Archives d'auteurs : Faire Couple

B.B King et sa guitare, Lucille, par David Sellem

Il y a un rapport charnel dans ce qui lie le musicien à son instrument. Quelque chose qui l’engage au-delà de sa création, et qui laisse une empreinte indélébile dans la musique qu’il offre et partage avec les auditeurs. Ce lien, singulier entre tous, est toujours le produit d’une rencontre, un de ces hasards de la vie qui, d’un bon heurt, peuvent produire quelque chose d’unique, quelque chose de vivant et incarné.

C’est dans un dance hall en 1949 que se sont rencontrés Lucille et Riley alors que ce dernier y donnait un concert. Ils ne se sont alors plus quittés, jusqu’au 25 mai dernier, date à laquelle Riley est décédé à l’âge de 89 ans. Avant sa rencontre avec la belle Lucille, il jouait de la guitare et chantait du blues, mais l’entrée de Lucille dans sa vie aura été décisive, et c’est avec elle qu’il connaîtra un succès mondial jusqu’à son dernier souffle, la laissant depuis seule et muette. Tous deux ont voyagé plusieurs décennies à travers le monde pour distiller un blues chaud, claquant, et émouvant. Riley c’est B.B. King, et Lucille sa légendaire guitare.

Ce duo mythique est né comme toute rencontre d’une mise en jeu du corps. Cette dernière ne peut se produire qu’à la condition d’un réel qui précipite un sujet dans la surprise, et en l’occasion au plus près de l’acte. Celui de B.B. King ne fût pas seulement de courir sauver sa guitare des flammes d’un incendie provoqué par deux hommes se bagarrant à propos d’une femme. Ce fût également de baptiser sa guitare du prénom de la femme cause de la rivalité, Lucille. L’anecdote ne dit pas ce qu’il est advenu de la dite Lucille qui s’est vue emprunter son patronyme pour une guitare.

Pour autant, pas tout les musiciens nomment leur instrument ? Il y faut donc autre chose, cet acte de nomination, ici comme un pied de nez à l’infortune, et un signifiant qui reste et insiste, vestige de l’échappée belle face à la mort, sociale ou réelle de Riley Ben King. Cette nomination est aussi la marque après-coup de l’au-delà de la mise en jeu du corps, ce signifiant vient entériner un acte devant un réel. Évidemment, cette mise en jeu du corps était déjà présente, comme elle l’est toujours dans le rapport à un instrument, ce corps-à-corps à partir duquel opère l’alchimie de la musique et du talent. Mais concernant ce duo, peut-être pouvons-nous poser l’hypothèse que Lucille est une marque singulière, la trace d’un réel pour un corps-à-corps qui n’aura cessé qu’avec la disparition du roi du blues. Lucille était pour B.B. King un nom, le nom d’un « oui » à la vie, pas sans sa guitare.

Crise du mariage ou crise du couple ?, par Martine Revel

Comme dans ses précédents essais où il déclinait les paradoxes de la société moderne autour de la sexualité, du bonheur, de l’amour, dans Le mariage d’amour a-t-il échoué ? Pascal Bruckner nous fait part de celui qu’il constate à l’endroit du mariage : l’invention du mariage d’amour devait répondre aux malheurs du mariage classique : rétablir l’égalité entre époux, privilégier le sentiment sur l’obligation. À ce souci d’harmonie répond un « surcroît de discorde »[1]. « Que s’est-il passé ? » est la nouvelle question qu’il pose mais qui recoupe celle qu’il met en exergue depuis Le nouveau désordre amoureux écrit en collaboration avec Alain Finkielkraut en 1977. « Pourquoi un grand rêve tourne-t-il à la banqueroute de l’institution qu’il était censé protéger ? »[2]. Pascal Bruckner nous donne ici les conditions de la mise en place de ce nouveau mariage : l’utopie nuptiale répond à la vision « lyrique » du sentiment, autant chez les réformateurs que chez les philosophes ou les écrivains depuis les Lumières. Un député français républicain, Charles Alric, en 1875 écrivait ainsi : « Il est temps que l’amour redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le mobile déterminant, la condition essentielle de l’union conjugale »[3]. Ce qui fait écho à cette parole d’Engels : « Si le mariage fondé sur l’amour est le seul moral, seul l’est aussi le mariage où l’amour persiste »[4]. L’amour devient ainsi l’impératif du mariage. Et dans ce sillage fut instauré le divorce qui devait alors permettre une certaine liberté avec l’idée sous-jacente qu’il renforcerait paradoxalement le mariage : « Le divorce est le dieu tutélaire de l’hymen puisqu’il le fait jouir d’une paix inaltérable et d’un bonheur sans nuages »[5] s’enthousiasmait P.G. Chaumette, porte-parole des sans-culottes.

Mais au-delà, c’est au couple qu’il est fait obligation de s’épanouir. Et nous savons bien que toute obligation éteint irrémédiablement le désir et entraîne ce que P. Bruckner nomme « Les pathologies de l’idéal »[6] avec toute sa cohorte de « professeurs en rectification »[7]. « Le couple fait naufrage comme une barque surchargée : il veut tenir son rang, demeurer sur les cimes de l’ardeur tout en expédiant les affaires courantes. Pitié pour lui ! »[8]. Nous connaissons bien dans notre champ ce « jouis ! » impératif et la solitude subjective qu’il entraîne sauf à « faire couple » dans l’insu que celui-ci ne répond en fait que de notre symptôme. « Car homme et femme, en tant que tels sont incompatibles »[9], à quoi P. Bruckner propose tout de même des arrangements dans une sorte de tempérance des passions : faire couple… à mi-temps, « Ensemble, séparés »[10], formule (presque magique ?) de ce qu’il appelle la douceur de vivre.

