage, du refus de l’autre existe.

Mais au final, elle existe toujours la veste ! Ce n’est pas parce que l’appli dit « oui » que la personne est troublée ! Ça me fait penser à une situation bizarre que j’ai vécue. J’avais une heure à perdre dans un café en attendant un coup de fil. Devant moi, il y avait deux filles au bar, dont l’une de dos, avait un corps superbe. Je commence à lire. La fille qui avait un joli corps me regarde et me dit « je peux poser ma veste ? », puis elle s’assied, me parle et au bout d’un quart d’heure s’approche « je peux vous embrasser ? » Et moi – situation fantasmatique – je lui dis « ben non »! « Pourquoi? » dit-elle. Je lui rétorque : « je ne sais pas, parce qu’on ne se connaît pas, je ne suis pas un garçon facile… » Nous parlons encore un peu, ses copines repartent, elle reste. Je reçois alors l’appel que j’attendais et la préviens que je dois partir, elle me répond : « Vous êtes sûr, je vais dîner avec des copains, après je vais en boîte, on peut se retrouver après ? »

Je finis par lui dire au revoir alors que c’était un canon !

Que disent l’ordinateur, l’algorithme, de cela ?

Nous pourrions conclure sur cette question. En tous les cas, il ne peut rien dire à votre place, c’est certain.

Les signes contradictoires, ce truc au tréfonds de soi qui fait que l’on va agir ou pas reste tellement opaque à soi-même, comment est ce que ce ne serait pas opaque à un algorithme ?

Entretien réalisé par Dominique Pasco et Ariane Chottin

Une version CDD du lien amoureux : le sex friend, par Isabelle Rialet-Meneux

Un phénomène, rendu célèbre par le film Sex friends[1], se rencontre depuis quelques années dans les cures de jeunes gens, ceux-là même qui se définissent souvent comme des « adulescents » : jouir sexuellement d’un partenaire, souvent régulier, sans s’engager dans une relation amoureuse.

Les blogs et forums sur internet fleurissent. Nous y lisons : « Nos conseils et astuces pour débuter et réussir votre relation de sex friend et établir une relation sans prise de tête ; le sex friend, cet ami qui vous veut (et vous fait) du bien ; le sex friend ou le copain de couette… »

À l’heure de la flexibilité du travail et son cortège de précarités, nous voici face à une version CDD du lien amoureux. Mais ne nous y trompons pas, ce qui s’expose comme une nouvelle forme d’éros revendiquée et assumée sur le net ou dans les médias, dévoile au contraire sur le divan sa triste face de solitude subie.

Il apparaît en effet que la solution du sex friend se présente pour nos jeunes par défaut et constitue un substitut à une relation amoureuse souvent trop idéalisée et fantasmée.

Ainsi, n’est-il pas rare d’entendre, sans qu’aucune angoisse ni culpabilité n’affleurent, que des co-locataires partagent autre chose que la cuisine et le salon.

Une jeune analysante le dit très bien : « Je préfère coucher avec mon pote, que je connais bien et qui me rassure que de prendre le risque de rencontrer un inconnu et de souffrir ». Ce qui est mis en évidence là est le côté sécurisant de l’affaire où le lien de fraternité se noue à la recherche d’une jouissance sexuelle garantie, ce qui prévaut sur le désir.

Faire l’amour découle souvent d’une relation antérieure complice, comme si l’amitié « dérapait » et se muait en service rendu. Une autre analysante, la quarantaine passée confesse – après deux années passées à faire des rencontres décevantes sur des sites comme « Adopte un mec » – vouloir cesser ces pratiques virtuelles sans pour autant renoncer, comme certaines de ses amies célibataires, à sa « féminité ». Elle sait de toute façon qu’un ami avec qui elle parle de ses problèmes sentimentaux et qui l’aide « à comprendre les hommes » sera d’accord pour, de temps en temps, coucher avec elle.

Ne pas faire couple serait le fondement de ces pratiques modernes.

Alors, qu’y a-t-il de nouveau ? N’avons-nous pas affaire à un prolongement des amours libertaires post-soixante-huitardes chez des jeunes gens héritiers d’une génération qui mettait aux commandes, y compris dans la vie amoureuse, le slogan « ni dieu, ni maître » ?

Il semblerait plutôt au contraire que ce soit l’expérience[2] et non l’idéal qui soit le signifiant maître qui gouverne de nos jours la rencontre amoureuse. La contingence expérimentale ordonne les aléas du sexuel, que le partenaire soit fille ou garçon. Face à la solitude des Uns-tout-seuls, la tendance serait de se trouver un partenaire sexuel doudou comme un refuge contre la rudesse des modes de jouir contemporains et qui pare au manque nécessaire à toute rencontre sous le signe du désir.

Se garantir donc la jouissance sexuelle sans en passer par le désir. Refuser le couple et son altérité pour la fraternité sexuelle !

[1]  Sex friends, réalisé par Ivan Reitman, interprété par Natalie Portman et Ashton Kutcher, sorti en France le 16 février 2011.

[2]  Référence empruntée au Colloque UFORCA 2015 « Modes de jouir, le temps pour choisir », Université Populaire Jacques-Lacan, Maison de la Mutualité, Paris, 30 mai 2015.

E-amours et e-désamours à portée de doigts, par Françoise Haccoun

Le numérique s’est aussi introduit dans le couple.

« Un glissement de doigt, c’est à ça que je dois la rencontre avec elle ». La première fois que Fabien, 19 ans, l’a vue, c’était en photo électronique, une parmi des dizaines. Chaque fois, deux possibilités, le cœur ou la croix. « Tu fais glisser à droite, tu likes – à gauche, tu jettes ».

