Sur la scène

Alexis Tsipras et la Dame de fer, par Alice Delarue

Depuis plusieurs mois, son nom est sur toutes les lèvres. Mais, de l’histoire personnelle d’Alexis Tsipras, on ne connaissait que très peu de choses – l’homme ne se livre jamais à la presse – jusqu’à ce qu’une confidence de taille fuite dans Le Canard enchaîné en juin dernier : « Alexis Tsipras m’a informé, raconte François Hollande, que s’il cédait trop aux exigences de la troïka, il risquerait de perdre non seulement son parti mais aussi sa compagne, qui est une farouche militante et bien plus à gauche que lui ».

Et voilà la très discrète Peristera Baziana, dite Betty, propulsée sur le devant de la scène politique internationale. Elle devient soudain « celle qui tient entre ses mains l’avenir de l’Europe », « La dame de fer de Tspiras », ou encore « red Betty »[i]. Le nerf secret de l’action politique de l’ex – et sans doute prochain – Premier ministre grec résiderait donc-t-il dans le couple qu’il forme avec cette femme depuis bientôt trente ans ?

Leur rencontre, alors qu’ils étaient au lycée, fut en tout cas déterminante. Alexis était jusque-là, de l’avis de son entourage, un élève sage, poli, bien élevé, plus intéressé semble-t-il par la mise en jeu de son corps que par les choses de l’esprit. Outre sa passion pour le football et sa pratique du volley, il chantait dans un groupe de rock et cultivait une certaine ressemblance avec Elvis Presley. Dans un entretien à la revue Politique internationale, Alexis Tsipras nie l’existence d’un événement particulier qui l’aurait propulsé dans l’action politique : « c’était plutôt une tendance naturelle, une inclination ». Mais une contigence semble cependant constituer un tournant : c’est lorsqu’il se blesse au genou et ne peut plus pratiquer de sport qu’il commence à se rendre aux réunions des Jeunesses du Parti communiste grec, le KKE. Nikos Voutsis, l’un de ses amis de longue date et aujourd’hui ministre de l’intérieur, explique qu’Alexis a juste « suivi des copains ». Mais beaucoup s’accordent à dire que c’est Betty, avec laquelle il était déjà en couple, qui l’a entraîné dans les meetings. Car, si Alexis a été élevé dans une famille de la classe moyenne, où le père, ingénieur, vote socialiste – « donc pas à gauche », précise Tspiras[ii] –, Betty a pour sa part grandi dans un milieu agricole très politisé et milite déjà dans un syndicat de lycéens et au sein du KKE.

Le couple s’illustrera, dès 1990, au cours d’une révolte lycéenne et étudiante qui fera plier le gouvernement de l’époque. Si Betty reste dans l’ombre, Alexis n’hésite pas à occuper le devant de la scène, devenant délégué de son lycée, puis président du Conseil de son établissement, et répondant à des interviews télévisées. Ils suivront ensuite le même cursus d’ingénieur, au cours duquel Betty intentera une action en justice contre son directeur de thèse qui l’avait accusée d’avoir volé des données – action dont elle ressortira victorieuse au bout de cinq années de procédure. Par la suite, elle exercera en tant qu’ingénieur, tandis que son compagnon ne quittera plus la politique. Mais, tandis que Betty reste ancrée dans ses convictions communistes, Alexis Tsipras décide à la fin des années 90 de s’engager au sein du parti Synaspismos, communiste mais pro-européen, parti qui rejoindra plus tard la coalition Syriza.

Alors, Alexis risque-t-il vraiment de perdre Betty maintenant qu’il a choisi d’expurger Syriza de sa frange la plus à gauche ? Dans l’une des seules interviews qu’elle a accordée à la presse, Betty disait d’Alexis : « Je pense qu’il ira jusqu’où il peut aller sans mettre de l’eau dans son vin. Pour la gauche, le pouvoir n’est que responsabilité. » Alexis confiait de son côté que son principal défaut était « de ne pas être aussi sévère qu’il le faudrait vis-à-vis de certaines personnes »[iii].

Parions cependant que leur couple résistera aux compromissions d’Alexis Tsipras, car il ne se fonde pas que de leurs orientations politiques. Malgré l’accession au pouvoir d’Alexis, ils ont résolument conservé leur style de vie – loin de celui de Sartre et Simone de Beauvoir qu’Alexis dit admirer –, continuant de partager les tâches ménagères et parentales dans leur modeste appartement au sein d’un quartier populaire d’Athènes. Betty à beau être radicale en tant que militante et avoir toujours refusé d’être la Première dame d’Alexis, elle est sans doute plus disposée au compromis en tant qu’elle est la femme qui partage sa vie. Après tout, elle n’était pas tombée amoureuse d’un militant communiste farouche, mais d’un jeune Elvis blessé !

[i] http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/greece/11683582/Greek-debt-crisis-why-we-should-all-fear-Red-Betty.html

[ii], Wajsman P., « L’homme qui veut sauver la Grèce », Entretien avec Alexis Tsipras, Politique internationale, 15 juillet 2015.

[iii] Ibid.

Martine Aubry et Jacques Delors : un duo en ombres chinoises, par Pénélope Fay

FEUILLETON POLITIQUE

Ce que les personnages publics donnent à lire, on en attrape les signifiants dans les médias. Dans le cas de Martine Aubry et Jacques Delors, les médias ont dessiné un couple. Père et fille, l’Européen forcené et la femme de terrain, forment un duo identifiable par les signifiants qui les relient. Qu’ils soient faits d’identifications ou d’oppositions, la place de l’un s’éclaire de la place de l’autre.

En 1972, Martine Aubry sort major de Sciences Po. Elle entre à l’ENA alors que son père y est professeur. « Il m’a dit que c’était normal que je sois reçue car j’avais toujours eu la chance de baigner dans un milieu porteur »[1]. Le « normal » contient la trace du désir du père. Et, peut-être, des traits dont il était assuré qu’elle porterait la marque.