[1] Bruckner P., Le mariage d’amour a-t-il échoué ?, Paris, Grasset, 2010, p. 15.

[2] Ibid., p. 47.

[3] Ibid., p. 50.

[4] Ibid., p. 48.

[5] Ibid., p. 43.

[6] Ibid., p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Ibid., p. 63.

[9] Ibid., partie de la citation de G.K. Chesterton, mise en exergue de l’essai.

[10] Ibid., p. 131.

Quand espoir et impossible font couple. À propos de Bérénice de Racine, par David Heck

C’est en vers mais surtout avec beaucoup de poésie que Racine nous dépeint la fin d’un amour entre une Reine juive et un Empereur romain. Sa célèbre tragédie en cinq actes condamne à jamais un amour né cinq années auparavant entre Bérénice et Titus.

Qu’est-ce qui a bien pu faire couple entre ces deux absolus ? Qu’est-ce qui a bien pu les séparer ?

La pièce commence au moment où s’achève le deuil de Titus. Son père, Vespasien, est mort. Titus est Empereur depuis huit jours. Bérénice et Titus sont amants depuis cinq ans. Ils s’aiment passionnément.

Ce nouveau statut va plonger les deux amoureux dans le tourment. En effet se rappelle à eux une loi romaine qui condamne la légitimité de leur amour « Rome, par une loi qui ne peut changer / n’admet avec son sang aucun sang étranger / Et ne reconnaît point les fruits illégitimes / Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes ».

Cela signifie que Titus va devoir choisir : Bérénice ou Rome ? L’amour ou le pouvoir ? Amant ou père ?

Nos deux malheureux ignoraient-ils cette règle implacable ? Pour sûr Titus, élevé en qualité de futur César, la connaissait : « n’as-tu pas en naissant entendu cette voix ? » se dit-il à lui-même, lorsqu’il est plongé dans l’abîme de la raison. D’ailleurs Bérénice le lui rappelle « Qu’avez-vous fait ? Hélas ! Je me suis cru aimée. / Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouais pour la première fois ? ».

Elle lui rappelle qu’à tout moment il était possible de la délivrer de l’espoir, de l’attente « Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? »

Croyait-elle à l’amour de son amant et à sa puissance sur les choses ? Oh que oui ! Malgré l’atmosphère menaçante « Rome vous voit, Madame, avec les yeux jaloux / La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous. », elle déclare « Titus m’aime, il peut tout, il n’a plus qu’à parler ». C’est l’espoir qui soutient l’amour de Bérénice.

Une réplique de Titus révèle parfaitement ce qui soutenait son amour pour la Reine de Judée : « Je n’examinai rien, j’espérais l’impossible »… Il espérait l’impossible et pourtant, il renonce à Bérénice : « Pour jamais je vais m’en séparer ».

Certes, le doute le taraude « Ah lâche ! Fais l’amour, et renonce à l’Empire ». Mais rien n’y fait. Il se contentera, face à l’incompréhension et au désarroi de son amante, de se justifier lâchement : « Mais la gloire, madame, ne s’était point encore fait entendre à mon cœur. / Du ton dont elle parle à un empereur », affirmant par là sa préférence pour la tradition et ses invariants. Pour celer son choix, il déclare  « Mais il ne s’agit plus de vivre mais de régner ». Effectivement, coller à la règle l’éloigne du vivant.

Deux solutions auraient pu être tentées par Titus. Soit abandonner son rang de César – perdre un privilège pour gagner un amour. Soit outrepasser la tradition et imposer son choix au peuple – bousculer l’ordre symbolique.

D’ailleurs Bérénice lui suggéra les deux. Non-dupe des semblants du pouvoir, elle était prête à renoncer aux privilèges pour sauver leur couple « Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire / Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’Empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars / N’a point, vous le savez, attiré mes regards. / Jamais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée ». Pour elle l’amour est un don : « Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche. / Un soupir, un regard, un mot de votre bouche. / Voilà l’ambition d’un cœur comme le mien ? Voyez-moi plus souvent et ne me donnez rien ». Donner ce qu’on n’a pas… Elle essaie également de lui faire entendre qu’il prête trop d’importance à cette loi : « Voyez-vous les romains prêts à se soulever ? ».

Mais rien à faire, il abandonne la femme qu’il aime pour assurer le rôle de père auprès de son peuple. L’impossible était-il la seule chose qui liait l’Empereur de Rome à la Reine étrangère ? L’impossible dissimulé derrière la passion ; l’impossible, moteur de la passion…

Bérénice et Titus, serait-ce la rencontre entre une femme qui aime croire au(x) pouvoir(s) de l’amour et un homme qui aime l’impossible ? Serait-ce cela qui fit couple entre ces deux tragiques ?

Consolons-nous avec un brin de pragmatisme moderne. Imaginons un Titus libéré vivant hors noces. Il irait, peu ou prou discret, rejoindre sa dulcinée à l’aide de son scooter. Et le peuple s’en amuserait…

 

L’amour, une utopie increvable, par Dominique Miller

À propos de Check-Point de Jean-Christophe Rufin, Paris, Gallimard, 2015

Un convoi humanitaire sur les routes de la Bosnie en guerre avec quatre hommes et une femme. Rien dans l’univers sombre et sale, glacé et humide, sec et boueux, de ferraille et de cartons, dans lequel « la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c’est le sang », rien ne fait penser à l’amour.

