Coups de foudre

Cet impossible qui fait aimer, par Hélène de La Bouillerie

Adolphe, roman de Benjamin Constant, inspiré de sa relation tumultueuse avec Mme de Staël, illustre brillamment cette citation de Lacan : « En voulant le bonheur de ma conjointe, sans doute je fais le sacrifice du mien, mais qui me dit que le sien ne s’y évapore pas aussi totalement ? »[1]

L’éclosion de l’amour d’Adolphe pour Ellénore repose sur un profond malentendu. Le narrateur, un jeune homme prometteur, décide de tomber amoureux par ennui. La phrase qui fait alors le sous-texte de son rapport avec les femmes lui vient de son propre père : « Cela leur fait si peu de mal et à nous tant de plaisir. » On verra que c’est exactement l’inverse qui se démontra.

Ellénore, cette femme authentique et fougueuse, semble à Adolphe un objectif digne de lui. S’il n’est pas vraiment sincère dans sa déclaration d’amour, le refus d’Ellénore d’y répondre positivement va déclencher sa passion : Ellénore devient un être inaccessible « L’amour qu’une heure auparavant, je m’applaudissais de feindre, je crus tout à coup l’éprouver avec fureur ». Il confond la blessure d’amour propre causée par le refus et l’amour, croyant déceler dans l’intensité de sa souffrance la preuve de sa passion. Adolphe se déclare alors prêt à l’aimer sans retour, à n’exister que pour elle en se contentant d’être un adorateur silencieux. Et c’est cette façon d’être vénérée comme une créature céleste qui finit par toucher le cœur d’Ellénore. Elle s’aime à travers le regard de son adorateur.

Ce qu’elle ne sait pas quand elle décide de rompre avec le Comte P., son bienfaiteur et père de ses deux enfants, c’est que cette structure ternaire est nécessaire pour soutenir l’amour d’Adolphe qui repose sur une impossibilité. Ellénore croit que cette impossibilité empêche leur amour d’être vécu pleinement, alors que c’est sa condition. Dès lors, l’amour d’Adolphe se délite. Par lâcheté, il rate toutes les occasions de rupture. Déchiré par le remords du sacrifice qu’Ellénore lui offre (sa réputation, ses enfants), il se reproche sa propre ingratitude et se trouve pris au piège d’une situation qu’il a lui-même provoquée. Ellénore lui apparaît comme une pauvre femme esseulée, cela lui est insupportable. Quand la compassion prend le masque de l’amour, c’est pour le pire.

Sentant son amant lui échapper, Ellénore devient tyrannique : son sacrifice lui donne des droits sur Adolphe. Il la suit en Pologne et renonce à toute carrière. Peu à peu, le piège se referme sur les deux amants. Ellénore adore Adolphe mais elle voudrait pénétrer toutes ses pensées, le réduire à un objet qu’elle posséderait. Il la hait de se sentir son esclave, se sentant châtré par ses exigences sans jamais parvenir à la quitter. Seule la mort d’Ellénore viendra mettre un terme à ce couple infernal. Mourante, elle lui déclare : « j’ai voulu ce qui n’était pas possible. L’amour était toute ma vie, il ne pouvait être la vôtre. »

[1]Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, édition du Seuil, Paris 1986, p. 220.

Le Rouge et le Noir, par Roger Wartel

Soit un ânon et un bœuf. Harnachez-les. Puis vous les attelez à un palonnier. Si vous voulez que la résultante de leurs efforts inégaux soit perpendiculaire au palonnier qui les lie, il convient que la longueur des bras du palonnier soit inversement proportionnelle à la force que transmettra chacun des animaux au timon et puis à la charge que vous envisagerez de leur confier.
Remarque : un couple peut-être aussi dissemblable qu’il est possible. Mais encore faut-il pour faire couple qu’un timon entraîne une charge — un projet. Le point essentiel est celui de la fixation du palonnier au timon. Et les voilà noués.

Encore un peu de mécanique élémentaire : de deux, il y a nécessairement trois, liés par un point subtil que l’on peut figurer de l’entrecroisement de droites.