On prête à Martine Aubry « un goût pour l’affrontement et la bagarre »[2], il est dit qu’elle « a la dent dure », qu’elle est « sans langue de bois », « très exigeante », que c’est une « femme de conviction »[3]. Des traits qui évoquent la détermination dont on entend chuchoter çà et là qu’elle lui viendrait de son père. Un ministre ironise : « Elle a les qualités de son père, mais en plus viril »[4]. En d’autres termes : elle en a plus, là où le père l’a.

L’équation marche aussi dans l’autre sens : la silhouette du père apparaît en filigrane dans les discours de la fille pour prendre de plus en plus de corps au fur et à mesure que s’y repère la transmission de valeurs. Des valeurs déclamées par l’héritière qui en fait l’habit d’un programme politique : « Je vous le dis en m’appuyant sur ce que j’ai de plus cher, les valeurs transmises par ma famille : la morale, le sens de la justice, le goût des autres et le courage »[5].

Les deux font la paire. L’une est au creux de l’autre puisqu’elle en est issue. L’ombre de l’autre perdure quand bien même la fille n’empruntera pas tout à fait le même chemin. Qu’importe. C’est le père qui a donné l’impulsion. Les chemins de traverse ne parviendront pas à effacer le tracé originel. Cette idée affleure souvent dans les médias. Lorsqu’une femme politique émerge de la nasse, on enquête sur le père. Voyez Nathalie Kosciusko-Morizet ou Anne Hidalgo : là où l’on croit voir naître une femme de poigne, cherchez le père…

Lorsque Martine Aubry est évoquée dans la presse, Delors n’est jamais loin. Son ombre se dévoile par une opposition, une identification, une conséquence. L’usage de la conjonction de subordination « comme » et de la négation, relie les deux parties du duo. Certains des événements qui ont ponctué la vie politique de l’une fait écho à ce qui a pu faire trace dans la vie publique de l’autre. Comme ce jour de 2011 où, DSK hors-jeu, Martine Aubry affronte les primaires. L’acte de la fille se teinte alors du renoncement du père, prononcé ce jour de décembre 94 où J. Delors, pressenti comme candidat des socialistes à l’élection présidentielle, refuse de se lancer dans la bataille. « A-t-on déjà vu quelqu’un refuser le pouvoir qu’obligeamment les Français lui tendent ? » dira Anne Sinclair.

La décision de l’une prend du relief alors même qu’a pu s’affirmer le renoncement de l’autre. Martine Aubry sera « celle qui y va », tandis que Jacques Delors restera celui qui a dit « non ». Au sein de cette paire faite d’acceptation et de refus, sonne la question du désir. Car, du pouvoir, Martine Aubry en avait-elle vraiment envie ?

[1] Lucas R. et Mourgue M., Martine Aubry, les secrets d’une ambition, Editions Archipel, 2011, p. 6.

[2] Chemin A., « Martine Aubry et le pacte des Delors », Le Monde, édition électronique du 28 juin 2011.

[3] Bezat J.-M., « Martine Aubry, un destin qui se cherche », Le Monde, édition électronique du 27 juin 2011.

[4] Apathie J.-M., « Une femme ambitieuse », L’Express, édition électronique du 28 août 1997.

[5] Déclaration de candidature à la primaire socialiste, Lille. Le Figaro, 2011.

Le couple Obama : une équipe qui gagne, par Hélène Bonnaud

FEUILLETON POLITIQUE

Barack et Michelle Obama incarnent la nouveauté au plus haut niveau de l’accession au pouvoir politique. Leur couple est d’ailleurs plébiscité comme le couple le plus emblématique du moment. Pour moi, ce couple marquera l’histoire du XXIe siècle. Il participe d’une nouvelle forme de faire couple présidentiel. Le nouage du pouvoir, de l’amour et de la communication est ce qui a motivé mon choix. De plus, ils forment un couple jeune, branché, ouvert et joyeux, qualificatifs propres à la culture de notre époque.

Comment ne pas être sensible à l’allure juvénile de Barack Obama dont l’image du corps respire les idéaux actuels d’hygiène de vie et de maîtrise ? Cette image idéalisée du corps est, dans son cas, totalement assumée. C’est un président qui a un corps et qui sait l’habiter. Un corps sportif, objet de soins et d’attention, un corps qui répercute une image forte d’homme confiant dans le contrôle qu’il a de son propre corps. Il semble indiquer que, sachant s’occuper de son corps comme de son image, il saura prendre soin des autres de façon aussi efficace. Il est d’ailleurs notable que Michelle se soit faite le relais de cette cause. Sa lutte contre l’obésité liée à l’injustice de classe qui se manifeste par les symptômes de malbouffe, part de la même analyse : le corps est une question politique.

Son couple est aussi le symbole de la victoire contre le racisme. Barack Obama est certes le premier président noir des USA et incarne l’espoir d’une Amérique libérée du joug de l’oppression raciste qui a marqué son histoire. Il épouse Michelle Robinson en 1992, à Chicago, qui est une avocate renommée et figure influente du parti démocrate local. C’est sur ses conseils qu’il se lancera en politique. En 2008, lors de son premier discours en tant que président des Etats-Unis, Barack Obama remercie sa femme, « qui est pour lui sa meilleure amie, un soutien inconditionnel et surtout l’amour de sa vie. » Il ne s’en est jamais caché, c’est grâce à elle qu’il a été élu président des USA le 4 novembre 2008. Cette reconnaissance de la place de sa femme dans son ascension témoigne aussi d’une ère nouvelle concernant le couple. Il n’y a plus de voile porté sur le rôle de la femme dans l’élection d’un président. Barack Obama a hissé sa femme au lieu même de sa réussite. L’image qui symbolise sa réélection en 2012 et qui a servi d’emblème à sa victoire, c’est cette photo d’eux s’enlaçant dans l’élan de leur amour mais aussi de la jouissance à faire couple dans les hauteurs du monde. Cette image forte d’un couple amoureux et solidaire, partageant devant le monde entier leur bonheur, annonce cette nouvelle dimension de faire couple. Celui-ci n’a plus pour objet le maintien des traditions d’une Amérique figée dans ses vieilles manies politiciennes mais un couple qui fait équipe, selon la nouvelle expression qui fait fureur, un couple qui se soutient, qui se donne les moyens d’échanger et de symptomatiser son conjugo.