Et pourtant l’un d’eux, Alex, militaire français, ne retraverse cette route sinistre que pour rejoindre une jeune femme bosniaque qu’il a laissée réfugiée dans un « four » d’une mine désaffectée. Il rapporte des explosifs pour sauver la mine de sa détérioration et de sa fermeture définitive, seule source vitale de la région.

Sauver ! C’est le maître mot de ces actions humaines, qui donnent un peu d’utopie à ce monde. L’humanitaire, joli mot, sur lequel Jean-Christophe Rufin ne laisse aucune illusion. Certes l’amour de l’humanité entraîne des militants sur ces routes dévastées et dangereuses ; mais il se dissout dans la multiplication des démarches administratives auprès de l’ONU à chaque check-point, puis dans le chargement et le transport de cartons et enfin dans l’étude du trajet le plus sûr. Mais surtout, comme le dit Jean-Christophe Rufin, se pose désormais la question : « De quoi « les victimes » ont-elles besoin ? De survivre ou de vaincre ? » L’amour humanitaire est-il suffisant ?

L’amour fleurit sur les terres les plus arides, et non pas seulement dans la lumière et la beauté. C’est ce qui frappe dans ce livre. Là où le réel impose son ravage, l’amour, utopie increvable des hommes, s’infiltre, pénètre leur âme découragée.

Mais comme toujours l’amour impose sa loi. Ce n’est jamais une ligne droite. Elle est toujours parallèle entre les hommes et les femmes, parallèle et brisée. Ça ne coïncide pas. Lionel aime Maud qui aime Marc. Lionel est jaloux d’Alex à qui il prête une idylle avec Maud. Même dans cet univers où le souffle de la vie est précaire, l’amour implique le manque et la perte.

Quant à Vauthier, il se tient à distance de l’amour, et privilégie le sexe avec les prostituées croisées dans les villages meurtris. Il déclare sans la moindre ambivalence préférer la haine, « une passion de vivre… un vrai luxe ». Ces mots terribles indiquent combien la haine apporte la certitude de la passion, ce à quoi aspire l’amour sans la plupart du temps y parvenir, étant épris de bien-être et du respect de l’autre.

La haine semble prendre le dessus dans ce roman. Trahison, jalousie, rancune, qui sont de règle dans les commandos, se déchaînent au sein de ce convoi humanitaire. Et c’est un amour fourvoyé qui devient l’instrument de la haine. Car Marc le militaire entraîne Maud énamourée dans la vraie guerre, la détournant ainsi de l’humanitaire qui se veut indolore. Et on voit une nuit le sang de sa virginité couler discrètement. Ce qui annonce celui que les armes vont engendrer.

Maud souffre de ne pas éclipser chez Marc sa passion pour sa mission armée. Aussi, se saisira-t-elle d’un Mauser pour sauver son amour ! Mais, la question reste posée jusqu’à la fin de histoire : cet amour est-il réciproque ?

Entre l’Homme et la femme, l’a-mur, par Gaëlle Lucas

Le Mépris[1], de Godard, s’ouvre sur une phrase d’André Bazin : « le cinéma substitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs ». Comme-ci, à l’instar du fantasme, on nous proposait là quelque chose d’une diapositive, point d’où observer ce qui d’une problématique de désir s’y articule.

Dès les premières minutes le malentendu est patent. Dans l’intimité d’une chambre encore tamisée de l’instant qui la précède, on découvre Camille – étendue-là, nue – sous les yeux de Paul. Elle lui décline son corps comme pour lui adresser une demande d’amour qui pourrait ne jamais tarir, ne semblant pas trouver « point de capiton » dans les réponses de Paul. De s’en tenir au strict plan de la demande, il parait chaque fois tomber « à côté », demeurant au seuil et n’entendant pas au-delà.

C’est à l’occasion de l’entrée en scène d’un autre homme, Jeremy Prokosch, que la méprise va s’exacerber. Tel le catalyseur d’une logique déjà en marche. Prokosch – homme odieux qui témoigne d’un intérêt particulier à l’endroit de la femme de Paul – dispose de l’argent qui va permettre à ce dernier de payer l’appartement où il vient d’établir son couple. Prokosch devient alors le garant de quelque chose pour Paul qui se résigne à se plier sous sa coupe.

Paul, désireux de combler sa femme, répond à la présumée demande de cette dernière : lui offrir un appartement, ce lieu idéalisé pour leur amour, leur vie conjugale. Or, Paul se méprend sur cette disjonction, ce hiatus fondamental entre demande et désir. Il rabat les choses autour d’une problématique matérielle : transporter son couple en Italie et signer un contrat afin de payer l’appartement encore en chantier dans lequel il a déposé sa femme. Aussi, les choses vont se resserrer autour de cet enjeu, écrasant ses désirs à lui de scénariste et figeant leur dynamique, la mettant en péril. Paul a fait de Camille son symptôme, il a choisi cette femme et, la faisant à la fois captive de son fantasme – là dans le bel appartement – il s’applique à la gâter, qu’elle ne manque de rien, ce qui revient à boucher la voie de son désir à elle. Tel est le visage de la nécessité qui refoule, oublie et néglige la contingence à l’origine de leur rencontre. C’était sans compter sur Camille qui dans sa radicale altérité tentera de lui faire apercevoir qu’il est dupe et qu’il faut se réveiller !