Ce modèle est généralisable qui constituerait une sorte de clef de lecture aussi bien des romans, des pièces de théâtre et des films. Toutes les permutations sont possibles selon ces trois pôles autour de ce même point. Écrivain, cinéaste, metteur en scène, jouent de ces combinaisons.

Souvenez-vous de ce film ancien qui paraîtra à certains désuet, mièvre, même « dépassé ». Non, c’est un chef d’œuvre que l’on doit à Jean Renoir.
Fresnay, Gabin, Von Stroheim, tournent comme dans un ballet, de paire en paire, et chaque paire se trouve un instant arrimée à une belle idée : ça marche par trois avec, pour troisième terme, la loyauté, l’honneur, la fidélité, la conscience de classe, la communauté d’arme et puis la patrie ! La grande illusion éclate, panache et espièglerie.

Changeons de siècle. Nous sommes dans un manège où deux chevaux en parallèle trottent. Juché sur eux, un écuyer acrobate se tient souplement droit. Il fléchit alternativement les genoux d’un mouvement discret et subtil. Ses pieds reposent sur deux selles, l’une sobre et noire, l’autre ornée de passementerie rouge. Nous appellerons l’écuyer Julien.

Stendhal nous avertit : « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée ». Julien, précepteur, est un séminariste à l’habit noir coupé, boutonné, brossé, plus seyant à son futur état que ne l’est « sa parfaite incrédulité ». Il récite à la demande, en latin, des pages entières du Livre saint. Au diocèse on reste réservé sur la validité théologique de cette pratique et sur son efficacité apostolique. Par contre, dans sa bourgade, nobliaux et bourgeois sont béats devant ce gouffre de savoir.

Julien a la charge des enfants de Rénal. Il fait contraste à la parfaite rusticité du mari, de retour d’émigration. Madame, une belle trentaine, est distinguée, d’une aristocratie provinciale teintée de rousseauisme.

Ramage et plumage du précepteur font effet. La tendresse s’insinue sans que Madame soupçonne où cela la conduit. De touche en touche elle n’avait bientôt « plus rien à refuser » à Julien et le déniaisa. Le scandale affleure. Le diocèse envoie à Paris ce précurseur de Rastignac. Le voilà devenu secrétaire de ministre. Il change de couleur d’habit. Que va-t-il faire de sa carrière ? le goupillon lui échappe. Et le sabre ?

Lodi, Rivoli, Wagram, Borodino sont loin, où l’on pouvait gagner du galon et même un bâton de Maréchal ou un duché, à la force du sabre — de taille et d’estoc.

Mathilde, la fille du ministre, a fait quelques lectures qui l’ont éveillée. Elle n’a pas la brièveté de Cécile de Volanges, ni la fougue de Madame Roland, mais elle mérite que Julien s’élance comme au pont d’Arcole en grimpant nuitamment sur une échelle ; il franchit une fenêtre et assure sa prise. Ils y prennent goût au point qu’il l’engrosse. Décidément, Julien fait encore scandale. Mais il y gagnera, sans autre difficulté, et une particule, et un brevet de lieutenant qui lui ouvrent les portes de l’armée au Hussard de Strasbourg. C’est moins glorieux que de gagner le ruban rouge de la Croix d’honneur au champ de bataille, mais c’est le temps des demi soldes.

« Hypocrisie », « hypocrite », le mot revient dans le texte de Stendhal comme une clef de lecture. Et bien c’est ce que Madame de Rénal dénoncera au point de mettre en péril le mariage et la promotion de l’amant. Et il la blesse d’un coup de pistolet.

Le procès pourrait très bien s’arranger sous la rubrique de la passion. La question se pose alors de savoir si Julien a aimé ces deux femmes. Son hypocrisie le portera-t-il à accepter une indulgence royale, un non-lieu, qui ferait douter de la véracité de ses amours ?

On est au comble de l’hypocrisie au point qu’accepter l’indulgence serait faire éclater sa duplicité. Plutôt la mort.

L’hypocrisie sera donc entretenue jusqu’au châtiment absolu alors qu’il n’avait aimé aucune de ces femmes, qu’il avait trompé leur amour.

