Le goût des livres

Francis Bacon et Georges Dyer, un couple des Swinging Sixties, le peintre et son modèle, par Pierre-Gilles Guéguen

Un homme de 55 ans, homosexuel affiché, est abordé par un autre homme âgé de 30 ans un soir de 1964 ou peut-être un après-midi, dans un bar interlope de Soho à l’époque du « Swinging London » où l’homosexualité, tolérée dans ces endroits, était encore légalement un crime. Le plus âgé est riche et célèbre, le plus jeune vit de rapines et d’expédients, il est passé par la prison, il possède un physique avantageux, grand, à l’allure virile de « dur ». Les deux hommes ne se quitteront pas durant sept ans, partenaires d’une liaison orageuse qui se terminera par le suicide du plus jeune.

Ce fait divers n’a pas été ébruité à l’époque, car l’homme riche inaugurait à Paris, le lendemain du passage à l’acte fatidique de son amant, une rétrospective de son œuvre picturale au Grand Palais, honneur et couronnement qui n’avait jamais été offert à un autre peintre, hors Picasso.

Pourtant, en cet automne 1971, Francis Bacon, le peintre dont les œuvres sont aujourd’hui parmi les plus cotées sur le marché mondial de l’art – avec celles de Picasso –, venait de perdre son compagnon et son amant Georges Dyer le mal nommé, celui qui avait été son modèle préféré. Il continuera après son décès à faire de lui de nombreux portraits. Et sa mort aura cependant obscurci les vingt dernières années de cet artiste alors au faîte de sa gloire.

En 1998, six ans après la mort de Francis Bacon, la BBC coproduit un film confié au réalisateur John Maybury. L’esthétique de l’œuvre, rappelant celle du peintre, est très subtile, et la distribution est composée d’acteurs britanniques de tout premier plan : Daniel Craig (actuellement James Bond) joue le personnage de Dyer ; Derek Jacobi incarne Bacon comme seuls les acteurs anglais peuvent le faire ; et Tilda Swinton figure une très chère amie de Bacon – Muriel Belcher –, tenancière, et commère redoutable autant que vulgaire, du bar « The Colony ».

Le film fut remarqué par la critique en Grande Bretagne comme à Cannes[1]. Il est fidèle aux diverses biographies écrites sur le peintre, notamment à celle qui est le plus aboutie, celle de Michael Peppiatt[2], à quelques éléments de dialogues près – qui semblent davantage empruntés à des clichés de la communauté homosexuelle actuelle qu’à la singularité de Bacon.

Cette liaison avait donc débuté comme un coup de foudre amoureux. Il en existe d’ailleurs une version romanesque, qui a circulé dans le so little world des familiers du peintre, et que le film a reprise : Dyer aurait tenté un « casse » nuitamment chez Francis Bacon, qui l’aurait surpris et aurait eu la réplique suivante : « Vous êtes bien maladroit pour un cambrioleur, déshabillez-vous, venez dans mon lit, après quoi vous prendrez tout ce que vous voudrez ! ».

Dans ce trait d’esprit caustique il y a beaucoup de la personnalité de Bacon : une insolence étudiée et impérieuse, un art de la provocation et de l’ironie, un maniement féroce de la flèche, une absence d’inhibition, mais aussi un investissement sexuel masochiste dont l’artiste ne faisait pas mystère.

Notons par ailleurs que s’il existe plusieurs biographies de Bacon, la plus aboutie est certainement celle de Michael Pieppiat, correspondant du Monde, du Financial Times du New York times, et également curateur d’expositions d’art. Formé à l’université de Cambridge, il connaît bien les règles de la recherche biographique historique. Il a de plus été un proche de Bacon, avec qui il a beaucoup parlé. Son livre est bienveillant mais ne néglige aucune facette de la personnalité sulfureuse de l’artiste, il trouve un heureux équilibre entre le récit d’une vie, la restitution d’une ambiance et d’une époque et les éléments de critique picturale. Ses sources sont nombreuses et bien documentées. Enfin il est bien écrit et bien composé.

Les autres biographies, celle du critique d’art du New York Times, John Russell[3], et celle de Daniel Farson[4] sont beaucoup moins élaborées : l’une est une histoire de l’œuvre et de la façon dont elle a été reçue dans son époque, tandis que l’autre est une série d’anecdotes réunies par un journaliste qui a surtout été un compagnon de beuverie du petit milieu dans lequel Bacon a évolué durant toute sa vie à Londres.

[1] Il a été peu diffusé en France mais peut se trouver actuellement sur Netflix.

[2] Peppiat M., Francis Bacon, anatomie d’une énigme, Paris, Flammarion, 1996.

[3] Russell, J. Francis Bacon, New York, Thames and Hudson, 1985.

[4] Farson D. The guilded gutter life of Francis Bacon, London, Vintage books, 1994.

Quand espoir et impossible font couple. À propos de Bérénice de Racine, par David Heck

C’est en vers mais surtout avec beaucoup de poésie que Racine nous dépeint la fin d’un amour entre une Reine juive et un Empereur romain. Sa célèbre tragédie en cinq actes condamne à jamais un amour né cinq années auparavant entre Bérénice et Titus.

Qu’est-ce qui a bien pu faire couple entre ces deux absolus ? Qu’est-ce qui a bien pu les séparer ?