C’est, quand Paul incite Camille à monter seule dans la voiture de Prokosch, la laissant désœuvrée face aux avances de cet homme, que la méprise se condense en mépris. Paul, un peu dédaigneux, n’entend pas l’appel de Camille, ou du moins trop tard, quand celle-ci est déjà emportée au loin dans un crissement. Paul ne contrarie pas les plans et désirs de Prokocsh, quitte à lui laisser sa femme et à se réduire lui-même à la position de sa docile secrétaire, Francesca. À courir après l’argent de Prokosch, il n’a pas vu que le trésor était ailleurs… Il laisse Camille à un autre, il se laisse rapter sa femme tel un faire valoir et, d’une certaine façon, en méprise la féminité – laissant ainsi échapper le vrai joyau. Et quand il la retrouve, sa femme n’est plus la même. Quelque chose a changé chez Camille, la catastrophe est en marche.

Tout l’univers de Camille se met à vaciller et le sens semble vouloir s’en mêler, s’engouffrer dans la faille, ce vide abyssal qui s’est ouvert en elle. Paul sent bien que quelque chose a changé chez son aimée, dans son corps, dans sa voix, son regard. Il interprète que Camille ne l’aime plus et s’imagine qu’elle le croit infidèle de la même façon qu’il l’a lui-même supposé adultère. Elle lui rétorque pourtant qu’elle est toujours la même, que c’est lui qui a changé[2].

Camille, ce n’est pas la propriété qu’il l’intéresse. Paul lui fait don de ce qu’il a pour mieux lui refuser ce qu’il n’a pas, semblant sans cesse esquiver la question de son désir, là où justement elle entend bien le convoquer. Et c’est parce que Paul se méprend sur son désir et qu’il se révèle lâche à cet égard que Camile en vient à le mépriser[3]. Paul, dans le regard de Camille, a perdu de son éclat, quelque chose a chuté en même temps qu’il détournait lui-même le regard de son objet cause-de-désir. La laisser à un autre homme méprise la place qu’elle tenait auprès de lui et lui épargne de se confronter à la question de son désir pour cette femme. Charge à un autre d’assumer sa castration. Et Paul paie cher le prix de sa méprise : Camille n’est désormais plus âmoureuse de lui – elle n’aime plus l’âme de Paul, elle n’a désormais plus sa place dans son fantasme, elle en a perdu les coordonnés, elle ne peut plus s’y loger pour l’aimer. Le rapport inconscient est comme rendu caduc désormais.

Ainsi, le Mépris est avant tout l’histoire d’une méprise, de ce malentendu qui est de structure et qui exile les partenaires. Un fossé, un gap et une bande-son lancinante qui y prête toute son intensité comme pour souligner ce qui fait le drame des amants, à savoir : l’impossible rapport sexuel.

[1] Jean-Luc Godard, Le Mépris, 1963.

[2] « Moi ? Je suis toujours la même. C’est toi, Paul, qui a changé. (…). Avant tu écrivais tes romans policiers, on n’avait pas beaucoup d’argent mais c’était bien quand même. »

[3] « Tu n’es pas un homme (…) je te déteste parce que tu n’arrives pas à m’attendrir».

Sortir du « harcèlement conjugal », par Séverine Buvat

À propos de L’amour et les forêts, d’Éric Reinhardt

L’amour et les forêts, roman d’Eric Reinhardt qui a marqué la rentrée littéraire l’année dernière, retrace l’histoire d’un « harcèlement conjugal »[i].

Bénédicte Ombredanne, l’héroïne du roman est une femme de 36 ans, enseignante agrégée de français dans un lycée à Metz. Mariée à Jean-François, mère de deux enfants, elle mène une vie ordinaire, sans rebondissements.

Passionnée de littérature, elle s’adresse à l’écrivain, Eric Reinhardt, dont elle a beaucoup apprécié le roman intitulé Cendrillon. La très belle lettre que reçoit l’écrivain lui donne envie d’échanger avec la jeune femme. S’ensuivent une correspondance et deux rencontres, à la terrasse d’un café, à l’entrée des jardins du palais royal, à six mois d’intervalle, en 2009. L’auteur souligne la banalité de cette femme lors de leur première rencontre, au cours de laquelle elle lui dit ce qu’elle a aimé dans son livre. La seconde fois, elle lui raconte son histoire, quatre heures durant, « qualifiant son existence de délabrée, désignant sa personne comme un objet mis au rebut, et se décrivant comme une jeune femme abandonnée ». Elle raconte le calvaire lié à la situation de harcèlement conjugal qu’elle vit avec son mari. Il y a chez elle un rapport au partenaire qui en fait le symptôme de ses impasses. L’écrivain va se trouver à son tour bouleversé par son histoire.

Dès le second chapitre, le régime narratif change brusquement : on bascule dans le roman. Un soir de mars 2006, alors qu’elle rentre tard chez elle, elle pressent qu’il se passe quelque chose d’anormal. Elle trouve sa maison dans l’obscurité, ses enfants recroquevillés dans leur chambre. Son mari, Jean-François, s’est cloîtré dans la chambre conjugale. Il s’est soudainement reconnu en écoutant une émission de radio sur les harceleurs et les victimes de harcèlement conjugal. Les spécialistes de l’émission invitent ces femmes à partir. Jean-François aperçoit que sa femme peut le quitter.

