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Binder, un canular qui sonne juste, par Marion Outrebon et Edmond Vaurette

Auteur : 13/09/2015 0 comments 1080 vues

A quoi pourrait bien ressembler la cyberupture ?

 

Success story

De Meetic à Tinder en passant par Adopte un mec – pour ne citer que les plus connus – le succès des sites de rencontre n’est plus à démontrer. Il existe tout de même un écart entre les sites « classiques » de rencontres amoureuses, et les applications de rencontres géolocalisées qui suggèrent la proximité et donc la possibilité d’une rencontre immédiate – la plus connue étant bien sûr Tinder. C’est ainsi que dans son dernier numéro, les Inrockuptibles parle d’applications « taillées pour les coups d’un soir » : « Banalisé, mécanisé, le one shot serait-il devenu l’ultime divertissement de nos sociétés hyperconnectées ? » se demande la journaliste[1]. Façon de questionner ces nouveaux modes de rencontre pour en extraire la face obscure : derrière l’enthousiasme hédoniste et libertaire des corps qui se rencontrent en un clic se cacherait en réalité la pointe extrême de la solitude de l’homme moderne. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman pointait comme « amour liquide »[2].

« Modernité liquide » jusque dans la rupture ?

Dernière invention en date, l’application « Binder » qui permet de quitter sa partenaire en un clic, à l’aide d’excuses préenregistrées. Après avoir enregistré l’âge, et le numéro de la personne à quitter, Binder propose une série de phrases de rupture à envoyer directement sur le portable de la future ex-partenaire. « Désolé tu es larguée » concluant le message envoyé et signé par l’application elle-même.

Désormais, je te rencontre sur Tinder, je mesure ma santé sexuelle grâce à Spreedesheats[3], je te trompe sur Gleeden[4], et je te quitte avec Binder. La boucle est bouclée.

Pas si vite…

Les journalistes et autres commentateurs sont unanimes dans leurs critiques de l’application Binder. Dans « Le Plus de l’Obs » par exemple, le chroniqueur David Courbet, a poussé un « coup de gueule »[5] contre ce qu’il nomme « la lâcheté et la violence 2.0 ». Et en effet, comment ne pas lui donner raison tant le procédé apparaît violent voire déshumanisant. Passer par un intermédiaire robotisé pour rompre n’est-il pas le comble du comble de cette « virtualisation » des liens sociaux ? Si l’on en croit les témoignages faisant la promotion de l’application[6], elle permettrait de se débarrasser de l’autre, sans s’encombrer de la moindre parole : « J’étais sur le point de m’abandonner à une vie conjugale misérable. Grâce à Binder, je suis libre de vivre à nouveau ! », s’exclame un utilisateur visiblement conquis. Improbable ! C’est en tout cas ce que mettent en avant les deux créateurs de ce coup de pub, destiné en fait à promouvoir une brasserie écossaise. « Dieu merci » s’exclame une journaliste du New Yorker[7].

Néanmoins, ce « fake » a le mérite de faire réagir et réfléchir : il vise juste, tant Binder paraissait être la conséquence logique de ce lien social 2.0.

A la recherche du lien social perdu ?

A en croire Lacan : « Il n’y a qu’un seul symptôme social – chaque individu est réellement un prolétaire, c’est à dire n’a nul discours de quoi faire lien social »[8]. Autrement dit : l’anomie[9] est de structure, et ces nouvelles manières de se rencontrer, de faire couple (ou pas) n’en sont que le témoignage appuyé. Aujourd’hui, c’est un fait : le monde va plus vite, les distances sont abolies, et c’est de moins en moins du côté de la tradition – et ses hiérarchies – que les sujets se tournent. Autrement dit « le symbolique – qui forme la trame de nos vies – a changé le tempo » dit justement Christiane Alberti[10]. On trompe sa solitude sur Tinder, tout en espérant tout de même l’être un peu moins.

Reste que la rencontre s’invente et on serait tenté de dire que la rupture tout autant. Dans les deux cas, il s’agit de poser un acte et dans les deux cas, aucune application ne saurait faire cela à notre place. En cela, Binder n’aurait eu une utilité que très limitée. On lui reconnaîtra en revanche, le mérite de nous interpréter dans sa vision extrême du « faire couple 2.0 ».

Il faudra attendre encore un peu, pour la « cyberupture ».

[1]   Boinet, C., « T’es où? Tu veux tirer un coup ? », Les inrocks sexe 2015, n°1026 -1028, aout 2015.

[2]   Bauman, Z., L’amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes

[3]   Spreedsheats, application qui permet de créer les statistiques de la fréquence et de l’intensité des rapports sexuels.

[4]   Gleeden, site spécialisé dans les rencontres adultères.

[5]   Courbet, D., Binder, l’appli qui largue à ta place : le 2.0 au service de la lâcheté absolue., Le Plus de l’Obs, 25 juin 2015.

[6]   Disponible à l’adresse : go-binder.com

[7]   Morais, B., A new way to leave your lover, New Yorker disponible à cette adresse : http://www.newyorker.com/business/currency/binder-breakup-app

[8]   Lacan, J., La troisème p.18.

[9]   Terme introduit par le sociologue français Emile Durkheim pour designer des états où l’ordre social, les liens sociaux se relâchent laissant les sujets en plan.

[10] Alberti, C., Matchpoint, en ligne sur le blog.

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