Dans les dernières pages, Stendhal insiste sur le fait que la vie même de Julien a été portée, guidée, soutenue, pas tellement par son propre vouloir mais par les autres, qui lui proposent un mirage, une étoile, dont il ne peut s’approcher qu’en avançant masqué. Grandes illusions.

Supposons ces quatre couples.

1° Julien et le Prélat : hypothèse réalisable.

2° Julien et l’officier : c’est trop tard depuis Waterloo.

3° Julien et Madame de Rénal : elle lui apprend la distinction tandis que lui jauge sa propre audace.

4° Julien et Mathilde de la Mole : elle l’introduit au monde et lui donne accès aux privilèges…

Tout cela s’effondre. Reste de ces couples Julien et la mort.

Lol V.Stein : un noeud à trois, par Maria Novaes

Lol V. Stein, personnage du très beau texte de Marguerite Duras, de 1964, nous éclaire sur une façon singulière de faire couple, dont dépend son être.

Lol est mariée à Jean Bedford depuis dix ans mais ce n’est pas avec lui qu’elle fait couple. Cet homme, qui l’a demandée en mariage après l’avoir vue une seule fois, a permis à Lol de se marier « de la façon qui lui convenait, sans passer par la sauvagerie d’un choix »[i]. Et surtout, sans avoir eu à remplacer l’homme dont elle était éperdument amoureuse, Michael Richardson, qui l’a délaissée lors de la soirée du bal à T. Beach, où son histoire commence.

C’est lors de cette fameuse scène de bal que s’est fixé le destin de Lol ; ce soir où elle est dérobée de son amant, dit Lacan, « par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître »[ii] : Anne-Marie Stretter. Plus âgée, vêtue d’une élégante robe noire très décolletée, elle bouleverse irrémédiablement son fiancé, qui ne peut s’empêcher d’aller l’inviter à danser. Il ne peut plus la quitter du regard, il ne peut plus la quitter. Et jusqu’à l’aurore, Lol ne peut les quitter des yeux, restant derrière les plantes vertes au fond de la salle, où elle se retrouve depuis le début de l’événement.

Quand l’orchestre cesse de jouer, le vain espoir que l’instant dure toujours, l’attente de « tout signe d’éternité », finit par se dissiper par l’arrivée de la mère de Lol.

Un écran s’interpose alors entre la jeune fille et le duo ; elle s’en trouve séparée, arrachée : après les cris, l’évanouissement. Et pourtant, « ensemble ils auraient [tous les trois] été sauvés de la venue d’un autre jour, d’un autre, au moins »[iii].

La prostration qui s’ensuit est celle d’une souffrance sans sujet, le prix à payer de « l’étrange omission de sa douleur durant le bal »[iv]. Son mariage avec Jean Bedford a lieu dans ce contexte, rangé dans une vie d’indifférence et dans un « ordre glacé ». Ses longues promenades à pied, maintenant loin de sa ville natale et du drame, sont ponctuées par sa pensée « véritable », celle où elle se retrouve au centre d’une triangulation : « Il aurait fallu murer le bal, en faire ce navire de lumière sur lequel chaque après-midi Lol s’embarque mais qui reste là, dans ce port impossible, à jamais amarré et prêt à quitter, avec ses trois passagers, tout cet avenir-ci dans lequel Lol V. Stein se tient »[v].

Inconsolable, car absente quand Michael Richardson aurait lentement dévêtue son amante de sa robe noire. Ce geste est resté en suspens dans son univers, inachevé, fixé. Le corps qui se dévoile est égal à son anéantissement ; la nudité vient remplacer son propre corps, elle donne à voir sa vacuité.

Ce nœud à trois est à nouveau là lors du retour à sa ville natale, où elle retrouve une ancienne amie, Tatiana Karl, présente d’ailleurs à la soirée du bal et Jacques Hold, amant de cette dernière mais aussi, la voix du récit. Fasciné, il n’hésite pas à sacrifier Tatiana à la « loi de Lol »[vi]. « Nue, nue sous ses cheveux noirs », c’est la phrase que Lol adresse à J. Hold, donnant ainsi corps à son fantasme.