Face aux aveux de son mari, Bénédicte reste froide. Elle ne veut plus de cette attitude de rétention dont elle a fait preuve ces dix dernières années, ni de cette position de renoncement. Il y a en effet une mise en tension de l’idéal d’amour que Bénédicte Ombredanne porte en elle, et la position de renoncement qu’elle adopte en épousant son mari. Elle allume son ordinateur et se connecte au site Meetic. Dans un état de fébrilité et d’urgence, elle renseigne son profil et se trouve alors plongée dans la « cuve du masculin », une série d’hommes très indélicats. Mais parmi eux, se remarque un homme plus attentionné, respectueux. Elle a ce courage un peu fou d’aller voir cet homme, antiquaire, qui vit dans une maison en lisière d’une forêt, « comme dans les contes de fée ». Elle veut profiter de cette journée unique et extraordinaire. La beauté de cette rencontre est une parenthèse enchantée, qui dure une journée, au cours de laquelle Bénédicte Ombredanne se retrouve et échappe à son mari.

Elle rentre très tard, son mari exige des explications. Elle va vivre un enfer qui va durer quatre mois, et la conduire, là encore dans une situation d’urgence subjective, à se réfugier dans une clinique psychiatrique, second temps de respiration du roman.

L’isolement qu’impose la clinique psychiatrique la coupe du monde extérieur et tient le mari à distance. Expropriée jusque-là de son propre territoire intérieur, en errance, hors d’elle-même, au service de sa famille, d’autant plus en exil qu’elle doit sans cesse se battre contre son mari qui n’a de cesse de la rabaisser, de lui arracher des pans entiers de son existence, elle se retrouve, en écrivant. Elle reprend possession de ce qu’elle avait perdu, de ce qui s’était désagrégé dans sa vie. Elle l’explore par l’écriture, en descendant toujours plus profond à l’intérieur d’elle-même. D’où le titre donné au roman, extrait d’une phrase prononcée par Bénédicte Ombredanne : « elle préfère l’amour et les forêts, l’automne, la nuit ». La forêt, lieu possible de tous les enchantements, est aussi une métaphore de sa vie intérieure.

Dans une conférence donnée à la librairie Mollat en septembre 2014, Eric Reinhardt explique comment il a construit le personnage de Bénédicte Ombredanne, soit à partir du témoignage de différentes femmes qu’il a rencontrées, ayant vécu des situations de « harcèlement conjugal ». Après la publication de son livre Cendrillon, en 2007, il reçoit des lettres de nombreuses femmes qui vivent des situations de harcèlement conjugal et se retrouve le dépositaire d’une parole précieuse et douloureuse. Il souhaite rendre hommage à ces femmes, en écrivant un livre, mais n’ayant pas ce qu’il appelle « le principe narratif » qui donne forme à son livre. Après la publication du Système Victoria, en 2011, il fait la rencontre décisive d’une lectrice qui sera l’élément déclencheur pour écrire le livre qu’il a en tête depuis 2007. Celle-ci lui confie à son tour avoir connu une situation de harcèlement conjugal et d’enfermement, mais elle a réussi à s’en extraire. Il s’est beaucoup appuyé sur son témoignage. Nommer régulièrement l’héroïne du roman Bénédicte Ombredanne est pour l’auteur une façon de lui redonner une intégrité, « comme un manteau de dignité jeté sur ses épaules » (phrase adressée à l’écrivain par un lecteur).

Une ligne de force du livre est de mettre le lecteur dans une situation de trouble, qui est amené à se demander où s’arrête la véracité des faits, où commence l’invention de l’écrivain. Eric Reinhardt explique que l’héroïne de son roman est comme le prolongement de lui-même. Il s’est retrouvé dans les témoignages de ces femmes qui l’ont renvoyé à ses peurs les plus intimes et les plus tenaces : celles de rater sa vie, de passer à côté de sa vie, de faire des mauvais choix, de se sentir entravé. L’écrivain dit avoir laissé libre cours à la part féminine qu’il peut y avoir en chaque homme. Pendant les deux ans qu’a duré l’écriture de ce roman, il a vécu dans la peau, le corps, les sensations, le désir, les fantasmes de la vie d’une femme.

[i] Reinhardt E., L’amour et les forêts, Paris, Gallimard, 2014.

Tous en scène de Vincente Minelli, par Claire Piette

Le film Tous en scène de Vincente Minelli, au-delà du moment divertissant qu’il offre, nous donne à voir comment le pas de danse peut être l’écriture d’une lettre.

Un pas scriptural qui dessine le mirage de l’amour tout en révélant qu’il devient possible à condition de supporter sa propre solitude ainsi que celle de l’autre et de dépasser sa version imaginaire : celle du deux qui produirait le un.

C’est la contingence de la rencontre qui est au centre de ce film, contingence de la rencontre du manque et qui du coup, permet de désirer et d’inventer.

Hunter a fini sa carrière de danseur d’opérette et Gabrielle, danseuse classique, est une étoile montante.

Le « hasard » va les faire se rencontrer pour monter une comédie musicale concoctée par le meilleur metteur en scène à qui tout réussi.

Hunter se présente, d’emblée, comme le raté, nostalgique d’un passé glorieux, et Gabrielle comme la fiancée d’un célèbre chorégraphe qui ne fait jamais de pas sans lui.

Leur rencontre fortuite dans l’escalier de la maison somptueuse du metteur en scène est précédée par le désir en jeu : Hunter s’adresse à ses comparses pour dire de Gabrielle qu’elle est sûrement trop grande pour lui. Il la trouve éblouissante mais il sera ridicule auprès d’elle. Il déclare d’ailleurs « Ça ne collera pas nous deux !»

Gabrielle, quant à elle, s’adresse à son fiancé-le chorégraphe pour se plaindre qu’Hunter n’est pas venu la saluer, ce qu’elle interprète comme le signe qu’il ne veut pas d’elle dans ce rôle.