La pièce commence au moment où s’achève le deuil de Titus. Son père, Vespasien, est mort. Titus est Empereur depuis huit jours. Bérénice et Titus sont amants depuis cinq ans. Ils s’aiment passionnément.

Ce nouveau statut va plonger les deux amoureux dans le tourment. En effet se rappelle à eux une loi romaine qui condamne la légitimité de leur amour « Rome, par une loi qui ne peut changer / n’admet avec son sang aucun sang étranger / Et ne reconnaît point les fruits illégitimes / Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes ».

Cela signifie que Titus va devoir choisir : Bérénice ou Rome ? L’amour ou le pouvoir ? Amant ou père ?

Nos deux malheureux ignoraient-ils cette règle implacable ? Pour sûr Titus, élevé en qualité de futur César, la connaissait : « n’as-tu pas en naissant entendu cette voix ? » se dit-il à lui-même, lorsqu’il est plongé dans l’abîme de la raison. D’ailleurs Bérénice le lui rappelle « Qu’avez-vous fait ? Hélas ! Je me suis cru aimée. / Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouais pour la première fois ? ».

Elle lui rappelle qu’à tout moment il était possible de la délivrer de l’espoir, de l’attente « Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? »

Croyait-elle à l’amour de son amant et à sa puissance sur les choses ? Oh que oui ! Malgré l’atmosphère menaçante « Rome vous voit, Madame, avec les yeux jaloux / La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous. », elle déclare « Titus m’aime, il peut tout, il n’a plus qu’à parler ». C’est l’espoir qui soutient l’amour de Bérénice.

Une réplique de Titus révèle parfaitement ce qui soutenait son amour pour la Reine de Judée : « Je n’examinai rien, j’espérais l’impossible »… Il espérait l’impossible et pourtant, il renonce à Bérénice : « Pour jamais je vais m’en séparer ».

Certes, le doute le taraude « Ah lâche ! Fais l’amour, et renonce à l’Empire ». Mais rien n’y fait. Il se contentera, face à l’incompréhension et au désarroi de son amante, de se justifier lâchement : « Mais la gloire, madame, ne s’était point encore fait entendre à mon cœur. / Du ton dont elle parle à un empereur », affirmant par là sa préférence pour la tradition et ses invariants. Pour celer son choix, il déclare  « Mais il ne s’agit plus de vivre mais de régner ». Effectivement, coller à la règle l’éloigne du vivant.

Deux solutions auraient pu être tentées par Titus. Soit abandonner son rang de César – perdre un privilège pour gagner un amour. Soit outrepasser la tradition et imposer son choix au peuple – bousculer l’ordre symbolique.

D’ailleurs Bérénice lui suggéra les deux. Non-dupe des semblants du pouvoir, elle était prête à renoncer aux privilèges pour sauver leur couple « Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire / Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’Empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars / N’a point, vous le savez, attiré mes regards. / Jamais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée ». Pour elle l’amour est un don : « Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche. / Un soupir, un regard, un mot de votre bouche. / Voilà l’ambition d’un cœur comme le mien ? Voyez-moi plus souvent et ne me donnez rien ». Donner ce qu’on n’a pas… Elle essaie également de lui faire entendre qu’il prête trop d’importance à cette loi : « Voyez-vous les romains prêts à se soulever ? ».

Mais rien à faire, il abandonne la femme qu’il aime pour assurer le rôle de père auprès de son peuple. L’impossible était-il la seule chose qui liait l’Empereur de Rome à la Reine étrangère ? L’impossible dissimulé derrière la passion ; l’impossible, moteur de la passion…

Bérénice et Titus, serait-ce la rencontre entre une femme qui aime croire au(x) pouvoir(s) de l’amour et un homme qui aime l’impossible ? Serait-ce cela qui fit couple entre ces deux tragiques ?

Consolons-nous avec un brin de pragmatisme moderne. Imaginons un Titus libéré vivant hors noces. Il irait, peu ou prou discret, rejoindre sa dulcinée à l’aide de son scooter. Et le peuple s’en amuserait…

 

L’amour, une utopie increvable, par Dominique Miller

À propos de Check-Point de Jean-Christophe Rufin, Paris, Gallimard, 2015

Un convoi humanitaire sur les routes de la Bosnie en guerre avec quatre hommes et une femme. Rien dans l’univers sombre et sale, glacé et humide, sec et boueux, de ferraille et de cartons, dans lequel « la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c’est le sang », rien ne fait penser à l’amour.

Et pourtant l’un d’eux, Alex, militaire français, ne retraverse cette route sinistre que pour rejoindre une jeune femme bosniaque qu’il a laissée réfugiée dans un « four » d’une mine désaffectée. Il rapporte des explosifs pour sauver la mine de sa détérioration et de sa fermeture définitive, seule source vitale de la région.

Sauver ! C’est le maître mot de ces actions humaines, qui donnent un peu d’utopie à ce monde. L’humanitaire, joli mot, sur lequel Jean-Christophe Rufin ne laisse aucune illusion. Certes l’amour de l’humanité entraîne des militants sur ces routes dévastées et dangereuses ; mais il se dissout dans la multiplication des démarches administratives auprès de l’ONU à chaque check-point, puis dans le chargement et le transport de cartons et enfin dans l’étude du trajet le plus sûr. Mais surtout, comme le dit Jean-Christophe Rufin, se pose désormais la question : « De quoi « les victimes » ont-elles besoin ? De survivre ou de vaincre ? » L’amour humanitaire est-il suffisant ?