C’est aussi un couple qui a du courage au sens qu’en donne Lacan dans Le Séminaire XX : «  Du partenaire, l’amour ne peut réaliser que ce que j’ai appelé par une sorte de poésie, pour me faire entendre, le courage, au regard de ce destin fatal. (…) Mais est-ce bien de courage qu’il s’agit ou des chemins d’une reconnaissance ? Cette reconnaissance n’est rien d’autre que la façon dont le rapport dit sexuel devenu là rapport de sujet à sujet, sujet en tant qu’il n’est que l’effet du savoir inconscient – cesse de ne pas s’écrire. »[1]

Ce destin fatal, le couple Obama l’incarne au regard de ce qui marque leur choix de couple. Pour elle sans doute y a t-il eu sacrifice de sa propre vocation d’avocate. Si elle brille par son élégance et sa présence à ses côtés, si elle se montre épouse et mère irréprochables, ses choix d’intervention sont marqués par des causes sociales. C’est par la danse qu’elle a récemment affolé les réseaux sociaux. Là encore, c’est le corps jouissant qui médiatise son action. C’est là qu’elle n’était pas attendue puisque Michelle sort de Harvard, l’une des plus prestigieuses écoles des USA.

Leur couple a récemment traversé une crise liée à l’infidélité de Barack. Malgré cela, ils restent ensemble, et semble-t-il, d’une façon qui évoque l’accrochage à ce signifiant faire couple : la dimension d’un amour opératoire, – formule qui indique la valeur de l’intelligence dans le traitement de l’amour dans le couple. Reste à savoir si, après une telle expérience, ils sauront trouver comment revisiter les lendemains de leur aventure.

[1]  Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, p.131-132.

La saga Jacques Chirac et ses couples infernaux par Luc Garcia

FEUILLETON POLITIQUE 

L’exercice du pouvoir est une sorte de nomadisme qui rompt celui qui s’y voue à l’impuissance. Lacan, dans le Séminaire X [1] a ce mot : « L’impuissance, dans sa formule la plus générale, voue l’homme à ne pouvoir jouir que de son rapport au support de (+φ), c’est-à-dire que d’une puissance trompeuse ». Avec les politiques, apparaît un terrain d’expression adéquat pour la manifestation de cette jouissance confondante, puisque toujours entravée lorsque ladite puissance trompeuse en vient réellement à tromper, c’est-à-dire touche un point de castration qui ne prête pas à discussion et peut même faire très mal. Hypothèse : le politique et sa puissance trompeuse font couple. Conséquence : c’est comme cela que le pouvoir et l’électeur font couple à leur tour.

Du bleu du blanc du rouge

En France, la personnification exacerbée du président de la République, inscrite dans la Constitution, offre de quoi alimenter les bonnes chroniques des puissances trompeuses que le simili monarque (mais élu) aura rencontrées. Le président est élu avec son armada de puissances trompeuses, puis il s’offre en puissance trompeuse, mais après. L’élection passée, sortent de la cave à archives des anecdotes piquantes : l’électeur est rassuré, le trompé et le trompeur se retrouvent, et l’on verse une larme sur le président déchu qui atteint des sommets de popularité lorsqu’on le sait grabataire, fatigué ou inoffensif. Le peuple fait alors couple avec le père mort.

Des décennies durant

Cette dynamique est longue, dans la durée. En France, beaucoup plus longue qu’ailleurs. En politique, c’est connu, on ne meurt jamais. À propos, Jacques Chirac, 26 novembre 1978 : remontée sur Paris en auto, mais badaboum, une plaque de verglas en Corrèze, l’homme n’est pas passé loin de mal finir. Jusqu’alors, il a été Premier ministre de VGE, qu’il pensait robuste et allié à sa cause. Dommage, VGE le torpille, l’humilie, l’écrase, alors que Chirac avait contribué à lui donner l’électorat gaulliste sur un plateau. Chirac démissionnera. Puis deux ans plus tard, donc, l’accident.

Dans la nuit du dérapage imprévu, Chirac est transféré à Cochin, l’hôpital. Sublime instant, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les deux conseillers de l’ombre qui pilotent Jacques Chirac dans sa carrière et en qui il fait toute confiance, se précipitent au chevet du malade, lui font signer un texte : « l’appel de Cochin » ; invraisemblable dénomination qui cible le lieu d’un convalescent. Entre deux prises de morphine et des opérations multiples, Chirac signe. Le texte est taillé à la serpe, violent, hard. Anti-européen, in fine trop violent pour être crédible. Pierre et Marie-France feront leur route ailleurs et passeront leur temps à savonner la planche du futur président (Mme Garaud ira même jusqu’à se présenter en même temps que Jacques Chirac à la présidentielle de 1981, obtenant un score totalement confidentiel).

Rebondissement, Jacques Chirac en trouve un autre. Une pointure, un homme toujours bien habillé. Calme, pondéré, bon gestionnaire, énarque d’une arrogance discrète. Edouard Balladur. Et c’est reparti. 1993, Jacques signe un accord avec Edouard qui va à Matignon, pour que Chirac prépare sa campagne pour l’Élysée. Mais rien ne fonctionne comme prévu : Edouard se déclare finalement aussi pour l’Élysée. Il n’y entre pas. Jacques prend alors avec lui un explosif secrétaire général : Dominique de Villepin qui propose à Jacques une dissolution : 1997, Chirac se retrouve en cohabitation pour cinq ans ensuite. Encore raté. Entre temps, il y aura eu Charles Pasqua, dont Chirac dira : « Charles Pasqua était un ami » – certainement, mais un ami qui l’a renié, encore ! Pourtant, qu’il était difficile de trouver plus costaud que l’ami Charles, rompu à la Résistance et aux habitudes corses réputées si fidèles.

