Liaisons fatales

Manifestement sans fin par Armelle Gaydon

Crash, le film du jeune artiste niçois Maxime Parodi*, a été créé dans le cadre d’une exposition collective accueillie à La Maison Abandonnée, ancienne maison close niçoise des années 1900, aussi chic que délabrée.

Ancienne maison close pendant la Seconde Guerre mondiale (située avenue Monplaisir, cela ne s’invente pas) laissée inhabitée depuis des décennies mais absolument dans son jus, La Maison Abandonnée accueille l’exposition Manifestement sans fin[1] où figurent les artistes Maxime Parodi avec ses films et ses encres, Céline Marin avec ses drôles de couples émergeant du vide de la feuille, Antoine Loudot et Arnaud Rolland avec leurs sculptures d’avions ou leurs machines de guerre s’écrasant au sol. Pour approcher « le réel… devenu un point essentiel de nos discussions à l’origine du projet »[2], un détour par la fiction a permis de construire l’exposition : pour investir ce lieu, prenant appui sur les quelques lignes de résumé d’un film de Fellini jamais réalisé, Le voyage de G. Mastorna, le parti fut de « tout réinventer dans ce champ vierge de toute iconographie ».

Crash, le film d’animation de Maxime Parodi, tient ce pari. Réalisé image par image à l’encre de chine il réinvente la rencontre du couple que forme Mastorna, héros du film jamais tourné, avec une hôtesse de l’air. Mastorna est amoureux, mais elle, elle regarde ailleurs. Elle sait quelque chose que lui ne sait pas. L’artiste commente : « À ce moment de l’histoire, Mastorna est mort. Tout le monde en est conscient. Sauf lui. La fatalité qui l’a touché lui est révélée par l’hôtesse de l’air qui a partagé sa tragique fin. C’est dans le regard de l’être aimé que Mastorna trouve la force de se confronter à sa condition. À aucun moment l’hôtesse ne lui impose les faits. Elle désire simplement l’accompagner tout au long du chemin le menant vers ce réel. A chacune de leur rencontres elle revêt un nouveau visage, ce qui ne nuit en rien à leur relation, Mastorna n’ayant de cesse de retrouver la femme qu’il aime en elle. »

L’axe de l’exposition est de montrer comment l’ « individu est farouchement dirigé dans sa vie par un enchaînement de rencontres et fatalement influencé par une société qui le détermine ». La vidéo montre cela : que le destin de ce couple a été scellé bien avant qu’il n’en ait conscience. Qu’il y a bien peu de hasard dans les rencontres même si toute rencontre résulte d’une nécessaire contingence. Que les femmes veulent y croire, tout en sachant bien au fond quel est le véritable partenaire de chacun dans la rencontre. Le vrai et le faux s’entremêlent, comme dans toute histoire d’amour. Quand le symbolique laisse place au réel, il ne reste que l’onde de choc et l’impact sur les corps, soit du crash de l’avion, soit des rencontres que font les personnages.

Cette exposition est une révélation. Plongé dans le vide creusé par ce lieu déserté, le discours très construit qui a permis de concevoir l’exposition dévoile sa valeur de semblant et acquiert des propriétés pulvérulentes : il tombe comme en poussière, tel un rideau de théâtre arraché pour mieux laisser place aux œuvres, qui sur cette scène devenue aussi vide de meubles que de discours, libèrent toute leur puissance. Car c’est puissant et c’est fort. Ce qui se donne à voir à La Maison Abandonnée ne s’oublie plus une fois vu. Dans notre belle ville azuréenne qui a déjà produit L’École de Nice, voilà : la relève est bel et bien là ! Comme l’écrivait un critique, « les fantômes de Shakespeare resurgissent ici : ‘’La vie n’est qu’une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et qui ne signifie rien’’. Un seul mot: Superbe ! »[3]

À ne pas manquer.

* Maxime Parodi, vit et travaille à Nice après un diplôme de l’ESA d’Aix-en-Provence (DNSEP) obtenu en 2012 avec les félicitations du jury. Il se présente comme un fictionnaute, un explorateur de mondes fictionnels. Il travaille essentiellement le dessin, la vidéo (animation) et l’écriture.