Après les sites de rencontres apparus en fin 1990, des Apps dédiées ont conquis le marché de l’amour. Tinder[1] lancée en 2012[] par quatre Américains, a conquis le marché des rencontres hétérosexuelles en y ajoutant la géo-localisation. L’application fait défiler des profils avec plusieurs critères, dont le sexe et la position géographique[][]. L’utilisateur doit indiquer s’il les apprécie (swipe right) ou non (swipe left)[],

Si l’attraction est réciproque, ils sont mis en relation et peuvent échanger des messages[].

Affaire rapide et efficace, banale au XXI° siècle. Il y est question de passer par le virtuel pour arriver à la réalité supposée et/ou espérée de la rencontre. Relations amoureuses et sexuelles en série ? Véritable addiction au plan sexe facile pour les jeunes ?

Je te quitte en un clic

Après les Apps de rencontre, l’App de rupture ! Fictive et utopique ? Imaginaire ?

« Imaginez que vous puissiez rompre avec une personne de la même manière que vous débutez une relation… La rupture est l’une des seules choses pour lesquelles il n’y en avait pas encore », constate Ian Greenhill, co-fondateur de Binder[2], 36 ans.

Binder propose à ses utilisateurs de se charger de la rupture et se veut le Tinder des geeks qui n’affrontent pas la personne à qui ils annoncent la fin de leur histoire, achèvent ainsi une relation sans les embrouilles amoureuses et hors la présence des corps vivants. Ne serait-ce pas une invention contemporaine pour court-circuiter le rapport à l’autre et les malentendus entre les sexes dès lors que l’être parlant est affecté du langage ?

Le réel serait contourné, l’engagement dans la parole réduit à des excuses pré-formatées et codifiées à cocher.

Binder est un nom construit sur un jeu signifiant : « bin » est la corbeille en anglais, le nom de l’App se prononçant « binned her », « la mettre à la corbeille» !

Le principe est simple : mettre fin à la relation du bout du doigt, envoyer son profil dans une poubelle ornée d’un cœur ; l’App propose alors plusieurs phrases d’excuses préfabriquées, de la basique et laconique – je préfère être seul(e) – à la provocante et dénuée de toute responsabilité – ce n’est pas moi, c’est clairement toi – jusqu’à celle chargée de pathos – j’ai l’impression de vivre dans un cauchemar duquel je ne peux pas sortir.

Il y a plus. Une autre solution plus altruiste encourage l’autre à trouver mieux ailleurs – tu mérites le rêve, maintenant sois libre et va attraper ce joli papillon.

Un message est ensuite envoyé au destinataire avec le texte choisi, le tout enrobé dans un SMS impersonnel signé par Binder.

À portée de doigts ! Certains sont très satisfaits par l’application Binder[3], puisque dans les commentaires on pouvait lire : « Cinq années d’enfer envolées grâce au pouvoir de mon index. Merci Binder ! ».

Pour J.-A. Miller, le partenaire est un partenaire symptôme, c’est avec lui que le sujet joue sa partie dans sa vie. Il peut être partenaire image comme pour ces « applis » dites branchées. Quid des paroles, du discours amoureux quand la première « approche » se résume à un like qui ne conduit pas forcément au partenaire sexuel ? Le rapport au sexe est déterminé pour chacun par une rencontre, une contingence. Ces Apps de rencontres auraient-elles de l’avenir puisqu’on ne peut venir à bout du rapport sexuel intranscriptible dans une formule universelle !

[1] http://mobile.lemonde.fr/societe/article/2014/08/09/avec-tinder-du-sexe-et-beaucoup-de-bla-bla_4469392_3224.html?xtref=http://www.google.fr/url

[2]  L’application Binder disponible sur Google Play va ravir les séducteurs et séductrices qui n’ont pas de temps à perdre en ruptures délicates. Cette application se chargera de rompre illico via des messages préenregistrés.

[3] Actuellement l’application est notée 4,5 sur le Google Play Store.

http://www.presse-citron.net/binder-une-application-pour-rompre-sa-relation-amoureuse/

Les e-rencontres, par Françoise Denan

En matière de e-rencontres, la « jungle » composée des deux mille sites de rencontres nécessite un « guide » : Sites de rencontres – Mode d’emploi[1], qui repose sur le principe que « la séduction en ligne s’apprend ».

D’abord, il faut être repéré. Le principe est simple : s’il y a 5,3 millions de personnes qui se connectent sur ces sites chaque mois, cela signifie « plus d’opportunités de rencontre », mais aussi « une concurrence accrue ».

Ce jargon purement commercial n’étonnera pas si l’on s’avise que les auteurs sont des experts en marketing. Leur thèse est simpl(ist)e : « Un profil sur un site de rencontres n’est pas si éloigné d’une publicité. » Il faut donc « s’assimiler à un produit pour mieux se vendre sur le marché ».

Comment « sortir du lot » quand toutes les annonces se ressemblent ? L’originalité, éventuellement teintée d’humour, est ici le critère indispensable (dans la liste de vos films favoris, évitez Titanic !) « Ce ne sont pas vos qualités intrinsèques qui font la différence, mais la manière dont vous les présentez ».

