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Aloïse Corbaz et le « ricochet solaire » par Philippe Lienhard

Auteur : 05/07/2015 0 comments 924 vues

Du ravage érotomaniaque à la résurrection.

Faire couple avec les déchets afin de produire une œuvre fait, pour certains artistes de l’art brut, solution.

Aloïse Corbaz s’éprend du Kaiser Guillaume II. L’amour est dévastateur. Sans la brillance phallique de l’image, se dévoile le statut réel du sujet comme objet. Aloïse devient une misère, un déchet. Elle écrit être « cette matière, cette boue, cette terre noire, un épouvantail à moineaux presque infirme, une terre endormie unique ». Internée, le diagnostic retenu est schizophrénie. Immobile, indifférente, le regard figé, elle se tait ou murmure un discours interminable dont le sens ne peut être saisi.

Une dizaine d’années passe avant de commencer, d’abord cachée dans les toilettes, à griffonner sur des papiers furtivement ramassés dans les ordures. Puis s’autoriser à peindre en public, dans des moments frénétiques où cette femme d’ordinaire soignée, se tâchait allègrement avec les produits utilisés (dentifrice, feuilles et pétales de géranium …), a permis une sortie de l’autisme. Elle parle aux infirmières, elle repasse contre pécule le linge, elle lit des journaux, elle joue le dimanche de l’harmonium à l’église.

Aloïse écrit et peint l’amour, la saga des grandes amoureuses de l’histoire. Là, la femme n’y est pas détruite, elle y est prépondérante. Aloïse délire sur sa « résurrection ». Le « ricochet solaire », explication qu’elle donne à ses hallucinations cénesthésiques, la ravive elle, terre morte, et la projette sur les toiles qu’elle dessine, véritable morcellement qu’elle fait tenir grâce à une autre certitude délirante, un principe qu’elle nomme « Trinité en cosubstentialité alternative » qui permet d’être plusieurs choses à la fois.

Une trentaine d’années passe avant qu’une intervention extérieure vienne briser ce faire couple original. L’état de Vaud a l’idée de rationnaliser sa production picturale afin d’en tirer profit. Les dessins obtenus par contrainte quant au choix des couleurs ou au libellé des légendes, perdent toute substance. L’effet sur Aloïse est immédiat. Elle s’affaiblit, perd son appétit et son entrain et elle meurt quelques mois après.

À Lausanne, au château de Beaulieu, allez rencontrer la tapisserie à mille volets d’Aloïse dont Dubuffet disait que c’est la seule manifestation vraiment resplendissante dans la peinture de la pulsation proprement féminine.

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