Archives d'auteurs : Faire Couple

Just Divorced, Par Hervé Damase

À l’époque moderne, le mariage venait officialiser dans le symbolique l’union de deux êtres parlants. La réalisation d’un destin… Ce moment de franchissement était immortalisé par la fameuse photo de mariage que l’on gardait, précieusement encadrée, sur la commode ou la table de chevet, parfois au fond de l’armoire, c’était selon…

En 2013, pour 100 mariages célébrés, 46 divorces étaient prononcés. Serait-ce là la vérification patente de l’inexistence du rapport sexuel ? Un échec en somme… Eh bien que nenni ! Ne reculant pas devant l’impératif à faire exister ce rapport, un phénomène viral est récemment apparu sur la toile : sous le hashtag #Selfiedivorce, des (ex)couples heureux s’affichent ensemble dans un autoportrait sous titré Happy Divorce ou encore Just Divorced.[1]

Car ce n’est tout même pas parce que l’on ne peut plus se supporter, ou que tout simplement le démon de midi nous a rattrapé, que nous allons renoncer à cette croyance que l’on était fait l’un pour l’autre, pour la vie ! En voici la preuve.

Désormais, mariage rime avec divorce, les deux font la paire, et ce serait dommage de ne pas faire partager son bonheur dans un cas comme dans l’autre. Car pour se séparer, il faut aussi être deux ! Perdre sa moitié, une expérience à (faire) partager ?

[1] Lire : http://www.elle.fr/Love-Sexe/Mon-mec-et-moi/Articles/Selfiedivorce-le-phenomene-viral-des-divorces-heureux-2992659

À vos marques !

Prêt ? Partez !

Et oui, c’est à vous de jouer maintenant ! Après vous avoir accompagné depuis ces quelques mois, le dernier blog est posté ce soir. Vous le lirez demain matin au réveil. L’heure sonne de nous quitter par ce biais, afin de mieux nous retrouver sur l’Autre scène, celle de la psychanalyse au Palais des Congrès, ce week-end. Nous, qui faisions couple avec nos outils connectés dès le dimanche soir et vous avons fait parcourir les six coins de l’hexagone et même au-delà, puisque la Belgique fut de la fête, nous vous avons entraîné dans notre valse à mille temps, sur un rythme endiablé. Vous avez pu jouer tout l’été, prendre goût aux livres, monter sur la scène, être attentifs aux liaisons fatales, parcourir le couple dans le monde et sur tous les terrains, découvrir des couples de la psychanalyse qui ont fait son histoire.

C’est avec un enthousiasme non dissimulé que nous vous donnons rendez-vous, pour qu’après ces préliminaires, oups… je l’ai dit… nous nous mettions à l’ouvrage de la rencontre en-corps. Vingt-deux simultanées où deux analystes se répondront du Tac au Tac, plus de cent analystes ou praticiens présenteront leur travail, le samedi. Et le dimanche ? Ah le dimanche !!!… De belles surprises, de l’inattendu, et bien sûr, pour ceux qui les attendent tous les ans, les témoignages des Analystes de l’École.

Alors pas encore inscrits ? Chut… je vous le dis, entre nous, prenez vos billets de train, réservez votre hôtel, et venez faire couple, même au dernier moment, les inscriptions seront encore possibles sur place… alors : à très vite !

Christine Maugin et Xavier Gommichon, webmasters

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Comme chaque semaine, cette édition s’est enrichie des numéros précédents. Des sédiments se sont déposés. Strate après strate, le thème de ces Journées s’est étendu, a pris de l’ampleur. Des conjugaisons inédites ont surgi, tordant, éclairant, traquant les recoins où étaient tapies les liaisons inconscientes du faire couple. Elles ont été débusquées, interrogées, disséquées. Et ces mouvements de pensée ont forgé un terreau que le blog va encore abriter pour un bon moment.
Est-ce à dire qu’on aurait fait le tour de la question avant même les Journées ? Heureusement, non !
Les contributions qui ont enrichi le blog ne constituent pas une accumulation préliminaire de connaissances, et gageons que cette préparation a bien plutôt produit une ouverture à un prochain temps pour savoir. En effet, nous dit Jacques-Alain Miller, si l’on se place dans la perspective du sujet supposé savoir, et non dans celle qui réduit l’inconscient à la mémoire, il s’agit que la temporalité de l’inconscient se soutienne du désir de savoir et « tende vers un moment de conclure».
Du thème de ces Journées et du travail qui s’en est suivi, nous ne mesurerons l’effet de la marque qu’à partir du moment où nous courrons pour essayer de la connaître et de la circonscrire. De cette béance est né le désir d’en savoir et d’en dire un peu plus. Les signifiants qui nous ont agités durant presque neuf mois continuent de nous filer entre les doigts. Et c’est heureux… Alors, à vos marques !

Pénélope Fay et Alice Delarue, rédactrices en chef du journal des j 45

Mode, travestissement et couple, par Hector Gallo

 

Medellín : une ville colombienne qui aspire, selon les dires de ses gouverneurs, à devenir une des capitales de la mode. Elle connaît depuis quelques années un essor considérable et chaque année s’y tiennent les salons Colombia-moda et expo moda, des événements qui permettent aux corps de défiler et d’exhiber les dernières créations des stylistes locaux et internationaux.

Mais quel peut bien être le lien entre la mode et les différentes façons de faire couple dans notre société contemporaine ? La mode se caractérise par la présence d’hommes et de femmes attrayants mais la particularité aujourd’hui c’est que l’unisexe tend à s’imposer et ainsi la différence sexuelle semble se diluer. L’unisexe alimente la confusion des genres, question qui contribue au positionnement à notre époque d’un certain travestissement qui est accueilli à bras ouverts dans le domaine de la mode.