[1] Manifestement sans fin ou la procession des grands menteurs, à La Maison Abandonnée [Villa Cameline], 43, av Monplaisir, Nice, 12 juin-5 juillet 2015, Maxime Parodi, Céline Marin, Antoine Loudot, Arnaud Rolland, Scénographie Corentin Buchaudon

[2] Cette citation et les suivantes : livret de présentation de l’exposition.

[3] Michel Gathier sur le site L’art de Nice http://lartdenice.blogspot.fr/2015/06/manifestement-sans-fin.html

Un couple explosif, par Laure Naveau

Pierre et Marie Curie : la science pour le meilleur et pour le pire

Ce pourrait être le qualificatif adéquat pour parler de la rencontre entre Pierre et celle qui deviendra Marie Curie, Maya Salomea Sklodowska.
Lui est né à Paris en 1859, elle à Varsovie en 1867.
Pierre ne va ni à l’école, ni au lycée, mais est instruit par ses parents et son frère aîné, Jacques. Il obtient une licence de physique à la Sorbonne, son père à elle est professeur de physique. Marie apprend à lire à quatre ans en regardant sa sœur aînée, Bronia. Elle obtient sa licence de physique à 25 ans, et de mathématiques à 26.
Leur rencontre a lieu au printemps de 1894, Pierre a 35 ans, Marie en a 27. Ils se marient à Sceaux l’année suivante. Marie est reçue première à l’agrégation de physique à 29 ans. Irène naît l’année suivante. Puis Eve.
Ils poursuivent ensemble leurs recherches sur la radioactivité et en 1902, extraient du radium pur de la fameuse penchblende : le monde scientifique est renversé, la matière n’est pas inerte ! En juin 1904, ils obtiennent le prix Nobel, pour la première fois décerné aussi à une femme.

En avril 1906, Pierre, « rêveur », est renversé par une voiture à cheval.
Marie, qui perd l’homme qu’elle adorait, est détruite, mais elle reprend son poste de professeur de physique à l’Université et poursuit leurs recherches.
Elle découvre ainsi la curiethérapie qui, associée à la clinique et aux rayons X, lutte contre le cancer. Elle meurt en 1934 des suites des manipulations du radium.
Leurs cendres sont au Panthéon depuis le 21 avril 1995…
(inspiré d’après un article de Gilbert Roux)

Ainsi, on pourrait penser à un couple austère, triste, ou ascétique, qui s’est sacrifié pour la science. Mais une pièce gaie et humoristique, Les palmes de Monsieur Schutz, créée en 1989 par Jean-Noël Fenwick, en a fait un couple plein d’enthousiasme, de génie, d’enfants, d’ennuis, et de bicyclettes…
Un couple symptôme au sens noble du terme, en quelque sorte, qui n’a pas vu le temps passer, tout en s’inquiétant, il est vrai, et c’est Pierre qui l’écrivait, de la « lourde responsabilité de l’homme de sciences », (…) face à une humanité « qui n’aurait pas avantage à connaître les secrets de la nature », et « ne serait peut-être pas mûre pour profiter d’une telle connaissance. »
Un couple explosif, en quelque sorte, comme il y en eut d’autres.
En particulier, celui que Marie va former, quatre ans après la mort de Pierre, avec Paul Langevin, son cadet, malheureux en mariage, et avec lequel elle travaille.
Mais cette fois-ci, c’est le scandale qui explose ! Et le déchaînement mauvais de la presse people, dont L’œuvre, un torchon, qui finit par avoir raison de leur histoire d’amour, en diffamant Marie, en usant de propos xénophobes au sujet de ses origines polonaises.
Le scandale inquiète la faculté des Sciences, les collègues de Marie s’éloignent, le Conseil des ministres évoque son cas, et a le projet de lui trouver un laboratoire en Pologne.
Marie résiste, des amis fidèles la soutiennent, le mathématicien Paul Painlevé prend sa défense. Elle ne cède pas aux pressions qui veulent qu’elle s’éloigne, et le 10 décembre 1911, elle reçoit son prix Nobel, à Stokholm, des mains du roi Gustave V. La liaison de Marie et Paul n’a pas résisté à cette tempête.
Paul Langevin regagne le toit conjugal, et Marie Curie retourne à ses chers travaux et à ses enfants chéris, Irène et Ève, qui deviendront, chacune, de grandes scientifiques. Puis leurs propres enfants.
Un « symptôme du couple parental » s’est donc transmis aux générations suivantes.
Il s’appelle la science, « pour le meilleur et pour le pire », comme ce qui fut prononcé par le maire, à la Mairie de Sceaux, en 1895…

