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Athlètes et entraîneurs, d’incomparables duos, par Françoise Labridy 

Auteur : 08/11/2015 0 comments 879 vues

Des duos étonnants se nourrissent du frimas et de la lumière des stades1. Là se bâtit l’étrange association de ces couples dont les relations sont mystères et pudeur, rudesse et tendresse, exigences folles ou compréhension totale, relation unique et assez proche de l’indicible quand ça marche, conflictuelle et passionnelle quand les conflits en sont le liant. Les témoignages concordent sur l’intensité de cette rencontre qui dure des années et qui prend leur vie. C’est au nom de cette constante présence que les sportifs prétendent reculer les défis incessants des performances à renouveler. L’athlète s’éprouve comme manquant et attend de son autre, l’entraîneur, quelque chose qui lui permettra d’outrepasser les performances déjà réalisées. La force de la « dyade sportive » est l’effet du lien social extrême qu’est la logique de la compétition de haut niveau qui pousse incessamment les corps à se dépasser eux-mêmes. Les péripéties de la relation masquent, pour le sportif, le réel de la non-garantie ultime de son acte performant, car aucun entraînement moteur du plus sophistiqué au plus scientifique ne peut prévoir qu’il s’agira non pas d’ajouter encore quelque chose de plus mais de l’amener à produire une extraction de ce qui l’empêche de porter son corps à un endroit qu’il ne connaît pas. Toute nouvelle performance est un saut dans l’inconnu que la parole de l’entraîneur essaye d’élancer.

En 1968, Lee Evans est en finale du 400 m, et le Black Power interdit aux athlètes noirs de concourir. Il pleure et dit à son entraîneur : « si je cours, je suis un traître, si je ne cours pas, je renonce à l’objectif de ma vie : champion olympique ». Son entraîneur lui dit : « Tu vas faire un truc exceptionnel, que tu ne referas plus jamais. » Il établit le record du monde qui durera vingt ans.

En 1995, pour Diagana et son entraîneur Hurtebise, « Champion du Monde », ça ne voulait rien dire, ils n’en avaient ni image, ni idée. Ils construisent une préparation spécifique et singulière ensemble. « En 1995, je n’avais pas les mots » et en 1997, Hurtebise dit à Diagana avant la finale : « Hier on a découvert ton nom, demain, on va s’en souvenir. » La geste du corps sportif fait trace entre le fini et l’infini du possible à venir de la performance et la fonction de parole de l’entraîneur contribue à border, cerner, nommer, cette place vide où chaque sportif aura à porter son corps.

Les sports entrés dans la sphère marchande deviennent un des appuis de la logique économique et financière ainsi que des sciences et des techniques quant à la recherche des limites corporelles humaines. À partir de 1980, le profit devient la valeur majeure, il tend à effacer la dialectique gagner / perdre et le réel de l’incertitude qui définissaient la logique du sport, ou à la recouvrir par un management gestionnaire. Ce sont maintenant des coachs qui assurent la préparation sportive, associés à de multiples partenaires centrés sur une rationalisation extrême. Ils proposent des « similis contrats » qui sont rompus dès que les résultats ne se réalisent pas. La modalité de parole que chaque entraîneur invente pour cerner les points d’extrême singularité des performances de chaque sportif s’appuie elle sur une longue expérience du transfert, elle rend leur relation incomparable.

1 Cf. Labridy F., Hors-corps « Actes sportifs et logique de l’inconscient », Paris, L’Harmattan, 2014.

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