Le travestissement se caractérise par un paraître qui revêt une importance majeure dans les défilés de mode. Il s’agit en effet d’offrir le corps que l’on a au regard de l’Autre voyeuriste pour que ce dernier confirme son existence et sa vigueur. Le travesti répond au principe suivant : montre-toi et au lieu d’interroger le désir de l’autre qui te regarde défiler, promets-lui de le faire jouir au cas où il souhaiterait faire couple.

Le travesti défile déguisé en femme partant du présupposé qu’un autre le regarde. Si sous ses vêtements féminins il y a un sujet identifié avec une femme dont la particularité est la présence d’un phallus, la condition est que le phallus soit caché. Tandis qu’un homme décidé montre à une femme ce qu’il a pour la faire jouir, ce qui nous conduit à affirmer que l’exhibitionnisme est masculin, le travesti préfère cacher ce qu’il a. Il prétend faire croire à son éventuel partenaire que l’objet réel n’est pas présent dans son corps.

Le personnage qui incarne le travesti dans le film d’Almodovar Tout sur ma mère affirme : « On m’appelle Agrado[1] parce que toute ma vie ma seule préoccupation a été de rendre la vie agréable à mes semblables […] regardez-moi ce corps… »

Il voudrait faire couple avec un homme qui s’attend à ce qu’on lui rende la vie agréable. C’est à partir d’un trait pervers qu’il propose de faire couple, garantissant ainsi que le rapport sexuel existe. Le travesti aime jouir à l’idée de faire croire qu’il est une femme. Il s’agit donc pour celui qui en a, mais qui ne jouit pas d’en avoir mais du fait d’imaginer l’autre surpris d’en trouver un là où il ne devrait pas y en avoir. Cette position est en phase avec la civilisation contemporaine : se comporter comme un porteur qui ne craint pas d’être volé. Ceci ouvre une vanne qui peut le conduire avec son partenaire à ce que la jouissance a d’illimité.

Ainsi, si le travesti se sent à l’aise dans le domaine de la mode, cela est lié au fait que dans la mode, le regard de l’autre occupe une place importante et que c’est à cette condition que l’on peut faire couple. Reste une question en suspens : quel couple est-il possible de faire avec un travesti ?

[1] N.d.T : substantif qui en espagnol signifie affabilité, satisfaction, plaisir.

« J’ai aimé, j’ai adoré cet homme », par Francis Ratier

Fin janvier 1929, Louise Landy sort libre du Palais de Justice de Paris. Elle a pourtant tué son mari et une once de préméditation n’est pas exclue[i]. Certes Maître Maurice Garçon lui prête son éloquence et, dès cette époque-là, ça ne compte pas pour rien, mais il faut surtout dire que Paul Grappe, son mari, n’était pas « Monsieur tout le monde ».

Avant de faire, dix ans durant, de 1915 à 1925, les beaux jours du bois de Boulogne et autres « établissements de Montmartre » sous le nom de « la belle Suzy » alias Suzanne Landgard, il passe sans solution de continuité d’un service militaire de deux ans aux premiers combats de la guerre de 14. Blessé une première fois, renvoyé au front, il n’échappe à la boucherie programmée que par une seconde blessure que les autorités constituées suspectent provoquée. Seule la désertion lui évite le retour au combat.

En plein Paris de guerre, il se cache en se travestissant, partage avec sa femme successivement plusieurs appartements comme le feraient deux amies libres de mœurs, se montre pour se cacher mais sans doute aussi, et c’est plus compliqué, se révèle en se cachant.

Il tapine au « Bois » « où son allure féminine plaît aux deux sexes », pratique l’échangisme et le maquerellage en même temps que le saut en parachute féminin, travaille comme « première » dans une maison de couture et mérite, de multiples façons, le titre de « reine des garçonnes » tandis qu’après quelques incursions dans le libertinage, plus sobrement, Louise prend un amant.

La fin de la guerre ne change pas grand-chose et il faut attendre la loi d’amnistie de 1925 pour que les déserteurs puissent à nouveau respirer à pleins poumons. Paul retrouve alors, sans complètement abandonner son travestissement, ses habits d’homme.

De bagarres en conflits, il ne parvient que difficilement à travailler, s’installe au café et devient un « querelleur à cinq litres par jour » accompagné de son book qui retrace la carrière de Suzanne.

Du Petit Journal à l’Humanité, la presse le courtise un moment, attendant de lui la réponse à des questions difficiles : « Monsieur Paul Grappe, vous qui avez été une femme, dites-nous ce que c’est ! » Il ne le sait pas bien. Pas trop non plus ce qu’il pourrait être comme père.

Quotidienne, la violence contre Louise se porte au paroxysme lorsqu’elle lui annonce être enceinte. Il n’est sans doute pas le géniteur mais marié avec elle depuis 1911, il est le père. Il la menace avec un rasoir : « Je vais te sortir ton salé que tu as dans le ventre ».

À la présence du « salé pleurnicheur », il ne se fait pas. Et c’est pour défendre l’enfant maltraité, alors âgé de deux ans et demi, que Louise passe à l’acte. Si la mère courage émeut le tribunal et l’opinion publique, la femme reconnait sans ambages : « J’ai aimé, j’ai adoré cet homme »[ii].

[i]   Cf. Virgili F. & Voldman D., La garçonne et l’assassin, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013, p. 17.

[ii]  Ibid.

Lorsque l’institution fait Trait d’union Interview du Docteur Marie Laurent, psychiatre, psychanalyste, chef de service en addictologie.

Qu’est ce que cette notion de couple vous évoque, eu égard à votre pratique avec des sujets addicts ?