Il s’agit ensuite d’inciter l’autre à prendre contact : la différence d’accroche entre les produits grand public qui affichent leurs caractéristiques de façon explicite et les marques de luxe qui « racontent une histoire et laissent les clients venir à elles » est ici soulignée. Plutôt qu’une description de soi, une « photo en activité » contribue à faire du célibataire le sujet d’un reportage en image, surtout si elle est insolite et constitue une « perche » tendue aux lecteurs.

Enfin, lors du troisième temps – celui de la rencontre – l’anecdote est prisée au point qu’une référence bibliographique est donnée[2] et une liste de citations proposée, de Goethe à Jules Renard en passant par Blaise Pascal.

Ce vade mecum qui réduit la rencontre à un échange de niaiseries est encore optimiste. En effet, la tendance n’est plus aux sites, désormais has been, mais aux « appli » moins chronophages[3]. Sur celles-ci, plus d’histoire où se loge le fantasme mais les photos des célibataires présents dans un périmètre de x mètres qui apparaissent sur simple clic. Désormais, nous ne sommes plus dans le champ sémantique du commerce, mais dans celui de la chasse.

Le témoignage en encadré vérifie le caractère instantané des relations qui s’en déduisent : du convive qui, après un regard sur son portable, se lève de table et revient au dessert, à la jeune fille qui, en route pour un rendez-vous, dévie sa trajectoire pour se rendre à un autre, pêché sur son appli… L’amour est-il en passe de devenir muet ?

[1] Lemonnier, Rémi, Hirth, Julien, Sites de rencontres – Le guide pour s’y retrouver, Larousse, Paris, 2014. Toutes les expressions entre guillemets sont issues de cet ouvrage.

[2]  Schott, Ben, Miscellanées de Mr Schott, Allia, Paris, 2005.

[3] Rochet Caroline, « Comment on rencontre un homme aujourd’hui », Marie-Claire, Juillet 2015.

Faire couple avec un robot, entretiens avec Laurence Devillers et Jean-Claude Heudin

Un robot anthropomorphisé : le compagnon idéal en 2050 ?

La science et l’intelligence artificielle ont fait couple pour produire des robots capables de lire nos émotions, de communiquer et de pallier certains de nos handicaps physiques. Pour répondre à la question « peut-on faire couple avec un robot ? », nous avons interviewé deux chercheurs ; un homme et une femme.

Laurence Devillers est professeure en Sorbonne et chercheure au LIMSI-CNRS, laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur.

Peut-on faire couple avec un robot ?

Je n’ai pas comme objectif de recherche que le robot fasse « couple » avec les humains mais qu’il soit un assistant compagnon. Nous travaillons au LIMSI sur le projet Roméo2 avec la société Aldebaran, dont le but est de concevoir un grand frère de Nao qui assisterait les personnes âgées.

Pourquoi construire une machine capable de communiquer ?

La robotique sociale propose une approche de la communication centrée sur la transmission d’informations mais aussi sur la création de lien social. Nous menons dans mon équipe des recherches sur l’interaction parlée et la détection des émotions. Cela consiste à reconnaître les états sociaux et affectifs dans la parole des humains, à raisonner sur ce qui a été dit et comment cela a été dit et à créer un dialogue homme-machine adapté au comportement du locuteur, à ses émotions et comportements sociaux. Ces travaux amènent à des interrogations sur ce que l’on peut attendre comme relations avec de telles machines. Ces réflexions sont menées avec des philosophes, psychiatres, socio-linguistes, notamment d’un point de vue éthique.

Comment vous est venue l’idée de programmer une machine avec des compétences affectives ?

Je me suis intéressée au domaine de l’informatique affective afin de doter la machine de programmes d’interprétation des comportements émotionnels permettant d’améliorer la communication avec les humains. Rosalind Picard, qui travaille au MIT sur l’affective computing, insiste sur l’importance de la reconnaissance des émotions pour les relations interpersonnelles et sur les effets de cette perception pour les robots. On interprète à partir de la façon dont la personne a interagi, par exemple si elle fait une moue en disant « je suis d’accord avec vous », la machine pourra déduire que la personne semble gênée et n’est peut-être pas d’accord. Tous ces signes audiovisuels qui ponctuent l’interaction, sont utiles pour la compréhension et intègrent différents niveaux émotionnels et sociaux.

Quelles sont les applications ?

Des applications médicales, comme aider des personnes ayant des pathologies liées au stress,/ :la machine peut aider à mieux gérer ses émotions… L’équipe de Rosalind Picard utilise une Prothèse pour la compréhension socio-émotionnelle (emotional-social intelligence prosthesis), permettant à l’autiste de surveiller ses réactions faciales afin qu’elles soient significatives pour d’autres personnes… On s’intéresse donc à la personnalité du point de vue comportemental. Chez les personnes âgées, des robots pourront, par exemple, aider dans la vie de tous les jours comme récupérer un objet haut placé mais aussi parler quand la personne se sent seule, prévenir en cas de problème… grâce à l’interactivité.

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Entretien avec Jean-Claude Heudin, professeur titulaire, directeur du laboratoire de recherche de l’IIMM, institut de l’internet et du multimédia –/- Léonard de Vinci (Paris la Défense).

Peut-on faire couple avec la créature ?

Une créature artificielle, comme un robot ou une intelligence artificielle, est un objet expérimental que nous mettons en relation avec des utilisateurs humains afin de créer un lien basé sur l’empathie. Ma motivation, en créant de tels artefacts, est la recherche des modalités d’interactions homme-machine en se basant sur notre tendance naturelle, en tant qu’espèce sociale, à interagir avec tout ce qui nous entoure, y compris les objets et les animaux, comme s’ils faisaient partie du groupe. L’écriture humanoïde tient compte des comportements humains sur le plan verbal et non-verbal. Toutefois, de mon point de vue, il faut que la créature revendique son artificialité pour ne pas tromper l’utilisateur.