C’est ainsi qu’il consent, pour Lol, à faire apparaître Tatiana à la fenêtre de l’hôtel de passe où les deux amants se rencontrent, face au champ de seigle où elle se trouve, couchée. Mais pas comme voyeur, précise Lacan : « ce qui se passe la réalise » car il s’agit là précisément « du passage de la beauté de Tatiana à la fonction de tache intolérable qui appartient à cet objet »[vii]. Tous proies de l’être à trois arrangé par Lol, qui la sauve semble-t-il, de la folie. Quand faire couple tient aux « noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »[viii].

[i] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Editions Folio Gallimard, p. 31.

[ii] Lacan J. « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », in Autres écrits, Editions du Seuil, p. 191.

[iii] Le ravissement de Lol V. Stein, p. 47.

[iv] Ibid., p. 24.

[v] Ibid., p. 49.

[vi] « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », p. 194.

[vii] Ibid., p. 195.

[viii]  Ibid., p. 197.

« Angels in America », par Guillermo Crosetto

Angels in America de Tony Kushner* est une pièce de théâtre étonnante.  Dans cette histoire Dieu le père n’a point été tué par les fils, mais, la vie des mortels lui marchant sur les pieds, il lui a pris de se barrer. Ce n’est que dans l’Amérique des années Reagan qu’une affaire pareille pouvait avoir lieu. Un extrait avait été représenté pendant les journées de l’ECF « Être mère ». En ce qui concerne le « Faire couple », elle nous présente une dynamique assez particulière. Les répliques du scénario sont dites par les personnages souvent à deux dans un rapport asymétrique entre eux qui donne un rythme vif et décalé.  Kushner forme des couples invraisemblables, échange les partenaires, les croise et superpose, tissant ainsi la vérité dans un va-et-vient de dialogues qui laissent personnages et public en porte-à-faux, et glissant dans le mot d’esprit. Parmi les couples remarquables on trouve Prior Walter et l’ange de l’Amérique, Bélize et Louis, Roy Cohn avec Ethel Rosemberg mais aussi Cohn avec Joe Pitt et Hannah Pitt, mère de Joe, avec une femme SDF de New York.

Voici quelques extraits :

Prior jeune malade de SIDA et Harper Pitt femme au foyer en proie au Valium, ayant pris trop de pilules, se rencontrent pendant le sommeil.

– Harper : Qui es-tu?

– Prior : Qui es-TU?

– Harper : Que fais-tu dans mon hallucination?

– Prior : Que fais-TU dans mon rêve?

Roy Cohn, avocat corrompu, essaie de convaincre Joe Pitt, avocat mormon, d’aller à Washington pour l’aider et éviter sa radiation du barreau.

– Joe : … Mais ce n’est pas éthique.

– Roy Cohn : … Ici il s’agit de jus gastriques qui s’agitent, des enzymes et de l’acide, C’est, intestinal c’est ce que c’est, boyau en mouvement et de la chair rouge sang. C’est de la politique, Joe, c’est le jeu de rester en vie…

Hanna Pitt, Mormone, mère de Joe, arrivée à New York depuis Salt Lake city, cherche Brooklyn mais se trouve par accident dans les rues du Bronx au milieu de la nuit devant la seule personne disponible pour la renseigner, une femme SDF qui mange de la soupe dans un terrain vague sous la pluie à coté du feu.

– Hannah : … Eh bien, mon fils devait venir me prendre à l’aéroport mais il… n’est pas venu, et je n’attends personne au delà de trois heures et trois quarts, j’aurai dû être plus patiente, je sais, mais, est-ce que ceci est… ?

– SDF : Bronx.

– Hannah : LE Bronx ? Comment au nom du ciel suis-je arrivée au… Bronx, quand ce chauffeur…

– SDF : Lape, lape, lape, tu vas arrêter de laper ? Lapeuse, animal mangeur et dégoûtant. Te nourrissant toute seule, quelle importance si toi, ou quiconque, arrête de se… nourrir… ET MEURT ! ( … )

– Hannah : TAISEZ-VOUS! S’il vous plaît arrêtez de marmonner une minute et reprenez vos esprits et dite-moi comment arriver au Brooklyn parce que vous le savez et vous allez me le dire parce qu’il n’y a personne d’autre pour me le dire et j’ai froid et je suis mouillée et je suis très… très en colère. Donc, je suis désolée que vous soyez psychotique mais faite un petit effort, reprenez-vous et respirez profond … FAITES-LE ! ( … )

– SDF : Ah, dans le siècle prochain je pense que nous serons tous dérangés.