Le service d’hospitalisation dont je m’occupe dispose de 20 lits et reçoit des patients qui viennent juste après le temps du sevrage. C’est l’équivalent de ce qu’on appelait auparavant les post-cures. Les patients peuvent rester quelques semaines, voire quelques mois et certains d’entre eux bénéficient d’un système de dispositif séquentiel d’hospitalisations, non conditionné par des rechutes : les patients viennent une semaine par mois, pendant un certain temps, quelques années parfois. « Faire couple » m’évoque la manière avec laquelle l’institution essaie d’être le troisième larron dans le mariage réussi du patient avec l’alcool. Or il me semble qu’il y a deux paradoxes institutionnels. Le premier est que les patients arrivent tous avec le même mode de jouissance : ils ont tous un rapport avec un produit qui affecte leur corps. Or, si on veut espérer faire couple avec eux, il va falloir que quelque chose de singulier se passe. On essaye d’introduire une brèche dans l’identification « tous alcooliques », on cherche à se décaler de la raison commune pour trouver une raison singulière et voire même une demande singulière, ce qu’on n’arrive pas toujours à obtenir. La première chose qu’on entend c’est « je viens pour arrêter de boire » et puis s’il y a une rencontre au cours de l’entretien, un patient va pouvoir dire : « les autres m’oppriment », un autre par exemple « je bois pour dormir ». « Et pourquoi vous n’arrivez pas à dormir ? » « Parce que j’entends des bruits d’oiseaux. » « Et les bruits d’oiseaux ils vous disent quelque chose ? » « Oui, mais j’arrive pas à savoir quoi… »

L’autre paradoxe institutionnel est le suivant : on a l’idée que l’alcool a une fonction pour ces personnes, ne pas devenir zinzin, ne pas complètement déprimer, ne pas se tuer, pouvoir parler, tenir son corps… Or on leur demande de se séparer de ce truc-là sans qu’on ait a priori trouvé autre chose. L’enjeu de la consultation avant l’hospitalisation va donc se situer avec une aporie sous entendue dans la consultation de pré-admission : vous venez pour arrêter de boire, or boire vous sert à quelque chose. « Est ce que vous pensez que ça va être supportable pour vous de venir ici, de ne pas boire pendant la durée de l’hospitalisation ? ». Il y a d’emblée un décalage avec le discours soignant habituel en alcoologie.

Le service dans lequel vous travaillez s’appelle Trait d’union. C’est donc se séparer mais pas sans un trait d’union. Ce serait union entre quoi et quoi ?

Le service s’appelait déjà comme ça à mon arrivée. J’ai trouvé ça intéressant parce que le trait d’union c’est ce qui sépare et ce qui lie deux mots. Parfois l’institution sert à se séparer et parfois au contraire à s’aliéner dans le bon sens du terme. Elle va servir à se séparer quand par exemple quelqu’un est très envahi – je reprends l’exemple de la dame qui entendait des bruits d’oiseaux : elle n’avait jamais dit qu’elle entendait ces bruits, elle disait simplement qu’elle avait du mal à dormir. Une fois qu’elle a dit ça, elle a accepté de prendre des médicaments  mais ça n’a pas suffi. Lors d’un atelier journal animé par la psychologue, la patiente a décidé de découper toutes les images d’oiseaux qu’elle trouvait dans les journaux. La psychologue a remarqué ça mais ne dit rien. Puis comme la patiente ne savait pas quoi faire de toutes ces images, elle lui a proposé de peut-être leur donner un ordre. La patiente a finalement décidé de ranger ces oiseaux : les oiseaux sauvages, exotiques, domestiques… Ça a permis qu’il y ait un ordre dans ce magma des oiseaux. Elle a fait un autre travail dans les entretiens qui lui a permis d’aller encore un peu plus loin par rapport à ces bruits d’oiseaux. Puis elle s’est servie de l’institution un peu autrement. Elle a une fille qui était très présente pour elle, toujours là, et elle pouvait dire que la fille commençait à lui être aussi insupportable que les bruits d’oiseaux. D’ailleurs elle a cette formule pour évoquer les sms que sa fille passe son temps à lui adresser et qui sont « des noms d’oiseaux ». Quand elle parlait avec sa fille de 18 ans, si elle allait aux toilettes, sa fille allait aux toilettes avec elle. Dans l’institution, la première fois qu’elle est venue dans mon cabinet, sa fille s’arrêtait à un mètre de la porte et encore, parce que je fermais la porte. Cette dame s’est servie de l’institution en disant à sa fille : dans l’institution, à partir de telle porte, la famille ne rentre pas. Aucune loi évidemment ne dit ça mais elle a imaginé cette loi pour elle. Elle ne s’est pas séparée de sa fille mais elle a aménagé un espace dans l’institution et aussi chez elle. 

Qu’en est-il de la dimension du couple et de la sexualité dans l’institution ?

On a peu affaire à des couples qui se forment durant l’hospitalisation. C’est plutôt rare qu’un couple s’expose devant nous de manière indécente. Pour autant la dimension obscène, non voilée de la sexualité peut se manifester autrement. C’est difficile d’avoir une réponse à l’avance, ça nécessite toujours d’inventer. Par exemple, une jeune fille très jolie arrive avec un très beau décolleté, une jupe très courte. Elle affole un peu tout le monde. L’équipe se trouve même gênée. L’infirmière accueille la jeune fille et lui dit : « ça ici on le cache un peu », sans nommer son décolleté. C’était assez malin car cette jeune fille était persécutée par tout ce qui se disait, l’obscénité pour elle était dans les mots. Il y a eu comme un petit vent de pudeur pour elle. Elle a refermé un bouton, rallongé sa jupe, ça s’est réglé comme ça. Une autre jeune femme se présente avec à la fois un grand décolleté et une grande cicatrice sur le décolleté. Quelque chose vraiment se montrait. L’infirmière sans un mot a mis du temps pour ajuster le châle de la patiente de façon à cacher la cicatrice et le décolleté. Ces deux exemples n’ont pas la prétention de régler la chose une fois pour toute bien sûr.

Le sujet se présente, ravagé par l’alcool, mais peut aussi très vite être ravagé par un partenaire, amoureux entre autres. Comment travaillez-vous avec cette dimension du ravage dans la relation à l’autre ?