Au moment de cette rencontre dans l’escalier, chacun est pris par sa fenêtre fantasmatique de ce qu’il croit représenter pour l’Autre. Les dés sont jetés : cette première rencontre aboutit à une dispute où chacun déclare à sa façon l’insupportable de l’Autre.

Gabrielle et Hunter finiront pourtant chacun par concéder à danser ensemble mais pour de mauvaises raisons : lui à la fois pour faire plaisir à son couple d’amis qui a rédigé le scénario et pour reconquérir la gloire, et elle parce que son fiancé l’en a convaincue.

Le résultat de cette concession est un véritable fiasco : elle joue la capricieuse et lui est gauche au possible. Leur danse ressemble à une misérable pitrerie.

Hunter jette l’éponge en invectivant l’impresario et Gabrielle, puis il quitte la scène de la répétition, celle qu’on pourrait qualifier de fantasmatique.

Gabrielle le rejoint.

S’ensuit la mémorable tirade que Minelli met dans la bouche de Fred Astaire : « Nous sommes les seuls animaux qui possédons le plus grand moyen de compréhension, appelé “parole”, mais on se montre les dents et on ne sait que grogner. »

Au-delà du spectacle à monter qui les réduit à être les marionnettes de l’Autre, Hunter, nourrissant l’espoir d’une reconnaissance d’un public à venir, pose la question à Gabrielle: «  Réussirons-nous à danser ensemble ? »

Traversant une sorte de bal musette (scène illustrant comment des couples ont trouvé à danser ensemble), ils déambulent sur les chemins déserts d’un parc en accordant leurs pas avant que Gabrielle n’ouvre la danse et qu’Hunter embraye le pas suivant.

Cette scène est un véritable moment de grâce où les mouvements des corps s’épousent parfaitement comme si, une fois que chacun peut donner libre cours à cet objet qu’ils partagent en commun (à savoir la danse), la rencontre devenait possible et « l’à-tout-hasard »[1] de l’exil amoureux se réalise.

Ce pas de danse est le point de bascule du film : à partir de là, la scène du monde se modifie. Le spectacle, concocté par l’impresario, est un véritable désastre mais cet échec devient le point de départ de la création d’un « tous en scène », création qui reconfigure les rôles dans un espace où chacun trouve à faire avec son manque, où l’amour n’est plus pris dans les rets narcissiques mais dans le don actif, et ne cherche plus à faire écran à l’absence du rapport sexuel mais à y écrire quelques pas de danse.

Sans titre4

[1]   Lacan J., Télévision, Paris, Seuil, 1994, p. 64.

Star Wars : couple vs Empire, par Karim Bordeau

« …il n’y a d’umpire qu’à partir de l’empire, de l’imperium sur le corps […] Le 1 confirme ici son détachement d’avec le 2.»[1]

« Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine…» est la phrase liminaire de chaque épisode de Star Wars, créée par G. Lucas en 1977, indexant d’emblée la dimension mythologique de la saga. Puisqu’il y sera question de l’Un et du Deux, présentés de multiples façons dans une série de permutations[2].

La prélogie (1999-2005) est le récit de l’insidieuse formation d’un obscur couple de tyrans : Darth Vador (alias Anakin Skywalker) et Darth Sidious (alias Chancelier Palpatine).

La seconde trilogie (1977-1983) raconte les tumultueuses péripéties d’un couple de frère et soeur, Luke Skywalker et Leia Organa, « oubliés » de leur père Anakin, et dont le destin sera de défaire la tyrannie incarnée par l’Un de l’Empire.

Sans compter, entre autres, cet insolite duo, très important quant au noeud de l’intrigue : les robots R2-D2 et C-3PO, représentant la mémoire inconsciente des héros.

En 1971, Lucas réalise son premier film de science-fiction : THX 1138 (produit par F. Coppola[3]), nous contant l’histoire d’un couple tentant d’échapper à un pouvoir totalitaire omnivoyant et invisible prohibant les relations sexuelles, mais autorisant la masturbation à l’aide d’une machine ! C’est le background de Star Wars un peu méconnu.

Blade Runner (1982) de Ridley Scott s’inscrit dans cette filiation montrant que le couple et les choses de l’amour résistent, d’une façon ou d’une autre, aux commandements et aux impératifs de jouissance incarnés par les signifiants maîtres contemporains.

https://www.youtube.com/watch?v=kIp4zUP4PoQ

https://www.youtube.com/watch?v=hNv5sPu0C1E

[1]  Lacan J, Le Séminaire, Livre XXII, Le sinthome, Editions du Seuil, 2005, p. 19.

[2] Levi-Strauss C., Anthropologie structurale, Editions Pocket, p. 239.

[3] La fin de THX 1138 , film très apprécié par Coppola, n’est pas sans faire penser à son Apocalypse Now sorti en 1979.

Un couple particulier pour une journée particulière, par Jocelyne Turgis

Une journée particulière est un film d’Etorre Scola de 1977. Les deux personnages principaux sont interprétés par Sophia Loren et Marcello Mastroianni qui forment un véritable couple de cinéma puisqu’ils ont tourné ensemble pas moins de quatorze films.

L’histoire se déroule en un lieu unique et le temps d’une journée particulière : le 8 mai 1938 . Ce jour-là, Hitler est reçu à Rome par Mussolini. Pour ce couple redoutable, Hitler et Mussolini, il s’agit de célébrer le fascisme. Une cérémonie et une grande parade des forces militaires et des militants est organisée et tous les Romains sont priés de s’y rendre pour montrer leur admiration au Duce et à son hôte.