L’amour fleurit sur les terres les plus arides, et non pas seulement dans la lumière et la beauté. C’est ce qui frappe dans ce livre. Là où le réel impose son ravage, l’amour, utopie increvable des hommes, s’infiltre, pénètre leur âme découragée.

Mais comme toujours l’amour impose sa loi. Ce n’est jamais une ligne droite. Elle est toujours parallèle entre les hommes et les femmes, parallèle et brisée. Ça ne coïncide pas. Lionel aime Maud qui aime Marc. Lionel est jaloux d’Alex à qui il prête une idylle avec Maud. Même dans cet univers où le souffle de la vie est précaire, l’amour implique le manque et la perte.

Quant à Vauthier, il se tient à distance de l’amour, et privilégie le sexe avec les prostituées croisées dans les villages meurtris. Il déclare sans la moindre ambivalence préférer la haine, « une passion de vivre… un vrai luxe ». Ces mots terribles indiquent combien la haine apporte la certitude de la passion, ce à quoi aspire l’amour sans la plupart du temps y parvenir, étant épris de bien-être et du respect de l’autre.

La haine semble prendre le dessus dans ce roman. Trahison, jalousie, rancune, qui sont de règle dans les commandos, se déchaînent au sein de ce convoi humanitaire. Et c’est un amour fourvoyé qui devient l’instrument de la haine. Car Marc le militaire entraîne Maud énamourée dans la vraie guerre, la détournant ainsi de l’humanitaire qui se veut indolore. Et on voit une nuit le sang de sa virginité couler discrètement. Ce qui annonce celui que les armes vont engendrer.

Maud souffre de ne pas éclipser chez Marc sa passion pour sa mission armée. Aussi, se saisira-t-elle d’un Mauser pour sauver son amour ! Mais, la question reste posée jusqu’à la fin de histoire : cet amour est-il réciproque ?

Folle [d’amour] à Nevers, par Guy Briole

La violence de l’amour, l’absurdité de la guerre.

Hiroshima mon amour, il faut Marguerite Duras[1] pour oser cette improbable déclaration d’amour et ce lieu pour que, dans une rencontre incertaine avec un homme japonais, émerge le souvenir de la folle passion d’une très jeune femme avec un soldat allemand pendant la guerre, à Nevers. On peut vous pardonner d’avoir pacté avec l’ennemi mais pas de l’avoir aimé. La jouissance malsaine de la trahison, de la collaboration, se perdra dans la dilution d’une rhétorique douteuse du pardon. La passion amoureuse pour l’ennemi brûle et laisse ses marques partout, sur le corps aussi.

Elle est française, il est japonais. C’est sacrilège d’évoquer Hiroshima dans un lit avec son amant, les corps nus, enlacés. Est-ce cela qui fait la résurgence de Nevers ? Lui, ne comprend pas Nevers. Pourtant il saisit très précisément ce que cette inconnue lui confie, ici, à Hiroshima. D’elle, il a choisi de connaître une seule chose, Nevers. Il sait qu’en cette ville, il y a eu une déflagration de l’intime, une passion qui résonne dans les corps mutilés — ici, ailleurs — et qui a laissé son empreinte sur le sien. Il ne connaît pas Nevers, mais il reconnaît ce qui est en elle, béant.

Maintenant, le voilà à la place de l’autre, de l’allemand rencontré dans cette ville dont la seule particularité notable est, dit-elle, qu’elle y a eu vingt ans ! Ici, à Hiroshima, il y eut le regard, celui de la rencontre, puis l’union des chairs : profonde, pleine, intense. Ils sont, après cette intensité, dans ce temps qui reste encore jusqu’à ce qu’ils ne soient séparés. Ce temps s’étire de ne pas être un temps pour tous, mais celui qui enserre ce qui s’est passé à Nevers. Les voilà, « tous deux, un peu comme des possédés de Nevers »[2].

Elle est française, il est allemand. C’est à Nevers qu’ils se sont rencontrés, elle avait dix-huit ans et lui vingt-trois. Il était entré dans la pharmacie de son père, pour une brûlure à la main et elle l’avait soigné, sans le regarder. Un instant son regard croisa le sien et elle fut brûlée par cette intense clarté posée sur elle. Dès lors, le regard sera partout : derrière les persiennes de Nevers, dans le jardin d’où le coup de feu est parti, de par la ville où on la « promène tondue », à Hiroshima sur ces corps mutilés, sur ces calvities consécutives à la pluie d’atomes. On ne peut pas arrêter les regards ; la guerre, mais pas que ça !

Leur passion était un amour en devenir, vers une vie en Bavière. Le départ est pour le lendemain — comme à Hiroshima — le rendez-vous est sur un quai de la Loire.