Lorsque l’alcool est mis de côté, la question du partenaire arrive assez vite et se présente d’une façon aussi goulue qu’avant avec la bouteille. Une demande sans limite, insatiable est faite au partenaire. Ça peut se présenter dans le rapport du patient à l’équipe. La manœuvre va être plutôt d’introduire un petit temps de réponse par rapport à la demande. La bouteille va être du côté d’une réponse toute mais là on laisse un petit trou, un petit espace. On ne peut pas répondre à tout de cette demande goulue.

Quand j’ai commencé à travailler dans le service, j’avais l’idée qu’il fallait plutôt chercher à séparer un couple qui se formait dans l’institution. Quand un couple se forme, c’est souvent sur un mode de ravage, sans limite, mais je crois qu’on aurait beau dire : « vous êtes là pour vous soigner », quelque chose du couple reste, nous dérange. Aujourd’hui on essaye de travailler différemment et de voir comment on peut accueillir le couple en se glissant dedans pour essayer qu’un petit travail puisse se faire. Le couple là n’est pas forcément le couple amoureux ; c’est le couple mère-enfant par exemple.

Il y a des surprises :  on a reçu ainsi un monsieur très en proie avec la méchanceté de tout le monde. Il arrive dans le service et on s’aperçoit qu’il a une mère extrêmement envahissante. Je reçois sa mère une première fois parce que je n’ai pas le choix, elle s’assoit précipitamment dans mon bureau sans que je puisse dire ouf et elle me parle de son fils : « il finira dans le caniveau, je ne veux plus en entendre parler ». Je ne dis rien, à moitié sidérée par la violence de ce qui s’est dit, j’arrête très vite l’entretien. Ce patient fait un certain travail, il repère qu’il a sa part pour déclencher la méchanceté de l’autre. L’alcool est toujours plus ou moins là mais ça se tempère. Il déménage, il vient vivre à côté du service, il y a quelque chose d’un couple qui se forme. Sa mère revient me voir car elle a été chez lui et elle a senti à son haleine qu’il avait bu. « A quoi ça sert ? On en est encore là, rien n’a changé. » Elle recommence sur le même mode sauf que là je fais une espèce de moue. Je montre, là encore sans dire. Elle s’arrête dans sa phrase et elle dit : « oui c’est vrai, il boit encore mais maintenant, il a récupéré une dignité ». J’étais assez surprise. Du temps passe. Cet homme continue un peu à boire mais il a une vie sociale, il va à des ateliers thérapeutiques, il a quelques amis et il continue à venir nous voir régulièrement. Cette femme revient nous voir errant dans les couloirs du service un soir. Elle me dit : « je viens de chez lui, il était sur son canapé, il avait bu, ça m’est insupportable ». Elle s’entend parler et elle finit par dire : « il y a quelque chose d’insupportable pour moi là dedans, je vais aller en parler à quelqu’un ». Je vous raconte une belle histoire, ça ne se passe pas toujours comme ça. C’est parfois très compliqué comme lorsqu’on travaille avec un couple ravagé, ravageant et on ne sait pas très bien comment on va faire pour l’instant. On sait qu’il se passe quelque chose avec l’institution mais pour l’instant ça n’arrête rien. Qu’est ce qu’on va faire ? Jusqu’où on va ? Il y a aussi une limite à mettre à un certain moment, un impossible institutionnel qui se découvre au-delà de l’impuissance !

Propos recueillis par Morgane Le Meur

Alma et Oskar, une passion incandescente, par Dalila Arpin

La jeune Alma Schindler ne passe pas inaperçue dans les salons mondains. « Elle est d’une beauté frappante »[1]. A 23 ans, elle épouse Gustav Mahler, 43 ans, Directeur de l’Opéra de Vienne et déjà célèbre. Mais, empêchée de composer de la musique et enfermée par un mari tyrannique qui s’isole pour créer, Alma cherche des amants de passage. Ayant trouvé un père de substitution chez Gustav, une fois veuve, à 32 ans, c’est un homme plus jeune qu’elle rencontre : le peintre Oskar Kokoshka. Elle est riche, il est pauvre. « La passion la plus exaltée les unit »[2]. Mais Alma a à nouveau trouvé un geôlier : la jalousie d’Oskar l’emprisonne et les propositions de mariage et d’enfant la rebutent, malgré l’attraction qu’elle éprouve pour ce peintre de génie, sauvage et subtil. Être aimée par cet homme à la folie l’enchante : « il m’a peinte [La Fiancée du vent] étendue contre lui, confiante au sein de l’ouragan et des vagues furieuses, tandis que lui, le visage empreint d’une expression tyrannique, rayonnant d’énergie, apaise les flots démontés… C’est mon plus beau portrait »[3]. L’amour est toujours narcissique, sait-on depuis Freud. C’est donc bien un tyran qu’elle cherche auprès des hommes : un maître mais qu’elle rendra impuissant.

L’orage se déchaîne à l’arrivée du masque mortuaire de Gustav dans la maison qu’Oskar aménage pour son aimée. Après des violentes querelles, Alma entre en clinique pour avorter de son amant. Et cela, pour la deuxième fois. Pourtant, Oskar est prêt à tout pour ne pas perdre cette femme rêvée. Mais Alma retrouve un ancien amour, l’architecte Walter Gropius. Ils se marient six mois après et ont une petite fille l’année suivante. C’est la grande beauté et l’élégance de Walter qui l’attirent et pour un temps, elle reste fidèle. Mais le désir d’Alma la pousse à tromper son nouveau mari avec un poète…

Pour sa part, inconsolable, Oskar fait confectionner une poupée grandeur nature, à l’image et ressemblance d’Alma. Il l’installe chez lui, l’assoit à table quand il reçoit et l’amène partout. Mais au cours d’une soirée très arrosée, la poupée est décapitée et, si Oskar se libère de son obsession, son amour reste inentamé. Alors qu’Alma a 70 ans, il lui écrit : « depuis le Moyen Age, aucun couple n’a respiré l’un par l’autre avec autant de passion… aucun n’a connu l’excitation de jouer avec la vie, de jouir de la mort elle-même, de sourire à la balle dans ton crâne, au couteau dans tes poumons. Pas un, excepté ton amant que tu as initié à ces mystères »[4].