En aurait-on oublié ? Certainement. Par exemple, le think tank de la Fondation Saint-Simon. Jacques Chirac les adore, les trouve parfaits, à leur aise pour réformer le pays. Droit dans le mur, Alain Juppé, pourtant admirable en soldat discipliné, se fera attraper après un mois de grève à la suite duquel le gouvernement dût reculer, et Chirac en sortir politiquement dévasté – seulement six mois après avoir été élu. Ladite Fondation devait donner au président les clés de la réussite, elle lui donnera les clés de sa prison.

Les valses de la puissance trompeuse

Un observateur de ces décennies, Jean-François Probst [2], aura cette remarque particulièrement juste : « Chirac ne peut pas imaginer deux secondes que les autres puissent faire ce qu’il passe son temps à leur faire ». Chirac mise sur des puissances trompeuses, mais il reste un stratège qui navigue avec, pour parvenir aux sommets.

Reprenons Lacan dans le passage du Séminaire X : il parle de l’existence d’un rapport avec (+φ). Il s’agit donc d’un couple original puisqu’il engage un rapport. Jacques Chirac reste un des homme politique les plus populaires pour les français, désormais.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.

[2] Cf.  les documentaires de Patrick Rotman concernant le parcours politique de Jacques Chirac : Le jeune loup (de la jeunesse à 1981) et Le vieux lion (1981-2006), Universal, 2006.

Mao et l’incroyable Jiang Qing, par Jacques Borie

FEUILLETON POLITIQUE

Comme on peut le supposer, avec un personnage aussi hors du commun que Mao, on ne peut s’attendre à ce que sa vie sexuelle soit bourgeoisement rangée. La légende d’un homme qui a su incarner l’exception tout au long de sa vie et même au-delà ne manque donc pas de conduites hors normes, de pratiques peu orthodoxes, pas vraiment compatibles avec ce qu’on imagine d’un communiste rigoureux et de son éthique supposée ascétique.

Il a tout d’abord quatre épouses : Luo Yikiu de 1907 à 1910, puis Yang Changji de 1920 à 1928 (avec laquelle il a trois enfants), date à laquelle il prend He Zizhen comme troisième épouse (qui lui donne six enfants de plus !), qu’il répudie en 1937 pour épouser la quatrième qui aura un destin bien différent. A côté de ces unions officielles on lui prête une grande consommation de jeunes femmes : cinq ou six à la fois pouvaient partager son lit, tout en écrivant des poèmes et parfois réunissant ses camarades du parti !

Ce style de consommateur effréné doit nous inciter d’autant plus à nous intéresser à la femme qui a occupé une place elle aussi exceptionnelle dans la vie de Mao ; Jiang Qing fut sa dernière épouse, la seule avec laquelle il resta toujours et très longtemps (40 ans !) et qui de plus fut complètement mêlée à la vie politique chinoise et à l’œuvre de son mari. Il faut donc supposer que ces deux ont fait couple avec une force toute particulière.

Dès son apparition dans la vie de Mao, Jiang Qing se distingue en se montrant d’une particulière férocité avec les autres femmes ; sous sa surveillance attentive, la précédente épouse passe les trente dernières années de sa vie en hôpital psychiatrique. Une femme de ministre habillé de façon trop provocante à son gout est jugée et emprisonnée ; la veuve de Lui Shaoqi, le rival de Mao, fut publiquement vilipendée pour « crime » de toilettes trop recherchées.

Mais c’est surtout pendant la révolution culturelle que son action trouva à se déchainer sans limites, au point que Philippe Sollers trouvait que l’incroyable Jiang Qing   mériterait un livre à elle toute seule ; c’est dans le champ culturel surtout qu’elle développa sa passion pour la « purification » , en se faisant pourfendeur des tendances bourgeoise et féodales dans tous les arts, l’Opéra de Pékin en premier.

Elle réussit à se faire détester de tous, femmes, jeunes, membres du parti aussi,   mais la protection de son mari l’a sauvée jusqu’à la mort du Grand Timonier en 1976 . Elle essaie de garder ce qui lui reste de pouvoir en l’habillant de la bande des quatre et en se faisant nommée Présidente du Parti. Mais seulement un mois après la mort de son maitre et époux, elle est arrêtée et emprisonnée alors que partout dans le pays des dazibaos la dénonçant fleurissent. On la dépeint par exemple avec des mains en pattes de crabe, l’une tenant la vérité et l’autre le mensonge. Le simulacre de procès ne la fait pas taire ; alors que son avocat se voit interdire de prononcer le nom de son mari, elle dit n’avoir agi que pour le servir et prononce la phrase fatidique qui résume si bien sa jouissance : « Quand il me disait de mordre, je mordais ; j’étais la chienne du Président ». Elle se suicidera en prison sans avoir jamais rien renié ni regretté de ses déchainements.

Trente ans après Mao est toujours aimé du peuple et Jiang oubliée ou haïe ; c’est sans doute le prix à payer d’incarner la voie de l’Autre.

Quelques références bibliographiques :

Mao Tsé-toung, par Philip Short, trad. de l’anglais par Colette Lahary-Gautié, Fayard, 2005.

Femmes de dictateurs par Diane Ducret, éditions Perrin, 2011.