Quand elle arrive, il est là, allongé, agonisant ; on a tiré d’un jardin voisin ! Une de ces actions héroïques que seule la lâcheté permet ; banalité de la guerre. Ce n’est pas ce à quoi elle pense, une idée idiote, déplacée. Elle est folle d’amour, folle de cette douleur indicible qui déjà s’installe en elle. Elle se couchera sur son corps comme pour se pénétrer de lui, de ce qui reste encore de vie en lui, jusqu’à ce qu’il soit froid. Une journée et une nuit entières couchée près du corps de son amant mort : ne pas bouger par l’impossibilité de différencier son corps du sien, pour ne pas être séparée de ce premier amour. Ne pas être libérée de l’absolu de la douleur, être folle de douleur, radicalement étrangère à la fête qui envahit la ville libérée. Un camion emportera le corps. Arrêtée, elle fut conduite en ville pour y être tondue : le vécu d’un très léger allègement de la douleur, d’un instant incomparable ; pas de temps pour éprouver ni honte, ni haine pour ces jeunes héros d’un jour qui « croient de leur devoir de bien tondre les femmes. »[3] Il aura bien fallu un an pour que les cheveux repoussent, soustraite à la vue de tous. Elle crie sa douleur, l’appelle, crie son nom en allemand. On l’enferme à la cave, on la fait passer pour morte ; son père préfère à cause du déshonneur. Enfin, sa mère peut s’approcher d’elle mais c’est pour lui dire qu’elle doit partir cette nuit même, en vélo, sans être vue puisqu’elle est morte. Elle arrive à Paris, c’est le jour de Hiroshima, personne ne sera tondu ![4]

Elle est française, il est japonais. Son mari ne sait pas Nevers. C’est à Hiroshima, avec cet homme japonais, cet inconnu qu’elle rencontre la veille de son départ, qu’elle dit avoir « trompé » son premier amour : « J’ai raconté notre histoire »[5].

Elle est de nulle part, il est d’ailleurs. C’est la guerre et l’on s’aime ainsi à Nevers, à Bussy[6], à Hiroshima, partout ! La violence de l’amour, l’absurdité de la guerre.

[1] Duras M., Hiroshima mon amour, Paris, Gallimard, Folio, 1960.

[2] Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 96.

[4]  Ibid., p. 150.

[5]  Ibid., p. 110.

[6] Némirovsky Irène, Suite française, Paris, Denoël, Folio, 2004.

Casanova le libertin, par Anne-Marie Le Mercier

« Je ne sais pas si j’ai jamais été parfaitement honnête homme ; mais je sais que les sentiments que je chérissais dans ma première jeunesse étaient beaucoup plus délicats que ceux auxquels je me suis habitué à force de vivre »[1].

Oui, Casanova a aimé éprouver l’amour mais il s’est gardé de faire couple.

Les femmes incarnent sa question dès son premier symptôme infantile, une hémorragie nasale récurrente. Une guérisseuse le fait revenir ad uterum, le caresse, lui interdit de dévoiler le secret de sa pratique et la visite nocturne qui suivra.

Une femme éblouissante superbement vêtue vient l’embrasser et lui parler. Rêve ou réalité ? Qu’importe ! La fascination du féminin prend le relais du sang. L’hémorragie le rattrapera lors d’épreuves critiques. Ses parents, acteurs, l’ont tôt laissé à sa grand-mère. Sa mère ensuite ne sait que faire de cet enfant faible de corps et d’esprit.

À 8 ans, allant vers Padoue, il découvre que ce n’est pas le soleil qui bouge mais le bateau. Alors que sa mère critique sa remarque, un ami le trouve pertinent et lui conseille de se fier à ce qu’il saisit du monde. Ce fut le premier vrai plaisir que j’éprouvai dans ma vie. Dès lors il refuse les sots crédules. Il goûte les joies de la pensée alliée à la curiosité.

Sous ces auspices naît un désir insatiable envers les femmes. Hystériques, folles, rusées, jolies, laides, sublimes, mariées, lesbiennes, religieuses, adolescentes ou sur le déclin, toutes accrochent son avidité pulsionnelle, il veut les faire avouer et s’en faire aimer, à tout le moins désirer.

Il démasque Thérèse sous Bellino le castrat, elle l’aime en retour. Lui aussi, mais ce sera court.

La description précise de l’hystérie de Bettine, son premier amour, amuse. Celle d’une anorexique vise juste : « C’était un nouveau genre de luxe étalé par la maigreur. Extasié dans la contemplation de cette charmante poitrine tout à fait démeublée, mes yeux insatiables ne pouvaient s’en détacher. (…) Je n’avais jamais regardé la poitrine d’une fille de condition avec moins de ménagement : il me semblait qu’il m’était plus que permis de regarder un endroit où il n’y avait rien, et qui en faisait pompe ». Quand, modeste, elle lui dit que son dessin d’Adam musclé lui plaira plus que ceux d’Ève sur lequel on ne voit rien, il répond : « Mais c’est positivement ce rien qui m’intéressera »[2].

Le bonheur phallique commande aussi bien cette remarque : « Je me voyais possesseur de Dona Lucrezia sans avoir rien obtenu »[3] . Elle le laisse sur sa faim. Leonilda, fruit de leur liaison, deviendra un court moment son amante. Il aura d’autres enfants sans jamais devenir père.

Casanova le libertin vit sur une double énigme : « Ce n’est pas de la beauté, mais quelque chose qui vaut mieux, que j’avais, et que je ne sais pas ce que c’est. Je me sentais fait pour tout »[4]. Ce ressort de son désir s’accroche au rien qu’il veut saisir chez les femmes. Il regarde et dévore, s’insinue dans les couples, et toujours ravi du désir qu’il suscite, il se dérobe, évite le mariage.

Quand, dans sa folie, la marquise d’Urfé est prête à mourir pour qu’il la transforme en garçon, il se retire à temps.