Tout ce bien dire en couple ! Et penser que les anges veulent les réduire au silence pour rétablir l’ordre dans l’espoir que Dieu revienne …

*Angels in America de Tony Kushner est présenté au théâtre de l’Aquarium du 11 novembre au 6 décembre. L’Envers de Paris vous donne rendez-vous le 28 novembre pour un débat avec l’auteure et Gérard Wajcman à l’issue de la représentation. Réservation à tarif préférentiel au 01 43 74 99 61

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Inconnu partenaire, par Bernadette Colombel

La force des « liaisons inconscientes » est l’un des fils qui trament la nouvelle de l’auteur Truman Capote dans Bonjour, l’inconnu[1].

Georges, marié, ayant un emploi stable, commet une série d’actes qui le conduiront à sa perte, en lien avec une jeune fille de 12 ans, Linda Reilly, dont il a trouvé une bouteille qu’elle a mise à la mer.

L’histoire commence quand Georges, à la plage avec son fils, trouve la bouteille et le message d’une jeune fille qui promet des caramels au chocolat, à qui lui répondra. Georges tait sa trouvaille à son fils ; plus tard, il s’interroge sans avoir de réponse sur les raisons de son silence ; il dira : « mais, c’est comme ça ». Il s’enferme alors dans son bureau pour répondre longuement à la fillette plutôt que de lui envoyer une carte comme il avait pensé le faire au départ. Il adresse à l’enfant « les souvenirs affectueux d’un ami ».

Quand il propose à ses collègues les caramels promis par la jeune fille, il raconte qu’ils ont été offerts par sa fille ; l’un des gars ne le croit pas et le taquine en lui disant qu’ils proviennent de sa « petite amie ». Il apprend par cœur une autre lettre de l’enfant et, le soir, jusqu’aux petites heures du matin, il s’enferme à nouveau pour écrire à l’enfant, tout en buvant, prétextant à sa femme qu’il a du travail professionnel à faire. Pour une des rares fois de sa vie conjugale, il s’impatiente et monte le ton envers sa épouse qui frappe à la porte du bureau, s’inquiétant de l’heure tardive. Il justifie son geste en se disant « qu’il y avait cette pauvre jeune fille esseulée et malheureuse, qui m’avait ouvert son cœur. Que penserait-elle si elle ne recevait rien de moi ? »

Quand sa femme trouve une photo de Linda Reilly, rangée avec celles de ses autres enfants dans son portefeuille, il lui raconte qu’il s’agit de la photo de la fille d’un compagnon de voyage qui l’a oubliée. Plus tard, il dit à propos de sa compagne : « j’aurais dû lui raconter toute l’histoire à ce moment-là ».

George vit un malaise : « Pourquoi est-ce que je me mets dans cet état-là ? Je n’ai rien fait de mal ». Quand il voit dans les toilettes les morceaux de la photo qu’il a déchirée, il a le « vertige » : « je me faisais l’effet d’un assassin armé d’un couteau qui l’avait tailladée en lanières ».

Après la nuit blanche où il a rédigé et posté la lettre à la fillette, Georges ne va pas travailler, mais se rend au Yale Club pour y dormir durant la journée. En relatant son histoire à une connaissance, il parle de lui comme d’un « condamné ».

Puis la jeune fille lui téléphone au travail, lui demandant de venir chercher son chien, Jimmy, afin de le sauver de l’euthanasie décidée par sa mère : « J’en mourrai si ma mère le pique », dit l’enfant. Dès cet appel, George décide d’aider « cette pauvre gosse à sauver son chien ».

Mais les parents de Linda Reilly imaginent « des tas de choses terribles » à propos de George dont ils ont trouvé les lettres qu’ils ont jugées de « nature équivoque ». Deux policiers mènent une enquête auprès de George sur les liens avec la fillette. George les convainc du caractère inoffensif de ses relations avec Miss Reilly, mais sa femme est « la seule qui n’a pas du tout pris cette histoire comme une plaisanterie absurde ». À ce moment-là, auprès de sa femme, il nie que la photo du portefeuille est celle de l’enfant dont parlent les policiers.