Une créature artificielle serait-elle la partenaire idéale ?

Cette histoire d’altérité idéale est liée au fantasme particulièrement masculin d’inventer un double parfait, illustré par le mythe de Pygmalion. D’ailleurs, beaucoup d’hommes furent à l’origine de ces recherches, ce qui n’est plus forcément le cas aujourd’hui. L’androïde féminin est une forme de transgression, en particulier des interdits religieux.

Comment est-ce que cela fonctionne ?

On a compris qu’il faut élaborer des créatures crédibles, à la personnalité riche et réaliste. En ce qui concerne le langage naturel, l’une des plus anciennes expérimentations a été conduite par Joseph Weizenbaum, un chercheur du MIT dans les années 70, influencé par la psychanalyse de Rogers.

Ce type d’expérience montre des comportements souvent trop attendus. Dans ma recherche, la créature artificielle est dotée de multiples personnalités qui dialoguent entre elles, un peu comme des « petites voix dans la tête ». L’utilisateur vient perturber cet écosystème. Deux options s’offrent : soit on laisse tout le monde s’exprimer dans le désordre et on arrive à une architecture « schizophrénique » conduisant à une forme de comportement incohérent ; soit on essaye à l’inverse d’ordonner, au risque d’aboutir à des comportements trop prévisibles, sans surprise. Je travaille actuellement à maintenir la dynamique des comportements entre ces deux extrêmes en utilisant un métabolisme émotionnel qui viendrait réguler ce chaos.

Interviews réalisées par Renée Adjiman

Love me Tinder, Entretien avec les réalisateurs France Ortelli et Thomas Bornot

Un monde parallèle

Propos recueillis par Christiane Alberti

Qu’est-ce que Tinder révèle selon vous du couple à notre époque ? Qu’en avez vous appris à travers votre documentaire, ou pour paraphraser Goodme, « de quoi Tinder est-il le nom » ?

Thomas Bornot : Lors de la préparation du film, nous avons rencontré beaucoup de jeunes femmes et jeunes hommes qui utilisaient cette application. A travers les discussions que nous avons échangées, j’ai pu remarquer qu’il existait une injonction très forte donnée par la société à en couple et c’est sans doute aussi la raison pour laquelle ce genre d’application marche aussi bien : elle répond à une demande, d’autant plus dans cette période de crise que nous traversons où il existe un réel besoin de se sentir protégé, alors que nos valeurs morales s’effondrent et que le monde du travail n’offre plus la sécurité d’antan. L’amour devient alors La valeur refuge.
Il y a à la fois beaucoup de personnes à la recherche d’un ou d’une autre, qui se retrouvent sur Tinder pour répondre à un besoin qui est aussi une demande sociétale, et aussi des personnes qui finissent par accepter leur solitude. Quand vous vous retrouvez sur Tinder, la première chose qui vous saute aux yeux, c’est le nombre presque infini de personne qui, comme vous, sont seules. Vous vous rendez compte alors que vous n’êtes pas Le seul. Appartenir à ce groupe entraîne une sorte de décomplexion. La solitude n’est plus aujourd’hui vécue comme une honte. Cela peut paraître rassurant, mais paradoxalement pas toujours, dans le sens où cette solitude devient presque une valeur générationnelle en ce qu’elle nous détermine ou nous définit.
Il y a donc ici une forme de tristesse voire de résignation qui émane du fait de ne pas pouvoir toucher à un idéal que l’application vous promet. Tinder nous oblige à nous confronter à notre propre néant, à notre propre solitude. La promesse n’est pas tenue par l’application, et c’est pourquoi elle fonctionne si bien : si elle fonctionnait, tout le monde serait en couple et Tinder n’existerait plus.

France Ortelli : A notre époque, il y a deux injonctions contradictoires, surtout pour les femmes : on te dit « éclate-toi, profite ! », et en même temps : « Quoi tu n’es pas mariée ? Dépêche toi, ce sera bientôt trop tard pour avoir un enfant ! » Aujourd’hui, on couche d’abord et on se parle après, comme ça on supprime la peur du rejet et on dédramatise la déception potentielle.

Sur la forme : pourquoi avez-vous choisi de vous mettre en scène testant l’application ? Cela rend le documentaire très vivant et drôle, mais n’y aurait-il pas une valeur ajoutée autre ?

T. B. : C’est ce qu’on appelle du « Gonzo journalisme », c’est une forme journalistique inventée par Hunter S. Thompson qui tend à gommer toute forme d’objectivité pour ne mettre en avant qu’une subjectivité. Ce procédé a paradoxalement tendance à faire ressortir, à travers le regard critique du spectateur, une sorte de vérité. Il y a donc une vraie valeur ajoutée, celle de convier et d’impliquer le spectateur dans le travail critique.

F. O. : Nous étions tous les deux célibataires au moment du tournage. Alors on s’est dit, plutôt que de demander un avis extérieur à un sociologue qui n’est pas de notre génération, qu’on préférait servir nous-mêmes de cobayes pour chercher la vérité. Les spectateurs s’identifient à nos personnages, et cela permet de les entraîner vers quelque chose de plus profond, et de les éduquer aussi.