Celles qui l’ont aimé se vengent : « J’ai trompé quelquefois des femmes mais elles prirent leur revanche et cruellement. Je me suis trompé en croyant que je ne les aimerais qu’autant que je m’en ferais aimer. Elles ne m’aiment plus et je les aime encore »[5].

Célibataire décidé, marié avec le phallus, il écrit Histoire de ma vie pour retrouver les joies de cette immense comédie et en affaiblir les peines. Sa belle langue française est son dernier partenaire.

[1]Casanova, Histoire de ma vie, NRF, Bibliothèque de la Pléiade, 2013, Tome I, p. 86.

[2] Op. cit., pp. 140-141.

[3] Op. cit., p. 195.

[4] Op. cit., p. 196.

[5] Op. cit., p. 1118.

Variations sur le couple dans l’oeuvre de J-P Toussaint, par Benoît Marsault

Au fil de quatre romans[i] parus entre 2002 et 2013, Jean-Philippe Toussaint déploie l’histoire d’un couple. En fait on assisterait plutôt à la rupture d’un couple qui ne cesse de se défaire… Pour mieux se refaire ?

Quand débute le premier des quatre textes, Faire l’amour, la crise est à son comble. Le narrateur, dont on ignore tous les insignes sociaux mais ne méconnaît rien des émois, accompagne Marie, brillante créatrice de mode dont l’audace lui confère un statut d’artiste contemporaine, à Tokyo, où elle est reçue royalement en vue de l’installation de son exposition au Shinagawa Contemporary Art Space. L’écriture nerveuse de Toussaint nous fait éprouver l’épuisement des protagonistes, assommés par le décalage horaire, et l’insupportable de leur présence l’un à l’autre : « Nous nous aimions mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable »[ii].

Tandis que Fuir se situe l’année précédente de cette rupture, et reprend des motifs qui parcourent les quatre œuvres, comme l’électrique association attirance et répulsion (« comme si nous ne pouvions désormais plus nous approcher, et nous aimer, que dans le hérissement et la brusquerie »[iii]), La vérité sur Marie et Nue content l’un, ce que les amants deviennent dans les quelques mois qui suivent la rupture japonaise, le second, comment peut-être ils vont finir par se réunir. Toussaint nous livre aussi, elliptiquement, d’autres coordonnées de ce couple : « à Paris, sept ans plus tôt, j’avais proposé à Marie d’aller boire un verre quelque part »[iv], c’est la rencontre ; « [les] dernières traces de ma présence dans cette chambre où j’avais vécu plusieurs années »[v].

Haletante de phrases syncopées, percutante de scènes chargées de tension sexuelle, saisissante de descriptions poétiques, l’œuvre emporte. Mais dit-elle quelque chose, en tant que représentante de la littérature contemporaine, d’un « faire couple » contemporain ? Dans son commentaire de Faire l’amour, Laurent Demoulin écrit : « cette situation est neuve, et n’a rien à voir avec les récits de rupture des générations précédentes, qui sont en général axés sur le thème de l’usure du désir, de la vie quotidienne qui tue l’amour »[vi]. Toussaint exposerait donc une modalité – au moins littéraire – contemporaine du « faire couple » où la jouissance s’avance frontalement, radicale, « comme si nous nous disputions le plaisir au lieu de le partager, j’avais fini par me concentrer comme elle sur une recherche de plaisir purement onaniste »[vii], mais où aussi « ce qui supplée au rapport sexuel, [et qui] est précisément l’amour »[viii] semble dénudé, considéré avec une acide lucidité, en même temps qu’érigé désespérément en idéal pour lequel les amants luttent.

[i] Toussaint J.P., Faire l’amour, 2002, Fuir, 2005, La vérité sur Marie, 2009, et Nue, 2013, Paris, Les Editions de Minuit.

[ii] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 68-69.

[iii] Toussaint J.P., Fuir, op. cit., p. 159-160.

[iv] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 13.

[v]Toussaint J.P., La vérité sur Marie, op. cit., p. 54-55.

[vi] Toussaint J.P, « Faire l’amour à la croisée des chemins », in Faire l’amour, op. cit., p. 158.

[vii] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 29.

[viii]Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

Les sublimes, par Marta Serra Frediani

Belle du Seigneur décompacte la fiction de vérité que l’amour comporte comme baume sur le réel du sexe et de la mort. Le forçage qui marque la particularité de la rencontre de deux amants hors normes, Solal et Ariane, scelle leur devenir et trace ce chemin qui, d’une aspiration commune à la pureté, les conduit du sommet de la passion à la dévastation absolue.

Lui, l’attrayant et grand séducteur Solal, intelligent, charismatique, riche et puissant fonctionnaire de la SDN à Genève. Il se veut être un Don Juan, à la recherche d’un amour pur.

Elle, la belle, douce et riche Ariane d’Auble, précocement orpheline, appartenant à la grande société calviniste de Genève ; mariée avec un homme médiocre qu’elle n’aime pas, subordonné de Solal. Amoureuse de la musique, écrivaine toujours en devenir, elle vit dans un monde de rêveries, de fantaisies. Elle s’identifie à Diane, la déesse vierge et libre, dans l’attente d’un Dieu humain auquel livrer son adoration pure.