Antoinette, une mère de famille soumise et résignée dont le mari et les six enfants se rendent au défilé et Gabriele, un homme vivant seul, homosexuel, renvoyé de la radio où il était commentateur pour cause de non-conformité aux idées fascistes sont restés chez eux. Ils habitent dans un de ces grands ensembles de l’ère mussolinienne organisés autour d’une cour si bien que leurs appartements respectifs se font face.

Rien cependant ne prédestinait ces deux êtres solitaires et exclus, désassortis, à se rencontrer, encore moins à faire couple. Antoinette vit dans la norme familiale voulue par l’état fasciste, admire la force du Duce, sa virilité « On dit que tous les matins il brise les reins d’un cheval et le soir ceux d’une femme. » Gabriele, lui, au contraire ne correspond pas du tout à cette norme, ni par ses idées, ni par son orientation sexuelle.

Mussolini déclarait dans cette période, qu’en Italie il n’y avait que de vrais hommes. Les homosexuels étaient déportés sur un archipel au sud de la Sicile.

Chacun fait couple avec un absent, son mari pour Antoinette, son ami pour Gabriele.

C’est un oiseau, le mainate d’Antoinette qui, en s’échappant de sa cage et en allant se poser sur le rebord de la fenêtre de Gabriele, va, telle une flèche de Cupidon, provoquer la rencontre.

Antoinette se rend donc chez ce voisin d’en face qu’elle ne connaît pas pour récupérer son oiseau. « C’est Rosemonde, elle s’est sauvée. Oui, c’est un nom de femme… » lui faisant remarquer ce quelque chose qui ne colle pas.

Tout le long du film, en fond sonore, on entend la radio de la concierge qui retransmet les discours et les commentaires du défilé officiel. Cette voix vociférant la propagande fasciste renforce le contraste avec ce qu’il y a d’improbable, de fragile et de singulier dans la situation de ces deux êtres isolés dans cet ensemble d’appartements désertés.

Antoinette est très vite sous le charme de Gabriele, courtois, séduisant et cultivé. Lui-même est heureux de pouvoir parler à quelqu’un  » Merci d’être là en ce moment précis… »

Quand Gabriele reçoit un appel téléphonique de son ami, l’échange qu’il a avec lui conduit

Antoinette à penser qu’il s’agit d’une femme. De retour chez elle et l’apercevant téléphoner elle dit :  » Il n’a pas traîné à la rappeler. » Antoinette se retrouve aux prises avec les affres de l’amour, la figure de l’autre femme, ce qui produit un étonnement : « Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? « 

Gabriele a envie de la revoir et vient à son tour sonner chez elle. Elle délaisse alors son rôle de femme de ménage et s’empresse d’aller se recoiffer, mettre du rouge à lèvres et des chaussures à talons, pour faire valoir sa féminité. Il s’intéresse à elle, à ce qu’elle fait, à ce qu’elle aime et surtout il lui parle. « Mon mari ne me parle pas , il donne des ordres jour et nuit . »

Antoinette va au bout de son désir amoureux et veut le séduire, ignorant toujours le choix d’objet d’amour de Gabriele. Son désir à elle le trouble. Après une scène sur la terrasse de l’immeuble où le malentendu est à son comble, il lui parle de son homosexualité. Il a bien essayé de faire l’homme avec l’une de ses amies :  » on essaie de paraître différent de ce que l’on est mais ça n’a pas marché « , il a été exclu du parti et renvoyé de son travail.  » Tu me plais comme tu es, ça m’est égal ce que tu m’as dit.  » répond Antoinette.

Le couple qu’ils forment depuis le matin n’ a pas attendu pour faire exister la rencontre amoureuse et sexuelle qui finalement a lieu. Il a fallu autre chose : qu’il lui donne ce que lui-même n’a pas.

Gabriele conclut par ces mots  » De pouvoir faire l’amour avec une femme ça ne change rien à ce que je suis. Cette journée c’est ça qui aura été le plus important pour moi « 

La parade officielle finie, Antoinette retourne chez elle retrouver mari et enfants. Elle aperçoit par la fenêtre Gabriele emmené par deux policiers pour rejoindre l’île où sont regroupés les homosexuels.

Ils ont fait couple le temps d’une journée recouvrant le réel auquel chacun est confronté sans toutefois défaire les couples qu’ils formaient avec un autre partenaire.

À propos du film Soleil de plomb, par Christelle Clément et Myriam Papillon

Zvizdan, (Soleil de plomb)[1], film du croate Dalibor Matanic, pourrait avoir comme sous-titre « Faire couple, en temps de guerre, sous le soleil des Balkans ».

Ce long-métrage, qui sera diffusé en France à partir de mars 2016, faisait partie des dix films internationaux, sur le thème des conflits d’hier et d’aujourd’hui, sélectionnés pour la compétition officielle du festival War on Screen[2]. Il y a obtenu au mois d’octobre 2015, le Grand Prix du Jury[3].

Sur l’affiche se distinguent, sur un fond orange éclatant, un soleil blanc et la silhouette d’un couple enlacé dont les ombres, très grandes, se désunissent dos à dos. Belle illustration pour les Journées 45 Faire couple, liaisons inconscientes!

L’affiche l’annonce ainsi :

Trois décennies

Deux nations

Un amour

Comment faire couple en temps de guerre quand le choix amoureux se porte sur celui ou celle qui fait partie du camp adverse ? Et dans le retour à la paix qui arrive après le conflit, une possibilité advient-elle ?