Dans Oskar, Alma semble avoir trouvé un homme qui l’a amenée au-delà d’elle-même mais, effrayée par cette jouissance sans limites, elle chercha l’assurance dans le semblant du mariage. Chez Alma, c’est La Femme, l’unique, qu’Oskar rencontre : « plus l’homme peut prêter à la femme confusion avec Dieu, c’est-à-dire, ce dont elle jouit, moins il hait (car Dieu ne connaît pas la haine) moins il est et, puisqu’après tout il n’y a pas d’amour sans haine, moins il aime »[5]. Autrement dit, lorsqu’un homme donne à sa partenaire la place d’une divinité, son amour pour elle se délite. Elle devient une présence désincarnée et par conséquent, moins aimée qu’idéalisée.

[1] Bertin,C., La Femme à Vienne au temps de Freud, Paris, Editions Taillandier, 2009, p. 193.

[2] Ibid., p. 204.

[3] Ibid., p. 205.

[4] Ibid., p. 209-210.

[5] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

« Internet est plein du corps ! », rencontre avec Xavier De La Porte, rédacteur en chef de Rue 89

Qu’est ce que « faire couple » vous évoque ?

Cela évoque une relation durable sur la base d’un lien amoureux entre deux personnes, qui repose sur des critères plus ou moins discutés comme la fidélité, l’exclusivité, la priorité.

Je n’emploierais pas ce terme pour parler d’autre chose que d’amants, sauf peut-être pour les enfants : je pense que je suis amoureux de mes enfants, je n’en suis pas amoureux sexuellement et je n’excuse pas du tout les conduites incestueuses, mais je peux être ému, énervé, jaloux. D’ailleurs il n’y a pas tellement d’êtres dont on aime la peau hormis ses amoureuses et ses enfants. Et j’ai du mal à imaginer qu’on puisse faire couple avec un objet, un animal, une pratique artistique.

En quoi et comment l’arrivée du numérique a-t-il modifié le lien amoureux ?

Pour aborder ce sujet, je me méfie des analyses « macro » à l’échelle d’une génération, on en apprend bien plus en évoquant avec les gens leur rapport singulier au numérique ou en lisant « Vie de baise » que nous publions sur Rue 89. Les applis et les usages des applis évoluent si vite et varient selon les lieux et les âges. La façon dont les nouvelles technologies comme le texto ou skype interviennent dans le rapport amoureux en dehors des sites de rencontre est aussi un sujet passionnant. Et puis, cela a bouleversé le champ des pratiques sexuelles, concernant la masturbation par exemple !

Aborder cette question relève donc d’une approche impressionniste : entre ville, province, grandes villes et petits villages, ce n’est pas la même chose.

Plutôt que les statistiques ou les grandes études de sondage ou de sociologie, il faut rencontrer les anthropologues, les ethnologues, les ethnographes, les « psy » dans leurs cabinets, les romanciers, les journalistes de terrain, etc.

En fait chaque appli s’approprie de manière différente par les usagers…

Dans le cas des rencontres, il y a les applis qui permettent d’aller droit au but, par exemple « JHBM (jeune homme bien monté) cherche plan ce soir à Périgueux ». La réponse c’est « PIC » (picture) et trois secondes après apparaissent trois photos : un cul, un sexe, un torse, puis l’heure et le lieu du rendez-vous. Ça a commencé avec les sites homos mais ça gagne du terrain chez les hétéros.

Pourtant, appli par appli, personne par personne, le moment de la rencontre amoureuse diffère de la question de la relation à distance, des plans sexes, du maintien d’une relation ou du jeu à l’intérieur d’un couple. En fait, le numérique fait émerger des choses qui ont toujours été là, mais qui tout à coup s’écrivent et il n’existe pas encore d’outils pour les analyser.

Cette masse de données ne permet pas de mieux comprendre l’amour.

Pour cela, il faut des poètes, des philosophes, des psychanalystes.

Les applis utilisées par les générations d’après 68 distinguent plus nettement le sexuel de la rencontre amoureuse, laquelle reste une affaire de hasard. Les critères de choix ordonnent, classent pour répondre à l’exigence informatique de constructions de bases de données. Comme le classement d’images reste difficile, cette classification se fait par les mots, ce qui oblige à donner des noms à tout. Par exemple, dans ce que l’on appelle « les tubes » pour classer les milliards de vidéos de sexe, les gens taguent et font des associations de mots de plus en plus compliquées. D’où l’appellation du site de « culture porn » en français : « le Tag parfait ».

Ces modalités numériques laissent-elles une place au hasard, à la surprise ? Car même si elles facilitent la mise en relation y compris sexuelle, dans la rencontre amoureuse quelque chose échappe…

Je le pense fondamentalement. Ça ne fait que repousser les questions, on parle de choses tellement fines ! Ces classements sont inopérants, mais il s’y invente de nouveaux codes langagiers ou de présentation de soi. Dans le cas de PIC dont je parlais tout à l’heure, le type a sélectionné ces trois photos comme présentation de lui-même: ce qu’il donne à voir c’est son torse, son cul et son sexe qui bande ! Ça m’amuse beaucoup, on pourrait mettre autre chose, non ?

Je lisais récemment Jane Austen, dans ces romans du XVIIIe aux sociétés ultra codifiées, les personnages font la même chose avec d’autres outils que ceux d’aujourd’hui. Une ethnologue, Elisabeth Schneider, a travaillé sur les pratiques scripturales des adolescents pendant deux ans et s’est intéressée à ce qu’elle a appelé le syndrome Cyrano. Il désigne le fait qu’on délègue l’écriture du texto amoureux à celui ou celle qui est le plus doué pour le faire. De toute les pratiques exégétiques, le texte du texto court, donc très allusif, a été ré-investi par l’épistolaire amoureux récemment, après avoir été quasiment épigrammatique. Alors que le mail d’amour ne marche pas très bien, les gens s’excusent d’envoyer des mots d’amour par mails comme si ce canal-là ne convenait pas.