Georges pose une série d’actes entourés de silence, de mensonges et d’un malaise personnel, indices de l’intime jouissance qu’il veut cacher et sauvegarder. La jeune fille devient la partenaire imaginaire qui vient voiler manifestement un réel. Georges est habité par ce qui le ravage, un insu, au point que sa vie, tant sociale que conjugale, est perturbée. Son employeur constate sa désorganisation professionnelle, son épouse imagine la tromperie, les parents de la jeune fille s’inquiètent des intentions de George : les autres se fourvoient sur la nature des liens qu’il entretient avec l’enfant. Agi par le réel qui l’habite, Georges se retrouve seul, sans emploi, divorcé, dépressif, non reconnaissable. « Votre vrai partenaire, c’est votre réel »[2], disait Jacques-Alain Miller.

[1]  Capote Truman, « Bonjour, l’inconnu », in Musique pour caméléons, Gallimard, Folio, 1982, pp. 207-222

[2] 15e épisode de la série Histoire de… psychanalyse, diffusée sur France Culture, le 17 juin 2005.

Miller Levy – clithographie, par François de Coninck, artiste

Miller Levy a l’œil rieur, la main habile et un goût certain pour les choses de l’esprit : cela fait plus de trente ans qu’il met son talent au service de leur expression plastique. Épris de logique et doué d’ironie – les deux bras du balancier dont il s’arme pour avancer sur un fil tendu entre la lettre et l’image, par dessus l’abîme des grands fonds de l’existence – il se revendique artiste de variétés : sous cette bannière légère qu’il fait flotter ou claquer à tous les vents de la création (dessin, peinture, sculpture, installations, écriture, vidéo), il dit avoir trouvé la légitimité qui lui permet d’exercer son activité artistique de touche à tout.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour variées qu’elle soient, ses créations portent toutes la marque d’une démarche constante que l’on peut considérer comme une entreprise rigoureuse et salutaire d’aération du réel. Tarabusté par la question des rapprochements – les rapprochements intellectuels des pensées comme les rapprochements physiques des corps, et tous les joyeux entremêlements auxquels ils nous invitent dans leurs jeux – Miller Levy a la main baladeuse quand il s’empare de son crayon. Un crayon à la pointe (d’érotisme) bien taillée, qu’il aime à tremper dans l’eau trouble d’un fantasme vieux comme le monde : entre l’homme et la femme, on aimerait tant que ça s’emboîte parfaitement. À dessein. Mais en abreuvant notre regard, l’artiste nous rafraîchit la mémoire : une énigme irrésolue hante le rapport sexuel et se glisse sans cesse entre les corps, dans les projections dont on les (dés)habille comme dans les interstices de nos pensées secrètes à leur endroit. Si toute tentative de mise en équation formelle du rapport entre les sexes est ainsi par avance déjouée, notre œil trouvera toujours, dans cet érotisme subtil, de quoi étancher sa soif – une érotique du regard comme l’eau de consolation ?

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Un couple réel : Tom Lanoye, écrivain

À partir de son grand roman Troisièmes noces (Éditions La Différence, 2014), Tom Lanoye nous parle du couple en ses confins, d’autant plus réels qu’ils semblent improbables d’aller au-delà de l’amour et du désir.

Écrivain belge de langue flamande, Tom Lanoye est aussi l’auteur de La langue de ma mère (2011), Les boîtes en carton (2013), Esclaves heureux (2015) et de pièces de théâtre comme Forteresse Europe, Célibat, Mamma Medea. Son traducteur, Alain Van Crugten, qui fut aussi celui d’Hugo Claus, est une autre figure des lettre belges.

