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Casanova le libertin, par Anne-Marie Le Mercier

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1349 vues

« Je ne sais pas si j’ai jamais été parfaitement honnête homme ; mais je sais que les sentiments que je chérissais dans ma première jeunesse étaient beaucoup plus délicats que ceux auxquels je me suis habitué à force de vivre »[1].

Oui, Casanova a aimé éprouver l’amour mais il s’est gardé de faire couple.

Les femmes incarnent sa question dès son premier symptôme infantile, une hémorragie nasale récurrente. Une guérisseuse le fait revenir ad uterum, le caresse, lui interdit de dévoiler le secret de sa pratique et la visite nocturne qui suivra.

Une femme éblouissante superbement vêtue vient l’embrasser et lui parler. Rêve ou réalité ? Qu’importe ! La fascination du féminin prend le relais du sang. L’hémorragie le rattrapera lors d’épreuves critiques. Ses parents, acteurs, l’ont tôt laissé à sa grand-mère. Sa mère ensuite ne sait que faire de cet enfant faible de corps et d’esprit.

À 8 ans, allant vers Padoue, il découvre que ce n’est pas le soleil qui bouge mais le bateau. Alors que sa mère critique sa remarque, un ami le trouve pertinent et lui conseille de se fier à ce qu’il saisit du monde. Ce fut le premier vrai plaisir que j’éprouvai dans ma vie. Dès lors il refuse les sots crédules. Il goûte les joies de la pensée alliée à la curiosité.

Sous ces auspices naît un désir insatiable envers les femmes. Hystériques, folles, rusées, jolies, laides, sublimes, mariées, lesbiennes, religieuses, adolescentes ou sur le déclin, toutes accrochent son avidité pulsionnelle, il veut les faire avouer et s’en faire aimer, à tout le moins désirer.

Il démasque Thérèse sous Bellino le castrat, elle l’aime en retour. Lui aussi, mais ce sera court.

La description précise de l’hystérie de Bettine, son premier amour, amuse. Celle d’une anorexique vise juste : « C’était un nouveau genre de luxe étalé par la maigreur. Extasié dans la contemplation de cette charmante poitrine tout à fait démeublée, mes yeux insatiables ne pouvaient s’en détacher. (…) Je n’avais jamais regardé la poitrine d’une fille de condition avec moins de ménagement : il me semblait qu’il m’était plus que permis de regarder un endroit où il n’y avait rien, et qui en faisait pompe ». Quand, modeste, elle lui dit que son dessin d’Adam musclé lui plaira plus que ceux d’Ève sur lequel on ne voit rien, il répond : « Mais c’est positivement ce rien qui m’intéressera »[2].

Le bonheur phallique commande aussi bien cette remarque : « Je me voyais possesseur de Dona Lucrezia sans avoir rien obtenu »[3] . Elle le laisse sur sa faim. Leonilda, fruit de leur liaison, deviendra un court moment son amante. Il aura d’autres enfants sans jamais devenir père.

Casanova le libertin vit sur une double énigme : « Ce n’est pas de la beauté, mais quelque chose qui vaut mieux, que j’avais, et que je ne sais pas ce que c’est. Je me sentais fait pour tout »[4]. Ce ressort de son désir s’accroche au rien qu’il veut saisir chez les femmes. Il regarde et dévore, s’insinue dans les couples, et toujours ravi du désir qu’il suscite, il se dérobe, évite le mariage.

Quand, dans sa folie, la marquise d’Urfé est prête à mourir pour qu’il la transforme en garçon, il se retire à temps.

Celles qui l’ont aimé se vengent : « J’ai trompé quelquefois des femmes mais elles prirent leur revanche et cruellement. Je me suis trompé en croyant que je ne les aimerais qu’autant que je m’en ferais aimer. Elles ne m’aiment plus et je les aime encore »[5].

Célibataire décidé, marié avec le phallus, il écrit Histoire de ma vie pour retrouver les joies de cette immense comédie et en affaiblir les peines. Sa belle langue française est son dernier partenaire.

[1]Casanova, Histoire de ma vie, NRF, Bibliothèque de la Pléiade, 2013, Tome I, p. 86.

[2] Op. cit., pp. 140-141.

[3] Op. cit., p. 195.

[4] Op. cit., p. 196.

[5] Op. cit., p. 1118.

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