Solal croit que s’il obtient un amour provoqué uniquement par son esprit, il échappera à l’imposture qui naît de l’illusion éphémère du désir sexuel. Il s’agit de faire perdurer ce qu’il appelle la « maternité divine des femmes en amour »[1], au-delà de l’amour passion. Il vise à séduire Ariane en énonçant la vérité du mensonge de l’amour où il inclut la mort comme destin.

Effet de la rencontre avec ce discours, Ariane sort du silence, séduite ! Elle se glisse dans ce personnage et se nomme « Belle de son Seigneur ».

Dès lors, dans l’exaltation des débuts, dans le « délire sublime des commencements », Ariane est entièrement centrée sur Solal et sur le désir de nourrir son amour. Aucune mascarade de la féminité ne lui semble suffisante pour se présenter à son bien-aimé.

La voilà immergée dans la passion amoureuse quand Solal se croit protégé par sa prétendue lucidité.

En tous lieux, ils sont toujours beaux, élégants, heureux et désirants.

Aussi, toujours seuls, hors du temps.

Mais, l’érosion du temps touche inexorablement l’idéal de la passion qui, progressivement, doit être mis en scène installant un rituel amoureux forcé, à l’extrême. Ligotés par l’insensé du faire couple des « sublimes », ils ne s’autorisent à se regarder que quand ils sont parfaitement beaux et bien habillés pour partager des dîners magnifiques où ils ne parlent que de littérature et de musique puis font des promenades dans la nature en commentant les couleurs de la mer et la variété des fleurs.

La relation est devenue une exaltation des semblants, amenés à la limite de faire disparaître les manifestations du réel du corps. L’unique manière mutuellement consentie de donner consistance au corps, c’est la rencontre sexuelle, immédiatement recherchée au moindre indice de fissure ; faire exister la relation sexuelle qu’il n’y a pas.

Ce n’est plus la solitude voulue du coup de foudre, mais l’aboutissement inexorable de ce qui est mis en jeu par Solal, comme par Ariane, dans cette relation où le vertige de la destruction les a envahis.

L’accélération est fulgurante quand, de manière inattendue, Ariane avoue qu’elle a eu un amant avant de le connaître. C’est alors que Solal perd tout contrôle, la torture avec les mots, exige plus de détails, la dégrade quand il les obtient, l’insulte, la méprise. La farce qu’ils vivaient pour maintenir l’amour idéal de son « innocente », de sa Belle du Seigneur, tombe en ruine avec la confession qui la dévoile Autre que celle qu’il croyait. Objet chu, haï, elle est maintenant une autre.

La dégradation gagne les actes et les corps. Ils se brûlent, même à la tendresse. Impossible de se séparer, impossible de continuer. Pris dans une logique inexorable, et comme tous les amants maudits, ils se consument aux dernières flammes de la passion qui les a dévorés et qui les précipite vers cette fin qu’ils agissent ensemble.

[1]  Cohen A., Belle du Seigneur. Paris, Gallimard, NRF, 1968, p. 315.

Don Juan par Colette : « un dispensateur de plaisir, mal récompensé », par Joëlle Fabrega

Dans son ouvrage paru en 1932 Le pur et l’impur[1], dont elle dira que c’est peut-être là son meilleur livre, Colette dresse des portraits ciselés de sujets singuliers dans leurs posture face à l’amour. Elle y brosse notamment celui d’un Don Juan vieillissant qu’elle interview, qu’elle pousse dans ses retranchements, une nuit d’hiver, sous la verrière d’un hall d’hôtel de province.

Elle le nomme « Damien ». – « Elles allaient à lui, (…) revêtaient tout de suite une décision de somnambules »[2], « la monotonie, la simplicité du manège amoureux me confondaient. »[3] dit-elle.

– « Que je les ai eues par surprise, ou qu’elles aient langui un bon moment, il a bien fallu que je les quitte au moment où j’étais sûr qu’elles crieraient après moi comme des brûlées… Voilà tout »[4] énonce-t-il laconiquement.

C’est sur ce il a bien fallu que Colette l’interroge.

– « Je souhaitais qu’il cédât à la colère, à un désordre quelconque qui me l’eût découvert illogique, faible et féminin, ainsi que toute femme l’exige, au moins une fois, de tout homme… Il ne lâcha pas la bride à de vieux mots grossiers qui sont au fond de nous tous depuis l’enfance et le collège. Il ne nomma personne et ne commis qu’une faute contre le bon goût, celle de désigner incidemment ses maîtresses par le titre, le grade, la situation sociale de leur mari ou de leurs amants »[5].

Damien lâche enfin :« En somme, qu’est-ce que j’ai eu dans tout ça ? (…) Leur plaisir n’était que trop vrai. Leurs larmes aussi. Mais leur plaisir surtout… »[6].