Quelle place tient désormais la contingence, le hasard, dans toute rencontre ? On a l’habitude de dire que ce genre d’application la réduirait fortement… Ayant vécu de l’intérieur cette expérience, quel constat dressez vous ? N’est-ce pas plutôt l’inverse qui a lieu ? Deux personnes qui n’ont aucun lien entre elles vont se rencontrer…

T. B. : Il est évident au premier abord que l’on pourrait penser que Tinder va nous permettre de rencontrer des personnes que nous n’aurions jamais rencontrées dans la vie réelle. Et d’ailleurs les profils de personnes qui nous sont proposés répondent à un principe de random. Cela intensifie l’idée propre à Platon de l’androgyne : notre complément, notre double est bien quelque part et Tinder va nous permettre de le retrouver. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a ici un choix qui s’opère. Si des personnes nous sont proposées, c’est bien nous qui opérons un choix. On trouve très souvent l’amour dans le même milieu social. Au final, on se retrouve à « matcher » et à rencontrer des personnes qui évoluent dans les mêmes cercles d’amis. On ne se choisit jamais par hasard, on va toujours vers les mêmes personnes.

F. O. : Aujourd’hui, une personne sur deux à Paris est célibataire. Bizarrement, on devrait donc rencontrer beaucoup de gens. Au contraire, nous avons maintenant besoin de notre téléphone portable pour faire des rencontres.
On a l’impression qu’on a accès à une multitude de personnes en un clic, c’est un peu la roulette russe, mais en fait on choisit consciemment et rationnellement. On prend tel profil car on aime bien les groupes de musique aimés par untel, ou la blague d’un autre. Notre choix est guidé par la raison qui s’arrête sur des détails insignifiants. Une étude démontre qu’au final on choisit toujours quelqu’un de son milieu social, quelqu’un qu’on aurait finalement pu rencontrer dans une fête chez des amis.

Dans Tinder, de quelle rencontre s’agit-il ? Non pas qui rencontrons-nous lors de ces rendez-vous mais QUE rencontrons-nous… A un moment, vous vous posez beaucoup de questions. Qu’avez vous rencontré en définitive de plus fort que vous ?

T. B. : A un moment dans le film, je me rends compte que je deviens de plus en plus exigeant. Si un détail me déplaît chez une fille, j’aimerais pouvoir le remplacer par la qualité d’une autre ; ainsi, je me suis mis à croire à une sorte de femme idéale, composée des qualités de plusieurs femmes rencontrées. C’est Frankenstein. Alors effectivement, nous ne sommes plus face à des personnes mais face à des qualités, aussi bien physiques que morales. Pour paraphraser Beckett, on n’est pas assez con pour aimer quelqu’un que pour ses qualités. Et bien sur Tinder si.

F. O. : Le fait de se sentir encore plus seule avec cette appli qu’IRL (in real life). Quand on matche on est seul, quand on fantasme sur les photos de profil, on est seul. Je me suis sentie comme une salade au marché, sur un étalage parmi d’autres salades. On doit se montrer sous son meilleur profil. La personne que l’on rencontre déballe ses arguments de vente. On devient des produits et on ne s’en rend même pas compte.

Le système proposé par cette appli, ce qui fait son originalité (une première personne like une seconde, et si celle-ci like également la première, chacun apprend alors qu’il a été liké et matche (jeu de séduction, like et match en somme) fait écho je trouve – ou donne raison – à ce dit de Lacan si énigmatique : l’amour est toujours réciproque. Qu’en dites vous ?

T. B. : Quand on rencontre une personne dans la vie réelle, il y a une véritable incertitude : est ce que je plais à l’autre, ou me trouve-t-elle juste sympathique ? Seul le passage à l’acte et la tentative de voler un baiser peut répondre à ce questionnement. Sur Tinder, la réciprocité du like qui permet la discussion et la rencontre gomme tout doute. Exit l’aventure et la séduction, on passe en mode rendement et efficacité. Il y a un vrai besoin de protection. La vraie question est ici : est-ce que l’on parle encore d’amour quand on cherche à tout contrôler ? L’amour ne repose-t-il pas sur le doute, la séduction et la tragédie ?

Dans le film, une jeune femme dit « tout le monde y est, on sait que c’est un monde parallèle et c’est pour ça qu’on y va et qu’on y reste ». Qu’avez vous saisi de ce monde, de quoi il est fait ? Par rapport à quoi est-il parallèle ?

F. O. : Parallèle, car il est en deux dimensions, alors que le réel est en trois dimensions. Or, en deux dimensions on ne voit pas la vraie profondeur d’autrui, on n’a accès qu’a des images, qui sont le reflet narcissique des egos – des caricatures de soi-même. J’adore Internet et tout ce qu’on peut y trouver, c’est génial pour avoir accès à la connaissance, mais pour ce qui est de l’humain, nous avons cinq sens, autant les faire fonctionner !

Binder, un canular qui sonne juste, par Marion Outrebon et Edmond Vaurette

A quoi pourrait bien ressembler la cyberupture ?

 

Success story

De Meetic à Tinder en passant par Adopte un mec – pour ne citer que les plus connus – le succès des sites de rencontre n’est plus à démontrer. Il existe tout de même un écart entre les sites « classiques » de rencontres amoureuses, et les applications de rencontres géolocalisées qui suggèrent la proximité et donc la possibilité d’une rencontre immédiate – la plus connue étant bien sûr Tinder. C’est ainsi que dans son dernier numéro, les Inrockuptibles parle d’applications « taillées pour les coups d’un soir » : « Banalisé, mécanisé, le one shot serait-il devenu l’ultime divertissement de nos sociétés hyperconnectées ? » se demande la journaliste[1]. Façon de questionner ces nouveaux modes de rencontre pour en extraire la face obscure : derrière l’enthousiasme hédoniste et libertaire des corps qui se rencontrent en un clic se cacherait en réalité la pointe extrême de la solitude de l’homme moderne. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman pointait comme « amour liquide »[2].