Le réalisateur conte trois histoires d’amours singulières et troublantes. Bien qu’indépendantes les unes des autres, elles ont la particularité d’être interprétées par les deux mêmes acteurs, chaque histoire se déroulant dans le même lieu, entre deux villages « ennemis ».

Les variations sont subtiles dans la représentation des changements d’époque, de lieu, de sentiments.

Le réalisateur explique que ce film c’est lui ; son point de vue sur le monde. Ce qui l’intéresse c’est l’énergie, la force des sentiments : comment le conflit et les affects qui en découlent s’incorporent profondément et durablement au cœur de chaque personne. Et ce qu’elle en fait. Ce qu’il tente de produire implicitement en filmant de longs plans séquences sur les visages et sur les expressions corporelles des personnages.

Ce choix d’utiliser les mêmes acteurs pour chacun des trois couples qui vont traverser le film met en scène la répétition de l’Histoire… D’ailleurs, s’agit-il de trois histoires en trois temps dans un même lieu, ou une histoire de tous les temps, dans tous les lieux ?

Dalibor Matanic présente une vision optimiste de l’amour, la sienne. Il y aura toujours la guerre, la haine des autres, et malgré tout des sujets qui feront couple… Qui se heurteront aux conventions sociales qui empêchent la rencontre, qui prendront le temps nécessaire pour ingérer le trauma, et enfin qui inventeront leur solution pour (re)faire couple.

La première partie du film ouvre sur une scène lumineuse au bord d’un lac. C’est l’été dans les Balkans et Jelena et Ivan, tout à leur jeunesse, s’aiment. Ils ont le projet de partir pour Zagreb, lieu d’un « possible » à leur histoire. Ils projettent de s’éloigner de cette campagne où l’hostilité gagne autour et contre eux. La guerre est proche, tout en donne la mesure : les camions militaires, les jeunes hommes en tenue et en position, les avertissements des anciens… Les parents des deux jeunes les accompagnent dans la tentative d’échapper au drame. Mais il est déjà trop tard pour ce couple.

Jelena est rattrapée, juste avant le départ pour la ville, par son frère. Alors que furieux, il la ramène au domicile familial, elle ouvre la portière et se laisse tomber. Tel un corps qui a perdu l’amarre de l’amour pour l’autre.

Ivan court à perdre haleine pour la rejoindre. Il ne peut franchir la frontière entre les deux villages. Face à ses ennemis armés qui lui barrent la voie vers Jelena, il répond avec la musique de sa trompette. Une balle fatale le fera taire.

La seconde histoire ouvre sur des plans de bâtiments, de maisons portant les stigmates du conflit qui vient de se terminer. Deux femmes, une mère et sa fille, rentrent chez elles. C’est un huis-clos tendu qui se joue entre les deux personnages. D’un côté, une mère qui entreprend de remettre sa maison en état, et par là-même, de se placer du côté du présent, du côté du vivant. Et Natasa, sa fille, qui ne veut rien oublier de la guerre et surtout pas la perte d’un frère cher tombé au front. Elle se nourrit de ressentiments, semble insensible au monde, dans une défense totale.

Dans ce couple assez infernal, la mère invite un tiers, Ante, jeune ouvrier qu’elle emploie pour de gros travaux de réparation. Mais il est l’ennemi d’avant.

Le spectateur se pose alors la question, ces deux-là vont-ils pouvoir faire couple ?

Une dispute après une sortie au lac vient rendre compte d’un impossible.

Les plaies sont encore trop vives pour que l’amour advienne. Le désir, la jouissance et l’acte sexuel oui. La scène précédant l’unique union des corps en devient le révélateur. Natasa, comme un jeu, une provocation, accompagne avec des ustensiles de cuisine les sons que Ante produit avec ses outils. Dans cette tentative de trouver un rythme ensemble, ils s’accordent.

La dernière histoire, c’est aujourd’hui. Plan sur le visage d’un jeune homme pensif. Luka fait route vers sa ville natale pour participer à une fête avec des amis. Il a la  » tête ailleurs « . Cet ailleurs, c’est une femme, Marija. Il l’a quittée pour partir faire ses études, et surtout, on le comprend à travers ce qui ne se dit pas lors d’une visite à ses parents, car cette relation était désapprouvée par tous du fait de leur différence ethnique. Mais un enfant est né de cette union. Il va la retrouver, elle consent à lui montrer l’enfant mais pas plus. Luka lui fait part de son désir d’être avec elle, Marija le met à la porte.

Il rejoint alors la fête. La musique est assourdissante, une jeune fille s’offre à lui mais il renonce à cette jouissance. Son désir et son choix d’amour ne le trompent plus. Au lever du jour, après une baignade salvatrice dans le lac, il prend à nouveau le chemin vers Marija.

Il attend longuement sur le pas de la porte, elle sort de la maison et le rejoint. Ils ne parlent pas, la séquence dure… Puis elle rentre dans la maison ; elle laisse la porte ouverte…

[1]  Zvizdan, (Soleil de plomb), The High Sun, 2015, réalisation et scénario : Dalibor Matanic, Bac Films.

[2]  Festival international de cinéma à Châlons-en-Champagne ; cf waronscreen.com

[3]  Le film, présenté en mai 2015 à Cannes, dans la catégorie Un certain Regard, a obtenu le prix du jury. Il est sélectionné comme entrée croate pour les Academy Awards qui détermineront en janvier prochain les cinq films à concourir pour l’oscar du meilleur film en langue étrangère.