C’est tout à fait juste : avec le portable il y a une évidence…

C’est un objet qu’on porte sur soi, il est dans la poche, c’est intime, et cette étude montre aussi que le texto remet la voix en circulation : on cherche toujours sur quel ton ça a été écrit. Elle raconte que deux jeunes-filles hésitaient entre un point et trois petits points pour terminer un texto, elles trouvaient qu’un point c’était trop assertif et trois petits points trop suggestif. Du coup elles ont mis deux points ! Comme ça le destinataire pouvait penser que c’était un point doublé ou trois petits points qui n’étaient pas allés jusqu’au bout. C’est une façon de remettre à l’autre l’interprétation, c’est magnifique !

Ces usages ré-interrogent le rapport à la langue, à l’interprétation et à ce qui s’écrit

On invente de nouvelles codifications, ce sont des petites normes qui changent extrêmement vite, parce que chaque appli les reconfigure. Il y a vingt ans, appeler quelqu’un sur son portable et avoir son numéro étaient signe de rapport intime. Aujourd’hui, c’est inversé. Auparavant, on se sentait le devoir de répondre quand son portable sonnait ; aujourd’hui, les jeunes ne répondent pas. Les codifications changent selon l’usage. Il faudrait un jour raconter ce que c’est que de réussir à faire se déshabiller devant skype pour la première fois quelqu’un qui ne l’a jamais fait, il faut des trésors de rhétorique ! Il faudra qu’un écrivain se penche sur le sujet !

Des couples vivant éloignés géographiquement témoignent avoir maintenu leur désir et leur lien sexuel via skype.

Via skype, les sextos, les textos coquins, sexys, ou carrément pornos, avec images ou sans images. Qu’est-ce que ça veut dire envoyer une photo érotique en terme de mise en scène, qu’est-ce-qui est montré et comment l’envoyer ? Choisir le texto ou par snapchat ? Sur snapchat, la photo disparaît au bout de quelques secondes. Envoyer une photo pose une question de confiance, celui ou celle qui la reçoit peut en faire ce qu’il ou elle veut : on connaît le revenge porn !

Il y a l’image que l’on voit, le texte que l’on lit, mais la voix que l’on écoute manque-t-elle ?

Non parce que les gens continuent à s’appeler, à se dire des choses même si chez les jeunes générations, l’usage de la voix diminue au profit du texto. Mais on a oublié les subtilités des pratiques antérieures par exemple, concernant la lettre amoureuse, le choix du papier était essentiel. Odeur, qualité du papier, pliure, etc. Tous ces signes matériels disaient l’importance de cette lettre-là. Tout ça a disparu mais on a ré-investit d’autres champs, créé de nouvelles complexités. Par exemple, l’usage des photos, de formules percutantes produisant un effet sur le corps, les smiley, les émoticônes, tout ce qui permet de donner un ton, parce que plus l’objet est froid, plus il faut lui donner du corps. Internet est plein du corps !

Et puis on a un rapport très physique à nos objets. C’est amusant de voir en réunion comment les gens touchent leur téléphone !

Certains font couple avec !

Oui, d’une certaine manière. La façon dont ils le regardent. Il y a ceux qui le déverrouillent avec le pouce, avec le majeur, de manière très sensuelle, ce sont des objets évidemment investis corporellement. 

Quoi de nouveau lié à l’usage de ces outils sur les modalités de faire-couple ?

Ce qui a changé tient au fait d’avoir beaucoup d’informations sur la personne qu’on rencontre, juste après l’avoir rencontrée, voire avant. Auparavant, ce n’était le cas que dans les rencontres arrangées, mais une fois le mariage arrangé disparu, on a vécu sur cette mythologie de la rencontre spontanée. Avoir une masse d’informations sur une personne c’est un retour en arrière…

Pour l’instant, chacun le fait selon sa maîtrise des outils. Mais l’avenir c’est ce que Google va proposer avec les lunettes : à partir d’une reconnaissance faciale, un portrait s’affichera. Ainsi, dans une soirée, chacun viendra avec son graphe social répertorié, et il n’aura plus qu’à classer, comme sur Facebook : en couple, célibataire, etc.

Il y a un coté ludique dans ces interfaces : ce sont des jeux où certains jouent, d’autres souffrent, comme dans un bal.

C’est intéressant de l’aborder ainsi, mais les applis fomentent le rêve de maîtriser le hasard de la rencontre comme dans la série Osmosis sur Arte.

Osmosis pose une question du point de vue de l’industriel qui réussirait à inventer le truc parfait : il s’agit de stratégies industrielles. Meetic par exemple vendait la promesse d’offrir le match parfait. Après, il y en a eu d’autres. Tinder est arrivé pour vendre plutôt la proximité. Mais chacun achoppe sur l’individu qui en fera l’usage qu’il va imaginer. Les plates-formes qui fonctionnent le mieux sont les plus ouvertes dans leurs usages. Twitter par exemple. Ce sont les twittos qui ont créé les codes, le # a été inventé par un twittos et non pas par twitter ! Aujourd’hui, on fait des prédictions de durabilité des couples à partir des échanges sur Facebook. Une étude montre que la durée moyenne est de trois à quatre ans, donc courte.

Et puis, dans les applis, il est aussi promis d’éviter « de se prendre une veste ». Car cette peur du ratage, du refus de l’autre existe.

