Le goût des livres

Quand l’amour mène la danse…par Pierre Naveau

Donnons le pas à la fraîcheur d’une énonciation – celle que l’on rencontre dans La Place Royale et dans La double inconstance.

Ils sont amants depuis un an. Mais Alidor ne supporte plus d’être ainsi captif de l’amour. Angélique l’aime trop. Alidor voudrait être libre. Il se sent forcé d’aimer. C’est pourquoi il veut « rompre ses chaînes ». Il lui faut donc trouver un moyen pour qu’elle s’éloigne de lui et en vienne même à le haïr. Alidor est ainsi disposé à céder Angélique à son ami Cléandre. Il choisit alors d’en passer par une ruse. Il fait tenir à Angélique une lettre qu’il adresse à une autre femme. Angélique se sent trahie. Le charme est rompu. C’est Alidor qui, cruel, lui lit lui-même la lettre infâme dans laquelle il la diffame.

Angélique se reproche dès lors d’avoir aimé un infidèle et d’avoir trop attendu pour rompre avec lui. De dépit, elle se donne à Doraste, le frère de son amie Phylis. Alidor, à cette nouvelle, décide d’user d’un autre stratagème pour qu’Angélique épouse tout de même Cléandre. Il rend visite à Angélique. Il lui apprend que la lettre était fausse et que ses attaques n’ont feint le mépris que pour que, déçue, elle se détachât de lui. Il affirme ainsi qu’il lui a été fidèle. Mais, puisqu’elle a promis sa main à Doraste, il lui propose de l’enlever. Si elle refuse, il se donnera la mort. Alors, elle se rend. Angélique, pourtant, sait le risque qu’elle court : « Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder / Sur la foi de celui (d’un amant) qui n’en saurait garder. »

Pour Alidor, ce n’est là, en effet, qu’un perfide stratagème. C’est Cléandre qui enlèvera Angélique.Alidor se reproche néanmoins sa lâcheté et sa trahison, car l’amour le tient, malgré lui, captif : « On l’enlève, et mon cœur surpris d’un vain regret / Fait à ma perfidie un reproche secret, / Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle, etc., etc. (…) Je le sens malgré moi de nouveaux feux épris, etc., etc. » En fait, le subterfuge échoue. C’est Phylis que Cléandre a enlevée. Angélique découvre ainsi qu’Alidor lui a menti. C’est à un autre qu’il voulait la céder. Trahie une seconde fois, elle décide alors de s’exiler dans un cloître. Alidor réalise en fin de compte qu’il aime Angélique : « Que j’eus de perfidie, et que je vis d’amour ! » Le remords a ranimé sa flamme. Il est maintenant prêt à renoncer à sa liberté : « Je me sens trop heureux d’une si belle chaîne », va-t-il jusqu’à dire. Il croit avoir le pouvoir de reconquérir Angélique. Il se trompe !

Arlequin et Silvia s’aiment. Mais le Prince est tombé amoureux de Silvia. Flaminia, sa favorite et confidente, est dès lors décidée, pour lui plaire, à détruire cet amour. C’est elle qui, désormais, tire les ficelles de l’intrigue. Elle prédit au Prince que Silvia lui donnera son cœur et qu’il obtiendra d’elle sa main. Or, c’est à ce moment-là que Silvia fait part à Arlequin de son engagement en lui disant qu’elle l’aime trop. Le Prince, du coup, dévoile son amour à Silvia – en présence de Flaminia. Silvia ne s’oppose pas à ce qu’on l’aime. Elle en éprouve du plaisir.

Quant à aimer, c’est autre chose. Mais voilà qu’Arlequin se montre n’être point insensible à la présence de Flaminia à qui il aime se confier. S’il n’aimait pas Silvia, lui dit-il, s’il n’était pas captif de cet amour, il se sentirait alors libre de l’aimer, elle, Flaminia. Cela ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde. Aussi Flaminia pose-t-elle la question à Silvia : aime-t-elle Arlequin ? Il le faut bien, lui répond Silvia. Flaminia passe alors à l’offensive. Vous êtes mal assortis, déclare-t-elle tout à trac à Silvia, qui reconnaît alors qu’elle a aimé Arlequin faute de mieux. Le faute de mieux renvoie ainsi au il le faut bien. Silvia sait maintenant que le Prince l’aime : « Vous me donnez du souci, vous m’aimez trop. »

Elle pourrait l’aimer, elle aussi. Mais le veut-elle ? Flaminia apprend alors au Prince qu’Arlequin est amoureux d’elle, mais n’en sait rien. Mais, elle, Flaminia, est-elle éprise d’Arlequin ? Là demeure l’inconnue de l’équation de son intrigue. Qu’elle le soit ou non, elle dit cependant à Arlequin qu’elle l’aime. Arlequin lui déclare aussitôt son amour tout en lui avouant qu’il n’y comprend rien. De son côté, Silvia reconnaît qu’elle n’aime plus Arlequin. Cet amour lui était venu, il s’en est retourné. Aussi se rend-elle à son amour pour le Prince : « Si vous avez cherché le plaisir d’être aimé de moi, vous avez bien trouvé ce que vous cherchez », lui dit-elle.