« Modernité liquide » jusque dans la rupture ?

Dernière invention en date, l’application « Binder » qui permet de quitter sa partenaire en un clic, à l’aide d’excuses préenregistrées. Après avoir enregistré l’âge, et le numéro de la personne à quitter, Binder propose une série de phrases de rupture à envoyer directement sur le portable de la future ex-partenaire. « Désolé tu es larguée » concluant le message envoyé et signé par l’application elle-même.

Désormais, je te rencontre sur Tinder, je mesure ma santé sexuelle grâce à Spreedesheats[3], je te trompe sur Gleeden[4], et je te quitte avec Binder. La boucle est bouclée.

Pas si vite…

Les journalistes et autres commentateurs sont unanimes dans leurs critiques de l’application Binder. Dans « Le Plus de l’Obs » par exemple, le chroniqueur David Courbet, a poussé un « coup de gueule »[5] contre ce qu’il nomme « la lâcheté et la violence 2.0 ». Et en effet, comment ne pas lui donner raison tant le procédé apparaît violent voire déshumanisant. Passer par un intermédiaire robotisé pour rompre n’est-il pas le comble du comble de cette « virtualisation » des liens sociaux ? Si l’on en croit les témoignages faisant la promotion de l’application[6], elle permettrait de se débarrasser de l’autre, sans s’encombrer de la moindre parole : « J’étais sur le point de m’abandonner à une vie conjugale misérable. Grâce à Binder, je suis libre de vivre à nouveau ! », s’exclame un utilisateur visiblement conquis. Improbable ! C’est en tout cas ce que mettent en avant les deux créateurs de ce coup de pub, destiné en fait à promouvoir une brasserie écossaise. « Dieu merci » s’exclame une journaliste du New Yorker[7].

Néanmoins, ce « fake » a le mérite de faire réagir et réfléchir : il vise juste, tant Binder paraissait être la conséquence logique de ce lien social 2.0.

A la recherche du lien social perdu ?

A en croire Lacan : « Il n’y a qu’un seul symptôme social – chaque individu est réellement un prolétaire, c’est à dire n’a nul discours de quoi faire lien social »[8]. Autrement dit : l’anomie[9] est de structure, et ces nouvelles manières de se rencontrer, de faire couple (ou pas) n’en sont que le témoignage appuyé. Aujourd’hui, c’est un fait : le monde va plus vite, les distances sont abolies, et c’est de moins en moins du côté de la tradition – et ses hiérarchies – que les sujets se tournent. Autrement dit « le symbolique – qui forme la trame de nos vies – a changé le tempo » dit justement Christiane Alberti[10]. On trompe sa solitude sur Tinder, tout en espérant tout de même l’être un peu moins.

Reste que la rencontre s’invente et on serait tenté de dire que la rupture tout autant. Dans les deux cas, il s’agit de poser un acte et dans les deux cas, aucune application ne saurait faire cela à notre place. En cela, Binder n’aurait eu une utilité que très limitée. On lui reconnaîtra en revanche, le mérite de nous interpréter dans sa vision extrême du « faire couple 2.0 ».

Il faudra attendre encore un peu, pour la « cyberupture ».

[1]   Boinet, C., « T’es où? Tu veux tirer un coup ? », Les inrocks sexe 2015, n°1026 -1028, aout 2015.

[2]   Bauman, Z., L’amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes

[3]   Spreedsheats, application qui permet de créer les statistiques de la fréquence et de l’intensité des rapports sexuels.

[4]   Gleeden, site spécialisé dans les rencontres adultères.

[5]   Courbet, D., Binder, l’appli qui largue à ta place : le 2.0 au service de la lâcheté absolue., Le Plus de l’Obs, 25 juin 2015.

[6]   Disponible à l’adresse : go-binder.com

[7]   Morais, B., A new way to leave your lover, New Yorker disponible à cette adresse : http://www.newyorker.com/business/currency/binder-breakup-app

[8]   Lacan, J., La troisème p.18.

[9]   Terme introduit par le sociologue français Emile Durkheim pour designer des états où l’ordre social, les liens sociaux se relâchent laissant les sujets en plan.

[10] Alberti, C., Matchpoint, en ligne sur le blog.

Faire couple avec sa trouvaille par Laurent Dupont

 

Je travaille dans une équipe mobile de psychiatrie. À ce titre, je vais à la rencontre de personnes qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent ou ne souhaitent pas se déplacer vers un lieu de soin. Notamment, ces jeunes qui s’isolent avec pour partenaire leur ordinateur. Alertés par un parent, un voisin, l’école ou un généraliste, nous proposons à ces jeunes un rendez-vous. Peu acceptent et ceux qui le font n’ont aucune demande, aucun symptôme revendiqué. Au Japon, ils sont appelés « Hikikomori »[1]. En France, on a un peu trop vite l’idée qu’ils font couple avec leur ordinateur. Ce n’est pas si simple.

Ce dont témoignent ces jeunes que j’ai pu rencontrer (majoritairement des garçons, mais pas que), c’est d’une mise à distance radicale du corps de l’autre. « Dans la sublimation, la pulsion est inhibée quant au but, elle élide le but sexuel »[2]. Il y a quelque chose de cela dans la position de ces sujets rattrapés par la puberté, un objet qui tente de localiser, chiffrer la jouissance et le rapport au corps de l’autre pour produire « un terrain nettoyé de la jouissance »[3]. C’est-à-dire élider le rapport sexuel qu’il n’y a pas. Pour ces jeunes, pas de symptôme, le corps ne semblerait pas convoqué au rendez-vous de la puberté.