Mais au final, elle existe toujours la veste ! Ce n’est pas parce que l’appli dit « oui » que la personne est troublée ! Ça me fait penser à une situation bizarre que j’ai vécue. J’avais une heure à perdre dans un café en attendant un coup de fil. Devant moi, il y avait deux filles au bar, dont l’une de dos, avait un corps superbe. Je commence à lire. La fille qui avait un joli corps me regarde et me dit « je peux poser ma veste ? », puis elle s’assied, me parle et au bout d’un quart d’heure s’approche « je peux vous embrasser ? » Et moi – situation fantasmatique – je lui dis « ben non »! « Pourquoi? » dit-elle. Je lui rétorque : « je ne sais pas, parce qu’on ne se connaît pas, je ne suis pas un garçon facile… » Nous parlons encore un peu, ses copines repartent, elle reste. Je reçois alors l’appel que j’attendais et la préviens que je dois partir, elle me répond : « Vous êtes sûr, je vais dîner avec des copains, après je vais en boîte, on peut se retrouver après ? »

Je finis par lui dire au revoir alors que c’était un canon !

Que disent l’ordinateur, l’algorithme, de cela ?

Nous pourrions conclure sur cette question. En tous les cas, il ne peut rien dire à votre place, c’est certain.

Les signes contradictoires, ce truc au tréfonds de soi qui fait que l’on va agir ou pas reste tellement opaque à soi-même, comment est ce que ce ne serait pas opaque à un algorithme ?

Entretien réalisé par Dominique Pasco et Ariane Chottin

OmairaMeseguer ‏@omaira_meseguer

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#FaireCouple Moyennant quoi l’homme, à se tromper, rencontre une femme, avec laquelle tout arrive.. E.Solano

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La dernière maîtresse de l’homme aux loups, par Marina Lusa

Au cours de l’hiver 1972, Sergueï Pankejeff avait atteint sa quatre-vingt-cinquième année. Il attendait avec impatience l’édition allemande du livre contenant ses souvenirs[1]. Peu de temps après sa parution, cet ouvrage tomba par hasard entre les mains d’une jeune journaliste viennoise, Karin Obholzer. Fascinée par ce riche aristocrate russe ruiné par les révolutions de 1917 et contraint d’assumer un statut d’émigré le reste de son existence, la jeune journaliste décida de rencontrer coûte que coûte « ce monument encore vivant de l’histoire contemporaine russe et de l’histoire de la psychanalyse »[2]. De cette rencontre naquit le livre Entretiens avec l’Homme aux loups.

En ce temps-là, l’homme aux loups était terriblement tourmenté par une liaison ambivalente avec une femme acariâtre, un peu cupide, dépensière et peu accommodante. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que Pankejeff était rivé à cette maîtresse insatiable qui n’avait de cesse de lui réclamer de l’argent. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme, nommé Louise, était son symptôme encombrant.

« Je vais vous avouer quelque chose d’affreux : j’ai une amie… — Et alors ? répondit son interlocutrice […] Seigneur Dieu, s’écria l’homme aux loups, c’est une femme impossible, très impulsive qui ne recule devant rien […] Cette femme n’a aucune compréhension. Elle ne comprend aucun de mes intérêts. Elle ne fait aucun cas non plus de la psychanalyse […] Je ne peux même pas lui expliquer ce que c’est une dépression ! »[3]

Seulement voilà, à présent c’est une femme malade, sans ressources, qui n’a pas de sécurité sociale et qui veut être habillée à la dernière mode. Il ne pouvait pas rompre. C’était une situation sans issue. « Tout cela est un cauchemar. C’est du Dostoïevski vécu »[4] affirmait Sergueï Pankejeff avec désolation.

À la lecture de ces entrevues, il semble toutefois que durant un certain temps, les relations de l’homme aux loups avec Louise se passèrent sans heurts. Sergueï ne voyait Louise que lorsqu’il le souhaitait et dans les conditions qui lui convenaient. Tout se passait très bien. Après la mort de sa mère, en 1953, se sentant de plus en plus seul, il commença même à imaginer une vie dans laquelle Louise jouerait un plus grand rôle, tout en craignant qu’elle ne devint exigeante car elle voulait absolument se marier. Or, pendant les vacances de Noël 1955, il eut des grandes difficultés avec elle. « Les choses les plus horribles sont arrivées dans ma vie privée. J’ai dit et fait des choses déraisonnables, qui m’ont conduit dans une impasse. »[5]

Soudain, Louise changea complètement d’attitude. Elle estimait qu’elle avait un droit moral sur son amant. Vingt-cinq ans les séparaient. Comment un homme si vieux pouvait-il avoir une liaison avec une femme si jeune ?[6] Il avait le devoir de l’épouser ! Dès lors, elle le menaça de mettre un terme à leur relation. Médusé par cet ultimatum, Sergueï articula quelque chose qu’il n’avait aucunement prévu, soit une promesse de mariage.

L’immense joie de Louise fut à la hauteur du désespoir de l’homme aux loups. Mais il ne pouvait pas l’épouser et décida de ne pas tenir sa promesse en le lui faisant savoir sans tarder. Il passa aux aveux. Une explosion d’injures et des scènes effroyables s’en suivirent. Accablé par les remords de cette promesse de mariage non tenue, une idée lui traversa l’esprit, « une pensée absurde » : accorder à Louise une part de ses revenus[7]. Il se rendit donc chez un avocat et s’engagea par écrit à verser à sa maîtresse un tiers de ses revenus chaque mois. Il va sans dire que toute cette affaire avait grandement affecté physiquement et émotionnellement l’homme aux loups. Il se trouvait dans un tel état d’épuisement que la Krankenkasse, la sécurité sociale, l’autorisa à faire un séjour au sanatorium pour maladies nerveuses Rosenhügel[8].

Après l’épisode de Noël 55, les relations de Sergueï avec Louise connurent des périodes de paix relative et continuèrent parfois à être satisfaisantes. Mais, vers la fin des années 60, ses difficultés avec Louise devinrent permanentes, au point qu’au cours des dernières années, il ne vit Louise que le dimanche et passait les jours suivants à se remettre de cette « épreuve ». A la fin de la semaine, il se préparait de nouveau au prochain dimanche[9].