Entretien mené par Nathalie Laceur et Philippe Hellebois

 

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Putain Purée, par Juan d’Oultremont et Isabelle Wéry

Juan d’Oultremont est un homme-orchestre : écrivain, plasticien, performeur, humoriste, collectionneur extravagant, chanteur. Son dernier roman, Compte à rebours, vient de paraître aux éditions On lit. Il chante ici en duo avec Isabelle Wéry, actrice et romancière elle aussi.

la chanson Putain Purée se trouve aux minutes suivantes : 20:52 – 24:02

clin d’oeil : Jean-Luc Outers, romancier

Depuis son premier livre – L’ordre du jour (Gallimard, 1987), Jean-Luc Outers est l’auteur d’une dizaine de romans, tous empreints d’une ironie d’autant plus percutante qu’elle apparait souvent en filigrane, comme une atmosphère dans laquelle glissent à leur insu les personnages dont l’histoire est contée. Le dernier d’entre eux – De jour comme de nuit (Actes Sud, 2013) –, est ainsi le récit savoureux, et pour une part autobiographique, des doux délires d’une bande de jeunes intellectuels qui, dans l’après Mai 68, se lancèrent dans la création d’une institution pour enfants psychotiques.

Le couple n’est pas un sujet qu’il avait jusqu’ici abordé de manière frontale. Il traverse cependant plusieurs de ses romans. Des couples s’y font ou défont, comme autant de variations sur fond de l’intuition que l’amour est le contraire de la socialité.

Jean-Luc Outers vient par ailleurs de terminer un ouvrage, recueil de lettres de refus de toutes sortes écrites par Henri Michaux.

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The Affair : une série à deux, par Sandrine Corouge

The Affair[1], dont la deuxième saison vient tout juste de débuter, raconte la rencontre entre un homme et une femme, tous deux mariés. Quoi de plus banal et/ou classique ? Le cinéma et les séries télévisées ont maintes fois raconté cette histoire. Mais l’intérêt de cette série – créée à 4 mains – tient, d’aucuns l’ont noté, à son dispositif narratif.

The Affair met en place un récit à deux voix et en flashbacks successifs, avec voix off. On comprend progressivement que Noah et Alison se trouvent dans une salle d’interrogatoire et racontent leur rencontre puis leur liaison au policier qui les interroge sur un mort dont on ignore d’abord l’identité.

Ils ont en main le récit, chacun pour une moitié d’épisode. On voit sa version à lui des événements, puis sa version à elle. Quand il se souvient d’elle, la première fois, sexy et joyeuse, elle se revoit triste, inconsolable de la perte de son petit garçon et la robe dont elle est vêtue a quinze centimètres de plus que dans son souvenir à lui. Il se revoit divisé, tiraillé entre son attirance pour elle et ses idéaux de bon mari et père de famille, elle a le souvenir d’un type entreprenant, désirant.

Cette narration à deux voix montre ainsi que tout est affaire de subjectivité, et, pourrait-on même dire, de fantasme et de jouissance. La « liaison » du titre (« affair » en anglais), qui joue sur l’équivoque « love affair »/ « criminal affair », pourrait alors aussi signifier les liaisons inconscientes qui feront que ces deux-là s’appareillent.

Mais surtout, elle montre par là-même qu’Alison et Noah ne font pas qu’un, comme peut s’en leurrer l’amoureux notait Freud[2]; qu’il y a du deux, voire du multiple, dans le couple. Ou plutôt, la forme série le montre-t-elle. Pour autant qu’elle est « fondamentalement travaillée par le multiple[3] », souligne Gérard Wajcman : la série télévisée est une mise en oeuvre de la fragmentation contemporaine du Un dans le mode même du récit[4], notamment par ses histoires parallèles.

The Affair donnerait donc à voir que c’est via sa forme même que la série télévisée – et il y en a aujourd’hui pléthore sur le couple – fait voler en éclat le mythe du Un d’Androgyne.

[1]  The Affair–Série télévisée américaine créée par Sarah Treem et Agai Levi, diffusée aux États-Unis depuis le 12 octobre 2014 sur Showtime, en France depuis le 14 octobre 2014 sur Canal + Séries.

[2]  Freud S., Malaise dans la civilisation, Quadrige/PUF, Paris, 2004, p. 7.

[3]  Wajcman G., Les Experts – La police des morts, Paris, PUF, 2012, p. 20.

[4]  Ibid.