Mais ce n’est pas l’ordinateur qui est la sublimation en tant que tel. C’est « avec »[4] l’ordinateur. Cet avec auquel Lacan fait un sort. L’ordinateur est une lathouse bien-sûr, et l’on ne sait pas qui de l’objet ou du sujet est branché. Mais il est surtout un moyen. Tel sujet devient un spécialiste de la théorie des cordes et communique sur des forums 24 heures sur 24 avec le monde entier. Pour cela, il a appris l’anglais via Youtube. Telle jeune fille échange avec des personnes différentes sur des mangas très spécifiques, elles se retrouvent ensuite pour des événements précis, dans des costumes (cosplay) et jouent des rôles bien définis. Elle précise : « ce ne sont pas des déguisements, c’est un autre être ». Il y a une mise en scène du ce n’est jamais ça, les êtres qui se rencontrent sont du semblant. C’est un jeu, il n’y a pas de sexualité – « ça ne sert à rien » dira-t-elle. Dès l’événement terminé, elle réintègre sa chambre.

Le point commun de tous ces jeunes est qu’ils sont déscolarisés ou en voie de l’être. Le savoir qu’ils recherchent n’est plus dans un lieu Autre, détenu par un Autre chargé d’une supposition de savoir. L’école apparaît plutôt comme le lieu d’un savoir dé-su ; il y a une déception quant au savoir scolaire. Le savoir est délocalisé dans des millions de petits autres et se constitue de l’échange permanent, nécessitant une attention de tous les instants. C’est avec cela qu’ils font couple. Là, il y a une jouissance in-sue.

Un autre veut devenir champion de Starcraft, un jeu de stratégie en ligne dont il existe une ligue professionnelle mondiale avec des prize-money exorbitants, sponsorisée par des entreprises japonaises ou coréennes. Pour cela il doit jouer énormément, regarder des parties de champions en ligne et voir ce que l’on appelle le métagame, c’est-à-dire l’ensemble des stratégies et des méthodes qui résultent de la seule expérience des joueurs. Finalement, c’est ce que font tous les champions d’échec.

C’est lui qui me dira : « Je n’ai pas besoin d’une copine. Mes potes en ont une, c’est que des galères, ils n’ont plus de vie, c’est l’horreur. » Lui il a une vie. Un terrain qu’il vit nettoyé de la rencontre avec l’autre sexe. Il pense ainsi parer à l’horreur du trou du non rapport sexuel.

Ainsi, l’ordinateur est comme la daphnie dont parle Lacan[5], il est un bord qui renferme un objet, objet a de savoir, savoir qui s’invente dans l’instant, avec des millions d’autres, et c’est cela qui fait jouir le jeune homme ou la jeune fille, à l’abri du rapport impossible avec l’autre sexe.

Pourquoi pas. Faire couple avec sa trouvaille, n’est ce pas ce que tout parlêtre essaie sans cesse de faire ?

[1] Voir, sur ce sujet, l’article formidable d’Esthela Solano-Suarez, « Le refus des Hikikomori », La Lettre Mensuelle, n° 326, mars 2014, p. 18.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 221.

[3] Ibid., p. 225.

[4] Ibid., p. 221.

[5] Ibid., p. 232-233.

L’Hikikomori et son partenaire, par Alain Courbis

Reclus volontaire, mais connecté à l’espace démultiplié du monde virtuel.

 

L’addiction en extension imprime un nouveau style de vie aux sujets de la modernité pour lesquels s’impose un credo insistant : « In object, we trust »[1].

Corrélativement à la chute des Idéaux, la « jouissance « libérée »[2] s’aimante aux « objets en toc » produits à l’envi par l’effet conjugué de la science et du capitalisme.

Parmi les objets « technologiques », les « objets connectés » induisent un partenariat nouveau à l’objet-machine auquel les conso-mateurs d’images s’appareillent, les maintenant captifs de la toile hypnotique.

Cette dépendance à « l’objet numérique » n’est pas sans rappeler le lien établi par Jacques Lacan entre la dépendance envers le produit « drogue » et la rupture du mariage avec le « petit pipi ».[3].

Ce divorce semble d’actualité au Japon où l’usage généralisé des « objets connectés » défait les semblants usuels qui, référés aux Idéaux de la tradition, établissaient le rapport codifié entre les sexes

Aussi, le branchement addictif aux objets de « communication » semble-t-il correspondre au débranchement de l’Autre du sexe, par l’évitement de la rencontre des corps sexués. Le conjugo de la tradition ne faisant plus recette, le célibat se substitue au mariage déprécié alors que dans les relations l’a-sexualité fait norme nouvelle. Ainsi, aux embrouilles des « choses de l’amour »[4], un « Je n’en veux rien savoir » se déduit de sujets qui, troquant la jouissance sexuelle contre la jouissance de l’objet semblent « faire couple avec l’objet numérique »[5]. Le pouvoir de captation des relations, contacts et liens virtuels en faisant écran à la confrontation de « l’inexistence du rapport sexuel »[6], fait apparaître chez ces sujets une solitude nouvelle, subie.

