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Caroline Fourest et Inna, leader du mouvement Femen : un couple impossible ?, par Isabelle Buillit

Auteur : 18/10/2015 0 comments 2951 vues

Dans un ouvrage paru début 2014, Caroline Fourest dresse le portrait d’Inna Schevchenko, leader du mouvement Femen[i]. Ce que dévoile courageusement la journaliste, c’est aussi l’histoire d’une rencontre amoureuse.

Qui est Inna Schevchenko ? Une jeune fille brillante, née en Ukraine en 1990, très tôt déterminée à ne pas suivre le chemin tout tracé des jeunes femmes de sa génération, destinées au mariage et à la maternité… quand elles ne sont pas happées par la prostitution. Durant ses années de lycée, Inna milite contre Ianoukovith, alors candidat à l’élection présidentielle. Étudiante, elle est élue présidente du parlement des étudiants à Kiev. Elle occupe d’abord un poste prestigieux de journaliste dans l’équipe d’un jeune parlementaire. Elle y découvre l’envers du décor : propagande, crédits fictifs, articles mensongers, corruption… En mars 2010, Inna perd ce travail du fait de son militantisme au sein de Femen. Elle enrage, cependant que les espoirs démocratiques de la révolution Orange finissent de s’envoler.

Son engagement n’en est que plus vif. Alors qu’elle est poursuivie par les autorités ukrainiennes pour avoir tronçonné – torse nu – une croix de plusieurs mètres de haut en soutien aux Pussy Riot[ii], elle se réfugie à Paris.

« Inna, écrit Caroline Fourest, a tout sacrifié pour Femen. Sa carrière, sa vie personnelle, elle n’a plus rien, ni chez soi, ni futur. […] A 23 ans, Inna a déjà un passé. Elle a défié tant de services secrets, subi une centaine d’arrestations, et a même été kidnappée en Biélorussie, après une action devant le KGB. »[iii]

A propos du projet de ce livre, Inna confie à Caroline Fourest : « Je veux un livre révolutionnaire ! […] Pas pour dire que nous [les Femen] sommes des femmes comme les autres. Pour dire au monde que nous sommes prêtes à aller jusqu’au bout et qu’il a raison de trembler ! »[iv]

Elle même féministe, Caroline s’intéresse dès le début à cette nouvelle forme de militantisme. Elle soutient Femen et co-réalise le film « Nos seins, nos armes »[v]. Auparavant, elle avait accueilli Inna à Paris et avait déniché pour elle un petit logement et ce qui deviendra le quartier général de Femen, le Lavoir moderne. Elle l’aide à obtenir une carte bleue, un visa, le statut de réfugiée politique ainsi qu’un avocat efficace. Elles dînent souvent toutes les deux dans des restaurants chics, discutant de l’actualité et des actions à mener.

Caroline Fourest confie comment elle est tombée amoureuse de cette belle ukrainienne : elle admire sa détermination, sa verve et son intelligence. Toutes deux partagent un engagement politique très profond et mènent de violents combats contre l’extrême droite ou les intégristes religieux. Inna les défie dans la rue, à coups de messages et d’actions chocs. Caroline enquête, écrit et les affronte sur les plateaux télé. Au fil de la lecture, l’on devine entre elles une romance. Néanmoins Inna ne baisse pas la garde, ne se dévoile que très rarement, et lui cache certains projets d’actions.

Quand elle demande à Inna ce que lui coûte son engagement sur le plan personnel, elle répond : « Je suis 100 % activiste, 100 % Femen, et je ne pense jamais à ce qui peut m’arriver en tant que personne. Je suis plus une activiste qu’une personne. »[vi]

Dans les débuts de Femen, en Ukraine, les actions ne se faisaient pas encore seins nus. Lorsque l’idée a émergé, Inna y était tout à fait opposée. A présent, elle signale qu’ « Être nue dans la rue, utiliser son corps, pas dans un lit avec un homme, mais pour se battre, c’est un acte qui les rend fous »[vii]. Sous l’œil des caméras du monde entier, malmenée, frappée, emprisonnée, son torse arbore des messages choisis par elle, tel que « No religion, nudity is freedom » ou encore « My body, My rules »…

Jusqu’où ira-t-elle ?, se demande la journaliste. N’a-t-elle donc pas de limite ? Comment peut-elle tenir le coup ? N’a-t-elle jamais peur ? Dans les actions très risquées, on se demande si elle n’a pas perdu la raison.

Avec ce livre, intime et touchant, l’on perçoit que Inna habite son être de femme de façon énigmatique et extrême. En montrant ses seins, il y a autre chose que la seule visée médiatique et militante. Ne dévoile-t-elle pas ainsi qu’elle n’a rien à perdre ? Le temps d’une action, le corps de cette jolie femme est presque donné en pâture à ses ennemis. Son militantisme rejoint son être de femme du côté du sans limite. Dans une radicale solitude, son partenaire n’est-il pas cet Autre qu’elle vise et qui détient le phallus ? Cette logique semble exclure la question du couple, du deux.

Peu à peu, Innochka et Carolinka[viii] se distancient l’une de l’autre : un désaccord s’installe sur les stratégies de Femen. Là où Caroline prend le temps de la réflexion, Inna la trouve enfermée dans son confort voltairien. Elle ne veut rien entendre des enjeux autour de la laïcité en France et mène des actions que Caroline ne cautionne pas et juge maladroites, voire fanatiques. De toute façon, elle ne lui demande plus son avis.

[i] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, Paris, Le livre de Poche, 2015.

[ii]  Pussy Riot est un groupe de punk-rock féministe russe, formé en 2011.

[iii] Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 7.

[iv]  Ibid., p. 9.

[v]  Avec Nadia El Fani, diffusé sur France 2, le 5 mars 2013

[vi]  Fourest C., Inna, les paradoxes d’une Femen, op. cit., p. 38.

[vii]  Ibid., p. 36.

[viii]  C’est ainsi qu’elles se nomment réciproquement dans une intimité complice

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