« Mao était-il fou ? » par Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur, le 15-09-2005

Quand l’amour se défait…, par Bénédicte Jullien et Philippe Bénichou

BORDS DE SCÈNE

Regards croisés sur la pièce de Pascal Rambert, « Clôture de l’amour »

Fin du désir
L’amour n’est pas seulement malentendu…
Il est aussi monologue. Pascal Rambert met en scène avec brio l’histoire que chacun s’est racontée pour aimer. Après dix ans de mariage et trois enfants, Stan quitte Audrey et il tente de lui expliquer pourquoi. Le discours de Stan est précis, brutal, il doit partir, nécessité oblige. Quelque chose a disparu chez Audrey, et sans ce petit quelque chose que nous appelons en psychanalyse « objet a », le désir n’est plus au rendez-vous. Stan ne peut se contenter de l’amour, ni de l’amitié.
Sur les traces du poète : « un seul objet vous manque et tout est dépeuplé ». Mais Stan n’est pas triste d’avoir perdu son objet, il est furieux contre Audrey de ne plus le retrouver en elle. Les mots d’amour font place aux reproches, les caresses se transforment en méchanceté et la mauvaise foi éclipse l’éthique. Certes, Stan y met les mots, travaille son langage, tente de bien dire, mais n’assume aucune part de responsabilité dans ce désamour. Tout en tension agressive et en fuite subjective, Stanislas Nordey – que je découvre à cette occasion comédien – est tout simplement formidable.

Audrey, quant à elle, abasourdie et douloureuse, va tenter de répondre en s’accrochant aux mots comme à une bouée… Ces mots qui ont fait sa jouissance, ces mots qui l’ont logée dans les bras de l’homme aimé et l’ont fait devenir mère. Audrey a nourri son amour de ces mots dont elle ne veut pas se séparer. Elle le lui rappelle, lui jette au visage, les fait résonner, puis accepte la rupture à condition de les garder en elle.
Clôture de l’amour n’est pas seulement la fin d’une histoire d’amour. Cette pièce dévoile aussi comment chacun, différemment, se lie à l’autre… à la fois avec un petit rien (un objet, des mots) mais puissant et nécessaire pour le désir.

Bénédicte Jullien

Défaire le couple
Un homme et une femme sur scène. Un couple se sépare. On apprendra qu’ils sont unis depuis longtemps, qu’ils ont travaillé ensemble et ont eu trois enfants.
Pascal Rambert traite l’événement d’une façon originale. Il ne s’agira pas d’un dialogue mais de la succession de deux longs monologues. C’est l’homme qui prend la parole en premier et il annonce d’emblée : « ça va s’arrêter là ». Et il tente de dire pourquoi. Mais l’homme ne le peut. Il parle longuement, se plaint d’être « prisonnier » d’une toile, joue au non-dupe, dénonce la « fiction » de l’amour, mais il ne nous convainc pas. Ce qui se passe pour lui, il le dit pourtant : « ta poitrine et ton regard n’allument plus rien en moi » qui signe un désir qui s’en est allé, sans que rien dans son discours ne nous éclaire davantage. C’est un fait.

Puis la femme prend la parole. Bouleversante. Elle témoigne d’abord de l’effet ravageant des paroles qui viennent de lui être adressées. « Je n’ai plus d’yeux, plus de regard, plus de corps ». Mais elle ne s’en tient pas là et se défend. Elle reprend les signifiants qui lui ont été adressés et elle en dénonce avec détermination l’inadéquation, la fausseté.
Non leur amour n’a pas été une « fiction » qu’elle aurait érigée en « mausolée ». Elle témoigne de ce qui s’est réellement passé, l’unique de leur amour, le temps, et contre le meurtre de leur « langue commune ».

Philippe Benichou

Sartre et Simone de Beauvoir, un amour libre. Entretien avec Marie-Hélène Blancard

FEUX DE LA RAMPE

Entretien avec Marie-Hélène Blancard

Amour et liberté sont-ils nécessairement antinomiques ? 

Propos recueillis par Dalila Arpin

Quelle a été la singularité de ce couple, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ?

J’ai grandi avec l’image d’un couple mythique, celui que formaient Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. On en débattait en famille car ils fascinaient par leur anticonformisme. Malgré la stabilité et la longévité de leur couple, ils n’étaient pas mariés et n’avaient pas d’enfants. Cela choquait et faisait jaser. Qui plus est, ils semblaient s’autoriser d’autres rencontres amoureuses et des expériences sexuelles inédites. S’ajoutant à leur rayonnement intellectuel et à leur engagement politique, ce choix de vie audacieux faisait d’eux les précurseurs d’une liberté nouvelle, dont les événements de mai 68 n’avaient pas encore répandu l’idée.

Quelle est, à ton avis, la raison pour laquelle ce couple est devenu emblématique pour toute une génération ?

Dans la société bourgeoise de l’époque, l’amour, la fidélité et le mariage allaient de soi. Ces valeurs phares étaient peu contestées, elles orientaient massivement la vie amoureuse de la jeunesse. Le couple Sartre – Beauvoir remettait en cause l’évidence du lien entre fidélité et stabilité du couple : il existerait donc une autre manière de se lier à l’autre, une autre façon de vivre à deux, sans que le désir soit contraint et que la jalousie n’exerce ses ravages ?! Amour et liberté semblaient antinomiques mais pour eux ils ne l’étaient pas. Ils faisaient ainsi exister par le fantasme une sorte d’amour libre qu’on pouvait leur envier. Ils devinrent l’emblème d’une génération qui rêvait d’inventer sa vie, pour ne pas répéter à l’identique le modèle dominant.

Quels seraient les ressorts cachés de cet « amour libre » ?

J’avais l’idée que le travail intellectuel rendait leur lien indéfectible et faisait de chacun le partenaire idéal de l’autre. À l’âge de quinze ans, j’étudiai en classe de philo les Mémoires d’une jeune fille rangée – lecture aride et plutôt ennuyeuse dont je me régalai – et je dévorai d’un seul trait les trois volumes des Chemins de la liberté de Sartre. Étonnamment, ce qui me rendait familier ce couple scandaleux me facilita l’accès à l’œuvre qu’ils avaient produite. J’appris plus tard que leur style de vie anticonformiste avait un prix, et que la souffrance ne les avait pas épargnés. J’en fus soulagée, mais aussi déçue. Ils ne faisaient donc pas exception à la règle…

 

Un couple incestueux, par Christiane Page

À L’ÉCRAN

À propos de Dommage qu’elle soit une putain, de John Ford

 

 

En 1917 Freud écrit « Le premier choix d’objet des humains est régulièrement incestueux, dirigé chez l’homme vers la mère ou la sœur »[1] (cette dernière, souvent « en remplacement de la mère infidèle », ou manquante…)

John Ford porte le thème du couple incestueux à la scène en 1633 avec C’est dommage qu’elle soit une putain[2], pièce dans laquelle Giovanni et sa soeur Annabella décident de vivre leur amour, en secret.