« Le plaisir, bon, oui, le plaisir, c’est entendu. Si quelqu’un en ce monde sait ce qu’est le plaisir, ce quelqu’un c’est moi. Mais de là à… Elles vont trop loin » ![7]

« Je respectais le silence, la parole elliptique d’un homme qui n’avait, de toute sa vie, traité avec l’ennemie, ni déposé son armure, ni admis dans l’amour cette décrépitude qu’est le repos… »[8]

« En somme, Damien, vous avez, de l’amour, la même conception que les anciennes jeunes filles, qui n’imaginaient le guerrier que l’arme au poing et l’amoureux qu’en état de prouver son amour ? »

Colette conclut par un pas de plus : « Je n’ai jamais voulu l’étonner en lui faisant apercevoir qu’en cet « il fallait bien » résidait sa simplesse, et qu’en pensant calculer il faisait œuvre de poète et de fataliste »[9]. « Sans doute je ternis, à le raconter, ce dispensateur de plaisir, mal récompensé et probablement fort incapable, s’il l’eût voulu, de faire le bonheur d’une seule femme. À sa manière il allait « trop loin », lui aussi, en ce sens qu’il accordait au plaisir qu’il donnait un crédit illimité. »[10]

« Don Juan est un rêve féminin (…) un homme auquel il ne manquerait rien » nous dit Lacan.[11] Il est amusant que Colette restreigne là aux « anciennes jeunes filles » confites dans leur paradoxale pruderie ce que Lacan qualifie de « fantasme féminin (…) qu’il y en ait un, d’homme, qui l’ait (…) qui l’ait toujours, qu’il ne puisse pas le perdre »[12].

Prendre la place du partenaire castré qui fait front, borde et autorise à la fois la jouissance féminine, sans prétendre en être le maître, il ne le peut.

Ce que Colette désigne finement, chez ce Don Juan-là, à travers ce crédit illimité, c’est le déni de la faille. Ce Don Juan est capable de faire couple, mais ne peut faire partenaire. Il peut copuler (étymologie de couple) mais ne peut s’engager dans un nouage symptomatique.

[1] Colette, Le pur et l’impur, Le livre de poche, 2013.

[2] Ibid., p. 41.

[3] Ibid., p. 43.

[4] Ibid., p. 44.

[5] Ibid., p. 46-47.

[6] Ibid., p. 47.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 49.

[9] Ibid., p. 53.

[10] Ibid., p. 55-56.

[11] Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 224.

[12]Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 233.

Cet impossible qui fait aimer, par Hélène de La Bouillerie

Adolphe, roman de Benjamin Constant, inspiré de sa relation tumultueuse avec Mme de Staël, illustre brillamment cette citation de Lacan : « En voulant le bonheur de ma conjointe, sans doute je fais le sacrifice du mien, mais qui me dit que le sien ne s’y évapore pas aussi totalement ? »[1]

L’éclosion de l’amour d’Adolphe pour Ellénore repose sur un profond malentendu. Le narrateur, un jeune homme prometteur, décide de tomber amoureux par ennui. La phrase qui fait alors le sous-texte de son rapport avec les femmes lui vient de son propre père : « Cela leur fait si peu de mal et à nous tant de plaisir. » On verra que c’est exactement l’inverse qui se démontra.

Ellénore, cette femme authentique et fougueuse, semble à Adolphe un objectif digne de lui. S’il n’est pas vraiment sincère dans sa déclaration d’amour, le refus d’Ellénore d’y répondre positivement va déclencher sa passion : Ellénore devient un être inaccessible « L’amour qu’une heure auparavant, je m’applaudissais de feindre, je crus tout à coup l’éprouver avec fureur ». Il confond la blessure d’amour propre causée par le refus et l’amour, croyant déceler dans l’intensité de sa souffrance la preuve de sa passion. Adolphe se déclare alors prêt à l’aimer sans retour, à n’exister que pour elle en se contentant d’être un adorateur silencieux. Et c’est cette façon d’être vénérée comme une créature céleste qui finit par toucher le cœur d’Ellénore. Elle s’aime à travers le regard de son adorateur.

Ce qu’elle ne sait pas quand elle décide de rompre avec le Comte P., son bienfaiteur et père de ses deux enfants, c’est que cette structure ternaire est nécessaire pour soutenir l’amour d’Adolphe qui repose sur une impossibilité. Ellénore croit que cette impossibilité empêche leur amour d’être vécu pleinement, alors que c’est sa condition. Dès lors, l’amour d’Adolphe se délite. Par lâcheté, il rate toutes les occasions de rupture. Déchiré par le remords du sacrifice qu’Ellénore lui offre (sa réputation, ses enfants), il se reproche sa propre ingratitude et se trouve pris au piège d’une situation qu’il a lui-même provoquée. Ellénore lui apparaît comme une pauvre femme esseulée, cela lui est insupportable. Quand la compassion prend le masque de l’amour, c’est pour le pire.

Sentant son amant lui échapper, Ellénore devient tyrannique : son sacrifice lui donne des droits sur Adolphe. Il la suit en Pologne et renonce à toute carrière. Peu à peu, le piège se referme sur les deux amants. Ellénore adore Adolphe mais elle voudrait pénétrer toutes ses pensées, le réduire à un objet qu’elle posséderait. Il la hait de se sentir son esclave, se sentant châtré par ses exigences sans jamais parvenir à la quitter. Seule la mort d’Ellénore viendra mettre un terme à ce couple infernal. Mourante, elle lui déclare : « j’ai voulu ce qui n’était pas possible. L’amour était toute ma vie, il ne pouvait être la vôtre. »

[1]Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, édition du Seuil, Paris 1986, p. 220.