Jusqu’à son dernier souffle, Sergueï Pankejeff, versa à sa maîtresse non seulement l’argent de sa retraite (il travailla trente ans dans une compagnie d’assurances), mais aussi celui de la pension des Archives Freud ainsi que le montant correspondant à ses droits d’auteur.

Peut-être avait-il le désir de s’acoquiner avec des folles, s’interrogea l’homme aux loups face à la jeune journaliste[10].

[1] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, éd. Muriel Gardiner. Coll. «  Connaissances de l’inconscient », Gallimard, Paris, 1981.

[2] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, 1981, p.38.

[3] Ibid., p.98-99 et p. 164.

[4] Ibid., p. 229.

[5] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 378.

[6] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op. cit., p. 228.

[7] Ibid., p .235-236.

[8] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 379.

[9] Ibid., p. 381.

[10] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op.cit, p. 158.

Le couple de Sigmund et Martha Freud, par Christine Maugin

Le couple que formait Sigmund avec Martha n’est certes pas le visage le plus connu de l’inventeur de la psychanalyse. Cependant, dans son Séminaire, Lacan indique : « Nous savons l’importance extrême du rôle que sa femme a joué dans la vie de Freud. Il avait pour elle un attachement non seulement familial, mais conjugal, hautement idéalisé. Il semble bien pourtant à certaines nuances qu’elle n’ait pas été sans lui apporter, sur certains plans instinctuels, quelque déception. »[1]. Les lettres de Sigmund Freud à Martha Bernays nous montrent l’amour freudien sous un autre angle que celui du transfert à l’analyse : l’amour à l’être aimé. On y apprend la singularité de sa position d’homme aimant.

Sigismund Freud rencontre Martha en avril 1882. Il est alors âgé de 26 ans. Leurs fiançailles sont annoncées le 17 juin 1882. Le 19 juin, Martha part auprès de ses parents et Sigmund lui écrit qu’il savait bien « que toute la grandeur de mon amour comme […] toute l’étendue de ma privation ne me deviendraient conscientes qu’après ton départ »[2].

Pendant quatre années, Sigmund et Martha vont être séparés. Ils se marient le 14 septembre 1886. Tous les jours ou presque, voire plusieurs fois par jour, Sigmund lui écrit. Sa correspondance passionnante montre un Sigmund très amoureux de sa Martha qu’il nomme de pleins de petits mots affectueux : ma Martoune, ma petite princesse, mon trésor, ma petite fille chérie, ma douce chérie, ma bien aimée. Il lui écrit son amour et le manque qu’il éprouve : « Ma petite Martha, notre bonheur réside pour toujours dans notre amour… Je suis comme une montre qui depuis longtemps n’a pas été réparée… comme ma misérable personne a pris une importance si grande […] depuis que je t’ai conquise … pourquoi suis-je de bonne humeur aujourd’hui ? parce que ta lettre ne m’a pas seulement mis de bonne humeur, elle m’a rendu heureux ». Ce sentiment d’amour le transforme et il signe « ton fidèle Sigmund, qui est de nouveau heureux de travailler et de vivre ».

Il lui fait part de ce que ce sentiment cause en lui de bien belles pensées : « on devient moins vulnérable quand le bonheur habite votre maison… si tu m’aimes malgré tout, alors je pourrai être heureux… en pensant à toi, je ressens un calme bonheur… toutes les choses ne prennent de la valeur pour moi qu’à partir du moment où tu y participes… J’aimerai mieux t’écrire toute la journée, mais malgré tout, je préfère travailler tout le jour, pour avoir le droit, plus tard, de te caresser tout au long des années… ta petite lettre et ton paquet m’ont apporté une joie indicible ». Mais aussi de la soumission : « je suis tout prêt à me soumettre à la tutelle de ma Princesse : on se laisse volontiers dominer par l’être aimé».

La rudesse de cet homme qui travaille éperdument et attend de sa belle le réconfort apparaît et il craint de perdre son amour. Une lettre qui n’arrive pas provoque chez l’amant une crainte. Sigmund se livre à Martha sans ambages : « Sais-tu que j’ai passé deux jours entiers sans nouvelle de toi et que je commence à être inquiet ? Serais-tu souffrante ou fâchée contre moi ? […] Ma petite Martha, il faudra que tu écrives plus longuement tous les deux jours sans quoi je risque de souffrir d’une faim trop dévorante de tes nouvelles… je ne veux pas que mes lettres restent sans réponse et je cesserai tout de suite de d’écrire si tu ne me réponds pas… mon cher trésor, alors tu me délaisses ? Deux jours sans lettre de toi et cela pour la seule raison que moi aussi j’ai gardé le silence pendant deux jours ? »

Il lui fait part de ses soucis financiers qui ne lui permettent pas d’offrir des cadeaux à son anniversaire ou de venir la voir. Elle est aussi la destinataire de ses avancées scientifiques : « Je suis en train de lire quelque chose sur la cocaïne… je vais l’essayer dans des cas d’affections cardiaques et aussi de dépression nerveuse… du travail, de la science, bref tout va bien ! »

Lorsque Martha et Sigmund se retrouvent et partagent leur vie, leur correspondance s’amenuise. Freud raconte surtout à sa femme ses voyages et prend des nouvelles de sa famille. Il continue d’écrire pour annoncer les naissances de ses enfants. On y apprend que « Martha a éprouvé une grande joie à voir la petite créature [Mathilde] ». Ou encore l’émotion de Sigmund à cette occasion : « Voilà déjà treize mois que je vis avec elle [Martha] et je ne cesse de me féliciter d’avoir eu la hardiesse de me déclarer, alors que je la connaissais très peu ». Freud poursuivra sa correspondance avec ses collègues et l’on connaît particulièrement le rôle de ses échanges épistolaires avec Fliess dans ses avancées théoriques, mais aussi avec ses enfants et plus particulièrement avec sa fille Anna.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Seuil, 1978, p. 185.

[2] Toutes les références proviennent de Freud S., Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 2011.