La tragédie montre que la revendication de la jouissance, ici incestueuse, balaie les préceptes de la religion dont Giovanni dit : « Je ne trouve dans tout cela que rêves et fables de vieillards/Pour effrayer l’inconstante jeunesse »[3]. Amoureux « de la beauté la plus parfaite », qui est selon lui le miroir de la vertu de la sœur, Giovanni revendique une union que lui semblent légitimer les liens du sang les unissant : « par la religion même nous ne devons faire qu’un : une âme, une chair, un amour, un cœur, un tout […]. La nature en vous créant vous a déjà faite mienne. Autrement c’eût été péché et folie en ne mettant qu’une seule beauté dans une âme double ».

Leur couple renoue avec l’illusion de l’union de deux éléments homogènes dont la rencontre produirait le « un » originel évoqué par Platon dans la fable du Banquet[4]. Ce désir de fusion a son revers mortifère[5]. Giovanni s’exclame : « Perdu je suis perdu ! Mon destin a décidé ma mort […] ce n’est pas, je le sais, le désir, mais mon destin qui me mène ». Et c’est par les cendres de leur mère, dans une scène en miroir qu’Annabella consacre leur couple : « À genoux mon frère, par les cendres de notre mère, je vous conjure… ».

Annabella, enceinte, épouse ensuite Soranzo qui découvre son infortune et décide de tuer le couple. Prévenu, Giovanni poignarde sa sœur dans un dernier baiser, et lui arrache le cœur qu’il apporte aux invités. Le père meurt d’émotion, Giovanni est tué. La lignée incestueuse s’éteint par le meurtre[6]. Inceste et meutre dont Lacan a noté la possible équivalence.

[1] Freud, S., Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, p. 425.

[2] Ford J., Dommage que ce soit une putain, 1633, p. 187.

[3] Comme Freud le notera, l’athéisme survient en même temps que la revendication de la jouissance, ici incestueuse.

[4] Lacan y fait souvent référence pour évoquer la question du « un » qui serait à retrouver.

[5] Cf. Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Paris, Points, 2014.

[6] Inceste et meurtre dont Lacan a noté la possible équivalence (Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil,1957, p. 255).

Couples en folies. Rencontre avec Cyril Lecerf.

TEA FOR TWO 

Les comédies musicales comme vous ne les avez jamais vues !

Ariane Chottin : Les couples sont à l’honneur dans les comédies musicales ; ils y sont radieux, en apesanteur, c’est une véritable image d’Épinal !

Cyril Lecerf [1] : J’ai envie de détricoter un peu cette représentation « enchantée » du couple qui explique sans doute qu’il y ait aussi peu d’adeptes en France de la comédie musicale alors que c’est une culture très vivante en Amérique et en Angleterre.

On a coutume ici d’y associer une vision romanesque et très traditionnelle du couple et l’amour y semble presque sans intrigue… D’ailleurs les grosses productions françaises comme Roméo et Juliette, Le Bossu de Notre-Dame dans les années 90 sont d’une platitude extrême en terme de vision du couple. Les empêchements à l’amour sont des éléments narratifs sans véritable symbolique, l’intériorité des personnages n’est pas du tout développée. C’est sans doute le pire de ce qui a pu se faire dans la comédie musicale.

C’est vrai que lorsque l’on se réfère aux comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien de Top hat avec Fred Astaire à Singin’ in the rain avec Gene Kelly, les duos dansés sont extrêmement séduisants, ils promeuvent une idée plutôt fusionnelle du couple. Mais les réduire à ce monde onirique et feutré reste une lecture approximative, un peu comme lorsqu’on adapte Jane Austen au cinéma et que la profondeur et la psyché de ses personnages passent à la trappe… C’est un affadissement de la notion même de romantisme et il y a d’autres enjeux associés à l’idée du couple…

Dans Singin’ in the Rain, par exemple, que nous dévoilez-vous du couple ?

 

L’intrigue se passe au moment du basculement du cinéma muet au parlant, et tout tourne autour de ce qu’est une voix au cinéma mais aussi dans une rencontre amoureuse… Nous sommes en 1952, et dans ce film de Stanley Donen, le couple joué par Gene Kelly et Jean Hagen rassemble deux acteurs du cinéma muet qui font couple à l’écran et ne s’entendent pas dans la vie. C’est un couple réduit à l’image d’une harmonie muette : on pourrait dire que ce qui fait couple ce sont ces images et les phrases écrites sur les cartons qui s’intercalent entre les scènes, leurs voix sont absentes, leur disharmonie masquée.

Au moment de tourner un film parlant, la voix stridente de Jean Hagen oblige à lui chercher une doublure pour sauver les apparences. Gene Kelly rencontre alors cette doublure, une danseuse jouée par Debbie Reynolds qui a une voix sublime dont il tombe amoureux. Cette question de la voix déplace le couple et le sort d’une certaine façon de la représentation figée et plate pour lui donner une autre épaisseur.