Bardot-Vadim par Catherine Lazarus-Matet

Vadim disait qu’il ferait de Bardot le rêve impossible de tous les hommes mariés. Ce fut probablement le cas pour lui-même. Le couple fit scandale : elle, pour sa liberté, sa beauté sensuelle, et lui pour ses films. Vadim raconte dans ses Mémoires (Mémoires du diable) que le président de la Commission de contrôle cinématographique se leva à la fin de la projection de Et Dieu créa la femme et dit : « C’est le diable ! ». Mais avec ce couple, une morale allait naître, où la nudité serait naturelle, sans culpabilité, et la sexualité ne serait plus un péché.

Leurs biographies permettent de débusquer tout autre chose que leur image sulfureuse dans ce qui les animait l’un et l’autre. BB-Vadim : la rencontre entre un petit animal et une mère ! Et l’on sait que BB ne fut pas une mère.

Que BB se soit consacrée à la cause animale contre la cruauté des hommes, voilà qui trouve sa raison dans la permanence de l’animal en elle, proie des hommes. Ses écrits sont plats, anecdotiques, et aigris. Cette platitude a à voir avec ce qu’elle est. Elle est ce qu’elle est, comme elle le dit elle-même. Peu de semblants, une fille nature, sans mystère. Elle a cependant connu son lot de souffrance et est entrée dans la religion des animaux. Ce sont ses mots. Elle se plaindra, au long de sa carrière, d’être prise pour un objet ou un petit animal que l’on maltraite. Son lexique, sa lalangue, sont truffés de signifiants qui tracent une ligne depuis l’enfance : avoir été élevée à la cravache, sauver les animaux dès qu’elle le peut, rêver d’avoir une ferme, etc. Plus tard, elle dira qu’elle aurait préféré accoucher d’un chien plutôt que de son fils… L’animosité suscitée par l’animal sexuel tapageur qu’elle fut pour le public toucha quelques écrivains qui la défendirent, ainsi Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, François Nourrissier.

Quant à Vadim, il aima BB quand elle était encore une enfant. Il dira que c’était sa femme, un peu sa fille, au corps de garçon passé au crible de la Vénus de Milo. Lui-même, longtemps effarouché par les filles, rêvera d’un amour impossible avec une jeune fille morte, trace indélébile d’un souvenir où il vit une petite fille morte dans la rue, le ventre nu. Il la nommera Sophie et l’aimera jusqu’à l’âge adulte. Adepte passionné du coup de foudre, il en dit les délices, et il est possible d’y saisir une accroche fétichiste, celle de la promesse féminine d’un corps androgyne. Il fut quitté par nombre de ses femmes, et décrit l’amour qui succède à l’intensité du désir comme le temps où c’est solitude contre solitude.

Par deux fois dans ses Mémoires, il évoque le fait que ses enfants l’appelaient indifféremment papa ou maman. C’est ce qu’il écrit de ses séparations qui permet de saisir sa position d’homme-mère. Après Bardot, il eut des enfants avec quatre de ses six femmes, dont Annette Stroyberg et Jane Fonda. Il accepta de se séparer de la première s’il obtenait la garde de leur fille. Il renoncera à épouser Catherine Deneuve quand Stroyberg le menacera de reprendre l’enfant s’il se remariait. Avec Jane Fonda, il s’étonnera du tour que prendra leur mariage : elle, partant en guerre comme ardente militante contre la guerre au Vietnam, et lui s’occupant des enfants à la maison.

Solitude contre solitude, disait Vadim de l’amour. Le temps du coup de foudre BB-Vadim, de leur lien, et de leur œuvre commune, permet d’attraper les fils qui noueront au cours de leurs vies le sinthome de chacun.

Liaisons fatales et couples d’enfer, par Francis Ratier

Comme il existe un Enfer de la Bibliothèque Nationale, des cabinets de curiosité, un index des livres interdits par l’Eglise à la demande de l’Inquisition et sans doute une mise au secret de quelques ouvrages dans chaque studiolum, certains couples unis par une jouissance peu ou pas écrantée par le désir font peur, désordre ou tâche.