A contrario, chez les sujets « Hikikomori », l’isolement radical fait blason de leur position de retrait de tout jeu social. Se débranchant de toute demande de l’Autre et déconnectés de toute relation avec leurs semblables, ils ne quittent pas leur forteresse-chambre. Là, reclus volontaires, l’usage de la « Toile globale » leur ouvre l’espace démultiplié du monde virtuel auquel ils se cantonnent. Solitaires, « exilés de tout rapport »[7], leur véritable partenaire semble plutôt être la solitude extrême à laquelle les confronte leur position de refus radical.

[1] « L’expérience des addicts », La Cause du désir, n° 88, 2014, p. 3.

[2] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n° 15, p. 19.

[3] Lacan J., « Journées des cartels de l’EFP, Lettres de l’EFP, 1976, p. 263-270.

[4] Lacan J., « Je parle aux murs », Paris, Seuil, 2011, p. 96.

[5] Laurent E., « Faire couple avec l’objet », Quarto, n° 109, p. 43-49.

[6] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 455.

[7] Solano-Suarez E., « Le refus des Hikikomori », La Lettre Mensuelle, n° 326, mars 2014, p. 18.

Matchpoint par Christiane Alberti

En plein vent

« Il y a tout de même quelque chose qui a changé. La sexualité est quelque chose de beaucoup plus public. […] La sexualité, c’est toutes sortes de choses, les journaux, les habillements, la façon dont on se conduit, la façon dont les garçons et les filles font ça, un beau jour, en plein vent, sur le marché. »
Nous sommes peu avant 68, et là encore Lacan anticipe notre temps, éclairant certains effets de l’avènement du virtuel dans le rapport entre les sexes.
Je partirai du lancement sur le marché des e-rencontres d’une application mobile (Tinder) qui fait défiler sous vos yeux des portraits de filles et de garçons sur lesquels vous pouvez cliquer, au gré de vos standards et autres fixations inconscientes, J’aime/J’aime pas. Lorsque la captation est réciproque, il y a « Match ! ». C’est dans la poche ! Vous pouvez dès lors fixer un rendez-vous à celui ou celle qui vous a « aimé » le temps d’un instant. Ce n’est pas obligatoire, puisque vous pouvez vous contenter du nombre de matchs réalisés, en vertu d’un alignement de l’ordre érotique sur une comptabilité qui semble prévaloir sur les rencontres effectives. Combien ? semble être pour certains le seul intérêt de l’affaire, comme pour Victor, nostalgique de la période où « ça débitait pas mal ».
Si on ne se laisse pas gagner par le dégoût hystérique, plusieurs choses retiennent l’attention dans les témoignages des utilisateurs de Tinder, tels que France Ortelli et Thomas Bornot les ont recueillis dans leur film Love me Tinder.

Où es-tu ?
On se rend sur Tinder « parce que tout le monde est là, tout Paris y est ! » Tinder est d’abord un lieu : nécessité de situer l’Autre dès lors qu’il a disparu. On le cherche et on le trouve : l’application mobile a pris la place du marché. L’Autre organise les rapports entre les sexes parce que le rapport sexuel fait précisément défaut. L’Autre qui arrangeait les mariages selon les semblants de la tradition, les médiations convenues, est ici remplacé par l’application, mais il s’agit toujours d’un arrangement par un Autre de pacotille.
L’Autre de Tinder, comme dans la tradition, organise les liens selon les canons masculins, paternels, scopiques : « on voit une jolie fille, on clique, on l’a ! » Enfin la vraie vie ?

C’est fait !
La temporalité est au premier plan dans les propos des protagonistes. Le scénario de la rencontre étant déjà écrit, prescrit par l’application elle-même, « on sait déjà que cela se terminera au lit, alors autant accélérer le mouvement, ce sera fait ! »
N’est-ce pas le rêve de beaucoup d’hommes ? Brûler toutes les étapes, éviter tous les préliminaires gagnés à la sueur de son art de la séduction pour arriver tout de suite à la première fois et réduire ainsi le temps qui nourrit l’inquiétude, voire l’angoisse de ce qui sera.
Disons que le montage pulsionnel se fait autrement, suivant une autre temporalité : on baise d’abord, on voit ensuite. Le symbolique a changé le tempo, on danse le rock and roll à l’envers, un signe et hop ! Cela n’en demeure pas moins un montage. La sexualité a beau être en en plein vent, le sexe fait toujours « trou dans la vérité ». On n’en sera pas quitte.

Ça visse exuelle
On pourrait lire cette subjectivité du temps, la multiplication des rencontres sans lendemain, comme une banalisation de l’acte sexuel « qui n’a pas plus d’importance, dit-on, que de boire un verre d’eau » .
La soi-disant indifférence n’est-elle pas à lire plutôt comme une défense que le jeu de mot de Lacan épingle clairement : ça visse exuelle. L’équivoque du vissé fait résonner le réprimé interne à la sexualité elle-même : c’est le contraire de « sans importance ».

Vraies et fausses rencontres
Vouloir en finir au plus vite, n’est-ce pas court-circuiter l’angoisse, le trouble que suscite l’imprévu, et trouver ainsi une parade à la rencontre réelle, en tant qu’elle fait fond sur l’impossible ?
Que ce soit convenu par un clic ou arrangé par la tradition, le plus dur reste à faire au sens où la vraie rencontre reste à consommer. Faire couple nécessitera d’en passer par le symptôme qui en son principe nous isole. Sur ce plan, l’Autre sera toujours de pacotille. Reste la contingence. Pas de faire couple sans rencontre préalable. Cupidon a toujours les yeux bandés et tire ses flèches au hasard !