Cette arrivée de la voix qui bouleverse le cinéma muet, bouleverse aussi la vie de Gene Kelly ; c’est ce qui est dévoilé ici, lorsque les deux acteurs se retrouvent ensemble dans l’envers du décor, sur une scène de plateau désert…

Singin’in the rain, de Stanley Donen, 1952 : « You were meant for me »

https://youtu.be/PqsrVQfNYPc

la voix objet de désir

La voix… objet de désir…

Une bonne dizaine d’années plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, les débuts de la Nouvelle Vague voient émerger des films musicaux comme Cléo de Cinq à Sept d’Agnès Varda, qui creusent un peu plus encore la représentation de l’intériorité du couple notamment au moyen du chant. Je pense par exemple à l’abandon chanté par Cléo qu’interprète Corinne Marchand dans Sans toi: « je suis une maison vide sans toi… »

Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, 1962 : « Sans toi »

https://www.youtube.com/watch?v=e7MN7kJ0uy0

cleo

Plus encore, c’est Jacques Demy, le compagnon de Varda qui fait de la comédie musicale française un véritable genre à part, proche des préoccupations de la Nouvelle Vague. Ici, il est difficile de ne pas citer des exemples comme Les Parapluies de Cherbourg, Peau d’Âne ou Les Demoiselles de Rochefort

La chanson de Maxence, et finalement beaucoup de chansons des films de Demy écrites par Michel Legrand, témoignent de cette distance mi-mélancolique mi-humoristique lorsqu’il s’agit de parler d’amour. Le chant et la danse sont autant des déclarations que des manières d’alléger le poids de la réalité. Il y a une dimension consciente de jeu et de second degré qui rend le propos de Demy bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les couples se composent, se recomposent.

Parents et enfants frôlent parfois l’inceste, même en chanson. Les passions amoureuses ont un envers ambigu (on chante la découverte d’une femme découpée en morceaux par dépit amoureux dans les Demoiselles).

 

 

Les Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy, 1968 : « La chanson de Maxence »

https://youtu.be/j0mUdbICJyE

 

les demoiselles

Chercher sa moitié… sa ou son partenaire, après l’humour de Demy, n’est-il pas question de cela aussi dans un tout autre style lorsque Lisa Minnelli dans Cabaret, chante Mein Herr ?

Oui et non. On est en 73 lorsque sort le film Cabaret de Bob Fosse, après avoir été créé à Broadway en 66. C’est donc d’abord une pièce musicale avant de connaître le succès en film. C’est d’ailleurs souvent le cas, et c’est vraiment ce qui « vulgarise » et permet aux comédies musicales de nous parvenir en France, nous qui n’avons pas vraiment cette tradition scénique. Dans le film, l’un des personnages principaux, Sally Bowles, interprétée par Liza Minelli, incarne le personnage du roman de Christopher Isherwood, inspiré de sa rencontre avec une chanteuse américaine indépendante, dans le Berlin des années folles où s’expriment plus librement les relations amoureuses et sexuelles, sur fond de montée du nazisme. Le personnage est assez proche de celui de Lola interprété par Dietrich dans L’Ange Bleu.

Mein Herr, c’est l’hymne au couple sans cesse recomposé qu’il soit d’ailleurs hétéro ou homo. Bye, bye Mein Lieber Herr, c’est l’adieu à la monogamie traditionnelle. Sally Bowles, comme elle le clame, fait ce qu’elle peut, «  inch by inch, man by man ». La moitié n’est jamais stable. Il y a quelque chose de paradoxal et de tragique : à la fois une volonté de liberté assumée mais aussi l’impasse du couple qui résonne avec l’arrivée de consommation effrénée que la chanson Money makes the world go round nous rappelle.

Cabaret de Bob Fosse, 1972 : « Mein Herr »

https://www.youtube.com/watch?v=CX-24Zm0bjk

cabaret

Le style cabaret est un genre de comédie musicale qui aura son importance dans les années 70 avec Bob Fosse. C’est le lieu des marges amoureuses, sexuelles et musicales qui résonne fortement avec l’atmosphère émancipatrice de la fin des années 60 et de la décennie 70.

Danse et chant sont des manières de reprendre possession du corps. On se travestit, on devient homme, femme, on se bat sur scène en dansant, on tue, on cherche à s’émanciper des représentations. Les chorégraphies de Bob Fosse, plus agressives, plus directes, mettent en scène le couple sous l’angle de la fusion, de la tromperie, de la folie…

De folie ? Folies en couple ? Couples en folies ?

Comme chez Demy, la question du couple en folie et de la folie en couple est très présente. Les couples peuvent être torturés, devenir l’occasion d’alliances cruelles, parfois sadiques. Les années 70-80 à Broadway voient émerger de nombreux jeunes auteurs nourris des questions de leur époque, avec en arrière-plan, l’imprégnation de la psychanalyse, surtout chez un auteur comme Stephen Sondheim. Le style de Sondheim, mêle ceux de Woody Allen, Bergman et Henry James. Ses comédies musicales peu connues en France ont été jouées récemment au théâtre du Châtelet. Dans Sweeney Todd créé en 79 à Broadway et adapté au cinéma par Tim Burton en 2011, il met par exemple en scène un couple de meurtriers à Londres à l’époque victorienne, un barbier trancheur de gorge et une femme du peuple sans scrupule.

Mais Sondheim, c’est surtout le grand metteur en scène du couple moderne dans la comédie musicale. Le traditionnel « Love and Mariage » est mort : divorcés, célibataires deviennent des personnages de premier plan. Le grand exemple c’est Company. Un célibataire new-yorkais dans le milieu chic-bobo intello ne parvient pas à se « poser ». Il passe de femmes en femmes et en parle avec ses couples d’amis. Chacun y va alors de son petit conseil… C’est caustique, très bien écrit…

Les personnages chantent leur relation à deux au travers de ce qui dysfonctionne, leurs fantasmes, leurs manques, et les remarques de leur analyste !

Company, de Stephen Sondheim, 1970-1995 : « The Little things we do together »

https://youtu.be/cVkVIHQq92I

 

compagny 

 

La comédie musicale soulève donc avec humour un coin du voile sur cette « affaire compliquée » qu’est la relation à un partenaire… et y invite même la psychanalyse !