Le Rouge et le Noir, par Roger Wartel

Soit un ânon et un bœuf. Harnachez-les. Puis vous les attelez à un palonnier. Si vous voulez que la résultante de leurs efforts inégaux soit perpendiculaire au palonnier qui les lie, il convient que la longueur des bras du palonnier soit inversement proportionnelle à la force que transmettra chacun des animaux au timon et puis à la charge que vous envisagerez de leur confier.
Remarque : un couple peut-être aussi dissemblable qu’il est possible. Mais encore faut-il pour faire couple qu’un timon entraîne une charge — un projet. Le point essentiel est celui de la fixation du palonnier au timon. Et les voilà noués.

Encore un peu de mécanique élémentaire : de deux, il y a nécessairement trois, liés par un point subtil que l’on peut figurer de l’entrecroisement de droites.

Ce modèle est généralisable qui constituerait une sorte de clef de lecture aussi bien des romans, des pièces de théâtre et des films. Toutes les permutations sont possibles selon ces trois pôles autour de ce même point. Écrivain, cinéaste, metteur en scène, jouent de ces combinaisons.

Souvenez-vous de ce film ancien qui paraîtra à certains désuet, mièvre, même « dépassé ». Non, c’est un chef d’œuvre que l’on doit à Jean Renoir.
Fresnay, Gabin, Von Stroheim, tournent comme dans un ballet, de paire en paire, et chaque paire se trouve un instant arrimée à une belle idée : ça marche par trois avec, pour troisième terme, la loyauté, l’honneur, la fidélité, la conscience de classe, la communauté d’arme et puis la patrie ! La grande illusion éclate, panache et espièglerie.

Changeons de siècle. Nous sommes dans un manège où deux chevaux en parallèle trottent. Juché sur eux, un écuyer acrobate se tient souplement droit. Il fléchit alternativement les genoux d’un mouvement discret et subtil. Ses pieds reposent sur deux selles, l’une sobre et noire, l’autre ornée de passementerie rouge. Nous appellerons l’écuyer Julien.

Stendhal nous avertit : « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée ». Julien, précepteur, est un séminariste à l’habit noir coupé, boutonné, brossé, plus seyant à son futur état que ne l’est « sa parfaite incrédulité ». Il récite à la demande, en latin, des pages entières du Livre saint. Au diocèse on reste réservé sur la validité théologique de cette pratique et sur son efficacité apostolique. Par contre, dans sa bourgade, nobliaux et bourgeois sont béats devant ce gouffre de savoir.

Julien a la charge des enfants de Rénal. Il fait contraste à la parfaite rusticité du mari, de retour d’émigration. Madame, une belle trentaine, est distinguée, d’une aristocratie provinciale teintée de rousseauisme.

Ramage et plumage du précepteur font effet. La tendresse s’insinue sans que Madame soupçonne où cela la conduit. De touche en touche elle n’avait bientôt « plus rien à refuser » à Julien et le déniaisa. Le scandale affleure. Le diocèse envoie à Paris ce précurseur de Rastignac. Le voilà devenu secrétaire de ministre. Il change de couleur d’habit. Que va-t-il faire de sa carrière ? le goupillon lui échappe. Et le sabre ?

Lodi, Rivoli, Wagram, Borodino sont loin, où l’on pouvait gagner du galon et même un bâton de Maréchal ou un duché, à la force du sabre — de taille et d’estoc.

Mathilde, la fille du ministre, a fait quelques lectures qui l’ont éveillée. Elle n’a pas la brièveté de Cécile de Volanges, ni la fougue de Madame Roland, mais elle mérite que Julien s’élance comme au pont d’Arcole en grimpant nuitamment sur une échelle ; il franchit une fenêtre et assure sa prise. Ils y prennent goût au point qu’il l’engrosse. Décidément, Julien fait encore scandale. Mais il y gagnera, sans autre difficulté, et une particule, et un brevet de lieutenant qui lui ouvrent les portes de l’armée au Hussard de Strasbourg. C’est moins glorieux que de gagner le ruban rouge de la Croix d’honneur au champ de bataille, mais c’est le temps des demi soldes.

« Hypocrisie », « hypocrite », le mot revient dans le texte de Stendhal comme une clef de lecture. Et bien c’est ce que Madame de Rénal dénoncera au point de mettre en péril le mariage et la promotion de l’amant. Et il la blesse d’un coup de pistolet.

Le procès pourrait très bien s’arranger sous la rubrique de la passion. La question se pose alors de savoir si Julien a aimé ces deux femmes. Son hypocrisie le portera-t-il à accepter une indulgence royale, un non-lieu, qui ferait douter de la véracité de ses amours ?

On est au comble de l’hypocrisie au point qu’accepter l’indulgence serait faire éclater sa duplicité. Plutôt la mort.

L’hypocrisie sera donc entretenue jusqu’au châtiment absolu alors qu’il n’avait aimé aucune de ces femmes, qu’il avait trompé leur amour.

Dans les dernières pages, Stendhal insiste sur le fait que la vie même de Julien a été portée, guidée, soutenue, pas tellement par son propre vouloir mais par les autres, qui lui proposent un mirage, une étoile, dont il ne peut s’approcher qu’en avançant masqué. Grandes illusions.

Supposons ces quatre couples.

1° Julien et le Prélat : hypothèse réalisable.

2° Julien et l’officier : c’est trop tard depuis Waterloo.

3° Julien et Madame de Rénal : elle lui apprend la distinction tandis que lui jauge sa propre audace.

4° Julien et Mathilde de la Mole : elle l’introduit au monde et lui donne accès aux privilèges…

Tout cela s’effondre. Reste de ces couples Julien et la mort.