Nous en dresserons le portrait, de « la garçonne et l’Assassin »dans le Paris des Années folles, aux « Tueurs de la lune de miel », film de Leonard Kastle, 1969, en passant par un cas de folie à deux, et quelques autres..

Quand j’ai rencontré J.-L. Barrault et Madeleine Renaud, par François Regnault

Dans ma studieuse jeunesse, nous admirions les couples célèbres, figures en général d’un grand amour : Sartre et Simone de Beauvoir, Aragon et Elsa Triolet, plus tard Yves Montand et Simone Signoret. S’il y eut un drame Signoret-Montand (dû à Marilyn Monroe), la liberté du couple existentialiste Sartre-Beauvoir semblait sans drame, et l’amour courtois d’Aragon pour Elsa Triolet (« La femme de toute ma vie »), éternel. (Un amour qu’Antoine Vitez, secrétaire d’Aragon, réputait médiéval, comme en témoigne Le fou d’Elsa, qui reprenait la légende arabe des amours de Majnoun et Leila, majnoun signifiant « fou »).
Moi, j’ai bien connu Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud ; ils avaient en 1946 fondé la Compagnie Renaud-Barrault, son nom à elle avant le sien : « Nous décidâmes donc, Madeleine Renaud et moi, de nous “établir”. De fonder une Maison de théâtre. »i C’était un grand amour, tout le monde en avait la conviction. Elle joua régulièrement bien des grands rôles de femmes qu’il mettait en scène, mais pas tous. Elle n’eût guère joué une femme méchante, tant sa grâce était réelle, et elle fut célébrée toute sa vie pour cette grâce même. Elle ne fut pas Prouhèze dans Le Soulier de satin de Claudel, mais Doña Musique, non plus qu’Ysé dans Partage de midi ; mais elle aura été Araminte dans Les Fausses confidences, Célimène, un peu malgré elle, dans Le Misanthrope, Diana dans Le Chien du jardinier de Lope de Vega, la reine Isabelle dans Le Livre de Christophe Colomb de Claudel, etc. Je les ai vus plusieurs fois chez eux, à Vasouy en Normandie, ou à Chambourcy, dans la maison que mon père leur avait construite. C’est vous dire. Il avait son grenier dans le haut de la maison où il travaillait seul. Elle disait toujours « mon Jean-Louis », et quand il avait dit « Madeleine », avec un air amusé par les reparties ou les bévues dont elle était capable, il avait tout dit.
Deux ou trois souvenirs. J’assistai un jour à une répétition du Livre de Christophe Colomb au Théâtre Pigalle, que Jean-Louis montait pour le grand Théâtre de Bordeaux, où eut lieu la Première en mai 1953. Je vis Claudel une ou deux fois dans la salle. Je me souviens entre autres d’une réaction de Jean-Louis, parce qu’Amie, la chienne de Madeleine, un caniche, en vint à se promener sur la scène. Jean-Louis voulait qu’elle s’en aille et Madeleine cherchait à l’excuser. « Mais enfin, Madeleine, on répète ! » dit-il, furieux. Un autre jour, plus tard, à l’Odéon-Théâtre de France, ils jouaient Le Piéton de l’air, d’Ionesco. Il y avait une scène de la femme seule parlant de sa solitude. Je passe dans leurs loges, voisines l’une de l’autre. « Hein ! la solitude de la femme, nous n’y pensons jamais », me dit Jean-Louis. Je trouvais cette scène assez creuse. Je m’en ouvris à Madeleine qui me dit quelque chose comme : « Oh ! oui, il aurait dû la couper. » Je lui connus un goût infaillible sur les longueurs au théâtre !
Une autre fois, c’était au Théâtre d’Orsay. J’évoquai devant Jean-Louis sa capacité vertigineuse à imiter les gens. Il en convenait, et, je crois, s’en amusait ? Il y en a une cependant que vous n’imiteriez pas, lui dis-je, c’est Madeleine. Il me remercia avec une sorte d’émotion qui venait du fond du cœur. Je compris par là que c’était un grand amour.