Oui, ça rate ou ça tâtonne… La comédie musicale n’est donc pas réductible aux clichés de l’amour triomphant, parce qu’elle est justement un lieu de réflexivité sur elle-même, elle s’amuse souvent d’elle-même. Tout comme elle s’amuse des échecs du couple et de ses recompositions hasardeuses. Un très bel exemple, c’est le film de Woody Allen, Everyone says I love You qu’il réalise en 94.

Woody Allen, quarantenaire divorcé dans le film, est resté proche de son ex-femme qui a épousé son meilleur ami. Ils forment une gigantesque famille recomposée bourgeoise vivant aussi à New York. C’est un film choral, léger, où chacun des membres de la famille reprend des standards de jazz : My Baby just cares for me/ All my life / Makin Whoopee.

Le personnage joué par Woody Allen, est un looser qui se fait quitter constamment jusqu’à la rencontre d’une belle américaine à Venise jouée par Julia Roberts. Coïncidence très « allenienne » : sa fille et la fille de la psychanalyste de cette belle américaine qui l’ont espionné à travers le mur lui rapportent ses fantasmes les plus fous… ce qu’il utilise pour la faire succomber. Tout fonctionne un temps, mais le fantasme doit rester un fantasme et la belle le quitte pour retourner avec le mari dont elle se plaignait…

Ce film est une sorte d’hommage au grand répertoire des comédies musicales dont il propose une relecture décalée. Comme dans l’extrait qui suit. La famille recomposée est à Paris pour fêter Noël. L’ex-femme jouée par Goldie Hawn et Woody Allen se remémorent leur passé et retournent sur un de leurs lieux de rencontre. Elle chante alors I’m through with love— j’en ai fini avec l’amour— que Marilyn chantait dans Certains l’aiment Chaud.

Ce n’est pas une scène de séduction mais, au contraire, une sorte de déclaration de l’amour qui ne peut plus exister. Au-delà de l’aspect parodique, cette scène assez touchante montre un ancien couple qui refait couple le temps d’une danse tout en chantant qu’ils en ont « fini avec l’amour »…

D’une certaine manière, quand le couple rate ou a raté, la danse et le chant sont toujours une manière de refaire ou de recréer ce couple, le temps d’une comédie musicale !

Everyone says I love You de Woody Allen, 1994

https://youtu.be/0g2PgZnUj7M

 

everyone says

 

[1] Cyril Lecerf est étudiant en master de lettres, passionné de Comédies Musicales

Une idylle avant-guerre, par Dalila Arpin

FEUX DE LA RAMPE

Jerry Salinger et Oona O’neill, une noirceur commune, un humour gothique.

Elle est la fille du dramaturge et prix Nobel de littérature américain, Eugène O’Neill, lui, le fils d’un commerçant juif. Elle est apprentie comédienne et Glamour girl en 1941 tandis que lui, écrivain en herbe et ambitieux, n’a encore publié que quelques nouvelles. Elle a quinze ans, lui vingt-et-un. Oona s’éveille à l’amour le temps d’une chanson et Jerry s’en inspire pour le reste de sa vie.

Frédéric Beigbeder[1] met en scène cet amour dans un roman, sans avoir eu accès aux archives, verrouillées par les familles respectives. Nous apprenons ainsi les liens entre amour et désir (impossible) pour Jerry Salinger : « l’amour est le plus beau quand il est impossible, l’amour le plus absolu n’est jamais réciproque… Les êtres qui s’aiment le plus sont ceux qui ne s’aimeront jamais »[2]. Ou encore son intuition du rapport impossible entre les sexes : « Love is a touch and yet not a touch »[3], avec toutes les nuances que cette phrase décline.

L’écrivain de « l’indétermination orgueilleuse »[4] du sujet au XXIe siècle tombe ainsi amoureux d’Oona, l’une des plus jolies filles de New York, à la vie mondaine, et fille aussi de l’un des plus grands écrivains américains de son temps, qu’il admire. Comme Freud nous l’apprend, un homme ne peut aimer une femme que si elle est en lien avec un autre homme. De son côté, Oona est attirée par un jeune homme d’un mètre quatre-vingt-dix au regard sombre. « Complètement ivres, ils se découvrent « une noirceur commune »[5]. « Personne à l’époque n’avait l’humour gothique ». Leur relation est faite de caresses et d’aveux. Elle lui confie le drame de sa vie : être « orpheline d’un père vivant et célèbre », qu’elle appelle sans qu’il ne lui réponde – ou seulement pour lui sommer de ne pas lui faire honte et lui prédire un destin d’actrice de seconde zone, à la notoriété éphémère.

Aimer c’est vouloir sauver une femme, dit encore Freud. Mais Oona échappe à Jerry. Se sentant perdre la bataille des sentiments, il s’engage dans l‘armée et part libérer la France. Elle ne vient pas lui faire ses adieux et part tenter sa chance à Los Angeles.

Avec la Grande Guerre, leurs chemins bifurquent à jamais. À Hollywood, elle rencontre Charlie Chaplin. Par le rire, elle trouve la façon de traiter sa tristesse : « l’enfant esseulé avait trouvé un protecteur »[6]. La substitution d’un père pour un autre est réussie : dès l’annonce des fiançailles, le père d’Oona coupe les ponts avec elle pour toujours.

L’auteur imagine une suite épistolaire à la relation : Jerry continue à lui déclarer sa flamme et s’il la met sur un piédestal, c’est pour mieux l’en descendre. Il lui adresse une lettre assassine lorsqu’il apprend sa rencontre avec Chaplin. Il tente, fidèle à son idéal, encore une fois l’impossible.

Il y a des amours dont on ne guérit jamais : il finira ses jours avec une compagne infirmière, nommée… O’Neill.

[1] Beigbeder F., Oona &Salinger, Paris, Grasset et Fasquelle, 2014.

[2] Ibid, p. 72-73.

[3] Ibid, p. 73.

[4] Ibid, p. 74.

[5] Ibid, p. 100.

[6] Ibid, p. 168.