Ainsi Corneille et Marivaux montrent-ils, à la fois avec vivacité et légèreté, que l’engagement de la parole est l’enjeu de la manière dont, dans un couple, les corps se rapprochent et s’éloignent. C’est l’amour (et non les amants) qui mène la danse. Les amants ne sont que les symptômes bavards des contingences d’un tel engagement.

Le goût des livres, par Pierre Stréliski

Des notules sur le couple dans la littérature ? Mais c’est la bibliothèque d’Alexandrie qui est ici convoquée ! C’est la caverne d’Ali Baba ! C’est un eldorado ! Comment s’y retrouver ? comment choisir ?
On peut évidemment choisir de ne pas s’y retrouver, de se laisser porter par son goût, et ce sera très bien ainsi : parler d’un livre qui assone avec le thème « Faire couple » parce qu’il fait partie de votre paysage intime, parce qu’il vous a marqué, parce qu’il vous a plu.
Ce qui vous est demandé ? Écrire 2000 à 3000 signes d’une plume alerte, pas ennuyeuse, non érudite, sur un ouvrage auquel « Faire couple » vous a fait penser.

On peut aussi essayer de se repérer un peu, de donner quelques limites à ce syntagme. La première idée qui vient, c’est de regarder la définition du mot « couple » : dans un premier sens – de copula – c’est le lien, la chaîne, « un groupe de deux personnes liées par l’amitié ou par l’amour » ; dans un second sens c’est, nous dit-on, un groupe de deux choses ; en mécanique enfin, c’est « l’ensemble de deux forces égales de sens contraire ». On cherchera aussi à le différencier de ce qu’il n’est pas : le couple ce n’est pas la paire, qui désigne « deux choses semblables qui sont nécessairement ensemble ». Ce n’est pas non plus le partenaire, lié dans notre champ au symptôme . Dans la psychanalyse, on dira que le partenaire c’est l’objet intime auquel on est lié tandis que le couple vous lie à l’Autre. Le partenaire-symptôme est du côté du Un, le couple est du côté du deux. Mais c’est à discuter.

Impossible de faire une liste des entrées possibles. Peut-être peut-on s’essayer, dans le style Lagarde & Michard, à esquisser des repères chronologiques et noter qu’on peut choisir sa pépite dans la littérature ancienne : Aristophane, Socrate et Alcibiade, Ulysse et Pénélope (quoique !), Ovide et tutti quanti. Au Moyen-Âge, on pourra penser à l’Amour courtois, à Héloïse et Abélard, à Tristan et Yseult. À la Renaissance, il y a La Pléiade et Ronsard, et Montaigne et La Boétie. Il y a les grandes œuvres étrangères : Don Quichotte et Sancho Pança chez Cervantès, Dante et Béatrice, Roméo et Juliette et les couples shakespeariens. Pour l’Âge Classique, on pense au Cid et à Chimène (« Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue »), à Racine et à Molière, et à Don Juan et mile è tre. Le XVIIIe siècle ? Vous souvenez-vous de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, de Laclos, de Marivaux ? Et Die Leiden des jungen Werthers, dont le Sturm und Drang, inventant le Romantisme en Europe, précipita une partie de la jeunesse au suicide ?
Quant à faire couple au XIXe siècle, il n’est question que de cela chez Stendhal, chez Flaubert, chez Balzac, mais aussi chez Musset ou Hugo. Et Chateaubriand ? Et Benjamin Constant ? Et Georges Sand ? Et Baudelaire ? Et Proust ? Et Cyrano et Roxane ? Et Carmen de Mérimée ? Et j’ajoute une mention spéciale pour Villiers de l’Isle Adam et son Eve future !
On peut encore allonger cette liste infinie et ne pas oublier qu’il y a aussi une littérature russe (Tourgueniev, Pouchkine, Tolstoï), une littérature anglo-saxonne (Émilie Brontë, Mary Shelley), etc.
Le XXe puis le XXIe siècle arrivent et je renonce à ma liste, elle est trop longue. Notons que l’on observe de plus en plus dans la littérature contemporaine un intérêt pour le Un, pour la solitude de la vie, et un moindre intérêt pour les flamboiements des idéaux impossibles et mortels. Mais il y a bien sûr des exceptions.
Si j’ajoute que l’on peut aussi s’intéresser à la BD (Tintin et le capitaine Haddock, Astérix et Obélix) ou aux romans de gare, qui représentent un lectorat important (plus grosses ventes : Marc Levy, Valérie Trierweiler), vous voyez que vous n’avez que l’embarras du choix : Sollers ou Pierre Michon, Quignard ou Duras, Scott Fitzgerald ou Margaret Mitchell, Pagnol ou Boris Vian.

J’arrête. À vos plumes.