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Bourreau des cœurs, par Guy Briole

Auteur : 20/09/2015 0 comments 903 vues

Dans El verdugo, Balzac traite d’une manière forcée de faire couple

 

Dans le court, mais fulgurant et tragique récit d’Honoré de Balzac, El verdugo[1] – le bourreau –, l’auteur brosse le tableau héroïque d’une famille espagnole au temps de l’occupation napoléonienne. Pour se survivre, pour que le nom des Léganès reste accroché à la Cour du roi, le marquis ordonnera à son fils aîné – selon la procédure sans appel imaginée par le commandant les troupes d’occupation – de décapiter toute la famille.

Nous sommes dans une ville du nord de l’Espagne, sur la côte atlantique. Les habitants, comme la noble famille qui vit dans son château sur les hauteurs, ont fait serment d’allégeance à l’occupant français. Victor Marchand est le jeune officier responsable du maintien de l’ordre et du respect du couvre-feu.

Invité à un bal donné au château, il est touché par la beauté et la noblesse de Clara, la fille aînée du marquis. Il se prend à rêver ! Mais on l’informe d’une traîtrise : la ville en contrebas est toute illuminée comme pour indiquer aux bateaux anglais le chemin de l’entrée au port. Seule la brusque chute du vent empêchera le débarquement qui aurait été fatal aux soldats français. Néanmoins, la révolte des habitants est enclenchée, en ville comme au château. Clara surgit, lui indique un chemin pour la fuite, un cheval l’attend plus bas. Ce geste, plus que de lui sauver la vie, le bouleverse et déchaîne en lui les plus folles espérances.

« Je vous apporte ma tête », dit le jeune officier en se présentant devant le général auquel il fait le récit de ses manquements. « Je vous trouve plus malheureux que criminel », lui rétorque le général pourtant connu pour sa cruauté. Ce dernier avait pu rétablir l’ordre et le pire fut évité. Face au désarroi de son jeune officier, le général consent à ne pas brûler la ville et accepte d’accéder à la demande du marquis qui souhaite que sa famille ne soit pas pendue, comme le reste du personnel du château, mais décapitée ; à l’exception du fils ainé Juanito appelé à sauver la lignée. De nouveau, le général se montre conciliant, à la seule condition que ce soit Juanito lui-même qui soit l’exécuteur des siens. Victor est chargé de la réalisation de cette mission horriblement sur mesure, sortie de l’imagination cruelle du général – qui ajoute une dernière petite touche, présentée comme une ultime concession faite à Victor : Clara aura la vie sauve si elle accepte d’épouser le jeune officier ! Le général connaît bien les hommes, leur lâcheté comme leur orgueil. Il a deviné ce qui, au plus intime des fantasmes de Victor, le fait vibrer.

Si Clara est sensible aux mêmes voix du sang que Chimène, Victor ne pourra jamais être Rodrigue. La « noblesse d’âme » du roturier Victor Marchand, jeune officier romantique, ne sera jamais à la hauteur de la « noblesse de cour » de Clara. Elle le regardera avec dédain quand il aura l’outrecuidance de lui proposer sa main afin qu’elle sauve sa vie. Voilà Victor victime tout à la fois du mépris de Clara, de la rouerie du général qui veut bien lui concéder ce qu’il sait impossible et, aussi, de sa folle ambition.

Transcendé par le projet fou qu’il porte, il s’aveugle de cette union impossible. Mais ses yeux dessillés le confrontent à l’indissoluble du lien du sang, jusques

dans l’horreur. Dans le moment de désarroi qui saisit Juanito au moment d’exécuter l’ordre paternel, Clara l’encourage en lui déclarant qu’avec la mort qu’il va lui donner, se réalisera son vœu à lui, Juanito, qu’aucune main ne la touche : « tu ne me voulais voir à personne »[ii], lui lance-t-elle. Juanito, « accablé sous le fardeau de son admirable forfait, semble attendre avec impatience la naissance d’un fils qui lui donne le droit de rejoindre les ombres dont il marche entouré. »[iii] Une manière forcée de faire couple.

[1] Balzac H., El verdugo, Paris, Le livre de poche, 2003, p. 25-40.

[ii] Ibid., p. 37.

[iii] Ibid.

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